Idem, p. -U
la tête de son conseil privér avec quinze mille francs d'honoraires. Il est problable que M. Dupin, en administrant la fortune du prince, agitait avec lui dans Fintimité quelques-unes de ces questions de haut libéralisme, dont la solution, quelques années plus tard, devait être un ( hangement de dynastie. Déjà la liste civile de Louis-Philippe montrait son museau de taupe.
Envoyé pour la seconde fois à la Chambre, en 1828, par un collège de la Sarthe, M. Dupin alla s'asseoir au centre, afin de n'exciter aucun inquiétude.
Il ne fallait pas laisser voir la ficelle orléaniste. Comme les autres amis du Palais-Royal, notre député faisait patte de velours, et n'en donnait ensuite que de meilleurs coups de griffe au pouvoir 1'. Le jour où parurent les ordonnances, tous les membres militants de la presse parisienne se rendirent chez le célèbre avocat, pour s'appuyer de la sagesse de ses conseils.
— Eh bien , dirent-ils, voilà du moins une attaque franche contre la liberté. Dieu merci, personne ne s'y trompe. Qu'allons-nous faire ?
— Hum! répondit M. Dupin en secouant la tète ; cVsl fort grave.
— Trouvez-vous les ordonnances illégales ?
— Très-illégales.
— Devons-nous refuser de nous y soumettre ?
' — Parbleu ! Le journal qui accepterait une pareille vio-
1. Il démasqua ses batteries contre le ministère Polignac. Le 5 mai , M. de Peyronnet, ministre de la justice, qui n'avait pas jugé convenable de nommer M. Dupin procureur général, fut violemment attaqué par lui au sujet de la fameuse salle à manger pour laquelle on demandait une allocation de cent soixante-dix neuf mille francs. L'adresse des deux cent vingt etun compte M. Dupin parmi ses plus chauds défenseurs.
lation de nos droits ne mériterait pas de conserver un seul abonné.
— Bravo ! c'esl carrémenl répondre. Alors vous êtes des nôtres ; vous allez nous aider à organiser la résistance.
— Ali ! permettez !.... entendons-nous.... Diable ! te
suis pour le conseil, mais L'action vous regarde.... Serviteur !
M. Dupin congédia les journalistes désappointés. Il fut complètement perdu dans leur esprit. Ces messieurs avaient tort. Un avocat peut distribuer des coups de langue; mais des coups de fusil.... peste! on y regarde à doux ibis. Qu'une révolution s'entame, que l'émeute hurle, très-bien! Marchez, enfants de la patrie ! C'est le cas ou jamais de mourir avec gloire. Seulement, dans l'intérêt de la France, il ne faut pas que tout le monde meure.
Ce jour-là, M. Dupin dit aux combattants :
— Descendez dans la rue ; moi, je descends.... à ma cave .
Aussitôt fait cpie dit. La chaleur était étouffante. Il ne pouvait pas trouver une plus belle occasion de prendre le frais. Malheureusement quelques pavés étourdis tombèrent par l'ouverture du soupirail et faillirent écraser notre homme. Il vit qu'il n'était même pas en sûreté dans les entrailles de la terre. Son épouvante ne connut plus de bornes. Il remonta chez lui, pâle, éperdu, frissonnant. La fusillade éclatait; il se bourra les oreilles de coton pour ne plus l'entendre, fit matelasser les fenêtres, et se plongea dans une baignoire. Nombre d'historiens dignes de foi prétendent qu'il y resta trois jours.
Ce qu'il y a de positif et de parfaitement clair, c'est (pie le 5(«), après la victoire, il arriva dispos et rafraîchi.
A l'entendre, il avait à lui seul fait la révolution. Des
amis complaisants, qui ne s'étaient pas montrés plus que lui, voulurent bien, à charge de revanche, lui signer un certificat de courage, affirmant l'avoir rencontré au plus fort de la bataille. On se rend de ces petits services entre gens de cœur. Un héroïsme couvre l'autre de son patronage, et, si les vrais combattants manifestent quelques doutes, on les dissipe avec la plus grande facilité.
— Ce brave M. Dupin, dit le peuple, je ne F ai point aperçu, c'est vrai . Mais la mêlée était si chaude . Impossible d'avoir l'œil partout.
Là-dessus, Bertrand tombe dans le panneau, et Raton avance la patte : les marrons sont cuits
Néanmoins on ne put convaincre tout le monde du courage éclatant de M. Dupin. Ses collègues les députés restèrent incrédules et le surnommèrent par dérision le Sauveur. On fit circuler des anecdotes qui arrivèrent aux oreilles de la Némésis. Elle prit, un matin, son fouet de couleuvres, et en cingla les flancs de Eaton.
Le vertueux avocat, l'exilé Démosthèncs, Par le peuple maudit, fut le Dupin d'Athènes. Ce sauveur de la Grèce, intrépide en discours, Chaussa des hrodequins pour fuir dans les trois jours, Et grossit largement son mince patrimoine, Grâce aux philippes d'or du roi de Macédoine.
