LE CARDINAL XIMENÈS
Castille; il avait fallu un ordre du pape pour lui faire accepter ces dignités; il en fallut un encore pour lui faire cacher sous la pourpre cardinalice son cilice et son habit de bure. Mais, en homme humble, ce disciple de la croix est à la hauteur de ses multiples devoirs : il réforme son ordre, il maintient une étroite discipline dans le clergé, il fonde l'université d'Alcala; il se montre le véritable
Le cardinal Ximenès.
père des pauvres, il donne les emplois aux plus dignes, il ré'dige pour les missionnaires envoyés dans le nouveau monde des instructions qui, si elles eussent été obéies, auraient prévenu les déplorables excès de la conquête; il travaille avec un zèle apostolique à la conversion des Maures, après la prise de Grenade; il préside à la conquête d'Oran; il donne des ordres comme un général exercé, et pendant le combat, nouveau Moïse, il prie et il obtient la victoire; c'est aux frais de sa cassette que s'était faite cette campagne sur la terre d'Afrique. Inquisiteur de la foi d.-ns le sens très noble de ce mot, il délivre l'Espagne des dangers que lui faisaient courir les Juifs et les Maures, et, tout en respectant la justice et la
charité, il empêche le prosélytisme des ennemis de Jésus- Christ. Il console la reine Isabelle dans ses profonds chagrins; il l'exhorte à ses derniers instants; il supporte avec patience les difficultés que lui suscite le roi Ferdinand, et il emploie ses dernières forces à écrire de sages conseils au jeune roi Charles- Quint. Ce grand serviteur de Dieu et des rois meurt pauvre, en vrai disciple de saint François, à l'âge de quatre-vingts ans, le 8 novembre 1517, et, tout en admirant le génie et les vues de Richelieu, on le trouve inférieur comme homme, comme prêtre, comme homme d'Etat, à ce grand Ximénès, qui n'eut jamais d'autre ambition que d'agrandir le domaine de Dieu sur la terre et de rendre son Espagne illustre par la foi, par la science et par les mœurs.
Que faut-il penser du caractère de Louis XI? Redouté pendant sa vie, décrié après sa mort, il a laissé une mémoire sombre et flétrie ; pourtant , depuis quelques années, les historiens, creusant plus avant dans les actes de son règne, lui sont moins sévères, et l'un d'eux remarque que la seconde branche des Valois, qui succéda à Charles YIII, fut bien peu favorable à la première : les historiens de Louis XII ont accablé de reproches le nom et le règne de Louis XI, qui, lui-même, n'avait pas vu d'un œil favorable ce parent si proche, héritier désigné de la couronne. Louis XI n'avait pas hérité de la bonté et de l'aménité de son père, mais il n'avait pas non plus l'insouciante mollesse dans laquelle s'endormait le roi à Bourges, et s'il se permit des faiblesses, il ne les afficha jamais : on ne lui connut pas d'Agnès Sorel. Les épreuves de sa première jeunesse l'avaient rendu défiant; entouré d'ennemis cachés, il était devenu cauteleux; plein d'activité, de prudence, il ne négligeait aucune de ses afl'aires de roi, mais l'esprit profond qu'il avait reçu en partage lui faisait mépriser les honneurs, le faste, l'apprêt, et, du rang suprême, il n'appréciait que l'autorité. Il fut l'implacable adversaire de ces grands vassaux dont la puissance
menaçait le pouvoir royal, et Jean et Jacques d'Armagnac, le connétable de Saint-Pol et bien d'autres portèrent leur tête sur Téchafaud et virent le pouvoir de leur race à jamais détruit. Par sa patiente politique, Louis abattit Torgueil des grands seigneurs; il émancipa les bourgeois, contint dans l'obéissance les gens de guerre ; il rendit au royaume de France le comté de Provence, séparé de la couronne depuis les Carlovingiens, enleva l'Artois à l'héritière de Bourgogne; il acquit le Roussillon; il fit, comme le dit un historien, de grandes choses avec de petites gens; il encouragea les manufactures, créa les postes, rendit permanent les oflices de judicature, fortifia le royaume par la politique et les armes ; il ne descendit au tombeau qu'après ses rivaux et ses ennemis, et il fut un meilleur roi, plus en souci du bien de son peuple et de la grandeur de son pays, que Charles VII, son père, et que Louis XII et François 1er, ses brillants successeurs. Ajoutons que sa religion fut vive et sincère.
De sa seconde femme, Charlotte de Savoie, Louis avait eu trois enfants : Anne , qui devint dame de Beaujeu , Jeanne, que TÉglise a placée sur les autels, et Charles, qui régna quelques années après son père. De ces trois enfants, Louis parut chérir surtout sa fille aînée, qui par son esprit, son adresse, ses talents, flattait son orgueil paternel; Jeanne dont la naissance fut une déception pour son père, qui désirait un fils, se vit toujours rebutée : elle était faible, délicate et sans beauté, et Louis, la voyant un jour descendre de litière, s'écria à haute voix :
« Pasques Dieu ! je ne l'aurais pas crue si laide ! »
Un portrait authentique de Jeanne montre qu'elle avait les traits de son père.
