LE PRINCE NOIR
une nombreuse armée avec laquelle il arrêta les Anglais; ils se retirèrent en Picardie. L'armée française allait les atteindre, lorsqu'un Français, traître, lui, à sa patrie, montra un gué par lequel ils passèrent la Somme, dont tous les ponts étaient coupés. Les deux armées se rencontrèrent à Crécy, et les Français, avec une fureur aveugle, engagèrent le combat.
Le Prince Noir commandait une des ailes de l'armée de son père; le matin ils avaient entendu la messe et communié l'un à côté de l'autre, et, vers midi, le samedi 26 août 1346, au milieu d'un violent orage, les deux armées en vinrent aux mains. On sait l'imprudence des chevaliers français, qui foulèrent aux pieds de leurs chevaux les malheureux fantassins et jetèrent un désordre inexprimable au milieu des rangs ; pourtant, malgré ce désarroi, la première et la seconde division du roi Edouard furent en grand péril, et Warwick, qui surveillait les premières armes du prince de Galles, envoya demander du secours. « Mon fils est-il blessé et hors d'état de se défendre ? » demanda le roi. Le messager répondit négativement. « Laissez donc l'enfant gagner ses éperons, et que l'honneur de la journée soit pour lui I »
Trois heures après, la bataille était complètement perdue pour les Français; le roi Philippe fuyait. Le roi Edouard, plein de joie, félicitait son fils : « Beau fils. Dieu vous donne persévérance! Vous vous êtes montré digne de moi et digne de tenir terre ! »
Le prince, à ces mots, s'agenouilla modestement, en renvoyant tout l'honneur à son père, réalisant l'humble et belle devise des vrais chevaliers : Férir haut et parler bas. Tel nous le voyons à Crécy, brave, prodigue de son sang, et timide devant les éloges, tel nous le retrouverons, dix ans plus tard, à Poitiers. Philippe de Valois avait cédé la couronne à Jean II le Bon , qui retrouvait en face de lui ce même Edouard III, l'infatigable ennemi de son père et de son pays ; la lutte, interrompue pendant
quelques années par la grande peste, qui avait presque dépeuplé l'Europe, recommença avec furie ; le Prince Noir quitta la Guyenne, où il commandait, ravagea le Limousin et le Berry. Il n'avait guère avec lui que dix mille hommes, et informé de l'approche du roi de France, qui commandait une armée six fois plus nombreuse, il voulut l'éviter et se dirigea sur Poitiers. Les Français l'y rejoignirent, et, comme son père à Crécy, il se trouvait dans la situation la plus périlleuse. Il fit offrir au roi Jean II des conditions favorables; elles furent refusées, et la bataille s'engagea avec l'impétuosité ordinaire aux Français. Cette journée fut lamentable pour eux : l'avant- garde repoussée, le corps de bataille se débanda et prit la fuite; le roi Jean se défendit avec un courage de lion, il semblait vouloir à lui seul arracher la victoire aux ennemis. Enfin, accablé par le nombre, lâchement abandonné, il se rendit, et remit son épée, selon sa volonté expresse, au prince de Galles, son cousin. Le prince le traita en roi et en chevalier : il lui fit servir un souper magnifique, et le servit comme un page aurait pu le faire, s'excusant de prendre place à ses côtés, sur le respect qu'il devait à la majesté royale. « Cher sire, disait-il, la journée est vôtre , par les prouesses que vous avez faites ici ! » Jean II fut mené à Londres; il entra dans la ville monté sur un magnifique destrier, tandis que son vainqueur chevauchait sur un petit cheval, mais les acclamations enthousiastes du peuple l'accompagnèrent jusqu'à Westminster.
Plus tard , à la bataille de Navarette , où le grand Duguesclin fut son prisonnier, le Prince Noir épargna la vie des prisonniers que Pierre le Cruel voulait faire égorger. Il eut beaucoup de difficulté à gouverner la Guyenne, qui voulait retourner sous le sceptre des rois de France, et le chagrin qu'il éprouvait de voir les conquêtes de son père retourner à la France, grâce à la sagesse de Charles le Sage, usa rapidement sa vie.
