‹ Portraits et pastels littéraires [microforme]Chapitre 14 sur 26 · F. A. H. LARUE · texte numérisé non relu

F. A. H. LARUE

De omni re scibile et quibusdam aliis Pic de la Mirandote.

Un soir—c'était en l’année 1869—je me trouvais, je ne sais plus à quelle occasion, dans la vieille capitale de la Province de Québec. Je n'avais rien à faire ; la chambre ne siégeait pas ; le Septuor Haydn chômait ; l'Evénement ne contenait pas un fait-diverspassable : j'étais menacé d’ennui sérieux. Je pensai tout-à-coup au Dr. Larue, que je connaissais bien, et

j'allai frapper à sa porte. hé Je lé trouvai dans un état d’excitation qui me surprit chez un'homme habituellement si calme.” Il marchait à grands pas, leS-mains derrière le dos, et se parait à Ii-même, assez haut pour être entendu. De temps en temps, il allongeait

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les bras et le menton, gesticulait, ou se passait les doigts A tit la. chevelure.

Il me demanda d’un ton sec comment était ma santé, et me‘fit asseoir. Mais il continuarde.n r, d'um, pas nerveux, et la conversa ngageà :

—J’ai une pat nouvelle à vous annoncer, me dit-il ; je suis riche!

. —Riche: “d’espérahcés, d'illusions, de projets ?

—Mieux que ça, riche de dollars, comme ‘un vrai pen

—Et quui est le chiffre de votre fortune? :-.

—Au moins cent mille pates

{C'est joli: ne ces beaux capitaux sont PA a banque de l'avenir ?

-—C'est un peu HE mais cet avenir est si rapproché | Ecoutez :

Aujourd'hui même, à Pitiburg, | dés

la république voisine, une. Com a américaine à dû faire l'essai d’un

veau procédé de mon invention p jour t tt ï

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faire, (4 e t Ja aps ine \ À Wa te 01, Ep d’un moment à Ja pêche

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à sa montre; il est huit heures, et à neuf heures j aurai probablement reçu ma répd ” Dans üne héure, je serai riche

de plus de de‘éent Lr strést

‘: Je compris qu'un ….. qui én était arrivé à LA é é auësi im portante de sa vie avait

ésoin ‘d’être AE et je Le laissai à ses réflexions.

C'est probablement ce soir Ià qu'il commença son article ‘ Les Peabody en Canada,” et qu’il écrivit la phrase suivante :

‘ Ce n’est pas chose aussi difficile qu'on “ se l’imagine d'amasser des richesses, « d'entasser même des millions. Le ha- ‘“ sard fait la moitié, les trois quarts de & la bésogne ; il suffit de se trouver sur le chemin” de la Fortune. . quand & elle passe ; seulement, il faut bien l'a- ‘ vouer, elle ne passe pas tous les jours.”

Hélas t neuf Rene dix heures, onze heures sonnèrent, êt la dépêche tant désirée n'arriva pas. Le Téndemain, même

attente suivie de la même déception ; : Ot,

finalement, la fameuse dépêche est gnco-

re à Pittsburg.

Jé suppose qu 'ilne continua son hs cle que le surlendemain ; car voici la phrase qui suit!

‘ À en juger par la dose d'intelligénce

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# qui est la part du grand nombre des

‘« riches, la somme d'esprit à dépenser FA $

pour arriver à être millionnaire n’est ‘ pas exhorbitante, 10rmis donc que l’on ‘© suppose que la dépense a été telle, que, ‘tout compte fait, il n’en reste plus guère ‘‘ en caisse.... L'esprit de négoce a tou ‘jours été—plus en ce siècle, dit-on, ‘‘ qu’en aucun autre—d'une étroitesse ‘ extrême.”

Quoiqu'il en soit, cette petite histoire démontre que l’homme qui pose en ce moment devant moi n’est pas simplement un littérateur. Il est industriel et industrieux, chimiste et métallurgiste distingué, et, enfin, auteur. d’un petit traité d’agriculture qui passe pour être bien fait.

I sait beaucoup de choses et il fat de tout, comme son confrère de France, le Docteur. Véron, avec cette différence que celui-ci à fini par la littérature, tandis que le Dr Larue a commencé par Îà. et finira par l’industrie et le négoce, après avoir guéri des rhumes de poitrine et des maux de gorge: à

Ainsi va l’homme, quand il a du toupet, et quand il s’est dit une bonne fois avec résolution de parvenir : quo non ascendam ? :

I] est bien entendu que ce n’est pas le

re des enser n’est e l’on , QUE, guère a toulit-on, )itesse

stoire en ce ement indusdistinté d'afait. fajt de nce, le ce que lis que finira s avoir Maux

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médecin, ni l’agronome, ni l'industriel que je vais peindre.. Cest le littérateur seul, celui qui fait des phrases bilieuses, tout en roulant des pilules antibilieuses, et qui sait mêler l’esprit littéraire au sable magnétique pour mieux fabriquer l'acier. C’est l’auteur de -quelques articles de journaux et de quelques tectures qui ont eu du succès, ét qu'il a réunis dans un volume auquel :l. a donné le tre de Mélanges. |

Comme Tabbé Casgrain, le docteur Larue a eu l’avantage de vivre dans l’intimité de M. Placide Lépine ; on le verra par les -détails intimes qu'il a racontés au public—et si ce critique baroque àsix mains en à fait un portrait ridicule, soyons assurés qu’il n’y a pas de sa faute. ñ avait les meilleures intentions du monde.

