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Les jésuites

Voilà, certes, une magnifique et solennelle tirade. Montons au Capitole et rendons grâce aux dieux !

Seulement, puisque nous permettons à M. Dupin de chanter sa louange, il est juste de lui signaler, même dans cette période splendide de sa vie, quelques-unes de ces inconséquences dont nous parlions tout à l'heure. Elles ont malheureusement contribué à le faire descendre de son piédestal.

Aujourd'hui vous êtes connu, maître Dupin. Votre ombre irritée essaierait en vain de nous démentir. N'essayez pas de cacher vos ficelles, nous les avons vues : elles passaient sous votre robe ! Si vous étiez avec les gens de lettres d'un désintéressement aussi remarquable- vous plaît-il que nous disions pourquoi? Parce que. les procès de presse ont en France un écho sonore ; parce que le journal que vous défendiez, parce que l'auteur dont vous souteniez la cause embouchaient à votre profit le clairon de la réclame ; parce que tout ce bruit, tout cet éclat menaient la foule à votre cabinet de consultation ; parce qu'enfin vous eussiez payé, ne vous déplaise, et payé fort cher ces procès-là, pour peu qu'on eût fait mine d'en charger un autre que vous. Est-ce vrai, maître Dupin? Convenez au moins que la presse vous a rendu service pour service. D'ailleurs, tout ce qui n'était pas journaliste doublait vos honoraires, el le coffre-fort n'avait point à se plaindre. Pourquoi nous forcer à le dire? Si les notes qu'on nous communique soi il exactes, votre général Alix aurait crié comme un... client qu'on écorche.

El M. de Pradt? Faut-il raconter l'anecdote qui a couru à son sujet? Sauvé par son éloquent défenseur, il poussa l'avarice jusqu'à ne lui donner que mille écus. L'avocat reinii sous enveloppe les trois billets de banque, el les

renvoya sur l'heure à M. de Pradt, en lui faisant écrire qu'il en fallait six 1.

Mais, encore une l'ois, ceci nVst point an crime. Le talent n'obtient jamais une trop riche récompense.

Nous regrettons d'apprendre à uns lecteurs que M. Du- }»in, après avoir défendu deux fois Béranger, lui refusa

nettement une troisième fois l'appui de sa parole. Il invoqua pour motiver ce refus un prétexte de convenance politique dont personnene fut dupe. La cour, par une mesure exceptionnelle dans les procès de l'illustre chansonnier, défendait à la presse de rendre compte des débats, et les plaidoiries de M. Dupin se trouvaient ainsi perdues pour le public* On n'aime pas à tirer sa poudre aux moineaux.

D'inconséquences en inconséquences, notre avocat vit disparaître la popularité qu'il avait conquise.

Nous arrivons à cette désopilante histoire de Saint- Acheul 2, qui est sans conteste la meilleure bouffonnerie de l'époque, et qui souleva les éclats de rire de la France entière. Mais expliquons, avant tout, l'origine de la querelle deM. Dupin avec l'ultramontanisme. Elle commença le jour du fameux procès de tendance fait, en 1825, au Constitutionnel 3. Accusé de menées anarchiques pour

1. Une chanson railleuse, dont voici le refrain, courut à cette époque au Palais-de-Justice :

Chez notre avocat éloquent, Liberté, comme écus comptants, Tout ça marche, tout ça marche,

Tout ça marche on même temps.

2. Ancienne abbaye, située aux portes d'Amiens, où les Pères de la Foi tenaient un collège sous la Restauration.

II. Une loi, obtenue par le ministère Villèle, autorisait le gouvernement à

poursuivre les journalistes sans avoir besoin d'incriminer spécialement tel ou tel de leurs articles.

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avoir signalé au pays les envahissements du parti prêtre, ce journal choisit M. Dupin pour le tirer d'affaire. Il le pria de mettre en mouvement les ressorts de sa vieille éloquence. Dieu sait comme l'orateur drapa ces pauvres jésuites ! Son plaidoyer ne fut qu'un buisson de pointes, un faisceau d'épigrammes. Il lança contre les bêtes noires du Constitutionnel toute Tannée des métaphores.

« Eh! messieurs, criait-il, Protée n'est qu'une fable, mais le jésuitisme est une réalité ! Faut-il, en deux mots, vous peindre l'institut de Loyola ? C'est une épéedontla poignée est à Rome et dont la pointe est partout! »

Jamais gallican farouche ne traita ses adversaires avec plus de cruauté.

— Peste ! vous jouez gros jeu, savez-vous? dit à M. Dupin, au sortir de l'audience, un avocat sournois. Les jésuites ne pardonnent jamais; leur influence est universelle, ils ont çà et là des milliers d'agents secrets. Qui vous assure que votre cuisinier ne soit pas un jésuite ?

Le visage de M. Dupin se couvrit de pâleur.

— Mon cuisinier... Diable! murmura-t-il, je vais lui donner son compte.

— Bah! et votre valet de chambre, et vos autres domestiques? Renvoyez-les ce soir, ils seront remplacés demain par de nouvelles créatures des jésuites.

— Croyez-vous?

— Eh ! parbleu, oui, je le crois ! Je ne vaudrais pas être dans votre peau.

