‹ Portraits et notices historiquesChapitre 43 sur 46 · DE JULIE A ANDRE · texte numérisé non relu

DE JULIE A ANDRE

« Pourquoi t'imaginer que le temps que tu as sacrifié à tes affaires a pu gâter ton séjour ici? N'avons-nous pas eu de bons moments ensemble, quand je te donnais le bras, ou bien en courant avec le petit sous les arbres de Bellecour? Tout cela, n'était-ce pas des jouissances? Tu les as bien comprises, et ta lettre, qui vient de me taire pleurer, n'est pas écrite pour un cœur insensible. Je l'aime bien, cette lettre, elle me peint ton âme, et ton âme est ce que j'aime le plus en toi; elle n'est pas ordinaire, elle sacrifierait tout au bonheur de son amie.

(( Mais ta mère, tu dois l'aimer aussi bien tendrement; tu l'aimes , mais pas comme il faut aimer sa mère. Tu ne m'as pas dit un mot de gronderie lorsque je te parlais d'elle, un certain soir que j'avais l'esprit monté; j'aurais voulu que tu m'eusses fait sentir que j'avais tort et que ce ne fût pas moi qui m'en fusse aperçue la première. Mon bon ami, mon André, écris-lui donc toute les tendresses que tu sens pour elle... Mon pauvre petit, s'il venait à ne pas m'aimer toujours, qu'il eût une femme qui lui dise que je ne fais pas les choses comme il faut; que je détesterais cette femme 1 Mais je ne serai jamais comme cela. J'aime ta mère de tout mon cœur, je la respecte; elle le mérite par ses vertus, et si parfois la vivacité me fait dire quelque chose, c'est toujours sur le manque de prudence pour l'avenir, dont sa piété ne lui permet pas de s'inquiéter... »

L'âme de Julie, on le voit, était bien belle aussi et méritait les tendres affections dont elle était entourée. Aussi quel vide aff'reux laissa sa mort prématurée 1 Elle mourut après quatre ans de mariage. La douleur inexprimable de son mari le jeta à corps perdu dans les bras de Dieu. Au chevet de sa femme expirante il écrivait cette belle prière :

« Mon Dieu, je vous remercie de m'avoir créé, racheté et éclairé de votre divine lumière en me faisant naître dans le sein de l'Église catholique. Je vous remercie de m'avoir rappelé à vous, après mes égarements; je vous remercie de me les avoir pardonnes. Je sens que vous voulez que je ne vive que pour vous, que tous mes moments vous soient consacrés. M'ôterez-vous tout bonheur sur cette terre? Vous en êtes le maître, ô mon Dieul Mes crimes m'ont mérité ce châtiment. Mais peut-être écouterez-vous encore la voix de vos miséricordes. J'espère en vous, ô mon Dieu, mais je serai soumis à votre arrêt quel qu'il soit : j'eusse préféré la mort ; mais je ne méritais pas le ciel, et vous n'avez pas voulu me plonger dans l'enfer. Daignez me secourir pour qu'une vie passée dans la douleur me mérite une bonne mort dont je me suis rendu indigne.

(( 0 Seigneur, Dieu de miséricorde, daignez me réunir dans le ciel à ce que vous m'avez permis d'aimer sur la terre. »

Quinze mois après la mort de Julie, Ampère écrivait cette dernière méditation :

Septembre 1805.

a Défie- toi de ton esprit, il t'a si souvent trompé! Comment pourrais -tu encore compter sur lui? Quand tu t'efforçais de devenir philosophe, tu sentais déjà combien est vain cet esprit qui consiste en une certaine facilité à produire des phrases brillantes. Aujourd'hui que tu aspires à devenir chrétien, ne sens-tu pas qu'il n'y a de bon esprit que celui qui vient de Dieu? L'esprit n'est fait que pour nous conduire à la vérité et au souverain bien.

« Heureux l'homme qui se dépouille pour en être revêtu ! qui foule aux pieds la vaine sagesse pour posséder celle de Dieu! Ne conforme pas tes idées à celles du monde, si tu veux qu'elles soient conformes à la vérité.

« La doctrine du monde est une doctrine de perdition.

« Il faut devenir humble, simple et entièrement détaché avec les hommes; il faut devenir calme, recueilli et point raisonneur avec Dieu.

« La figure du monde passe. Si tu te nourris de ses vanités, tu passeras comme elle. Mais la vérité de Dieu demeure éternellement; si tu t'en nourris tu seras permanent comme elle. — Mon Dieu, que sont toutes ces sciences, ces raisonnements, ces découvertes du génie, ces vastes conceptions que le monde admire et dont la curiosité se repaît si avidement? En vérité, rien que pures vanités.

« Travaille en esprit d'oraison. Étudie les choses de ce monde, c'est le devoir de ton état, mais ne les regarde que d'un œil; que ton autre œil soit constamment fixé sur la lumière éternelle. Écoute les savants, mais ne les écoute que d'une oreille : que l'autre soit toujours prête à recevoir les doux accents de la voix de ton ami céleste. N'écris que d'une main; de l'autre, tiens-toi au vêtement de Dieu, comme un enfant se tient attaché au vêtement de son père. Sans cette précaution, tu te briserais infailliblement la tête contre quelque pierre. Que je me souvienne toujours de ce que dit saint Paul : « Usez de ce a monde comme n'en usant pas. » Que mon âme, à partir d'aujourd'hui, reste ainsi unie à Dieu et à Jésus-Christ.

« Bénissez-moi, mon Dieu! »

Restons- en sur cette belle page. Elle est comme le testament spirituel d'André Ampère. Il y survécut longtemps; mais toujours il fut fidèle aux croyances de sa jeunesse, et, déjà vieux, il interrompait souvent ses calculs et ses démonstrations scientifiques, pour s'écrier : a Que Dieu est grand I »

Page 1