LE PRINCE NOm
Il s'était marié tard, fidèle à son premier et unique amour pour la belle Jeanne de Kent. La reine Philippine
Édouai'd 111 anuc ciicvalicr le l'iiuce 2Suii'.
s'était opposée à ce mariage; son fils lui obéit, et demeura bachelor. Jeanne se maria à sir Thomas Ilolland, et, devenue veuve, la reine, touchée de la constnnce de son
fils, ne s'opposa plus à leur union. De ce mariage naquit l'infortuné Richard II.
Le Prince Noir mourut à Cantorbéry, en 1369; il mourut de la mort la plus chrétienne, et sa perte fut regardée comme un deuil public. Sa mère l'avait précédé au tombeau, son père ne survécut que d'une année, et son fils orphelin régna sous la tutelle de ses oncles.
Dans la cathédrale de Cantorbéry, on voit encore le tombeau du généreux vainqueur de Crécy, de Poitiers, de Navarette; il est représenté vêtu de son armure, le casque en tête, les mains jointes, et cette figure de pierre rappelle encore les traits superbes des Plantagenets. Un lévrier est couché à ses pieds, et sur son écu sont gravés les lis de France et les léopards d'Angleterre, Son épée était suspendue sur le tombeau; on dit que Gromwell la prit et la garda. Au-dessus de la tombe est peinte une représentation des trois personnes divines, auxquelles le prince avait une grande dévotion. L'épitaphe, qui se lit encore, fut composée par lui-même; nous en citerons un fragment :
En terre avoy grande richesse Dont je fis grande noblesse, Terre, maisons et grand trésor, Draps, chevaux, argent et or; Mais aujourd'hui suis povre et chétif, Profond en la terre gis...
Pour Dieu , priez au céleste Roi Que merci ait l'âme de moi 1
Cette touchante épitaphe couronne bien cette vie si humble et si grande, et quoiqu'il fût le vainqueur de nos pères, on doit prier pour l'dme de lui.
Le christianisme, et, par conséquent, la civilisation semblaient menacés de près par les conquêtes musulmanes. L'Orient de l'Europe tremblait devant les sauvages cohortes venues de l'Arabie : encore quelques années et Mahomet II entrait vainqueur dans Byzance; allait crouler l'empire de Théodose sous les pas de son cheval qui, semblable à celui d'Attila, ne laissait plus l'herbe pousser derrière lui; mais, à la même époque, de nouvelles découvertes, poursuivies par le génie et la persévérance d'un homme, allaient ouvrir à la croix de Jésus-Christ et aux arts de l'Europe des pays encore inconnus.
Cet homme trop peu connu, prédécesseur de Christophe Colomb , de Vasco de Gama , hardi pionnier vers les régions ignorées, était l'infant de Portugal, don Henri, fils du roi Jean 1er et de Philippine de Lancaster. Il était né à Porto en 139i; élevé avec le plus grand soin, il profita singulièrement des leçons de ses maîtres; l'antiquité classique lui était familière et il avait puisé dans l'histoire des Carthaginois, dans celles des Grecs et des Romains le goût des études géographiques et l'ardeur dos découvertes; il lui seml)lait que le inonde n'était pas borné dans l'étroit espace que les anciens et le moyen âge avaient connu. Les voyji^es du Vénitien Marco Polo lui firent
une "vive impression; il étudiait sans cesse une carte, dressée par son frère aîné, l'infant don Pedro, sur laquelle, dit-on, la Guinée et la côte occidentale de l'Afrique se trouvaient indiquées.
Nourri de ces connaissances, qu'il augmentait chaque jour, l'enfant suivit son père à la campagne de Geuta, en 1415. Ceuta, l'antique Stripa, était occupée par les Maures et renfermait d'immenses richesses; située de l'autre côté du détroit, en face de Gibraltar, cette ville ne cessait pas d'exciter une convoitise éternelle chez les Espagnols et chez les Portugais; ils voulaient implanter sur le sol de l'Afrique la même autorité que les Maures exerçaient à Grenade et qu'ils avaient jadis imposée au Portugal. L'expédition de Jean 1er eut des chances diverses; don Henri s'y montra à la fois intrépide soldat et habile capitaine. A la tête des chevaliers du Ghrist dont il était le huitième grand-maître, il chassa les Maures de Ceuta; il prit Tétuan et il se présenta devant Tanger. Il lit des prodiges de valeur contre les armées réunies des Maures, et, après des alternatives de fortune et d infortune, le Portugal demeura possesseur de Geuta, que l'on peut nommer la clef du détroit, et qui, aux yeux attentifs de don Henri, semblait un point de départ pour chercher, par des mers inconnues, la route des Indes orientales.
