CHARLOTTE CORDAY . 1G
« D^jà, dit-elle, devançant son action, déjà Marat, dont le nom seul présente l'image de tous les crimes, en tombant sous le fer vengeur, ébranle la Montagne et fait frémir Danton et Robespierre, les autres brigands assis sur ce trône sanglant... 0 France I ton repos dépend de l'exécution de la loi : je n'y porte point atteinte en frappant Marat; condamné par l'univers, il est hors la loi. Quel tribunal me jugera? Si je suis coupable, Alcide l'était donc en détruisant les monstres? mais en rencontra-t-il de si odieux?... Si je ne réussis pas dans mon entreprise, Français, je vous ai montré le chemin : vous connaissez vos ennemis, levez-vous, marchez, frappez 1 j>
On le voit, c'est une héroïne païenne qui écrit ceci et qui fera cela : c'est Rodogune, c'est Emilie, c'est Camille, et l'étincelle du christianisme ne jetait aucune lueur dans cet esprit vigoureux, charmant et dévoyé. Après avoir parlé, elle agit.
Le 13 juillet elle sortit de grand matin; elle acheta un fort couteau de table , très pointu , et elle se fit conduire chez Marat, qui était malade. Il lui fit indiquer une entrevue pour le soir, à sept heures, et il la reçut quoiqu'il fût au bain. Charlotte s'assit auprès de la baignoire et lui dit qu'elle arrivait de Caen ; aussitôt il lui demanda ce que faisaient les députés girondins.
« Ils lèvent des troupes, répondit-elle; tout le monde s'enrôle pour délivrer Paris des anarchistes.
— Donnez-moi les noms des députés. »
Elle les lui donna.
« C'est bien, dit-il, ils seront tous guillotinés ! »
Cette parole mit le sceau à la résolution de Charlotte ; elle se leva, et, d'une main ferme, elle lui enfonça son couteau dans la poitrine.
« A moi ! » s'écria-t-il.
On accourut : il était mort.
Quoique Charlotte eût fait le sacrifice de sa vie, elle chercha à fuir; mais le cri de Marat avait été entendu;
et à peine eut-elle franchi le seuil du cabinet, qu'un porteur de VAmi du peuple et deux ou trois femmes se jetèrent sur elle. Elle fut terrassée , accablée de coups et d'insultes; elle endura tout avec un calme dédaigneux; seulement, lorsqu'on lui mit les menottes, elle demanda l'autorisation de mettre ses gants. Elle fut sur-le-champ interrogée; elle ne nia rien, mais lorsqu'on la confronta avec le cadavre de Marat elle s'évanouit à la vue de la plaie sanglante.
On la conduisit à l'Abbaye. La nuit tout entière du 43 au 14 juillet fut troublée par l'effervescence de la populace. Des bandes armées et portant des torches parcouraient les rues en criant :
« Peuple, Marat est mort! Marat vient d'être assassiné! »
Pendant ce temps la Convention entendait , de la bouche d'Hébert, l'éloge funèbre de l'Ami du peuple, et prenait des dispositions pour ses funérailles au Panthéon, et David promettait de peindre Marat assassiné. Il le fit avec talent, et la vue de ce masque ignoble et funèbre à la fois remplit d'horreur ceux mêmes qui admiraient le génie du peintre.
Le 16 juillet, Charlotte Corday subit son second interrogatoire, et, le 17, elle fut jugée en audience pubhque. Avant d'aller au tribunal , elle écrit à Barberoux une lettre très calme, très enjouée même, oiî l'on remarque ce passage :
« C'est demain que l'on me juge. Probablement à midi j'aurai vécu, pour parler le langage romain... J'ignore comment se passeront mes derniers moments : c'est la fin qui couronne l'œuvre. Je n'ai pas besoin d'affecter d'insensibilité sur mon sort, car jusqu'à présent je n'ai pas la moindre crainte de la mort. Je n'estimai jamais la vio que par l'utilité dont elle devait être. »
Elle écrivit à son père :
« Pardonnez-moi, cher papa, d'avoir disposé de mon