Il lui parlait à peine; l'enfant, intimidée, tremblait en sa présence et n'avait pour consolation que les soins de sa mère et l'afTection de quelques vieux serviteurs; seuls, ces amis fidèles connaissaient rinlelligence et les vertus de cette enfant prédestinée, qui fut malheureuse depuis
le berceau jusqu'à la tombe. Sa mère, qui craignait aussi l'humeur ombrageuse du roi, la consolait; elles se soutenaient l'une l'autre, comme deux plantes sur une cime élevée, et exposées à toutes les tempêtes. Le jour de sa naissance Jeanne avait été fiancée à son cousin, Louis d'Orléans, qui fut depuis Louis XII, brillante alliance approuvée par la sagesse humaine, et qui réservait à Jeanne les plus cruelles épines que puisse cacher une couronne.
Jeanne n'avait que douze ans lors de son mariage, et ce ne fut que quatre ans après qu'elle habita la maison de son mari ; elle n'y fut pas reçue comme une épouse attendue et désirée. Louis d'Orléans n'aimait pas cette compagne que la politique lui avait imposée dès le berceau, et, sans garder de ménagements, il laissa voir à Jeanne l'antipathie qu'elle lui inspirait. Elle l'aimait, et elle sut ce qu'il y a d'amertume dans les dédains d'une créature tendrement chérie; elle vécut seule, abandonnée, et n'ayant d'autre soutien que sa piété si profonde et si touchante; son âme pure se purifia encore dans ce creuset ; elle y laissa toutes les vanités de la femme, toutes les vaines sensibilités du cœur; elle continua à aimer, mais avec un détachement complet d'elle-même, à ce point que, voyant que sa présence était importune à Louis, elle se retira au château de Linières, où elle avait été élevée, et elle ne revint auprès de lui qu'après la mort de Louis XI (1483).
L'avènement du jeune roi, Charles VIII, avait éveillé toutes les ambitions de Louis d'Orléans. Anne, dame de Beaujeu, fille aînée du roi défunt, avait reçu de son père la mission de gouverner l'État pendant la minorité de Charles ; elle s'acquittait de sa charge avec habileté et fermeté, et les prétentions du duc d'Orléans à la régence la trouvèrent infiexible; il ne pouvait supporter l'idée qu'une femme eut plus de pouvoir que lui dans ce royaume, qui peut-être lui appartiendrait dans un pro-
chain avenir, car la santé du roi ne lui promettait pas une longue vie. Louis s'appuyait sur les sympathies populaires; il mettait en avant son titre d'époux de Jeanne, et il entra en lutte ouverte avec la régente. Les États du royaume s'assemblèrent à Tours, le 5 janvier 1484, et votèrent des remerciements publics à la dame de Beaujeu, dont la conduite justifiait pleinement le choix de son royal père. Cette démarche irrita l'orgueil du duc d'Orléans; il s'en plaignit hautement; le parlement de Paris rejeta ses remontrances, et la régente résolut de faire arrêter son beau- frère. Averti à temps, il prit la fuite et alla se jeter dans l'armée de Bretagne, alors en armes contre la France. Cette déplorable démarche eut le plus cruel retentissement; le jeune roi tint un lit de justice auquel assistaient les pairs du royaume; le duc, accusé de haute trahison, fut cité devant la cour pour répondre de sa félonie.
On peut juger de la situation de Jeanne de Valois pendant que se déroulaient ces cruels événements 1 Elle alla se jeter aux pieds de son jeune frère, demandant grâce pour l'époux qui les avait tant ofïensés tous les deux; Charles VIII la consola et la comtesse de Beaujeu lui dit avec tendresse :
« Chère sœur, vous ne serez jamais suspecte à personne; vous nous êtes très chère, et plût à Dieu que le duc n'eût jamais écouté d'autres avis que les vôtres ! »
Ces témoignages d'amitié étaient impuissants pour ranimer un cœur blessé; toutes les nouvelles qui arrivaient de Bretagne désolaient la duchesse : Louis portait les armes contre son pays, et l'on disait que, pour mieux s'attacher le duc François II, il voulait faire annuler son mariage avec Jeanne de Valois et épouser l'héritière de Bretagne, dont la beauté l'avait charmé. Les événements se succédaient: on apprit bientôt que l'armée française, commandée par la Tremouille, avait vaincu à Saint-Aubindu- Cormier l'armée bretonne (28 juillet 1488), et que le
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duc d'Orléans, après des prodiges de courage, avait dû rendre son épée. La Trémouille l'avait traité avec respect, tout en le faisant garder étroitement dans le château de Saint-Aubin.
« Ma sœur, vous êtes vengée I » dit Charles VIII en apprenant ces nouvelles à Jeanne.