M. Dupin rentra chez lui avec la fièvre. Il n'osa toucher, pendant quarante-huit heures à aucun des mets de sa table. Le jour, il voyait un jésuite dans chaque personne qu'il rencontrai! ; la nuit ton! le sombre bataillon de Lovola

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traversaH ses rêves. Gédanl enfin à son inquiétude, il prit le chemin de la Picardie, décidé à jouer un coup de maître. Qui fui bien étonné? ce fui le supérieur de Saint- Arlinil, en recevant la visite de M. Dupin.

Les autres jésuites du collège, avertis de l'arrivée du prince des orateurs, se hàtèrenl d'accourir pour lui l'aire areueil.

— Vous voyez, mes révérends pères, dit M. Dupin, je ne suis pas aussi diable que vous êtes noirs! 11 leur adressait un sourire câlin pour faire passer le bon mot. Le bon mot passa.) Je suis venu moi-même vous assurer qu'on peut être ennemi des principes sans détester les hommes, et d'ailleurs, les paroles d'un avocat, vous savez? autant en emporte le vent. J'espère que vous ne me gardez pas rancune.

On lui protesta que non. Des poignées de main s'échangèrent. M. Dupin faillit pleurer de joie.

Il était midi. Notre homme déjeuna copieusement au réfectoire: puis, enchanté de la réception des bons pères, il assista dans la soirée à une procession du Saint Sacrement et porta l'un des cordons du dais avec une dévotion très-édifiante i.

Jugez de l'effet de l'anecdote, quand elle parut, le surlendemain, ornée de ses détails, dans les feuilles catholiques !

Toute la presse n'eut qu'une voix pour crier haro sur le jésuite. En voulant se sauver d'un péril imaginaire, M. Dupin venait de se précipiter, la tète basse, dans un

1. Après la cérémonie religieuse, il fit un discours où il compara l'institution de Saint-Acheul « à une autre CornéHe, ù laque'le il suffi! de montrer ses Ûhs pour exciter chez ses ennemis la crainte et chez ses amis l'admiration. » — Textuel.

péril sérieux. Cette fois encore, il s'en tira par un bon mot.

« Si j'eusse vécu, écrivit-il, au temps où Énée descendait aux enfers, j'aurais voulu y descendre aussi et assister à une audience de Minos. »

Après avoir tourné cette jolie phrase, destinée, en compagnie de quelques autres, à former un opuscule justificatif, il se frotta les mains en disant :

— Bah ! les jésuites ne se fâcheront pas ! Ils me connaissent. Si jamais ils se vengent de quelqu'un , ce ne sera pas de moi. Je leur ai prouvé que les avocats ont carte blanche.

Fort de cette belle argumentation, il reproduisit, un mois après, dans l'affaire Montlosier, les pointes et les épigrammes employées à la défense du Constitutionnel. La presse pardonna à M. Dupin, et les jésuites ne le rendirent victime d'aucune tentative d'empoisonnement.

Nous avons l'air d'écrire une histoire grotesque ; mais, en vérité, ce n'est pas notre faute. On remarque chez les hommes qui ont tenu le commencement de ce siècle des caprices si fantasques ; ils se sont livrés à des sauts de1 carpe si plaisants, que personne aujourd'hui ne prend leur caractère au sérieux.

Il paraît que la Restauration a plus d'une fois cajolé le héros de la Nièvre pour l'attirer à sa cause1. Rien d'impossible à cela. Notre personnage avait des qualités r< Viles. On pouvait tirer parti de ces quai il es, mais en le morigénant outre mesure, afin d'empêcher les défauts et les ridicules de prendre le dessus.

I. On lui avail offert u ie place de maître des requêtes, avec quarante mille lianes de traitement; niais il gagnait le double an barreau.

« Dans M. Dupin, dit Timon, ii y a deux, trois, quatre 1 mu h no différents. Il y a l'homme du château et l'homme des boutiques, L'homme de Saint-Achéul et l'homme gallican, l'homme de courage el l'homme de peur, l'homme de prodigalité el l'homme d'économie, l'homme de l'exorde el l'homme de la péroraison, l'homme qui vont et l'homme qui ne veul pas, l'homme du passé el l'homme du présent, jamais l'homme de l'avenir1 . »

Nous ajouterons après Cormenin que ç'étail l'homme de l'incertitude, l'esprit mal mûr, le génie qui tâtonne. L'orgueil bourgeois et la présomption du parvenu i'onl toujours entraîné hors de sa route. "Il n'a été beau, il n'a été grand que dans la magistrature. Seule elle a pu mettre en saillie le côté sérieux de son caractère.

Otez M. Dupin de ce théâtre solennel, vous ne trouverez plus en lui qu'un comique de troisième ordre.

« Mou, inconsistant et presque lâche dans les causes politiques, dit plus loin Cormenin, il se montre dans les causes civiles ferme, progressif, impartial et digne 2. »

C'est un malheur que nous soyons d'accord avec beaucoup d'esprits sensés dans le jugement rigoureux que nous portons. Jamais, pour examiner un homme, nous n'empruntons une lunette étrangère ; mais nous sommes flatté quand la nôtre est d'accord avec celle des biographes qui nous précèdent.

Une des raisons pour lesquelles M. Dupin n'accepta pas les avances de la branche aînée tient aux relations intimes qu'il entretenait avec la branche cadelte. Le duc d'Orléans l'avait choisi, depuis 1824, pour le mettre à

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