11 profita de son long séjour en Afrique pour agrandir ses connaissances et ses aspirations devinrent plus vives et plus ardentes; il voulait chasser les infidèles du détroit de Gibraltar, convertir à la foi les tribus païennes de l'Afrique et, joignant les travaux du géographe à ceux du missionnaire, doubler la pointe australe du continent africain, rejoindre les Indes par mer, porter secours aux chrétientés orientales et attaquer la puissance musulmane à son berceau, ressaisir en un mot l'Orient, conquérir l'Afrique, délivrer la Grèce et l'Espagne du joug des Turcs et des Maures. Tels étaient les hardis et nobles projets qui enflammaient l'âme de don Henri. Il espérait
recommencer les croisades, et avancer à la fois et le royaume du Christ et le domaine de la science.
La première expédition de découverte eut lieu en 1418; elle reconnut les côtes occidentales de l'Afrique, soixantedix lieues plus bas que le cap Noun que jusqu'alors on n'avait pas dépassé. L'année suivante, on découvrit l'Ile de Madère, où le prince fit planter des ceps de vigne apportés de Chypre, et des cannes à sucre qu'il fit venir de Sicile. En 1433 il envoya une expédition aux Canaries. Les voyages continuèrent jusqu'en l'année 1446, et permirent aux navigateurs de découvrir quatre cent cinquante lieues de côtes au delà du cap Noun ; ces points étaient immédiatement marqués sur des cartes marines par ordre de l'infant.
Il naviguait lui-même avec ses chevaliers, et c'était sur ces petites barques, ces harinels, embarcations à rames, ou sur des caravelles à deux voiles latines qiie ces hommes de cœur tentaient des découvertes sur des mers inconnues et le long des promontoires africains, dont les courants rapides mrenaçaient les vaisseaux et les équipages.
Don Henri apprit à ses hommes l'usage de l'astrolabe et du compas nautique; il leur avait communiqué son zèle ardent pour la propagation de la foi, tous voulaient chercher la gloire et la mort pour le service de Dieu. Les biens de l'infant et ceux de l'ordre du Christ avaient fourni aux frais des premiers voyages ; mais le succès de ses tentatives, la poudre d'or qui fut envoyée d'Afrique en Portugal, appela bientôt sur ces bords, hier inconnus, des compagnies de spéculateurs. Les vues intéressées de ces nouveaux navigateurs contristèrent plus d'une fois le cœur noble de don Henri : il sut qu'on vendait en Portugal de malheureux nègres, et il put voir à son aurore une des plus grandes infamies que la civilisation ait commises, la traite do l'homme par l'homme. Elle naquit, comme un champignon vénéneux, sur l'arbre magnifique de ses généreuses entreprises.
Sa pensée, toujours persévérante, le poussait vers le sud; le pavillon du Christ avait pénétré jusqu'au golfe de Guinée, que quelques-uns croyaient la pointe méridionale de l'Afrique ; il voulait poursuivre plus avant et trouver enfin cette route au sud, qu'un autre Portugais devait découvrir, mais les travaux de ce soldat de Jésus- Christ étaient finis sur la terre; il termina sa glorieuse carrière le 13 novembre 1460, et ses restes furent transportés aux tombeaux des rois , dans le monastère de Batalha : on y voit encore sa satue, la tête ceinte de la couronne royale; à ses pieds on lit sa devise :
Talent de bien faire ,
qu'il réalisa si bien par ses hauts faits; trois écussons ornent le monument : le premier porte les armes de Portugal, le second le collier de la Jarretière, le troisième la croix de l'ordre du Christ.
L'Europe dut à ce prince la connaissance d'une partie considérable de l'Afrique occidentale; le Portugal lui dut l'impulsion qu'il donna aux sciences et aux découvertes qui firent la grandeur de la nation : il avait créé une école de marine, et il devint le restaurateur des connaissances nautiques qui lui ont justement valu le nom de navigateur. Ce grand homme, à la gloire de qui un Camoëns a manqué, réunit en lui l'austère piété du religieux, le zèle de l'apôtre, l'intrépidité du chevalier et la sagacité de l'explorateur; toutes ses œuvres tendaient à la gloire de Dieu, au bien de son pays et de l'humanité, et, seul de son temps en Europe, il avait hérité de l'esprit généreux des croisades, anéanti dans les guerres du xive siècle.