Elle tomba à genoux, fondant en larmes, s'écriant : « Pardon, pardon mille fois pour mon mari, pour votre frère, pour le gendre de notre père I Si vous n'avez miséricorde pour lui, prenez pitié de moil
— Jour de Dieul répondit Charles, vous demandez la grâce d'un criminel d'État!
— Hélas! je le sais, dit- elle humblement; mais il est mon mari et votre frère, et volontiers mourrais-je pour lui, si vous l'ordonniez... »
Elle arracha à son frère cette grâce tant désirée : Louis fut mis en liberté, mais l'ambition et l'amour s'unirent pour faire de lui le modèle des ingrats. Au lieu de revenir vers la femme dévouée à laquelle il devait la vie, il entretint des relations avec le vieux duc de Bretagne, et l'on surprit des lettres écrites par le mari de Jeanne de Valois à Anne de Bretagne. Le roi Charles, indigné, fit aussitôt arrêter le duc d'Orléans. Il fut conduit à la tour de Bourges, enfermé dans la cage de fer et traité en criminel d'État. Le roi avait pu oublier ses propres injures, il ne put pardonner les offenses faites à sa sœur. Mais Jeanne montra, dans ces douloureuses circonstances, quelle âme noble elle avait reçue du Ciel. Tous les jours, par lettres et par paroles, elle suppliait le roi et la comtesse de Beaujeu en faveur de ce coupable qui l'avait dédaignée, offensée, abandonnée; elle avait oublié toutes les injures; elle ne se souvenait que de son amour et de son devoir. Elle obtint enfin la permission d'aller visiter le malheureux captif; elle arriva à Bourges; elle descendit dans un cachot affreux; elle arriva près de cette cage lugubre, isolée sur un pilier de granit, et,
élevant vers son mari des yeux noyés de larmes, elle lui dit :
« Ah I Monsieur, en quel état êtes-vous ! »
Peut-être s'attendait-elle à trouver enfin un peu de tendresse et de reconnaissance, juste prix de son dévouement; mais Dieu ne le permit pas; le duc la regarda avec froideur, et lui répondit :
« Madame, laissez-moi mourir tranquillement; haïssezmoi, mais n'insultez pas à ma misère I »
Il croyait que la fille outragée de Louis XI avait provoqué sa captivité, et rien ne put le détromper; elle se défendit avec amour, avec force, avec dignité; il ne voulut pas se laisser convaincre; elle le supplia de lui permettre de rester auprès de lui pour le soigner, il refusa; elle revint le lendemain et ne fut pas mieux accueillie. Sa présence à Bourges devenait inutile; elle résolut de retourner à la cour, où du moins elle pourrait plaider la cause de celui qui la repoussait, mais avant de partir elle vendit ses bijoux et en fit parvenir en secret le produit au prince, afin qu'il pût alléger un peu sa terrible situation.
Elle recommença ses pieuses démarches; elle s'associa un ami particulier de Charles Vllf, le sire de Myolan; elle lui parla avec tant d'âme et de cœur qu'il usa de son crédit sur le roi, et le supplia en de tels termes, que le roi s'émut et dit :
« Le duc, mis en liberté, fera encore des chagrins à sa femme.
— Mais, sire, on fait mourir la duchesse en le retenant prisonnier! »
Le roi était ébranlé, la comtesse de Beaujeu résistait encore, elle avait des motifs particuliers de ressentiment contre le duc d'Orléans; Jeanne, accompagnée de son vieil ami, parut en habits de deuil devant le roi; et l'histoire a conservé le souvenir des nobles paroles avec lesquelles elle plaida la cause de son époux :
« Sire, lui dit- elle, je n'ignore pas que les larmes des femmes font peu d'impression sur le cœur des hommes, je n'emploierai pas ce moyen auprès de vous, quoique je sois plongée dans la plus amère douleur au souvenir des malheurs de mon mari. Que puis -je dire en sa faveur? On l'accuse du crime de haute trahison pour s'être retiré
Louis xn.
en Bretagne, pour avoir combattu contre vous et avoir traité avec vos ennemis, pour avoir voulu me répudier afin de prendre une autre épouse dans la maison de Bretagne. Voici ce que j'oppose à ces accusations :
a D'abord il n'a pas voulu vous offenser en sortant de vos États, il ne se croyait pas en sûreté; en se retirant chez le duc en Bretagne, il avait l'intention d'y vivre tranquille, si vous aviez voulu le lui permettre. Vous lui faites un crime de sa fuite, mais ce crime n'est qu'un
effet de ses alarmes, un manque de confiance en votre bonté.
« Il a pris les armes, il a combattu contre vous, mais il a agi par hasard et sans réflexion ; vos troupes se sont avancées, les Bretons ont voulu répondre, mon seigneur a été entraîné avec eux au combat. Supposez encore qu'il ait été coupable dans cette occasion, n'a-t-il pas bien expié sa faute par une prison si rigoureuse?