Nous allons le suivre un peu, avant d’en venir à l'appréciation des Mélanges.

L'illustre Merchildon disait un jour qu’il n -myt d'aucun %xe. Or, voici commen iacide ! >pine commence la silhoue..e de son ami le docteur, sous l’épigraphe invariable. Nuda veritas :. ‘‘ Mâle caractère, mâle esprit, mâle figure, tel est l'original de ce mâle portrait. ”

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FT ART ENT il n'a pas pure di ut ire..du :sikhouetké se ue childon disait: de lui-même,

É: rie il arue a. ses. quarane ‘ans :

rléans est. sa-patrie, St. Jean.sa

pa À T'Université - Laval. sa mère.

a, mère. et. le. fils Sont fiers l'un de l'autre.”

Gertes, M. Fabre. avait bien raison de trouver ce début solennel ; mais il aurait fait connaître toute sa pensée sil eut ajouté qu'il lui semblait un peu ridicule ?

Puis vient un brusque .ditayrambe en l'honneur de. V'Université-Laval, avec accompagnement d'injures .très-propres à confondre les prétendus ennemis de cette grande institution, qui n'a qu'un tort— celui, de. ne . pas, gonnaitre : ses Vrais amis. [1]: .

Que ques. phrases Ste de la physiographie du savant docteur sont maintenant soumises au public, à quinous laissons le soin de juger:si M. Placide a bien réussi, sans le vouloir, à se moquer de celui qu il fait poser.

qe ——

(1) Malgré tout ce beau zèle pour l’Université,

on a sacrifié assez lestement, dans la silhouette

de M. Taché, un ancien recteur de cette insti-

tution, JL est vrai que cet ancien recteur le:mé-

ritait bien pour avoir fait, dans une lecture publique, une sanglante critique des Légendes.

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versité, houette e instile:méure pues.

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. Le Dr, Larue est. un homme de moyenne taille, assez. grêle, preste, dans, ses mouvements. Figure bilieuse, pâle, éffil Jée de 14 base. . .…. Un. sourire môodqueur est accroché au coin dé.$sa moustache Il aime à mordre. . . Ses dents ;Sonf! bonnes ; les canines sont, remärquablement longues. . . . Vous jureriez qu'il à éntre lés dents quelques lambeaux de la Chair de son prochain.” pe a

Pour un chien, ce serait là un joli portrait; mais pour un illustre d’entre les illustres, voire même pour un simple mor tel, franchement ça n'est point flatteur.

Si, après l'avoir vu peint dé cette manière, Maman Laval est encore fière de son petit mâle, c’est qu’elle n'est pas difficile ou que l'amour maternel l’aveugle singulièrement. ILn’y aurait là, du reste, rien de bien étonnant. Lorsqu'on:prend tant de plaisir à se faire réciter, entre la poire et

e fromage, ‘ La Voix d’un Exilé, ” ou des phrases anti-pâtriotiques sur les destinées providentielles des. Etats-Unis, on n'est pas bien éloigné d’adnurer les gens qui.ont l'air d'avoir Suspendus à leurs crocs des lambeaux de chair humaine.

À la verité, il y a dans ïe portrait. du docteur des traits plus aimables et surtout plus vrais Geux-mêmes que nous

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avons signalés ont leurs correctifs. Aïnsi, l'on prend soïn de vous dire qu'il est “gouaïlleur sans malice, ” et qu'il lui arrive, sans doute, comme à bien des gens, de n'être pas aussi terrible qu’il en a Pair. De plus, ‘ses yeux bruns sont méditatifs, et, dans l’ardeur de la discus-

si0n, les prunelles s’allument, et les cils

longs et serrés se changent en dards perçants dont l’attaque est difficile à soutenir. ? .

Voilà des cils qui subissent une étrange métamorphose et qui font bien du ravage.

On a vu souvent, dans lé langage figuré, les éclairs es yeux ; mais les dards des.

paupières, c'est du nouveau ; c’est une arme à laquelle on n’a pas songé dans les dernières guerres, et le docteur, qui ne dédaigne point de prendre des brevets d'invention, devrait. vite, se faire inscrire à Outaouais. Il n’est pas de même des “ sillons de l'énergie ” ; ils sont ‘ caractéristiques ” paraît-il, et dame Energie les a placés elle-même juste entre les deux sourcils de M. Lame.

