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LES VIERGES DE VERDUN

avait été donné. Quant au fait relatif à la procession de jeunes filles vêtues de blanc, il avait été complètement dénaturé. L'enquête constata que beaucoup de personnes étaient allées au camp par groupes différents et à des jours divers, mais que le roi de Prusse n'avait reçu aucune députation officielle, et qu'il n'avait parlé qu'à une seule dame, nommée Mme Bouviller-Catoire.

Valmy.

« Toute l'instruction fut envoyée à Paris au comité de sûreté générale, et quoique la vérité fût si clairement exposée, le rapporteur de l'affaire demanda l'arrestation des jeunes filles, accusées d'avoir insulté à la liberté. « Il « faut donc, dit-il en finissant, que la loi cesse de les épar- (i gner, et que des exemples de sévérité les avertissent que « l'œil du magistrat les surveille et que le glaive de la loi « est levé pour les frapper, si elles se rendent coupables. »

a Les femmes et les jeunes filles accusées et déjà arrêtées en octobre 1792 furent maintenues en prison durant prés d'une année. Ce ne fut qu'au commencement de frimaire, an II, que les pièces de l'instruction, faite par les soins de la commission de Verdun, furent demandées par l'accusateur publie (30 novembre 1793).

a Le ministre de la justice, Gohier, fit transférer les accusées à Paris; ce contingent des victimes promises à l'échafaud se composait de sept jeunes filles et de vingt-huit autres personnes, leurs parents, leurs amis, parmi lesquels se trouvaient des vieillards de soixante-quinze ans. On les entassa tous dans des charrettes, et ils quittèrent Verdun sous la conduite d'un détachement de gendarmerie. Une des jeunes filles écrivait des notes qui lui ont survécu, et qui ont été révélées pour la première fois par M. Guvillier-Fleury : a Le voyage, dit-elle, dura qua- « torze jours et se fit assez gaiement. Nous savions le « sort qui nous était réservé, et cependant nous n'en « étions pas troublées. Nous étions paisiblement rési- « gnées à tout ce que le Seigneur permettrait. »

« A leur arrivée à Paris, les trente- cinq accusés furent envoyés à la Conciergerie. On enferma les trois sœurs Fleury, M^ie de la Lance et deux autres dames dans un cachot où il n'y avait que trois bois de lits, fixés dans le mur, avec une paillasse et une couverture pour chaque lit. Elles passaient leur temps en prières, et quand elles étaient conduites dans le préau, elles y trouvaient de nombreuses compagnes d'infortune, dont les unes venaient de perdre un père , les autres un mari , des enfants ; d'autres une famille entière.

« Riouffe, dans ses Mémoires d'un détenu, parle de l'effet que produisit l'apparition de ces belles jeunes filles dans le sombre préau de la Conciergerie ; mais beauté , jeunesse, enjouement, tout devait être abattu sous la terrible faux du tribunal révolutionnaire.

« L'interrogatoire des accusés ne fut pas long. Voici celui de la jeune Barbe Fleury; tous les autres sont presque identiques. La jeune fille avait quinze ans et demi.

« D. — N'avez-vous pas, par vos intrigues, forcé les autorités constituées de la garnison à rendre une place de guerre aux ennemis de la France?

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« R. — Non.

« D. — Depuis la prise de la ville, ne vous êtes-vous pas transportée au campement pour féliciter les ennemis de leur succès et leur offrir des dragées ?

« R. — J'ai été au camp par pure curiosité. J'ignore si on y a porté des dragées, mais je n'en ai vu aucune.

« D. — Avez-vous fait choix d'un conseil?

« R. — Non. »

« Le Bulletin du tribunal révolutionnaire , ce journal rédigé par les bourreaux ou du moins sous leur inspiration, ne fournit aucun détail sur les faits qui se passèrent à l'audience du 5 floréal. On n'y trouve que le réquisitoire de Fouquier-Tinville.

« Le public de ces effroyables assises était blasé sur les tragédies qui tous les jours se jouaient sous ses yeux ; des vieillards, des femmes, des princesses, des reines avaient passé successivement à la barre du tribunal , pour être insultées et condamnées. Mais un essaim de jeunes filles, belles, naïves, serrant dans leurs bras leurs mères, leurs parents, entrelaçant leurs mains de peur que la mort ne vînt les séparer, avouant ingénument ce qui pouvait être à leur charge, s'efforçant de prendre pour elles ce qui pouvait inculper leurs sœurs ou leurs compagnes, voilà ce qui ne s'était pas encore vu, voilà ce qui émut jusqu'au fond du cœur, ce qui remua jusqu'au fond des entrailles les plus féroces des spectateurs. Seul le procureur de la Commune ne put être touché.