« A l'égard de ce projet de mariage, j'ai toujours cru que c'était une feinte pour s'attacher de plus en plus le duc de Bretagne et les Bretons. Je ne l'ai jamais soupçonné de vouloir m'abandonner. Mais eût-il formé ce projet, ce serait moi qu'il aurait le plus offensée, et permettez, sire, que je lui fasse merci 1 Accordez à votre beau -frère une grâce qui vous fera honneur et vous gagnera le cœur de ce prétendu ennemi. Il vous sera plus glorieux de pardonner à un prince malheureux que de l'avoir vaincu sur les champs de bataille. Et considérez que les haines entre parents sont d'abord très vives, mais qu'elles ne doivent pas être durables. »
Ce discours, rendu plus touchant par les larmes, émut le jeune roi; il releva sa sœur prosternée devant lui, et lui dit :
a Vous aurez, chère sœur, celui que vous aimez si fort. Plaise au Ciel que vous ne soyez pas un jour victime de votre tendresse ! »
Le duc d'Orléans fut délivré aussitôt; il témoigna sa reconnaissance à sa femme par de bons procédés, et à son beau -frère par une démarche loyale, faite pour les rassurer tous deux. Il offrit à Charles VIII de solliciter pour lui la main d'Anne de Bretagne, il réussit dans son ambassade, et Anne devint reine de France (1491). Son union avec Charles devait être de courte durée; sept ans ^'écoulèrent remplis par la campagne de Naples, par l'éclatante victoire de Fornoue, par des projets de conquête en Italie et en Grèce, et le roi mourut subi-
tement et accidentellement au château d'Amboise (1498).
Le duc d'Orléans devenait roi de France sous le nom de Louis XII, Jeanne montait sur le trône de son père; mais, dès les premiers moments de son règne, elle se sentit menacée dans cette union qui formait son seul bonheur sur la terre. Louis, qui pardonnait à ses ennemis, le roi qui ne vengeait pas les injures du duc d'Orléans, accabla de douleur la femme généreuse qui lui avait sauvé la vie. Les raisons politiques appuyaient ses désirs secrets : il n'avait pas d'enfants de son union de vingt ans avec Jeanne ; Anne de Bretagne pouvait porter à un nouvel époux son riche apanage, et devenir pour la France une cause funeste de guerre; le mariage de Louis avec Anne levait ces difficultés. Jeanne de Valois devait ôtre immolée à ces raisons d'État, et quoique Louis XII ait lutté un peu contre l'avig de ses conseillers, il céda, et la procédure en nullité de mariage fut commencée et poursuivie avec activité.
Jeanne y fit opposition et défendit ses droits avec fermeté; toutes les réponses aux interrogatoires sont pleines de pudeur et de dignité. Elle s'entoura de conseils et elle fit plaider sa cause, et le mariage de Louis et de Jeanne fut annulé; pâle, vêtue de deuil, accompagnée de saint François de Paule, qui avait assisté Louis XI à ses derniers moments, Jeanne entendit cette sentence, avouant depuis qu'elle avait failli en mourir sur l'heure. Mais, se surmontant, elle dit avec calme à son confesseur :
« Dieu soit béni 1 sans doute, il me rend ma liberté afin que je le serve mieux que je ne l'ai fait jusqu'à ce jour ! »
Elle revit Louis XII, et lui demanda pardon des torts qu'elle aurait pu avoir envers lui; ému enfin, il s'accusa, la plaignit, la supplia de prier pour lui et ils se séparèrent pour toujours.
Jeanne se retira à Bourges, et cette âme méconnue et délaissée se jeta dans le sein du Dieu qui ne trompe
et n'abandonne jamais. Elle vécut solitaire, ne cherchant que les pauvres; son revenu ne suffisant pas à ses aumônes, elle vendit sa vaisselle et ses meubles pour donner des secours aux malades et des dots aux jeunes filles qui voulaient se marier. Mais la prière habituelle, sa charité ardente ne suffisaient pas aux élans de son âme ; elle voulut honorer Dieu et Marie par la fondation d'un ordre nouveau, consacré à honorer d'une manière spéciale les vertus de la très sainte Vierge.
Après deux ans de réflexion , elle rassembla dix jeunes filles qui avaient la vocation religieuse, et vécut avec elles sous la même règle. Cet institut nouveau s'appela VAnnonciade, parce que les religieuses faisaient profession d'un culte particulier pour le saint mystère de l'Annonciation.
Ces œuvres de piété et de charité remplirent les dernières années de la vie de Jeanne de Valois ; mais cette vie, usée par tant de chagrins, fut courte, et, six ans après l'annulation de son mariage, Jeanne expira au milieu de ses jeunes compagnes. L'amour de Dieu embrasa son âme jusqu'au dernier moment, mais lorsqu'on l'engageait à prier pour sa guérison, elle répondait avec vivacité :
« Que je demande à Dieu de vivre ! c'est ce que je ne ferai jamais ! »
La première femme de son père, Marguerite d'Ecosse, avait dit à peu près la même chose en mourant.
Après la mort de Jeanne (23 janvier 1504), les religieuses trouvèrent sur son cœur un instrument de pénitence, rempli de pointes d'argent. C'étaient les débris d'un luth dont elle avait joué autrefois.
