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La force et la dignité de ce beau caractère iinirent par imposer à ceux-là mêmes dont l'abbé Dupanloup devait attendre le plus d'hostilité : la République de 1848 le nomma au siège d'Orléans, qu'il occupe encore *.
C'est de là que sont parties, dans ces dernières années, tant de polémiques vigoureuses, qui ne laissent aux ennemis de la religion ni repos ni trêve. Jamais le saint prélat ne pactise avec sa conscience ; il ne recule devant aucun obstacle, lorsqu'il croit être sur la ligne droite et sacrée du devoir.
Sa Lettre à un Catholique, publiée en 1859, foudroya cette absurde brochure intitulée le Pape et le Congrès', à laquelle des esprits malveillants cherchaient à attribuer une haute origine. L'évêque en fit ressortir la mauvaise foi, les paradoxes flagrants, les contradictions folles.
Il pulvérisa du sommet de la chaire chrétienne ce livre inqualifiable de la Question romaine, diatribe saugrenue et calomnieuse d'un collégien rageur, mal accueilli dans la ville sainte, et dont l'orgueil blessé se vengeait par un libelle.
Et quand la rédaction du Siècle, abritée derrière mademoiselle Rousseau, eut l'audace d'intenter à l'illustre prélat un procès en diffamation, les amis de l'éloquence ont regretté et regretteront toujours que les lois exceptionnelles qui régissent aujourd'hui les débats judiciaires
4. Il lui préconisé à Portici en septembre 1849, et sacré à Paris le 9 dè« cembre suivant.'
aient défendu l'impression de la plaidoirie sublime pro- Qoncée par révêque d < Irléans lui-même ' .
Cette plaidoirie fil pâlir le talenl de MM. Berryer et Dufaure, comme le soleil fait pâlir les (''toiles.
Enfin, il y a quelques années, dans une brochure qui a pour titre : A vertissement aux pères de famille, monseigneur Dupanloup dénonça à la vindicte publique les œuvres de nos athées modernes, flagella leur odieux matérialisme et mit en regard toutes les infamies échappées à leur plume, dans une sorte de tableau synoptique, devant lequel les cœurs honnêtes restent glacés d'épouvante 2.
Si, au temps où nous sommes, la foi chrétienne a des ennemis acharnés, on peut dire que jamais non plus elle n'a trouvé d'aussi héroïques soutiens.
Monseigneur Dupanloup est un des premiers chefs de cette phalange sacrée qui combat pour le Christ contre l'Enfer.
Ses luttes incessantes ne l'empêchent pas de consacrer à son diocèse les soins les plus dévoués et les plus efficaces. Il s'occupe surtout, depuis bientôt quinze ans qu'il
1. « Ah! comme, dans cette affaire, le monde chrétien l'a vu et applaudi ! On venait d'essayer d'ouvrir sous ses yeux une brèche odieuse qui pouvait faire pénétrer l'ennemi dans le cœur môme de la place. Cette brèche était ouverte, là devant lui, sous ses pas, au pied de la chaire de sa cathédrale. Il devait y monter, et, là, défendre le passage avec la dernière ardeur. 11 l'a fait, et il a réussi : nul n'a passé, nul ne passera par là. L'honneur de l'Église de France a été sauvé. » (Célébrités catholiques, pages 9 et 10.)
"I. Les autres œuvres les plus remarquables de monseigneur Dupanloup sont : la Méthode générale de catéchisme, ■ — la Journée du chrétien, — l'Exposition des principales vérités de la foi catholique, — la Vraie et solide vertu sacerdotale, — ■ Eléments de rhétorique sacrée, — le Christianisme présenté aux hommes du monde, — le Nouveau projet de loi sur la liberté de l'enseignement, — De la Pacification religieuse, — l' Education, — le Panégyrique de Jeanne d'Arc, — Y Oraison funèbre du Père Havignaoi, — ht Souveraineté pontificale, — Discours prononcé au Congrès de Matines, le 31 août ISti'i, sur l'enseignement populaire, — Mandements et Lettres pastorales, etc., etc.
est à la tête de ce diocèse, de donner à renseignement, dans ses écoles ecclésiastiques , une force supérieure à. celle de tous les établissements universitaires, et on peut dire qu'il a réussi au delà de ses espérances.
Rien n'égale son zèle, si ce n'est sa merveilleuse charité .
Les personnes qui ont eu le bonheur d'être admises dans l'intimité du saint évêque, ne tarissent pas en éloges sur ce qu'elles ont vu et sur ce qu'elles ont entendu.
