CHARLOTTE CORDAY
existence sans votre permission. J'ai vengé d'innocentes victimes , j'ai prévenu bien d'autres désastres. J'espère que vous ne serez pas tourmenté; en tout cas, je crois que vous auriez des défenseurs à Caen. J'ai pris pour avocat Gustave Doulcet de Pontécoulant. Un tel attentat ne permet nulle défense. C'est pour la forme.
(( Adieu, mon cher papa. Je vous prie de m'oublier, ou plutôt de vous réjouir de mon sort : la cause en est belle. J'embrasse ma sœur que j'aime de tout mon cœur, ainsi que tous mes parents. N'oubliez pas ce vers de Corneille :
Le crime fait la honte, et non pas l'échafaud.
« C'est demain à huit heures que l'on me juge, ce 16 juillet. »
Elle apporta devant les juges, altérés de son sang, une profonde tranquillité. Elle répond aux questions sur les motifs qui l'ont poussée à ce crime :
a Je n'ai pas cru tuer un homme , mais une bête féroce. J'ai tué un homme pour en sauver cent mille. j>
Aux instances pour lui faire nommer ses prétendus complices, elle répond :
« Je n'aurais jamais commis cet attentat d'après le conseil d'autrui : ma haine me suffisait. »
Fouquier-Tinville soutint l'accusation; l'avocat choisi par Charlotte ne s'étant pas présenté, Chauveau-Lagarde le remplaça : il défendit Charlotte en homme de cœur. Elle fut satisfaite de lui, et le contentement qui brillait sur son visage ne fut nullement altéré par l'arrêt qui la condamnait à la peine de mort.
Elle fut, du tribunal, conduite à l'échafaud. L'exécuteur coupa ses beaux cheveux et la couvrit d'un manteau rouge; elle adressa un dernier adieu à son défenseur, et elle offrit une boucle de ses cheveux à un peintre, qui pendant l'audience avait esquissé ses traits.
Le cortège funèbre mit une heure à traverser Paris ; lu
populace éclatait en applaudissements sauvages; mais rien ne troublait la sérénité de Charlotte; elle regardait la foule avec une inexprimable douceur. Elle monta à l'échafaud sans appui ; le bourreau lui découvrit les épaules : elle rougit; et sa belle tête, le calme de son attitude produisirent sur tous une profonde impression. Un silence absolu régnait. Le bourreau fit son office, et la tête de la petite-fiUe de Corneille tomba. On dit que le valet de l'exécuteur la releva... et la souffleta.
Un jeune homme, nommé Adam Lux, qui ne connaissait pas Charlotte, l'avait suivie du tribunal révolutionnaire à l'échafaud, et il s'éprit si violemment de cette fille héroïque qu'il fit tout pour la rejoindre. Il publia l'éloge de Charlotte Corday; il fut arrêté, condamné, exécuté, et il dit, en voyant l'instrument du supplice :
« Enfin je vais mourir pour Charlotte. »
Chénierla chanta dans de beaux vers; elle eut bientôt un nombre immense d'admirateurs ; mais pourtant quelque sympathie qu'on éprouve pour la pureté, le courage, la générosité de Charlotte, on ne peut amnistier l'acte sanglant qui l'a rendue célèbre. Nul n'a le droit de s'ériger en juge et de frapper le coupable, excepté la loi. Le paganisme seul peut admirer les Brutus. Si Charlotte n'eût pas oublié les enseignements de l'Évangile, sa conscience ne se serait pas pervertie , et l'on n'aurait pas à plaindre cette âme si grande et si étrangement égarée.