Cette parodie avait pour titre : le Roi Pétaud
modeste domicile du faubourg Saint-Denis, s'installe, rue de l'Université, dans un logement splendide, et mène vie joyeuse K
En attendant, la tragédie de Christine était toujours dans les cartons de la Comédie-Française. L'auteur la transforme en un drame romantique versifié, la porte outre-Seine et réussit à la faire jouer à TOdéon. Cette fois il ne se contente pas de piller les auteurs morts, il dévalise les auteurs vivants et emprunte les vers par centaines, soit à Victor Hugo, soit à Alfred de Vigny , soit à une foule d'autres. Nous ne citerons qu'un exemple entre mille :
Victor Hugo, Hernani, IVe acte :
Oui, dusses-tu me dire avec la voix fatale
De ces choses qui font l'œil sombre et le front pâle,
Parle..., etc.
Dumas, Christine, acte 1"' :
Tu m'en veux, et pourtant c'est ton amour fatale Qui m'a rendu l'œil sombre et m'a fait le front pale.
Quand la poésie, dans cette œuvre, n'est prise à personne, elle est détestable, témoin les vers suivants :
Comme au haut d'un grand mont le voyageur lasse Part tout brûlant d'en bas, puis arrive glacé, Sans qu'un éclair de joie un seul instant y brille; User à le rider son front de jeune tille, Sentir une couronne en or, en diamant, Prendre place, à ce front, d'une bouche d'amant...
« Un voyageur, dit Loménie, qui, au haut d'un
1. « Comme étourdi de son passade subit de l'obscurité à la gloire, M. Alexandre Humas, dil Loménie, se plonge avec ardeur dans un luxe exagéré; il porte des babils fantastiques, des gilets éblouissants, abuse de la chaîne d'or, donne des dîners de Sardanapale, crève une grande quantité de chevaux, et aime un grand nombre de femmes. »
grand mont, part tout brûlant (T en bas; une couronne qui prend place à un front dyune bouche, foilà, certes, nu atroce jargon. Il y a dans Christine une douzaine de tirades aussi barbares, o Ce draine était dédié au «lue A\ >rléans, qui n'avait pas encore le diadème, etquies mais en vain, d'obtenir de Charles X le ruban rouge pour l'auteur. C'esl M. Dumas qui nous certifie la chose. A trois ou quatre mois de là, resté sous l'impression de ce refus désobligeant du chef de la branche légitime, il voir paraître les ordonnances.
« — Joseph ! crie-t-il à son domestique, allez riiez mon armurier: rapportez-en mon fusil à deux coups et deux cents balles du calibre vingt. »
Deux cents balles, Jésus! combien veut-il tuer d'hommes? Un volume tout entier des 'Mémoire* d'Alexandre Dumas est consacré au récit de son héroïsme pendant les trois jours. Nous ne lui chercherons pas la moindre querelle à cet égard. Qu'il tranche du Renaud ou du Tancrède, qu'il prétende avoir affronté la mitraille au pont d'Arcole, qu'il *ait pris on non lg Musée d'artillerie, qu'il ait fait le coup de feu contre les Suisses du Louvre, embusqué derrière un des lions de l'Institut, peu nous importe. Cela est écrit. Nous laissons chaque lecteur à ses appréciations. D'autres ([ne nous peuvent rechercher si M. Dumas est capable de fanfaronnade ou de vantardise. Toujours est-il que la décoration de Juillet lui fut accordée, ce qui prouve au moins que Lafayette était un de ses amis.
Voyant que Louis-Philippe s'obstinait à ne pas l'honorer d'un portefeuille, Alexandre, comme il a été dit plus haut, lui joua le tour pendable de composer un drame intitulé Napoléon Bonaparte. Ici commence la collabora-
tion occulte. M. Dumas fait travailler les hommes de lettres ses confrères, et s'attribue toute la gloire du travail. Seul, il signe le Napoléon, quand Cordelier-Delanoue en est avec lui, et plus que lui, Fauteur. Seul, il signe Charles VII, dont Gérard de Nerval et Théophile Gautier lui ont livré les cinq actes au grand complet1. Seul, il signe Antony, pièce due à la collaboration d'Emile Souvestre.
Chez Victor Hugo, Dumas avait eu communication du manuscrit de Marion Delorme, retenu par la censure. Involontairement sans cloute il donna le caractère de Didier à son héros. Antony, bâtard comme Didier, misanthrope comme Didier, meurt sur l'échafaud comme Didier doit y mourir, et, quand l'interdit de Marion Delorme fut levé par le ministère, il se trouva que Victor Hugo semblait avoir copié Antony. Effrayé du scandale qui allait naître, Alexandre Dumas cherche à le prévenir en toute hâte, et déclare dans la Revue des Deux-Mondes, en affectant un style aussi courtois que possible, que, s'il y a un plagiaire, ce doit être lui 2.
Chose étrange, et que nous n'eussions osé dire, Antony, sombre maniaque, fou furieux, sorte de bête rugissante, était le portrait vivant de M. Dumas à cette époque.
« Lisez Antony y dit-il ; ce que j'ai souffert, c'est Antony qui vous le racontera. Antony, c'étaitmoi, moins l'assassinat. »
Voilà, certes, une confession curieuse. Mais passons. Anicet Bourgeois ayant fait avec l'auteur de Henri III le drame de Teresa, Dumas signa seul sur l'affiche. Les deux scènes les plus remarquables de l'œuvre sont copiées
1 . Jadis nous ignorions ce détail, et nous do l'avons pas mentionné dans la brochure publiée m 1845.