Une de ces personnes raconte qu'elle était présente, lorsque les dames de la ville rapportèrent à monseigneur Dupanloup sa croix pastorale, que le charitable prélat, épuisé d'aumônes et n'ayant pas une pièce de monnaie sur lui, avait déposée dans la bourse d'une quêteuse, qui lui demandait assistance pour les pauvres.
On se cotisa pour racheter la croix.
Le même témoin oculaire a vu ces réunions édifiantes, dont parlait récemment le Figaro.
Une fois la semaine, le digne évêque rassemble chez lui les paysans et les ouvriers qui préfèrent ses salons à la boutique du marchand de vins, et ses douces et évangéliques conférences aux articles du Siècle. Monseigneur met à la disposition de ces bonnes gens des jeux de dominos, de dames ou d'échecs, — jamais de cartes. Ils passent ainsi quelques heures agréables en écoutant les paroles et les conseils de leur hôte vénérable, et ils s'en retournent ravis. Un seul partit, un soir, mécontent.
— Qu'as-tu donc? lui demandèrent les autres.
— Je suis vexé.
— Pourquoi ?
— Monseigneur nous donne h boire de la tisane. Est-ce que nous soi mues malades?
Cette tisane étail de l'excellen1 thé.
Le vertueux prélat, qu'on accuse d'élégance mondaine, porte, du mois de mai à la fin d'octobre, des soutanes de coton violet , é1 cette trame commune est remplacée par une bure grossière de môme couleur pendant la saison rigoureuse. Il n'habite jamais l'appartement épiscopal et couche dans une chambre sans feu, qui n'a d'autres meubles qu'un lit de fer, une table et deux chaises. Mais, en revanche, il ne trouve rien de trop beau pour l'ornement de sa cathédrale, pour la gloire de l'autel et pour les pompes du sacrifice.
Monseigneur Dupanloup ne boit jamais de vin. Sa table est plus frugale que celle du plus humble prêtre de son diocèse.
Tous les jours, à quatre heures du matin, il se lève.
Après avoir fait sa prière et sa méditation, il célèbre la sainte messe. Une fois ces devoirs pieux accomplis, le travail commence.
Il dicte d'abord sa correspondance à plusieurs secrétaires, et s'occupe ensuite de ses autres travaux intellectuels. Sa conception est vive et sa rédaction rapide; mais il revient énormément sur le premier jet et se corrige à l'infini . Les libraires sont au désespoir quand ils le voient exiger quinze ou vingt épreuves de la même feuille d'impression. Toutefois, il est bon d'ajouter qu'ils cessent de se plaindre, lorsque la mise en vente gonfle leur caisse et que le livre, grâce à ces corrections multipliées, est devenu un chef-d'œuvre.
Le puissant écrivain travaille parfois jusqu'à tomber de fatigue.
Alors il jette la plume, prend un bâton pour se soutenir, et va faire de longues promenades à pied dans les bois,
DUPANLOUP. m
dans les champs, au bord de la Loire. Si la fatigue persiste, et si la poitrine ou le cerveau s'engage, il prend le chemin de fer et va demander aux Alpes, sa patrie, une guérison qu'elles lui procurent toujours.
Ce fut là son remède héroïque à diverses époques de sa vie.
Lorsqu'il était supérieur de Saint-Nicolas, il passait en Savoie la plus grande partie de ses vacances. Il nous raconte lui-même comment il dut, un jour, à son nom de ne pas coucher dehors sous Forage et sous la neige.
« Pendant les vacances d'automne, dit-il, j'étais en course dans mes chères campagnes. Gomme il m'est arrivé parfois, ayant longtemps marché, je m'aperçus que j'avais perdu mon chemin. Le soir venait rapidement, et avec lui un de ces ouragans sombres et rapides qui descendent des cimes alpestres avec le vol de l'aigle. De loin j'avais entrevu un village et une église. Je mejiâte, j'arrive. Les vents étaient déchaînés, la pluie et la neige fouettaient mes vêtements transpercés. Je frappe à la porte d'un de ces modestes et rustiques presbytères que j'aime tant. On ne me répond pas, j'insiste. Une petite fenêtre s'ouvre au-dessus de la porte close, et je vois apparaître la figure endormie et soucieuse d'un excellent curé savoisien.
« — Qui est là par un temps pareil ?
« — Un pauvre voyageur surpris par la tempête et qui demande un abri.
« — Quelque vagabond, dit le curé, en faisant mine de refermer la fenêtre.
