‹ Portraits et notices historiquesChapitre 33 sur 46 · LOUISE DE CONDÉ · texte numérisé non relu

LOUISE DE CONDÉ

toute l'ingénieuse délicatesse de son âme. Si l'amour de Dieu avait été le grand moteur de ses actions et de ses pensées, à Chantilly, dans la vie douce et brillante qu'elle y avait menée, combien, au sein de l'exil, à la vue des malheurs et des dangers de sa famille et de sa patrie, cet amour devint plus dominant, cette pensée divine plus incessante encore I Le goût de la vie religieuse s'éveilla en elle, et à mesure que les crimes se multipliaient en France , elle se sentait plus vivement pressée d'expier, par le sacrifice de sa liberté, de tout son être, les meurtres et les impiétés qui offensaient le Seigneur. Trois têtes royales étaient tombées sous le couteau : l'innocent rejeton des rois,

Chère et dernière fleur d'une tige si belle,

était mort de misère au Temple; on était en 1795, quand la princesse écrivit à son père pour solliciter la permission de disposer d'elle-même.

« Mon père, écrit-elle, c'est du plus profond de mon cœur que je sollicite votre autorisation ; j'en ai besoin. 0 vous, qui avec raison n'hésitez pas à sacrifier vos deux fils à l'honneur, hésiterez -vous à sacrifier vôtre fille à son Dieu, à votre Dieu, au Dieu qu'aimait et servait si bien ma respectable mère 1 C'est lui , c'est lui seul qui m'appelle à l'état saint que je suis résolue d'embrasser. Il n'y a que Dieu qui puisse avoir la préférence sur tout ce que j'ai de plus cher... Mon père, je me jette dans vos bras; je vous presse contre mon cœur; je ne puis vous en dire davantage ; partout, partout votre fille vous aimera; mais c'est au pied des autels qu'elle brûle de vous prouver cette vérité , si profondément gravée dans son cœur... »

Le consentement obtenu, Louise de Condé entra au monastère des capucines de Turin; elle avait choisi l'ordre religieux le plus pauvre, le plus humble, le plus austère, et, pendant toute l'année du noviciat, celte princesse, qui

avait alors plus de trente ans, fut la plus petite, la plus soumise des novices. Elle croyait faire ses vœux dans cette maison, mais les armées françaises menaçaient le Piémont, et, chassée de son pays par la Révolution, elle fut chassée également de cette indigente Bethléhem , de ce cloitre franciscain où elle avait choisi un refuge. Elle espéra se réunir aux religieuses trappistines qui commençaient à former un établissement dans le Valais, et, pleine de courage, elle se mit en route. Les armées républicaines lui fermèrent le chemin; sur toutes les routes de l'Allemagne, les malheureux émigrés se voyaient traqués, renvoyés de ville en ville, de royaume en royaume; la princesse subit ces infortunes, et elle arriva ainsi à Vienne. Aussitôt elle entra au monastère de la Visitation; elle y passa une année, vivant en religieuse des plus ferventes, des plus austères, mais ne trouvant pas encore là le lieu de son repos; la trappe, avec son inviolable silence, son travail, ses rudes pratiques attirait sa volonté, cette partie supérieure de nous-mêmes qui sait s'isoler des sens et du cœur pour n'écouter que le devoir; et le devoir, pour la princesse, c'était sa vocation religieuse. Elle voyait tous les inconvénients de la vie qu'elle allait embrasser; elle les décrit dans ses lettres avec une justesse de coup d'œil extraordinaire; elle avoue que les longs jeûnes ellrayent la nature, que la vie de labeur et de pénitence, sans trêve, sans relâche, toujours, jusqu'à Il mort, épouvante les sens, mais elle ajoute :

(L Le devoir, le vœu, le besoin de mon cœur sont d'être à Dieu sans réserve ; voilà le sentiment profond et invariable dont je suis pénétrée depuis quatre ans... Ce n'est pas l'austérité môme qui m'appelle à la trappe, mais les vertus dont elle se trouve le résultat. L'entière séparation du monde, le silence, des occupations toujours pieusement utiles, l'esprit de ferveur et de régularité primitive, l'extrôme diminution, toujours par ce bienheureux silence, des occasions de manquer à la charité, à la discrétion, à

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