Son frère, don Ferdinand, avait ce même esprit noble et chrétien; fait prisonnier par les Maures, ceux-ci lui offrirent la liberté contre la reddition de Ceuta : il s'y refusa et, pendant dix ans de captivité, il tourna la meule chez ses vainqueurs et mourut accablé de misère et de
mauvais traitements. Il est honoré comme martyr dans sa patrie, qui lui dut la conservation de Geuta, gage de l'avenir maritime du Portugal.
Cette noble race finit en don Sébastien, qui mourut sur le champ de bataille d'Alcazar-Kébir, et avec lui finit la gloire de la Lusitanie.
Grande entre les reines, pure et sainte entre les femmes, telle apparaît dans l'histoire la fille de Juan II, la femme de Ferdinand d'Aragon. Deux faits éclatants dominent sa vie : la découverte du nouveau monde et la conquête de Grenade , comme des étoiles sur un ciel d'azur, resplendissent au milieu de cette existence si haute, si sereine, et vouée, quoiqu'elle se passât sur un trône, aux plus humbles devoirs d'une femme , d'une mère et d'une servante des pauvres.
Sa jeunesse s'était écoulée dans la Fetraite et l'abondon; son frère Henri la négligeait, et lorsqu'il mourut d'une mort prématurée , une de ses nièces , Jeanne , prétendit au trône. Isabelle, forte de ses droits, les revendiqua par les armes, et la bataille de Toro, en 1476, la mit en pleine possession du royaume de Gastille. Elle avait alors vingtsix ans; elle était mariée depuis six ans à Ferdinand d'Aragon, et leurs États étant unis, ils prirent le titre de rois d'Espagne. Son époux ne régnait pas à sa place, elle régnait avec son époux; elle assistait toujours au conseil et elle était nommée dans tous les actes publics.
Son œil pénétrant, qui comprit les desseins de Christophe Golomb, qui discerna en Gonzalve de Cordoue le valeureux capitaine, qui distingua Fernand Cortez, devina sous la bure de saint François un homme éminent, un
de ceux devant lesquels , selon l'expression de Shakspeare, la terre entière peut se lever et dire : C'était un homme. Ximénès, prêtre franciscain , fut présenté à Isabelle par le cardinal de Mendoza : elle l'étudia, et elle vit en cet homme obscur l'intelligence qui pouvait comprendre ses grands projets, et l'aider à les accomplir.
« Ximénès, dit le P. Ventura, toujours pauvre religieux de Saint-François, alors même qu'il occupa le plus riche siège de la chrétienté ; grand théologien et homme d'État de premier rang ; possédant toutes les langues anciennes et très versé dans la littérature moderne ; réformateur des ordres religieux et habile régisseur du royaume; homme de conciliation et de piété et conquérant redoutable ; la terreur des Maures , qu'il subjugua par ses armes, et l'apôtre des Maures, qu'il convertit par ses prédications ; cardinal de la sainte Église et ministre du plus grand empire du monde; réunissant en sa personne toutes les grandeurs et toutes les dignités, et assez modeste pour en redouter les charges , assez habile pour en exercer toutes les fonctions, assez consciencieux pour en accomplir tous les devoirs; génie vaste dans lequel les plus grands projets se succédaient avec la rapidité de la pensée et se réalisaient avec la perfection de l'ordre; âme grande et supérieure à toutes les misères de l'amourpropre ; sachant tempérer la sévérité par la douceur, la hardiesse par la prudence, l'autorité par la bonté; très habile à déjouer toutes les cabales, et assez généreux pour ne jamais tirer vengeance de ses plus cruels ennemis : tel fut Ximénès, tel fut l'homme auquel Isabelle et Ferdinand donnèrent toute leur confiance. »
La reine obtint pour lui du souverain pontife l'archevêché de Tolède; elle disait dans sa lettre : « Je supplie Sa Sainteté d'obliger le frère Ximénès à accepter celte dignité; car l'unique chose que je craigne, c'est do le voir refuser cette charge, précisément parce qu'il en est digne. » Le bref du pape^ arriva, conforme aux desseins de la