J^a douleur publique honora ses funérailles, et trente miracles, constatés, permirent au saint- siège de la placer sur les autels.
Anne de Beaujeu ne ressembla en rien à sa sainte sœur. Louis XI l'aimait de prédilection; il lui trouvait son propre esprit, politique, habile et entreprenant; il ne voulut pas l'éloigner de lui en la mariant à un duc souverain ou à un roi; il lui fit épouser son propre parent, le comte de Beaujeu, fils du duc de Bourbon, Jean H, dit le Bon, et qui, après la mort de son père, se trouva le plus riche et le plus puissant des princes du sang. Louis XI, prévoyant sa mort prochaine et considérant l'extrême jeunesse de Charles, son fils, la nomma régente, et elle justifia ces choix en s'appuyant sur les États et en déployant la plus active fermeté. Mais les historiens ont cru que, dans la rigueur dont elle usait au nom de son frère contre le duc d'Orléans, se mêlait le courroux d'une femme jalouse : elle aurait aimé le duc, et, rebutée par lui, elle l'aurait poursuivi d'une haine implacable. On ne saurait affirmer ni contester absolument cette assertion ; mtiis le goût du pouvoir, l'ambition, paraissent avoir occupé la grande place dans la vie d'Anne de Beaujeu, et l'on peut attribuer son opposition aux complots du duc d'Orléans bien plus à sa fidélité envers le roi, son frère et son pupille, qu'à une passion toute féminine.
De son mariage avec Pierre de Beaujeu, elle n'eut qu'une fille, Susanne, la plus noble et la plus riche héritière de France. Louis XII la maria à son cousin, Charles de Bourbon -Montpensier, qui devint depuis connétable de France, et qui eut le malheur de trahir son pays et son roi. On a attribué à Anne de Beaujeu les premières divisions qui s'élevèrent entre le roi et le connétable, mais il est plus juste de les attribuer à Louise de Savoie, mère de François 1er, dont le connétable avait refusé la main. Elle essaya de protéger son gendre contre la colère du roi , mais on ne voit pas qu'elle ait le moins du monde approuvé sa félonie.
La fille de Louis XI mourut au château de Chantrelle, en 1522, âgée de soixante ans; elle avait eu autant d'hon-
neurs et de pouvoir que Jeanne, sa sœur, endura d'humiliations et de mécomptes, mais on peut croire que, dans son union intime avec Dieu et dans sa résignation sublime, Jeanne trouva plus de joie que la dame de Beaujeu n'en avait eu dans l'exercice de la souveraine puissance.
Par un singulier contraste, le livre le plus gai qui soit sorti d'un encrier est dû à un homme constamment malheureux, depuis sa jeunesse jusqu'à ses derniers instants, dont le courage militaire demeura sans gloire, le mérite littéraire sans récompense et le caractère généreux et noble sans amis et sans protecteurs.
Miguel Cervantes Saavedra naquit en 1547, à Alcara de Henarez, dans la Nouvelle-Castille, d'une famille pauvre, mais noble. On a peu de détails sur ses premières années; on sait seulement qu'il étudia quelques années à Madrid, et qu'il montra de bonne heure une vraie passion pour la poésie. Mais ses romans, ses sonnets, ses poésies pastorales n'avançaient pas sa fortune; il passa en Italie et il devint page au service du cardinal Acqua-Viva.
En ce temps -là régnait le pape Pie V, ce grand serviteur de Dieu et de l'Église, qui portait avec tant de douleur les calamités amassées alors sur l'Europe entière. La France était enchaînée par les guerres civiles et décimée par les querelles religieuses; l'Angleterre se courbait sous le sceptre de fer de la fille bâtarde de Henri VIII, l'empire germanique luttait contre les éléments mortels que l'hérésie avait amassés dans son sein, et les infidèles, qui depuis un siècle avaient arrêté leur course errante, et
échangé les tentes du désert contre les palais de Constantin, menaçaient de près l'Europe orientale et les îles de la Méditerranée. Chypre était en leur pouvoir, Rhodes n'appartenait plus aux chevaliers, le sultan Sélim ne cachait pas ses projets contre Venise et l'Italie; en d'autres siècles le pontife romain aurait appelé les rois et les peuples aux armes; mais le cri : Dieu le veutî n'aurait pas eu d'écho en Europe. Pie V agit par lui-même, il équipa douze galères qui furent confiées à Marc-Antoine Colonna; l'ordre de Malte fournit trois galères, le duc de Savoie quatre, et don Juan d'Autriche prit le commandement des forces espagnoles.
