‹ Portraits et silhouettes au XIXe siècleChapitre 11 sur 51 · Construction en terre rendue compacte · texte numérisé non relu

Construction en terre rendue compacte

lettre. Il possédait dans le voisinage de Charolles une forêl de trois hectares, plantée de jeunes chênes. A l'une des foires du pays, il vend une quantité de merrain prodigieuse1, et s'engagea livrer le toul à époque fixe. L'automne lui amène ses acheteurs à Digoin, avec dix-neuf bateaux destinés au chargement. Mais François D< noyers, par un manque de mémoire étrange, n'a plus songé à faire abattre ses chênes. Comme le merrain se trouve en hausse, on lui intente une action judiciaire, et les juges le condamnent à payer des dommages-intérêts énormes, pour avoir manqué la livraison. Trois ou quatre cent mille francs, absorbés par une multitude d'affaires commerciales de ce genre, préservent aujourd'hui son fils de la tentation de dissiper la succession paternelle. '

Louis Desnoyers, comme on le verra plus tard, a été constamment déchu de ses plus légitimes espérances en fait d'héritage. Un homme n'a jamais à la fois tous les bonheurs.

Ihcommença ses classes au collège d'Autun, et les termina au collège de Maçon. Paresseux, mais doué d'une facilité rare, il eut très-prompternent achevé ses études. On le choisit pour professer les humanités au collège de Magnac-Laval, dirigé par l'abbé Compare! .

Le jeune homme arriva dans cette ville tout exprès pour s'y emparer de la première lièvre typhoïde que le pays eut jamais vue. Nourri de la lecture de Molière, et traitant comme lui les médecins avec beaucoup d'irrévérence, il trembla de se confier à leurs soins et jeta dans la ruelle de son lit toutes les drogues qu'ils lui présentèrent. En moins de huit jours, il but un hectolitre d'eau fraîche. Ce

1. Menues planches de eliène, avec lesquelles on confectionne les douves dos futailles.

remède, aussi hardi que simple, ne tarda pas à le conduire à la convalescence.

Ses parents lui destinaient la main d'une demoiselle qui résidait à Mâcon, mais dont le frère occupait à Paris un emploi supérieur, et promettait au jeune couple un appui sérieux. Fatigué de renseignement, Louis se fait clerc de notaire en attendant l'hyménée. On lui dit que sa future est excellente musicienne. Aussitôt il se hâte d'apprendre d'un virtuose bourguignon les règles de la fugue et du contre-point, pensant arriver de la sorte à entretenir un jour son ménage en perpétuel accord. « Il composa, dit l'auteur de la Galerie de la Presse, des symphonies et des cantates, que sa philanthropie bien connue l'empêcha toujours de faire exécuter en public. » Afin d'étudier de près les charmes de sa promise, Desnoyers quitte Magnac- Laval, et revient à Mâcon. La jeune personne, hélas I lui sembla douée d'agréments bien inférieurs à ceux qu'il espérait trouver en elle. Prétextant le désir fort simple de connaître son futur beau-frère, il prend, un matin, la route de Paris avec une trentaine de napoléons en poche. Par une distraction bizarre, une fois lancé dans le tumulte de la capitale .> Desnoyers arrive à perdre entièrement de vue le mariage, sa promise, et la visite à rendre au beaufrère. On eût dit que jamais il n'avait songé à prendre femme .

Logé rue Saint- Hyacinthe-Saint-Michel, il se prépare à étudier la jurisprudence; mais à l'hôtel même qu'il habite, il fait la mauvaise connaissance de trois locataires, fabricants de vaudevilles, qui le dissuadent de prendre la moindre inscription à l'Ecole de droit. Ce sont MM. Varin, Etienne Arago et Desvergers, qui, plus tard, le mettent en rapport avec M. Laurencin.

Louis occupe une chambre au rez-de-chaussée, sur la

rue. Ses nouveaux amis se plaignent avec beaucoup d'amertume de la maîtresse d'hôtel, qui n'a point de nez, el que l'absence de cette partie saillante du visage rend impitoyable en matière de sentiment. Louis est d'une nature compatissante. Toutes les personnes exclues de l'hôte] à certaine heure sont invitées à rentrer par la fenêtre, et notre jeune Bourguignon se prête complaisamment aux escalades. Ce rôle coupable lui attire la reconnaissance des vauriens de l'endroit.

Nos auteurs dramatiques le conduisent à tous les théâtres où se chantent leurs couplets, et lui ouvrent le sanctuaire des coulisses.

Persuadé que ses deux cents écus peuvent lui permettre d'attendre en toute quiétude la fin du monde, Desnoyers vaudevillise du matin au soir, et sacrifie à Cupidon du soir au matin. Les pièces qu'il composait alors portaient le pseudonyme de Derville, ou celui de Trois Étoiles. Ces premières œuvres théâtrales, réunies à la multitude d'articles qu'il a publiés depuis vingt-cinq ans, soit dans les revues, soit dans les journaux grands ou petits, représentent une valeur de plus, de soixante volumes, et les neuf dixièmes de ces pages, écloses sous une imagination féconde, n'ont jamais été signées de son nom véritable.

Desnoyers, comme le plus grand nombre des jeunes écrivains ; éprouva d'abord des difficultés insurmontables à placer les élucubrations de sa plume. Il montra quelque temps de la patience ; mais, reconnaissant bientôt qu'on a pour système absolu, dans le journalisme, de fermer la porte au nez des hommes de lettres qui débutent, il se fâcha tout rouge, traitant de niais et de jaloux les rédacteurs de la Pandore et du Figaro , qui refusaient d'im-

primer ses articles. Déjà très-fort sur l'épigramme, il administra, pour le môme grief, une lettre de plus ( la lettre G ) à M. Dubois de la Loire-Inférieure, chargé de la direction du Globe. Il l'appella M. Dubois de la Gloire inférieure, et le mot eut beaucoup de vogue.

Une centaine de francs restaient à Louis sur les trente napoléons apportés de Bourgogne. Il trouve deux amis possesseurs d'une somme analogue ijl et leur propose de s'associer à lui pour fonder un journal.

— Tu es fou! répondent ceux-ci. Nous sommes logés tous les trois dans une mansarde, et jamais on n a vu installer un bureau d'abonnement au sixième étage.

— Bah! nous louerons un entre -sol, riposte Desnoyers.

— Et des meubles?

— Il nous faut une table et trois chaises, rien de plus.

— D'accord ; nous voilà tous à la besogne.... Mais un administrateur ?

— Nous administrerons nous-mêmes.

— Un caissier ?

— Pour le moment, ce serait un hors-d'œuvre.

— Où trouveras-tu le teneur de livres, le correcteur, le faiseur d'adresses ?

— Ces fonctions diverses seront remplies par nous, mystérieusement, et les portes closes. Allons, du courage !

Il les décide. Chacun des associés verse dans la caisse une promesse de douze cents francs, à prélever sur leurs économies futures, et Louis se nomme rédacteur en chef. Véritablement il était né pour avoir ce titre. Ni Fourier,

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