reine. Un jour que Ximéncs, après avoir travaillé avec elle, allait se retirer, elle lui dit :
€ Père, voici une lettre du pape pour vous; lisez-la et voyez ce qu'il y a à répondre. »
Ximénès baisa la lettre et en lut la suscription : Au cardinal Ximénès, archevêque de Tolède. Il demeura interdit et reprocha à Isabelle sa trahison. Elle lui répondit :
« Père, ne vous effrayez pas; rien ne vous oblige à renoncer à vos vœux; Dieu a mis en vous de quoi faire plusieurs grands hommes. Le premier ministre de la couronne d'Espagne ne nuira en rien à l'archevêque de Tolède , ni celui-ci au parfait religieux de Saint- François. »
Il fut ministre , il fut archevêque et il a mérité cet éloge de Fléchier : « Sa sévérité était accompagnée d'une probité constante, égale, incorruptible, d'un amour tendre pour le peuple et de cette qualité si rare, et pourtant si nécessaire à tous ceux qui gouvernent , que l'Écriture a appelée la faim et la soif de la justice. »
Nous venons d'insister sur les vertus et le génie de Ximénès, parce qu'il fut le cœur et le bras du règne d'Isabelle : elle l'avait sorti de l'humilité de sa vie cachée; elle l'avait associé aux labeurs de la couronne, et tant qu'elle vécut, tant qu'elle étendit sur lui son bras tutélaire, les grandes entreprises réussirent avec un éclat admirable. Après sa mort, Ximénès vit son zèle, ses ardentes pensées, ses rares talents, entravés par la basse jalousie de Ferdinand. Le génie demeurait le même, mais le puissant moteur qui lui permettait de réaliser ses admirables pensées n'était plus.
Le premier acte du règne d'Isabelle, après une brillante campagne en Porluiial, où elle chevaucha elle-même au milieu de l'armée, réalisa sans doute le rêve de sa vie. Depuis sept cents ans, les Maures occupaient en Espagne une position incontestée. Saint Ferdinand leur avait ravi Cordoue, mais Grenade leur restait, Grenade et son vaste
territoire : une civilisation étrange, élégante et barbare, romanesque comme la chevalerie, terrible et sanglante comme le Coran, s'était implantée au sein de cette Espagne, gagnée jadis à Jésus -Christ par le sang d'innombrables martyrs. Les sciences naturelles, professées avec éclat à Grenade par des professeurs arabes, attiraient autour de leurs chaires les jeunes Espagnols; dans les carrousels, on voyait lutter de vaillance et souvent de courtoisie les chrétiens et les musulmans; des captives chrétiennes, amenées à Grenade, étaient entrées dans les harems des rois et des émirs, et de ce mélange des deux races ennemies naissaient, pour les catholiques, des défaillances dans la foi qui inquiétaient Isabelle. Elle résolut de prendre l'épée de Pelage et de Ferdinand et de chasser de la péninsule ibérique les dernières tribus venues de l'Afrique et de l'Asie à la requête du comte Julien.
Les Maures lui fournirent le motif de cette guerre qu'elle souhaitait entreprendre : ils enlevèrent par trahison la place de Zahara ; les chrétiens prirent Alhama, la ville aux bains magnifiques; Isabelle revêtit de nouveau la cuirasse et se mit, avec le roi Ferdinand et le cardinal Ximénès, à la tête d'une puissante armée, que conduisait le grand capitaine Gonzalve de Cordoue. La campagne dura plusieurs années ; Isabelle exposa sa vie et donna ses joyaux et sa vaisselle d'argent pour la subsistance des soldats; toutes les villes du royaume de Grenade, successivement assiégées, tombèrent au pouvoir des chrétiens : la grenade se mangeait grain à grain, selon le dicton vulgaire. Les rois marchaient à la tête des troupes et campaient avec elles; on voyait, pendant la nuit, la tente d'Isabelle illuminée par la lampe qui éclairait sa pieuse veille, car jamais elle n'omettait ses dévotions et ses prières accoutumées; une nuit, le feu prit à cette tente et embrasa tout le camp. Isabelle, le lendemain, ordonna de rebâtir le camp en forme de ville, d'élever des maisons et non des
tentes, et elle donna à celte cité improvisée, et qui dure encore, le nom de Santa~Fé.