Cervantes avait l'âme et l'ardeur d'un chevalier, quoiqu'il ait cruellement raillé la chevalerie; il ne résista pas à ce généreux appel de la foi et de l'honneur; il servit dans l'escadre de don Juan, et il assista, dans le golfe de Lépante, près du cap d'Actium, où Octave avait jadis remporté l'empire du monde, à cet admirable combat naval qui terrassa l'orgueil musulman et affranchit la chrétienté de son joug insolent. Il combattit vaillamment, il tua quinze ennemis de sa main, arracha un étendard égyptien et il fut blessé d'un coup d'arquebuse à la poitrine et à la main gauche qui demeura estropiée. Ni son courage ni son malheur n'attirèrent les yeux : guéri, il revenait en Espagne, mais le vaisseau qui le portait fut saisi par les corsaires barbaresques, et Cervantes, emmené à Alger, y fut vendu comme esclave. Il a dit luimême, dans Le captif et la vie d'Alger, les rigueurs de cette captivité : la faim, les fers, les coups, les tortures, le cachot la nuit, le travail le jour, sous un soleil de feu , rien n'était épargné aux misérables esclaves, mais rien ne put abattre le courage de Cervantes. Il chercha à recouvrer sa liberté par toutes les ressources de son génie et de son intrépidité; il organisa un vaste complot pour soulever tous les captifs renfermés à Alger et les rendae le même jour à la liberté. Ses projets furent trahis par un
renégat : il en assuma seul la responsabilité, quoiqu'il fût menacé de la mort la plus affreuse. Sa fierté inspira un sentiment de respect à son maître, le corsaire Arnaut- Macus; il épargna Cervantes. Celui-ci, loin d'être abattu, renoua de nouveaux plans de délivrance. Trahi encore une fois, épargné encore une fois, signalé au dey comme le plus ingénieux et le plus dangiereux des prisonniers,
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Cervantes caiitit.
celui-ci l'acheta au corsaire Arnaut et le garda avec soin dans son propre bagne. Cervantes y aurait langui longtemps sans le zèle charitable des pères de la Merci; ils le rachetèrent et le ramenèrent en Espagne (1584). Cervantes avait alors trente-quatre ans : il n'avait ni fortune, ni réputation, ni protecteur; il vécut de ses talents. Il composa des pièces de théâtre, il publia son roman de Galalhée, et, toujours pauvre, il épousa une femme presque aussi pauvre que lui, Catherine de Salazar; elle paraît avoir été pour lui une épouse tendre et dévouée. Pressé par le besoin, il chercha des ressources dans une autre carrière que celle des lettres; le duc d'Albe le chargea de constater ce que devaient à leur seigneur les habitants
d'Argamatilla de Alba; les paysans irrités jetèrent Cervantes en prison, et ce fut là, dit-on, qu'il conçut l'idée de son Don Quichotte, auquel il donna pour patrie ce même village de la Manche, dont il ne se souciait pas de se rappeler le nom. Sa captivité, on peut le comprendre, fut longue; il en sortit enfin, quitta les affaires et retourna vers les travaux intellectuels, qui l'avaient consolé, s'ils ne l'avaient nourri, et ce fut à Valladolid qu'il acheva la première partie de son roman immortel (1605).
Il le publia, mais le chef-d'œuvre passa inaperçu; les patrons insouciants et dédaigneux auxquels il le dédia n'en connurent pas la valeur; l'Espagne le reçut sans être émue, et Cervantes fut obligé d'éveiller l'attention publique par une brochure dans laquelle, sous un nom supposé, il donne à entendre que le Don Quichotte renferme les portraits satiriques des principaux personnages de la cour. On lut la brochure; elle fît lire le livre, et alors un cri d'admiration s'éleva en Espagne ; l'ouvrage fut traduit dans presque toutes les langues, ot un jour Philippe III, à l'aspect d'un homme qui lit et se pâme de rire, dit aux courtisans qui l'entourent : ce Ou cet homme est fou, ou il lit Don Quichotte. »
Mais la fortune de l'ouvrage n'influa point sur celle de l'auteur, le roi mélancolique qui avait apprécié son esprit ne paya d'aucun secours les heures de gaieté qu'd lui a dues; les grands seigneurs, le public, les libraires ne le tirèrent pas de sa pauvreté; il languit encore onze ans, travaillant toujours, et recevant de l'archevêque de Tolède et du comte de Lemos quelques faibles subsides, et il mourut à l'âge de soixante -neuf ans, le 23 avril 1C16, après avoir reçu toutes les consolations de la religion. Cervantes, très pauvre, était entré dans le tiers-ordre du pauvre d'Assise.
Telle fut la vie du plus beau génie que l'Espagne ait enfanté; poète ignoré, soldat malheureux, esclave d'un corsaire impitoyable, il consuma dans de grandes infor-
tunes les années de sa jeunesse. Son âge mûr ne fut pas plus favorisé : plus heureux que Milton, il connut la gloire de son vivant; mais aussi à plaindre que Camoëns, il n'eut pas de pain et mourut délaissé.