« — Ouvrez, de grâce, je suis prêtre !
« — Je n'en crois rien ; les prêtres ne courent pas les montagnes à l'heure qu'il est.
« — Pardonnez-moi , je suis prêtre, je suis Français, je nie suis égaré.
« Nouvelle hésitation du bon curé.
« — Je suis de ce pays, je suis L'abbé Dupanloup.
« — Dupanloup! celui dont on parle dans les journaux?... Ali ! c'est di (1er eut... soyez le bienvenu !
« Quelques minutes après, j'entrais, je me séchais devant un grand feu, et je recevais l'hospitalité franche et cordiale du digne mais soupçonneux curé. Qu'on dise encore que la renommée ne sert à rien ! »
En 1854, l'Académie française appela monseigneur Dupanloup à occuper le fauteuil de M. Tissot.
La présence du vénérable prélat dans cette assemblée aux éléments si hétérogènes opère des merveilles. 11 y a là beaucoup de gens qui n'osent jamais affronter son regard éclatant et pur. Les moins endurcis se laissent gagner par sa douceur évangélique et par ses manières affables.
Un de ceux dont il a touché rame, et qui lui devra peut-être, comme Talleyrand, le repos de ses derniers jours en ce monde et son salut dans l'autre, est M. Cousin.
Au moment où la question du pouvoir temporel était le plus vivement controversée, le célèbre philosophe aborde l'évêque d'Orléans sur le grand escalier qui mène à la salle des séances, et lui dit devant un certain nombre de leurs confrères qui se trouvaient là :
— « Monseigneur, la philosophie matérialiste et athée peut être indifférente ; elle doit même applaudir à la diminution et à la dégradation de la papauté, car la papauté ne lui est pas nécessaire pour apprendre aux hommes que l'àme est un résultat du corps, et qu'il n'y a point d'autre Dieu que le monde. Mais la philosophie spiritualiste envisage d'un œil bien différent ce qui se passe. Si elle nVst
point aveuglée par le plus sot orgueil, elle doit savoir qu'en dehors de l'école, dans le genre humain, le spiritualisme est comme représenté par le christianisme, que le christianisme lui-même est excellemment représenté par TÉglise catholique, et qu'ainsi le Saint-Père est le représentant de tout Tordre intellectuel et moral. Je tiens cette suite de propositions comme inattaquable, et je me chargerais de les établir victorieusement contre qui que ce fût, pourvu que l'adversaire admît Dieu, c'est-à-dire un Dieu véritable, doué d'intelligence, de liberté et d'amour. Voilà pourquoi, Monseigneur, si vous voulez bien me passer une expression un peu familière, j'ai besoin pour le genre humain d'une papauté assez forte pour être indépendante et pour exercer efficacement son saint ministère. Je la veux forte, dût quelquefois en souffrir votre humble serviteur et confrère. Oui, que Rome mette à l'index mon livre du Vrai, du beau et du bien, il n'importe. Moi, je lui demeure fidèle, et je la défends à ma manière au nom même de la philosophie. Que serait-ce, si je vous parlais comme libéral, tel que je l'ai toujours été à la face de mon pays? Et que serait-ce encore, si je vous parlais comme un vieil et fidèle ami de l'Italie? Mais je ne veux pas vous retenir sur cet escalier ; je vous prie seulement, si vous écrivez à Rome, de me mettre aux pieds du Saint-Père et de lui dire que, malgré mon indignité, je prends la liberté, dans cette déplorable circonstance, de me ranger parmi ses plus déclarés défenseurs j. »
Aujourd'hui, monseigneur Dupanloup entre dans sa soixante-quatrième année.
Il y a deux ans, il devait se rendre en Espagne, afin
1. Os paroles textuelles de M. Cousin ont été reproduites par l'évéque d'Orléans da îi s son livre de la Souveraineté pontificale, page 154.
de se livrer sur les lieux mêmes aux recherches indispensables à une Vie de sainte Thérèse, attendue dans le monde catholique avec impatience . Mais des obstacles sont
survenus et l'ont obligé de se rendre à Rome.
On assure qu'il a été compris dans une promotion de cardinaux. Le Saint-Père ne pouvait arrêter son choix sur une tête plus digne.