Enfin, après dix ans, Grenade fut investie parles Espagnols; les sorties désespérées des Maures firent couler beaucoup de sang, mais ne purent sauver l'héritage de Boabdil. Neuf mois de siège réduisirent la ville : elle se rendit; le roi Boabdil obtint de se retirer dans les montagnes des Alpuxares, dans un domaine que les rois lui concédaient. Au moment où il quittait la ville de ses ancêtres, le canon tonnait, l'étendard de Castille et d'Aragon flottait sur les tours de l'Alhambra ; il vit venir à lui le cardinal Ximénès, et lui dit avec douceur :
« Occupez, seigneur, cette ville au nom de vos puissants souverains, à qui Dieu livre Grenade, à raison de leurs mérites et des péchés des Maures. »
Ximénès donna à ce roi infortuné toutes les marques de respect qu'une âme généreuse peut accorder au malheur; il reçut le même accueil de Ferdinand et d'Isabelle et dit, en offrant les clefs de Grenade au roi d'Aragon :
« Prends les clefs de ce paradis, vaillant prince, puisque Dieu l'a voulu ainsi. »
Isabelle le reçut avec une noble et généreuse sympathie, mais elle levait sans cesse les yeux vers les tours de l'Alcazar; enfin elle vit la croix s'élever sur cette tour, entre les châteaux et les lions de Castille; une cl^^meur enthousiaste salua le signe du salut, et Isabelle tomba à genoux. Le vœu de toute sa vie était accompli, et, des Pyrénées jusqu'à la mer, le Christ vivait, le Christ avait l'empire.
Ceci se passait en l'année 4402. Deux ou trois ans auparavant, un religieux du couvent tran< jscain de Rihada avait présenté à la reine un marin génois, qui se nommait Christophe Colomb. Cet homme pauvre, obscur, affirm;ùt qu'au delà de l'Océan existaient des terres et des îles, et il demandait quelques secours d'hommes et d'argent pour aller à la découverte de ces pays inconnus, qu'il voulait gagner
à Jésus-Christ. Depuis huit ans, ses sollicitations étaient restées infructueuses ; il avait imploré tour à tour les princes et les républiques de l'Italie, les rois de France, d'Angleterre, Ferdinand d'Aragon lui-même; tous ne virent dans ses projets qu'une rêverie gigantesque et une témérité qui ne méritait pas de réponse. Il allait retourner en Italie et abandonner à jamais l'espoir de découvrir un monde nouveau ; mais le moment de Dieu était venu, et il rencontra enfin des âmes capables de comprendre la sienne.
Ce fut d'abord un saint religieux, le P. Juan Perez, qui l'exhorta à la patience et le supplia de différer son départ pour Tltalie jusqu'à ce qu'il eût parlé à la reine. Isabelle écouta Christophe Colomb, et un ardent enthousiasme s'éveilla en son âme. Elle mit à la disposition du navigateur l'argent dont il avait besoin pour équiper trois vaisseaux; elle lui donna avec une confiance pleine de foi tous les objets nécessaires pour le culte qu'on célébrerait bientôt sur ces rivages inconnus, et elle lui fit expédier des lettres-patentes par lesquelles il était déclaré grand amiral de l'Océan et vice-roi de la terre ferme et des îles qu'il allait découvrir. Le premier vendredi d'août de Tannée 1492, le signe de la croix arboré au mât du vaisseau amiral, Colomb mit à la voile pour aller conquérir un royaume au Christ et des domaines à l'Espagne, dont la noble souveraine l'avait protégé.