Nous arrivons au trait capital : “ Le frônt plus haut que large a de l'audace ; les cheveux brun-châtain sont érigés en toupet ”—En toupet, morbleu, je le crois bien ! Il y a même des gens qui disent

crois isent

na à MP en parlant de lui : le toupet, c'est l'hom-

} ft c’est grâce à ce toupet qu’il se mêle de tout, pérore sur tout, griffonne sur tout, et du haut de sa chaire de professeur, ou des.colonnes de l’Evénement, régente son pays et parfois l’univers.

Politique, religion, littérature, chimie, métallurgie, agriculture, instruction pu.

blique; affaires municipales, industrie, commerce, finances et même la médecine : tout est de son ressort. De tout il parle en maïtre ; gardez-vous de le contredire ; savez-vous ce qui vous àrriverait ? Eh bien, c’est M. Placide qui vous l’apprend : ‘ il vous expriméra tout son dédain. ” Et savez-vous comment le docteur exprime tout son dédain ? ‘“ Pour lui le souverain signe du dédain est de s’'allonger la mâchoire en avant et de se mordre les dents (sic):” Comment s’y prend-on pour se mordre les dents ? Demandez-le à M. Placide, ou à l'abbé Casgrain, qui lui-même a de si belles dents, ou bien encore à son cousin le dentiste— et s’ils ne vous le disent pas, eh bien!

tenez toujours pour certain qu’un homme qui possède le terrible secret de s’allonger la mâchoire en avant et de se mordre les dents ; un homme qui, de plus, a les cani-

pes très-longues ; un. homme qui porte PAR un soutire moqueur accrhché

in de sa moustache, un homme dont

pu WE de deviennent, des. dards lorsque. ‘ses prunélles s'allument, un tel homme enfin, ñ "est. as bon à rencontrer à toute heure qu. jour.ou de la nuit, et sppree vous bien | de &r0 Qisér son chemin lva sans. dire, d'ailleurs, que. M Lébiie croit tous ces détails physiologiques nécessaires pour ae jen juger le littérateur.

he autre découverte : & Sur son crâ-

ne la bosse de l'ironie fait saillie, ” Avezvous connu des bosses qui ne faisaient point saillie ? Les autres bosses ‘de notre illustre feraient-elles saillie à l’intérieur ? Mais, pour toutes cès choses .merveilleuses, il y a une raison, et si vous ne la devinez pas : attention tu Le Docteur, La.

tué a le génie du professorat, ”’ En voici la preuve. Vous vous imaginez peutêtre.que les choses se passent aux leçons de notre héros comme elles peuvent se passer pour le commun des. professeurs “et pour le commun des auditoires' ? Li- .SeZ.ce prologue de mélodrame et détrom.

-pez-VOUs :

IL est huit heures du soir, c'est l'heudu cours. Entrons.

TL, foule se presse dans les couloirs ; 3

mit

verture du CQuTS. … pr 2: Fier nn ue Ha 67 voit DOMdre le bâton : e l'éppatit ur, He RER é,. se fait Le’ professeur arrive d’ur es prompt ef ferme. Une FENTE d'ppiudie séments l’accueille : il salué avec ‘un léger sourire. : Lé Cours commenté } !...” Et le compte rendu finit © J'avoue que cette: mise en scène est soignée ; mais elle a le défaut de donner trop d'importance à des objets qui sont, après tout, bien secondaires. On 8e demande. Ce qui arriverait si, par hasard, les: chôses sé passaient autrement : si

l'apparition $e faisaitisans appariteur, si la

Voilà autant de choses l'on'a raison dé e le cours n'aurait pas lieu si l’une d'elles faisait

chuchotent entre eux en attend x lou

rames eus es ne - — ee ' :

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défaut. L'’anxiété redouble quand on apprend que le docteur est ‘un esprit lucide servi par une parole éclatante, une élocution pure, animée, une méthode simple, claire comme le soleil” Rien que celat Soleil, divin soleil qui fais mûrir les citrouilles, tu n'es pas plus clair que le docteur Larue 1 Ce n'est pas la peine ; à ta placé, je résignerais. " | avise:toi, cependant. Il n’y à pas, dans tout l'empire britannique sur lequel, Ô divin $oleil, tu ne te couches jamais, (en attendant que M. Fabre et l'abbé Casgrain nous älent donné l'annexion), il n’y à pas beaucoup d'hommes comme ce professeur. “a | ‘ Ses idées circulent dans tous les journaux. . il donne des pensées à ceux qui n’en ont pas ”....et puis ‘‘ donnezmoi dix hommes comme cela (s’écrie M.

Placide dans un accès de lyrisme), donnez-moi dix hommes comme cela, et dans dix ans la face du pays sera Changée |! ” Dix fôis dix font cent. Pourquoi marchander ? Que n’en trouve-t-on cent tout de suite ? Quand on songe qu'’alors, dans une année, le pays, qui aurait commencé avec une face au premier Janvier, se trouverait avec uné autre face à la St.

Sylvestre !

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