C'est pourtant à cet homme si malheureux, et envers qui la patrie fut si ingrate, que l'on doit l'ouvrage le plus réellement comique qui ait existé; mais, pour le dire, ce livre n'est gai qu'à la superficie : le fond en est profondément triste. C'est l'histoire des âmes nobles, élevées, poétiques, toujours vaincues par la prose, les sentiments généreux et désintéressés étouffés par la réalité grossière: et n'est-ce pas l'histoire de Cervantes lui-même? Ah I certainement il chérissait le fils de ses rêves, ce chevalier dont il se moque si doucement; il l'orne de vertus héroïques, mais poussées jusqu'à l'excès; il le nourrit de rêves enchantés; il le montre, jusque dans ces aventures ridicules où sa folie chevaleresque le conduit, toujours désintéressé, tendre, généreux; il le fait aimer, et lorsque don Quichotte, tristement désabusé, meurt parce qu'il a perdu ses rêves, on le regrette et on le pleure.
Voilà le triomphe de Cervantes et la preuve que luimême sympathisait avec ces déceptions qu'il savait rendre bouffonnes. Celui qui regardait stoïquement sa main mutilée à Lépante, celui qui, captif dans un bagne d'Alger, ne songeait qu'à provoquer le soulèvement de tous ses compagnons d'infortune, celui-là était généreux et dévoué comme le chevalier de la Manche; il rencontra Sancho Pança sur sa route; il rit de ses réflexions positives et grossières, et, convaincu que le monde appartenait définitivement à la prose, il montra la prose triomphante, il gloriûa le bon sens, il couronna les réalités pratiques, mais il garda la poésie et son culte dans le recoin voilé de son âme. Il avait vu à Lépante le dernier éclair de la chevalerie. On trouve dans Don Quichotte une source de rire, mais aussi une source de réflexion; on admire aussi l'étendue de cette œuvre, vaste et variée comme la vie,
OÙ Cervantes nous montre son Espagne tout entière, avec ses coutumes, sa religion, sa littérature, les professions
diverses de ses habi-
Cervantès
\ est le vérita-
^^fe^ ble créa-
^. teurdesro-
^^^^\ mans de
^ 'A mœurs
des
\ romans philosophiques; \ mais nul ■ ne l'a V égalé, ni ^' pour la vérité des
Don Quichotte et Sancho Pança. Caractères ,
ni pour la peinture d'une civihsation, ni pour la grâce et la plaisanterie, ni pour l'intérêt dont il a coloré les récits épisodiques. Nul ne l'a égalé en Espagne, et la verve comique de Molière même n'est pas aussi communicative que la sienne. Remarquons que la satire de Cervantes est plus inoffensive que celle de Molière. Il fait rire sans attaquer jamais ni les mœurs, ni la religion, ni les lois; sa raillerie est toujours fine, raisonnable et modérée, et lui, qui avait tant à se plaindre des hommes, les ménage toujours. 11 n'a pas voulu peindre les méchants, le fiel n'empoisonna jamais sa plume , et pourtant peu d'hommes eurent moins à se louer de leurs contemporains; et, s'il fut
blessé de voir ses services méconnus, ses infortunes délaissées, son génie dédaigné, il ne se vengea point; il laissa les traits acérés dans son carquois. La religion le soutint, la foi l'éleva au-dessus des misères terrestres, et il put tracer avec fierté, à la fm du roman qui devait le rendre immortel : Ici Cid Hamet Ben Engeli déposa sa plume, mais il l'attacha si haut, que personne ne se risque à la reprendre
La France était en feu : Henri IV, l'épée à la main , revendiquait l'héritage auquel l'appelait sa naissance; la ligue le lui refusait et voulait conquérir le roi à la religion, avant de lui rendre le royaume de ses pères. Cette lutte durait depuis l'époque de la mort de Henri HI (1589), on était en 1592; les États généraux furent convoqués à Paris pour délibérer sur les affaires du royaume; les députés des trois ordres s'y rendirent à grand'peine, parce que les routes étaient embarrassées par les gens de guerre, et quand l'assemblée fut réunie, on y vit apparaître le duc de Feria, ambassadeur du roi d'Espagne Philippe H, qui, au nom de son maître et au mépris de la loi salique, réclama la couronne de France pour l'infante Isabelle- Glaire-Eugénie, petite-fille de Henri II, fille de Philippe II et d'Elisabeth de France. Quoique les Espagnols eussent un fort parti au sein de la ligue, quoique le duc de Parme eût rendu à la ligue les plus éminents services en obligeant Henri IV à lever le sit'ge de Paris, la proposition de Feria fut unanimement rejetée, tant la loi salique, qui éloignait les femmes de la couronne, était reconnue comme loi fondamentale et constitutive du royaume. Mayenne dit à l'ambassadeur :
« Prenez-vous les Français pour de malheureux Indiens? jamais vous ne les déterminerez à se soumettre au joug de l'étranger; c'est un morceau trop amer ! »