Une invisible main poussa cette petite flotte chargée d'une si grande mission : les tempêtes, les vents contraires, les révoltes de l'équipage ne purent l'arrêter, et, huit mois après son départ, Colomb traversa en triomphateur cette Espagne qui l'avait vu pauvre, mendiant à la porte des couvents et rebuté de tous ceux à qui il exposait ses plans, si admirablement réalisés 1 Dans toutes les villes qu'il traversait, on sonnait les cloches à son arrivée, et les peuples contemplaient avec admiration les trophées de sa conquête, les Indiens qu'il amenait et qui
étaient chargés d'or, de fleurs et de fruits étrangers. Il arriva ainsi à Barcelone, aux pieds du trône d'Isabelle; elle l'attendait, assise auprès du roi Ferdinand, entourée de la noblesse espagnole, et, lorsque l'amiral parut, les rois vinrent au-devant de lui; Isabelle avait les larmes aux yeux, elle tendit ses mains à Colomb qui se prosternait devant elle, le releva et le fît asseoir près du trône. Les Indiens, chargés de trésors, étaient là, présents, comme des trophées vivants. Christophe fit le récit de son voyage et de ses glorieuses découvertes, n'attribuant son succès qu'à Dieu et aux rois catholiques. Ce récit fini, Isabelle se prosterna le visage contre terre, adorant et remerciant le Seigneur; puis le Te Deum éclata, célébrant dans son magnifique langage la plus grande découverte que les hommes aient faite, et qui n'est due qu'à la pénétration d'un seul et à la noble confiance qu'Isabelle avait eue en lui.
La vie d'Isabelle ne fut pas très longue : l'ardeur de son âme la consuma, et elle usa vite une trame qu'elle n'avait jamais ménagée. Elle n'avait que cinquante ans lorsqu'elle mourut en 1503, à Médina del Campo, d'une maladie qui résultait des fatigues qu'elle s'était imposées. « Jamais, s'écria Ximénês, jamais l'univers ne verra une souveraine d'une telle grandeur d'âme, d'une telle pureté de cœur, d'une telle ferveur de piété, d'une telle sollicitude pour la justicel »
Ainsi parlait celui à qui elle avait tant de fois ouvert son âme; les contemporains sont unanimes dans leur admiration. Cette reine, brave comme un chevalier sur le champ de bataille, intègre, prudente, avisée dans ses conseils comme le plus éclairé des magistrats, fervente et austère comme une religieuse, était, dans sa vie domestique , la plus tendre épouse et la mère la plus vigilante. Elle supportait les torts de son volage époux avec une patience silencieuse, d'autant plus louable qu'elle aimait celui qui la délaissait ; elle surveillait avec le plus grand
soin l'éducation de ses filles; elle réunissait autour d'elle les femmes et les jeunes filles nobles qui avaient une réputation pure, et, au milieu de ce cercle d'élite, elle travaillait à l'aiguille comme une humble femme, et l'histoire dit qu'elle se plaisait à coudre les chemises du roi Ferdinand de cette même main qui tenait l'épée et le sceptre. La pureté de son âme, qui se reflétait dans la beauté de son visage , se trahissait encore dans les habitudes scrupuleuses et délicates de sa vie intérieure : elle n'avait ni camarer a-major, ni dames d'atours, et elle ne souffrait pas qu'une main étrangère l'aidât à sa toilette. Elle réunissait en elle, comme l'ont remarqué les historiens, les vertus les plus opposées; mais toutes prenaient naissance dans sa foi vive et dans son extraordinaire piété. La conquête de Grenade fut une œuvre de son zèle, la découverte de l'Amérique est due à sa foi ardente : elle voulait la propagation de l'Évangile dans ces régions inconnues, et si tous les Indiens n'abjurèrent pas leur cruelle idolâtrie, c'est que les compagnons de Pizarre et de Cortez, plus cruels que leurs Incas, les éloignèrent de la foi divine que Colomb et Isabelle voulaient leur inculquer.
Deux des filles d'Isabelle furent marquées du sceau de la croix : Catherine d'Aragon, épouse répudiée de Henri VIII, et Jeanne d'Aragon, ft^mme de Philippe le Beau, archiduc d'Autriche, qui perdit la raison en perdant son mari, et qui passa sa longue et stérile existence dans un délire continuel. Sa fille aînée, l'infante Isabelle, avait épousé Emmanuel le Grand, roi de Portugal, et sa race finit dans la personne de l'infortuné roi Sébastien. Elle avait perdu en bas âge son unique fils Juan, et la folie do sa fille Jeanne fit passer les vastes domaines, sur lesquels le soleil ne se couchait pas, sous le sceptre de Charles-Quint, petit- fils d'Isabelle la Catholique, de la grande Isabelle de Castille.