« L'accusation , si peu fournie de preuves pour les autres jeunes filles, tombait d'elle-même pour les trois demoiselles Wattrin, car l'une d'elles n'avait pas paru au camp, et les deux autres y étaient allées un autre jour que les demoiselles Fleury et Tabouillot; restait seulement pour elles l'accusation d'avoir donné quelque argent à un ami émigré, tombé dans la détresse. On n'avait contre les accusées que leur aveu même, mais chacune d'elles, jalouse d'assumer sur sa tête une responsabilité terrible,

déclara avoir seule et à l'insu de ses sœurs prélevé sur sa modeste fortune le secours offert à un ami malheureux.

a Dumas et Fouquier-Tinville cherchèrent vainement à lutter contre la force d'âme de ces sept jeunes filles. Ils voulurent arracher à la jeune Barbe Fleury l'aveu qu'elle avait été entraînée dans cette fatale visite au camp par ses sœurs et par sa tante; cette jeune fille, pour toute réponse, alla tomber dans les bras de ses sœurs bien-aimées.

« On l'a dit, il n'y a pas de plus beau spectacle sur la terre que celui du juste luttant contre l'adversité ; mais ce spectacle n'est-il pas mille fois plus magnifique, lorsque le juste est une jeune fille à peine sortie de l'adolescence, entourée de gendarmes et de bourreaux, torturée moralement par les magistrats obligés à la protéger par toutes les lois divines et humaines 1

« Le tribunal, habitué à ces feiLX de file (c'était l'expression consacrée), prononça trente-trois condamnations à mort ; mais , attendu l'âge peu avancé de Barbe Fleury et de Claire Tabouillot, il ordonna qu'elles subiraient un supplice cent fois pire que la mort : l'exposition pendant six heures sur un échafaud , avec un écriteau infamant attaché sur leur tête, ensuite vingt années de réclusion 1

a A peine le jugement fut- il rendu, que, par un mouvement soudain , les demoiselles Wattrin y répondent en applaudissant l'arrêt qui les réunit toutes trois dans la mort; leur exemple gagne les autres jeunes filles, et toutes, dans un étrange enthousiasme, applaudissent à l'iniquité de leurs juges, et se jettent, en pleurant de joie, dans les bras les unes des autres.

« Parmi les condamnés se trouvaient cinq ecclésiastiques , vénérables par leur âge et par leurs vertus sacerdotales; ils préparèrent les victimes à la mort. Le soir, à la lueur des torches, on les conduisit tous à la place do la Révolution, et le sanglant sacrifice fut accompli.

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a Le lendemain, un huissier conduisit Barbe Fleury et Glaire Tabouillot, en habits de deuil, sur un échafaud dressé exprès. Le bourreau les fît asseoir sur la sellette d'infamie, et mit au-dessus de leurs têtes un écriteau annonçant que les deux innocentes créatures avaient livré la ville de Verdun aux ennemis, en leur fournissant des vivres et des munitions de toute espèce. Les passants haussaient les épaules de pitié, et la foule, plus humaine que les juges, n'insulta pas une seule fois les victimes pendant les six heures que dura leur supplice. »

Voici les noms des sept victimes immolées à la Terreur :

SusANNE Fleury, âgée de vingt-six ans; Gabrielle Fleury, âgée de vingt-cinq ans; Barbe Fleury, âgée de seize ans; Anne Wattrin, âgée de vingt-cinq ans; Henriette Wattrin, âgée de vingt-trois ans; Hélène Wattrin, âgée de vingt-deux ans; Glaire Tabouillot, âgée de dix-sept ans.

Victor Hugo, aux jours de la Restauration, a chanté les vierges de Verdun, comme il a chanté les victimes de Quiberon et l'enfant royal, mort au Temple. Nous citerons quelques-uns de ses vers dédiés à des mémoires si pures :

0 vierges, encor quelques heures...

Ah 1 priez sans efïroi , votre âme est sans remord.

Coupez ces longues chevelures, Où la main d'une mère enlaçait des fleurs pures, Sans voir qu'elle y mêlait les pavots de la mort. Bientôt des fleurs encor pareront votre tête; Les anges vous rendront ces symboles touchants; Votre hymne de trépas sera l'hymne de fête Que les vierges du ciel rediront dans leurs chants. Vous verrez près de vous, dans ces chœurs d'innocence, Charlotte, au cœur d'airain, qui vous vengea d'avance,

Cazolle, Elisabeth, si malheureuse en vain, Et Sonibreuil, qui trahit par ses pâleurs soudaines Le sang glacé des morts circulant dans ses veines; Martyres dont l'encens plaît au martyr divin!

Ces vers ne sont pas irréprochables, mais ils témoignent du souvenir ineffaçable que, parmi la foule des victimes, avaient laissé les vierges de Verdun.

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