Cette proposition parut d'autant plus malsonnante, que l'ambassadeur déclara nettement que l'infante épouserait, non un prince de la maison de Guise, mais son cousin, l'archiduc Ernest, ce qui aurait dévolu la couronne de France à deux étrangers. L'évêque de Senlis, Roze, se distingua par son opposition toute française'. Cette malencontreuse ambassade avança les affaires de Henri IV ; on vit qu'il fallait se rallier autour du roi légitime, et quand le Béarnais eut abjuré à Saint-Denis, dans l'antique église où reposaient ses ancêtres, tous les cœurs le reconnurent, toutes les voix l'acclamèrent. La ligue tomba d'elle-même; Mayenne se soumit, les pertes du royaume furent réparées en peu de temps, car, ainsi que le disait le bon roi lui-même, « le père de famille était revenu et prenait soin de ses enfants. »
L'infante Isabelle ne fut point reine de France. En vertu d'une double dispense du pape, elle épousa son cousin, le cardinal archiduc Albert, fils de Maximilien II, et elle régna sur les Pays-Bas, dont son père lui avait abandonné la souveraineté. Trente ans de guerres civiles, la domination étrangère, avaient porté la désolation sur celte terre fertile, dans ces villes si riches et si laborieuses. Isabelle ne trouvait autour d'elle que des ruines, une société chancelante, des institutions menacées; au foyer de ses sujets, la misère; dans leurs cœurs, la défiance. Elle sut tout réparer. Sa douceur, sa prudence, sa justice la rendaient chère aux peuples; elle rétablit les édits des anciens princes, avantageux au pays, et, secondée par son mari, qui partageait ses vues bienfaisantes, elle effaça les vestiges laissés par de si longues années de troubles. Son esprit était élevé, et elle pénétrait sans effort les alfaires les plus dilliciles; à cette capacité naturelle, elle joignait une docilité judicieuse qui s'appropriait
l'esprit et les talents des ministres dont elle était assistée. En Espagne, elle profita de la science politique de son père; plus tard, en Flandre, elle ajouta à sa prudence celle du cardinal de la Cueva, du frère survivant de l'amiral Spinola, le marquis Ambroise, aussi habile aux conseils que valeureux aux combats.
Elle parlait avec une éloquence naturelle , el elle écrivait bien, soit qu'il fallût employer le ton de l'autorité, soit qu'elle dût emprunter un langage plus gracieux et plus familier : sa plume lui a gagné des cœurs. Les lauriers de la guerre ne lui ont pas manqué, la prise d'Ostende en fait foi. Elle animait les troupes par sa présence, ses libéralités, et par cette résolution guerrière qui faisait d'elle une seconde Isabelle de Castille. Aussi bonne que courageuse, elle prenait un soin particulier des blessés, les pansait de ses mains, et elle a vendu jusqu'à ses pierreries pour fournir aux ambulances des secours plus abondants. Sa vigilance faisait subsister l'armée, sa présence lui assurait la victoire.
Les vertus de cette princesse étaient soutenues par la piété la plus solide; et, même après la mort de l'archiduc, elle prit l'habit du tiers-ordre de Saint-François, qu'elle porta en public et qu'elle ne quitta plus. Elle se retirait souvent avec ses femmes dans un ermitage, situé au fond de la foret de Soignes, où elle se livrait à la pénitence et à la prière. Les arts et les lettres fleurirent en Belgique, sous ce règne paisible et glorieux : Rubens, Van Dyck, Jordaens, Juste- Lipse, les poètes latins Heinsius, Voisins, sont les contemporains d'Isabelle et d'Albert, et furent honorés de l'amitié et de la faveur de ces souverains.
Lorsque Marie de Médicis fut exilée de France par la dure politique de Richelieu et la faiblesse de Louis XIII, elle vint, pauvre, délaissée, demander un asile à Isabelle : celle-ci l'accueillit à Bruxelles, et témoigna à son malheur une compassion respectueuse. Un instant rivale de
Henri IV au trône de France, elle offrait, quarante ans plus tard, un asile à sa veuve.
Ceci se passait en 1G33, peu de temps avant la mort d'Isabelle ; elle régnait seule depuis douze ans. Elle mourut dans la soixante-septième année de son âge. Elle avait reçu les derniers sacrements , et se disposait à partir pour la patrie éternelle , lorsqu'elle se souvint qu'on lui avait transmis plusieurs requêtes qu'on n'avait pas expédiées. Elle demanda ces requêtes, et se faisant soutenir la tête et la main, elle employa ce qui lui restait de forces à les signer; ses derniers instants de vie servirent encore à faire du bien. Le nom de cette princesse est resté populaire en Belgique, et l'on voit dater de son règne une véritable renaissance de la religion, des arts et des lettres, qui justifie le renom doux et glorieux attaché à la mémoire de celle que le sévère Philippe II appelait le miroir et la lumière de ses yeux. Isabelle n'avait pas de beauté; la satire Ménippée, par allusion à la couleur de son teint, la nommait Brunette; Roze, l'évêque de Senlis, l'accusait d'être noire comme poivre, mais en considérant la piété, la charité et la douceur de cette princesse , ne pourraiton pas lui appliquer les paroles de la sainte Écriture : La beauté de la fille du roi est tout intérieure?
MAUIE-FELICE DES UUSINS