LE P. GRATRY
Sa modestie et sa simplicité ne se démentaient jamais; en voici un petit trait :
Une œuvre de charité l'avait appelé dans une petite ville du Nord, et il soupait à table d'hôte à l'auberge du Faucon, ou du Pélican. Un commis voyageur tenait le dé et éblouissait l'assistance par un calcul sur la marche des astres; le Père prit doucement la parole et rectifia les calculs et le système du Copernic de la quincaillerie : sa démonstration fut lucide, évidente.
« Vous connaissez l'astronomie? Où avez- vous donc étudié, monsieur l'abbé? demanda le commis voyageur d'un ton d'humeur.
— A l'École polytechnique, Monsieur, » répondit l'abbé avec douceur.
Et ce ne fut qu'en consultant le livre des voyageurs, que l'orateur de table d'hôte apprit le nom de son contradicteur.
Pour donner une idée plus complète du cœur et des sentiments du P. Gratry, voici une page qu'il adressait à une jeune fille, fiancée au peintre Regnault, frappé mortellement à Montretout; nous l'adressons à toutes les veuves, à toutes les orphelines que la guerre a faites :
« Mon enfant, ma bien chère enfant, qu'ai -je à vous demander? J'ai à vous demander l'immense héroïsme de ne pas fléchir jusqu'au désespoir. Maintentz-vous dans la vie et bientôt dans Tactivité. Soyez un des instruments de cette cause pour laquelle il est mort.
« Mourir pour une cause sacrée ne saurait être néant et vanité. Cela est grand et a une suite. Un pareil acte , un pareil don de soi est une réalité qui subsiste.
« Rien de petit ne se perd; à plus forte raison, rien de grand. Tout martyr a sa vie éternelle en pleine et solide vérité.
« Mon enfant, élevez votre âme très haut. Ce monde n'est pas un jeu cruel ni une apparence vaine. Le triomphe de tout bien et de toute justice est assuré, le triomphe de
la vie sur la mort est certain. Lorsque deux êtres se sont donné la main et ont dit : Pour toujours ! ils se retrouveront, quoi qu'il arrive. « Lorsque deux d'entre vous, dit « le Christ, sont d'accord sur la terre, quoi qu'ils de- « mandent, ils l'obtiendront. » Si vous avez demandé le bonheur éternel et l'amour éternel, vous l'obtiendrez. Notre Père est un père, et il est tout-puissant! »
C'est une des gloires les plus pures de la France que ces familles où la science et l'intelligence sont héréditaires. Les Jussieu,les Dacier, les Geoffroy- Saint-Hilaire, les Sacy, les Ampère se sont passé, avec le flambeau de la vie, le flambeau du talent, et l'on recueille avec joie les renseignements familiers qui nous font entrer dans le secret de ces existences laborieuses et calmes, sages et recueillies 1 Ils ont laissé à d'autres la richesse, et ils n'ont demandé à la terre qu'un rayon de renommée et la chaleur du foyer domestique, oîi se cachaient à la fois leur labeur et leur félicité. Rien d'éblouissant dans ces destinées; rien qui ressemble à Humboldt, courtisan des rois, ou à Humphrey Davy, ou à Faradey, chargés de décorations , comblés de richesses : tout y respire la modération française, vrai caractère de notre peuple, altéré aujourd'hui par un trop vif contact avec les nations étrangères. Ces réflexions nous viennent à l'esprit à propos d'un précieux recueil de lettres, qui nous montre le grand Ampère, dans sa jeunesse, aux prises avec le travail et la pauvreté, et soutenu par un saint et légitime amour. Mais nos lectrices connaissent-elles les deux Ampère? Savent-elles que le père, homme d'une intelligence singulièrement pénétrante, appliqua le premier
l'électricité à la transmission des écrits; que ses travaux, en mathématiques et en physique , ont une renommée européenne et que son instruction encyclopédique était appuyée sur les plus solides principes religieux? Pour son fils, Jean- Jacques Ampère, savant aussi, mais plus littérateur que ne l'était son père , il s'engagea dans tous les genres : poète, historien, romancier, voyageur; il a laissé des œuvres remarquables; il ne lui manqua qu'un peu de condensation dans le travail et dans la pensée pour créer un livre durable. Son Histoire romaine à Rome fut vivement remarquée, ainsi que ses récits de voyages et une belle nouvelle historique intitulée : Hilda. Il mourut jeune, et ne voulut d'autre épitaphe que ces mots : Ici repose Jean-Jacques Ampère, fils de M. André Ampère.
André Ampère n'avait pas eu d'autre enfant de son mariage avec Julie Garron , sa femme tant aimée et tant regrettée.
Sa correspondance se compose des lettres à sa femme, de quelques réponses de Julie et des lettres de quelques autres personnes de la famille. On y trouve l'alliance la plus rare de la simplicité vraie et d'une intelligence supérieure, d'une tendresse profonde et du génie; la bourgeoisie d'avant la Révolution y apparaît sous de bien nobles traits: fière, généreuse, cultivée, religieuse, n'ayant aucun désir de la fortune et sachant conserver, dans une position étroite et gênée, le charme des manières et les élégances de l'esprit. L'argent, qui est tout aujourd'hui, ne jouait alors qu'un rôle effacé; le désir du luxe n'existait pas, mais on attachait une grande importance aux biens de l'âme et à ceux de l'intelligence.
Que les temps sont changés!...
Cependant ce strict nécessaire auquel on bornait alors ses désirs manquait à Ampère; il était professeur de sciences à Bourg ; sa Julie était malade , et il dut s'éloi-
gner d'elle , faute de pouvoir lui assurer une position et des soins convenables. Les jeunes époux s'écrivaient, et leurs lettres, retrouvées après soixante ans par des mains fidèles, forment le recueil publié aujourd'hui. Nous en conseillons la lecture pour tous les jeunes ménages.
Le début de ce livre est d'une grâce sereine. Ampère est pauvre, mais il a foi en l'avenir; il aime Julie; les moindres incidents, un beau jour passé à la campagne, une lecture, des vers qu'il destine à sa fiancée, une fable que Julie écrit elle-même, ce sont autant de joies; elle devient sa femme, elle lui donne un fils, leur bonheur serait à son apogée sans deux points noirs, qui projettent leur ombre sur ces jours heureux : la nomination d'Ampère à Bourg et la santé chancelante de Julie. Il lui écrit :
« ... Mon temps se passe à penser à Julie et laux ouvrages que je médite. Hier je ne pus souper qu'à dix heures, bien las d'avoir pilé, broyé, porté du charbon et soufflé le feu pendant douze ou treize heures, mais content d'avoir réussi quelquefois. Ah! si tout cela me fait arriver au lycée, je serais satisfait, je ne craindais plus de vivre longtemps séparé de Julie , de ne pas pouvoir lui fournir le nécessaire, à elle si souvent privée de mille choses indispensables. Ma bonne, ma charmante amie, qui mériterait mieux que toi tout ce qui contribue à rendre la vie heureuse?... Chère Julie, consulte le médcin que tu voudras, mais ne reste pas sans t'occuper de ta santé. Ah! si je savais te guérir en retournant à Lyon, j'abandonnerais vite École centrale et tout. Mais, loin de là, j'augmenterais tes souffrances en te donnant de l'inquiétude et en détruisant mes espérances d'un sort plus honnête... A Pâques, ma bien-aimée, à Pâques, j'aurai quelques jours de bonheur. Adieu. »