Avant de partir, l'infatigable prélat voulut donner à ses éditeurs, pour être vendu au profit des ouvriers cotonniers sans travail, un livre qui a pour titre : La charité et ses œuvres. Nous en extrayons un touchant passage :
« Je suis prêtre et je vieillis, c'est dire que j'ai vu bien souvent de près la mort. Vieux diplomate ou paysan , riche de la terre ou pauvre ouvrier, je n'ai vu personne descendre au tombeau, sans que les assistants, dans ce moment d'émotion vraie, cherchant ce qui pouvait recommander à Dieu ou aux hommes cette gloire ou cette obscurité expirante, n'aient mis tout leur espoir et tous leurs regrets dans cette seule parole :
« Pendant sa vie, c'était un homme bien charitable. »
« Devant son écritoire, la plume à la main, on peut médire de la charité ; devant une pauvre mère sans pain la paupière se mouille et on fait la charité; devant une tombe on s'en sert pour demander à genoux l'aumône à celui qui nous attend et qui nous jugera. »
L'âge n'a rien enlevé à monseigneur Dupanloup de la force de son génie. Nous en avons eu la preuve dans cette sublime Oraison funèbre du général Lamoricière, qui a reçu les applaudissements de la France et du monde. Jamais la parole humaine ne s'est élevée A cette hauteur;
jamais on n'a glorifié plus pompeusement dans un homme l'héroïsme de l'épée et la foi du chrétien. Au moment où nous achevons cette notice, toutes les âmes s'émeuvent à la lettre pastorale du grand évêque sur les fléaux qui ont désolé l'Europe dans ces derniers temps. Francs-maçons, lihres-penseurs, démagogues sont littéralement écrasés et confondus. C'est comme une voix d'archange qui vient de retentir. Elle frappe de honte et de malédiction la horde de l'incrédulité.
On nous accuse d'être envers la bourgeoisie d'une injustice criante et de la rendre systématiquement victime de nos attaques. Nous avons eu un tort, celui de ne pas définir plus clairement ce que nous entendons par bourgeois. Le bourgeois pullule autour de nous ; il nous déborde, il nous envahit. Impossible de faire un pas sans rencontrer un bourgeois. C'est la plaie d'Egypte de notre civilisation , c'est le fléau du siècle, c'est un autre déluge. On peut compter jusqu'à cinquante espèces différentes de bourgeois. Il y a le bourgeois du cocher de fiacre, le bourgeois de M. Scribe, le bourgeois de M. Jules Janin, le bourgeois du Charivari et le bourgeois de M. Commerson du Tintamarre. Chaque fabricant de vaudeville a son type de bourgeois, chaque journaliste drape le bourgeois à sa fantaisie et à sa mode. La dernière des feuilles de chou rit du bourgeois, turlupine le bourgeois, éreinte le bourgeois.
2is HISTOIRE CONTEMPORAINE.
Exemple :
Il esl un gras bourgeois retiré des affaires ;
Il a dans le commerce appris les mœurs austères,
Clouant sur sa figure un sourire hébété,
N'ayant tête ni cœur, ignoranl tonte chose*,
Et rie distinguant pas un chardon d'une ruse;
Donnant, mangeant, buvant, et, pour se porter bien,
Ne vivant pas trop vite et ne pensant à rien.
Il ne lit qu'un journal, il digère à merveille,
Et sa riche santé se voit à son oreille ;
Il fait sonner bien haut l'orgueil de ses écus,
Qui régnent à la place où manquent les vertus.
Cuirassé d'égoïsme, il végète, il engraisse,
Et nulle émotion ne trouble sa vieillesse.
La charité, les arts, il ne les connaît pas,
Et, s'il pleure, ce n'est qu'aux drames de Dumas.
Tous les jours sont pareils en sa stupide vie.
Il possède enfants, chien, chat, femme et parapluie.
Bourgeoisement il vit et meurt bourgeoisement;
Pauvre, dans sa jeunesse, et, vieux, dans la fortune ;
Tour à tour épicier, maire de sa commune...
Et l'on bat le tambour à son enterrement ! *
Tous ces bourgeois-là, nous devons en convenir, ont quelque trait de ressemblance avec le nôtre par le côté ridicule. Mais, disons-le bien vite, afin de mettre à l'abri les susceptibilités honorables, on peut être de la bourgeoisie sans être bourgeois.
Le jour où les parchemins de la noblesse ont perdu leur prestige, il s'est formé une aristocratie nouvelle, l'aristocratie de l'intelligence. Dès-lors, il n'a plus suffi de tenir en main la bannière des ancêtres et de se pavaner à l'ombre d'un blason. Debout sur les ruines des vieux siècles, la liberté victorieuse a dit à la France : « Tes enfants ont les mêmes droits ; voyons quel usage ils sauront en faire ! »
1 . Henri Cantel, Journal des liains, numéro du 15 avril 1854.