2, Voir Quérard, Supercheries littéraires, tome Ie»*,
textuellement de Schiller, l'une de la Conjuration de Fiesque, l'autre des Brigands. Ces hardis emprunts doivenl représenter la pari exclusive de M. Dumas dans la collaboration. Teresa est le pendant d'Antony coininc mise en scène impudente de l'adulte re. Seulement on y ajoute l'inceste comme fioriture. M. Dumas semble éprouver une joie cynique à déifier ce* deux crimes, et à les populariser sur les planches, dans le plus grand intérêt des mœurs de son siècle.
Nous arrivons à l'histoire de la Tour de Nesle.
Présenté par M. Gaillardet, son auteur, à la Porte-Saint- Martin, oe drame est trouvé remarquable comme sujet, mais vicieux comme facture . Harel prie Jules Janin de le refondre. Le prince des critiques garde l'œuvre deux mois, et les changements qu'il y opère la rendent plus mauvaise encore : le métier de ce diable de Jules consiste uniquement à éreinter les pièces , jamais il n'a su en faire. Dans cette extrémité, le directeur appelle Dumas. Notre célèbre dramaturge prend le manuscrit, coupe, taille, rogne, et fait jouer la pièce sous son nom [. Gaillardet se fâche. On porte l'affaire au Palais-de- Justice. Des arbitres apprécient la nature des travaux de chacun, et les juges décident que Gaillardet signera. L'affiche remplace le nom du premier signataire par trois étoiles 2.
Ainsi, de tout ce qui précède, il résulte que jamais M. Dumas n'invente. Son unique talent consiste dans la manière dont il coordonne les choses trouvées par ses
I, Évidemment, dit un critique, M. Dumas a travaillé à celte pièce, car ou
y retrouve tout entière une scène de Gœtlie. une de Lope de Vega, et une de Schiller. »
%. Un duel suivit le procès. Personne ne fut tué.
collaborateurs. Il élève sa charpente avec les matériaux d 'autrui; rien, absolument rien, ne lui est propre.
Il y a, disions-nous à l'époque de notre première étude sur 1 nomme, un certain mérite à être arrangeur ; mais c'est à condition qu'on n'arrange que ses propres richesses. Et tenez, voici le capitaine d'un brick flibustier qui vient de prendre un navire marchand à l'abordage. Ce capitaine est un garçon fort aimable ; il n'égorge pas les matelots qui rendent les armes... Gomment donc, au contraire ! Il leur verse du rhum de sa propre main pour les aider à se remettre des fatigues du combat. Mais il n'en fait pas moins transporter sur le pont de son brick et descendre à fond de cale une infinité de ballots précieux, qu'il a soin de placer lui-même dans un ordre convenable. Dieu! l'honnête homme! comme il arrange bien !
M. Dumas continua de signer seul Angèle et Catherine Howard j, deux drames faits avec Anicet Bourgeois; — Kean, comédie faite avec MM. Théaulon et Frédéric de Courcy; — Piquillo, opéra-comique fait avec Gérard de Nerval; — Caligula, tragédie faite avec Anicet Bourgeois2; — Mademoiselle de Belle-Isle, faite avec
1. Don Juan de Marana, sorte de mystère en cinq actes (vers et prose) d'une forme brutale, maladroite et pleine d'archaïsmes, représenté à la Porte- Saint-Martin après Catherine Howard, passe pour avoir été écrit sans collaborateur ; mais il est tiré de pied en cap d'une nouvelle de Mérimée qui a pour titre les Ames du purgatoire. Une autre pièce, Paul Jones, n'est également due à aucune plume étrangère, mais elle est faite avec le roman du Capitaine Paul, signé Dumas et calqué sur le Pilote de Cooper. On a demandé souvent pourquoi celle pièce avait été donnée à un théâtre de troi sième ordre. Voici le mot de l'énigme : Paul Joncs fut déposé, comme gar: lie d'un prêt d'argent, entre les mains de M. Porcher, chef de claque. Ci
ci, n'étant point remboursé à l'époque convenue, porta le drame à Ti.i , Nczei, son gendre, directeur de la petite salle du Panthéon.
2. Pièce déplorable au point de vue de la forme poétique, et après laqm lie
le comte de \V" ; — l1 Alchimiste, Fail avec Gérard de Nerval; — puis cinq pièces en collaboration avec MM. Leuveri el Brunswick, savoir: /'// Mariage sous Louis AT1, — Lorenzino -, le Lai ni de Dumbicky, — Une Fille du Régent — el les Demoiselles de Saint-Cyr. Après la représentation de cette dernière pièce <;i la Comédie-Française, Janin se permit sur l'œuvre une critique assez verte. Indigné de cet excès dlnsolence, l'auteur attaqué riposte et traite Taristarque de haul en bas. Or celui-ci ne se tient pas pour battu. Qn second article met les rieurs de son côté. Dumas jette feu et flamme. Il jure quïl tuera Janin. Ses témoins se dirigent aussitôt vers la rue deVaugirard. Les pourparlers durent trois semaines. Enfin le duel se décide. Voilà nos hommes sur le terrain. Dumas , qui a le choix des armes, propose répée.
— Non vraiment, dit le critique, c'est impossible. Je connais une hotte secrète qui, du premier coup, vous étendrait roide mort. Je demande le pistolet, par générosité pure.
— Oh ! oh ! le pistolet ! Vous êtes fou, mon cher monsieur Janin ! s'écrie Dumas. Je suis de force à tuer une mouche à quarante pas, et vous êtes plus gros qu'une mouche.
Assurés qu'ils ont l'un et l'autre un moyen infaillible de se coucher sur la poussière, nos écrivains ne se battent point. Ils se font mutuellement des excuses et s'em-
M. Dumas eut l'aplomb de se faire décerner par ses amis une médaille coinînénioiaiivc delà renaissance de la Iragédie. Le prologue seul de celle œuvre a du mérite, et Ton assure que Gérard de Nerval en est l'auteur.