CE QU'ON N'OUBLIE PAS
— Grand capitaine, ch bien! te voilà vieux et seul, Car le vide se l'ait à l'entour des vieillesses ; Mais Ion esprit, peuplé de tes jeunes prouesses. De drapeaux en drapeaux se distrait du linceul. L'espérance aux vieillards sourit... dans leur mémoire! Recommence avec moi ton cercle de combats, D'escadrons terrassés, de remparts mis à lias ; Evoque les plus beaux de tes beaux jours de gloire.
« — Je ne m'en souviens pas; je me souviens d'un jour Où j'étais, pauvre enfant, dans mon lit tout malade ; Ma grande sœur me vint chanter une ballade Si douce que le mal s'adoucit à son tour. »
— Grand politique, eh bien? destitué par l'âge, Te voilà morne et sombre à ton foyer glacé; Mais, des bords du cercueil contemplant le passé, Du poids de ton néant son fracas te soulage. Redis-nous ces congrès, où réglant tous les droits, Des antiques États tu changeais la fortune,
Et ces luttes d'orage où, roi de la tribune,
Tu parlais de plus haut que tous les autres rois.
« — Je ne m'eu souviens pas ; non, mais je me rappelle
Que je fus au collège à douze ans couronné ;
On appelait mon père un père fortuné,
Et ma mère s'en fut prier dans la chapelle. »
— Mon grand poète, eh bien? voilà que tes cheveux Rares et blanchissants, penchent sur ton épaule, Comme sur le roc nu le feuillage du saule ,
Mais ton œil d'aigle cncor nous lance tous ses feux. C'est que les souvenirs sont le fyrasier dans l'àtre, Qui, plus ardent, pétille au souffle des hivers. Comptons tous les lauriers moissonnés par tes vers, Comptons tous les bravos de ton peuple idolâtre.
« — Je ne m'en souviens pas; je me souviens qu'un soir
Elle me regarda vaguement inquiète...
Un ange, une déesse, un rêve de poète,
Et je l'aimai!... Jamais nous ne pouvions nous voir. »
Ainsi de tous les biens qui font le sort prospère,
Que nous restc-t-il au départ?
La chanson d'une sœur, le sourire d'un père,
Le rapide aveu d'un regard !
En février 1848, Emile Deschamps quitta son emploi de chef de bureau pour se retirer à Versailles. Là, pendant nos troubles et nos désordres révolutionnaires , il vécut dans le calme et dans la solitude, sans avoir,
ili HISTOIRE CONTEMPORAINE.
comme d'autres poètes, la malheureuse fantaisie de conduire sa muse au milieu de la bagarre. Aussi n'a-t-elle rien perdu de .-a blancheur immaculée. Travaillai sans
relâche, et toujours an milieu de ses livres, Emile I» champs les regarde comme ses meilleurs amis. Sou droit au fauteuil académique est incontestable. Il y a dix ans, une honorable minorité lui donna l'espoir d'un succès prochain; mais ceux qui l'appuyaient dans l'illustre aréopage moururent presque coup sur coup. D'ailleurs, l'Académie ne songe plus aujourd'hui à recruter des porto- : il lui faut des hommes de parti.
Son Éminence le cardinal de Richelieu a vraiment créé là une fort belle institution !
DESNOYERS (Louis
Le rédacteur en chef du feuilleton du Siècle est né au commencement de ce siècle, à Replonges, petit hameau du département de TÀin L Son père, spéculateur plein d'originalité, lit l'acquisition d'une antique demeure féodale, non pour y abriter ses dieux lares, mais pour démolir au plus vite bastions et tourelles. Notre Bourguignon comptait réaliser sur les matériaux un bénéfice considérable. Or les paysans, ses voisins, par obstination pure, sans doute, ou par malice, continuèrent à bâtir en pisé 2 leurs fermes et leurs huttes. François Desnoyer ne vendit par une seule de ses pierres de taille. Comme il lui en eût trop coûté pour les remettre en place et reconstruire tourelles et bastions, il résolut, en homme habile, de couvrir cette perte par une spéculation meil-
1. Sur la limite du département de Saône-fit-Loire, à une demi-lieue de Mâcon.