Quatre-vingts ans bientôt se sont écoulés depuis cejour d'émancipation universelle. On peut étudier les résultats. Ils sont ce qu'ils devaient être. Quand le soleil delà liberté chauffe une terre fertile, ses rayons la fécondent ; mais ils dessèchent le sol ingrat et ne font qu'accroître son impuissance. Regardez autour de vous, et dites si nous avons tort. Les esprits sains, les cœurs généreux, les âmes droites, ont pris leur vol du côté des hautes sphères. De nouvelles gloires ont surgi, de nouvelles étoiles ont brillé à l'horizon social. Mais l'effet de la liberté n'a pas été le même sur tous. Il y a dans les intelligences une hiérarchie que Dieu lui-même a cru devoir établir et qui tient à la loi primitive des mondes. Les hommes ne se ressemblent véritablement que par l'orgueil, et, quand l'ignorance émancipée a pu jouir des mêmes droits que le génie libre, il y a eu autour de nous malaise, bouleversesement, souffrance.
Alors est apparu ce que nous appelons le bourgeois, c'est-à-dire un être myope, incomplet, rempli d'amour propre et de prétentions ; une créature maladive et boiteuse au point de vue moral, qui a voulu du premier coup marcher sans béquilles et qui s'est jetée maladroitement dans les ornières.
Voyez-vous cet homme à la tournure commune, au sourire niais, au regard plein d'impertinence ? 11 parle plus haut que vous, il tranche les questions les plus ardues ; il traverse sans gêne le champ philosophique et religieux, écrasant tout, fauchant tout. Il a lu Voltaire et ne salue plus son curé : — bourgeois !
Écoutez cet autre, dont le ton, s'il est possible, est plus dogmatique et plus présomptueux encore. Le verre en main et la pipe aux lèvres, entouré d'un nuage d'ivresse,
«le tabac e1 de sottise, il règle l«i- destinées «lu inonde, critique la Chambre, blâme ne ministre, et donne au besoin l'appui de son vole aux doctrines politiques les plus extravagantes : — bourgeois !
Regardez ce troisième personnage à l'œil stupide, aux reins sanglés par une serpillière. Il compte la recette du jour et frémit en s'apercevant qu'il a vendu de moins une livre de mélasse et trois paquets de chandelle. Demain il fermera boutique, donnera ses armes aux insurgés et laissera faire une barricade à sa porte : — bourgeois !
On pourrait tracer vingt portraits analogues.
Avec sa demi-intelligence, son demi-savoir, son demipatriotisme et son orgueil au grand complet, le bourgeois embrouille les éléments sociaux et nous plonge depuis soixante années dans le chaos des révolutions. Ce collin-maillard éternel trébuche contre tous les écueils, tombe dans tous les pièges. N'ayant pas eu l'esprit, en Février, de soulever un coin de son bandeau, il a bêtement attrapé la République, en croyant mettre la main sur la Réforme. On a beau lui crier : Casse -cou! il persiste à marcher à tâtons dans la politique. Il se heurte en aveugle contre la science. Parfois, s'il arrive, de chute en chute, à mettre un pied dans le sanctuaire des lettres et des arts, c'est pour le déshonorer par l'agiotage; il y implante avec le mauvais goût les mœurs sordides de la boutique, les calculs ignobles du comptoir. Il tend à ramener tout aux bornes étroites de son horizon.
Nécessairement on conclura de ce qui précède que la liberté porte de mauvais fruits; mais ce n'est pas un motif pour couper l'arbre et le jeter au feu.
Le bourgeois mûrira, soyez sans crainte. Il se révolte contre la critique, il se drape dans son amour-propre, il
regimbe sous T aiguillon du ridicule. Tant mieux, c'est bon signe. On voit qu'il sent la pointe. Éperonnez, éperonnez toujours ! Ce cheval poussif quittera l'ornière et finira par se mettre au galop.
Le personnage dont nous allons détailler la fantasque existence est un des types les plus remarquables de cette bourgeoisie émancipée en 89, et qui s'est trouvée maîtresse de la situation sans être prête à l'étayer et à la soutenir.
Certes, M. Dupin ne doit pas être classé parmi les bourgeois veufs d'intelligence. Seulement, avec un esprit supérieur et développé par l'étude, il n'a pu se corriger ni du manque de tact, ni des inconséquences, ni des habitudes mesquines et rétrécies de sa caste. On l'a vu perpétuellement, au contraire, exagérer tout cela, comme s'il avait eu peur d'être pris pour un autre, et comme s'il eût voulu résumer en sa personne la bourgeoisie tout entière.
Dussions-nous vivre cent ans, nous n'oublierons jamais le jour où pour la première fois nous avons eu l'honneur d'apercevoir M. Dupin. C'était, si nos souvenirs sont exacts, au mois d'avril 1835. Un de nos amis, alors député des Vosges, cédant à nos instances curieuses, nous avait fait entrer dans cette galerie éclatante de dorures qui joint le palais de la Présidence au palais Bourbon. Nous étions là depuis un quart d'heure , comptant les minutes avec impatience. Tout à coup la porte du fond s'ouvre; un huissier parait et crie d'une voie solennelle :
« Monsieur le président de la Cbambre ! »
Absolument comme on eût crié au Louvre :
« Le roi ! »
De chaque côté de la galerie la foule se range respec-
tueusement, et nous voyons s'avancer un homme, à la face commune, au pas inégal el lourd. Ses gros souliers ferrés martèlenl un splendide tapis cTAùbusson. Il tienl
un rouleau de papiers de la main droite. Sa main gauche est engloutie dans la poclic béante d'un large pantalon de la coupe la plus campagnarde, et son habit noir aux longues basques, façonné plus grossièrement encore, dessine deux épaules carrées et robustes comme celles d'Atlas. On voit que M. Dupin porte le monde législatif. Sa mine, sa démarche, sa contenance trahissent le sentiment de vanité puérile qu'inspirent à son cerveau bourgeois les fonctions dont il est revêtu.
Deux grands escogriffes dorés sur tranche raccompagnent, les tambours battent aux champs sur son passage.
— Regardez ! semble dire M. Dupin à la foule, me reconnaissez-vous ? Il reste quelque chose de vulgaire dans ma tournure, mais je m'en fais gloire. Mon origine est avouée, mes ancêtres ne sont pas loin, je suis le tiers état ! C'est moi qu'on a vu si longtemps le front courbé comme le courbe l'esclave . Un beau jour, avec Taide du peuple que je bride aujourd'hui, je me suis redressé menaçant, terrible. Rois, nobles, prêtres, j'ai tout abattu. En vain ils ont essayé de se relever de leur chute : j'ai triomphé de l'Empire, j'ai triomphé de la Restauration, je triompherai de n'importe quel gouvernement. Place au tiers état! place au bourgeois ! Mon règne commence !
Dupin (André-Marie- Jean- Jacques) est né le 1er février 1783, à Varzy, petite ville du Nivernais, fortifiée sous Henri III, et que les huguenots rendirent industrielle après Fédit de Nantes. Il a deux frères plus jeunes que lui, qui se sont distingués, l'un dans les sciences, l'autre au bar-
reau *. Jadis, dans un certain monde politique, on disait les Dupin, comme on dit les Gracques et les Horaces.
Leur père, un des membres les plus ardents de la première assemblée législative, se trouva bientôt victime de la tempête qu'il avait provoquée. Poursuivi par les terroristes, il se réfugia dans sa famille; mais on vint l'arracher des bras de sa femme et de ses enfants pour le plonger dans les cachots de Nevers. Il eut la chance, trèsrare à cette époque, de ne' pas être conduit à l'échafaud. Une fois libre, et bien décidé à ne plus s'exposer aux orages de la Révolution, M. Dupin père s'occupa de l'éducation de son fils. En ce temps mémorable, il n y avait plus d'écoles, ou celles qui existaient se bornaient à enseigner aux élèves les Droits de F homme du citoyen Robespierre, sublime formule qui, au sens des gouvernants d'alors, remplaçait avec avantage les études regardées comme nécessaires jusqu'alors, le grec, le latin, l'histoire, la philosophie et les sciences exactes.
Heureusement, André-Marie-Jean- Jacques apprit tout ce que les terroristes ne croyaient plus utile à l'instruction de la jeunesse. Grâce aux soins paternels, il reçut même les premiers éléments delà jurisprudence.
A Page de dix-sept ans, il vint à Paris suivre les cours de Tronchet 2, ancien collègue de son père, autorisé par le Directoire à ouvrir une Académie de législation. Le jeune homme aimait le travail; les plaisirs de Paris ne purent le détourner de l'étude. Trois fois par semaine, le matin, il assistait aux leçons du savant jurisconsulte, et rentrait ensuite chez un avoué de la rue Bourbon- Ville-