Voyez-vous d'ici les lourds souliers jelés dans un coin, et l'énorme pied de notre avocat dans le brodequin d'un sylphe?
M. Dupin reprit, le 30 juillet, sa chaussure ordinaire et se rendit à Neuilly, chez le duc d'Orléans, pour le prier de recevoir, (mi attendant mieux, le titre de lieutenant généra] '. Il arrangea tout, décida tout, aplanit à son client le
1- Quand plus tard il s'agil de la couronne, le prince voulut prendre le
chemin du trône, escamota la république avec nue adresse meryeilleuse, rebadigeonna la Charte de 1814, et fui nommé, l<i 23 août, procureur général à la cour de cassation. Tel fui le résultât de sa politique prudente el sournoise.
En vérité, nous sommes en présence d'un homme singulier. Le lecteur a lieu d'être surpris, lorsqu'il noua voit, d'un bout à l'autre de cette étude biographique, passer sans transition du blâme à l'éloge el de l'éloge au blâme. Qu'y l'aire pourtant ? Si l'individu a deux faces, il i'anl bien les offrir à vos regards.
Tout à l'heure vous avez vuThomme politique, regardez à présent le magistrat. C'est à confondre le plus habile des psychologues.
Sur son siège de procureur général, M. Dupin était grave, solennel, intègre. Jurisconsulte profond , légiste plein de savoir, il apportait une clarté parfaite dans les questions de droit les plus obscures. Pas une autorité judiciaire qu'il n'ait réglé, pas un empiétement administratif dont il n'ait obtenu la répression. Il retrouvait ici, par un phénomène bizarre et pourtant très-explicable, la dignité qui lui échappait ailleurs. On oubliait le Dupin de la Chambre, et Ton s'inclinait avec respect devant le ferme et consciencieux organe du ministère public à la cour suprême *.
L'Académie française, ne considérant que le magistrat et l'écrivain, le reçut à cette époque parmi ses membres.
nom de Philippe VIL M. Dupin l'en dissuada. « Ce nom, lui dit- il, vous rattacherait à un passé que la France répudie. Elle vous accepte pour roi quoique et non parce que Bourbon. Appellez-Vous Louis-Philippe 1er. »
1. Les réquisitoires de M. Dupin ont éclairé définitivement des matières (Punc haute gravité : par exemple, la propriété littéraire (dépôt do> exemplaires prescrit, — 1832); la responsabilité i\os médecins (affaire Thouret- Noroy); la question de pénalité contre l'incendiaire volontaire de sa propre maison, etc., etc. Ses œuvres oratoires se composent de plus de quatre mille plaidoyers civils ou criminels.
DUPIN. m
Une fois, une seule fois, on le vit apporter à la Chambre quelques-unes de ses qualités sérieuses ; mais il sut trèsmal choisir son heure. C'était pendant la première session qui suivit les événements de 1830.
« Quand les associations politiques se multipliaient, dit Loménie, quand les clubs étaient non- seulement tolérés, mais encouragés par des fonctionnaires publics, et quand les têtes, même les plus gouvernementales, ne voyaient d'autre moyen d'arrêter leurs progrès qu'en réglant leur action, M. Dupin les combattait hautement, absolument, sans ambages, sans restrictions, les déclarait incompatibles avec Tordre, et réclamait énergiquement leur complète abolition. Quand les ouvriers descendaient sur la place publique et demandaient à mettre la main au char de l'État, M. Dupin leur signifiait sans façon, sans périphrase, qu'ils n'y entendaient rien et les renvoyait à leurs ateliers i . »
On doit en convenir, tout cela était juste, mais un peu brutal.
Vous aviez salué jusqu'à terre les héros de barricades, ils étaient habitués à vos cajoleries ; hier encore vous les englobiez sous la dénomination pompeuse dépeuple souverain, et tout à coup, sans transition, vous espériez leur faire digérer des vérités aussi crues ! La prétention était absurde. Ceux des législateurs qui recouraient aux atermoiements se montraient plus sages.
Le peuple prit M. Dupin en grippe.
Après avoir, le 14 février, saccagé l'église Saint-Germain-1'Auxerrois et démoli le palais de l'archevêque, il courul <;i rhôtel du procureur général en criant qu'il fallait
I. Galerie des contemporains illustres, par un homme <l<' rien, i. J, p. 25.
272 HISTCHRE CONTEMPORAINE.
Ir |K'ii(liv. M. lMipin, surpris par celle attaque inopinée, n'eut pas même [e temps de descendre à la cave. Sa maison fui envahie. Déjà des mains furieuses se portaienl sur sa personne, quand heureusement la garde nationale intervinl el chassa les émeutiers.
Plus il devenait impopulaire^ plus son crédil augmentait au château. C'était logique. A cinq ou six repris différentes, on lui offrit un portefeuille; mais il se réservait pour la présidence de la Chambre 1.Huit fois, sons le rè.no de Louis-Philippe, il y fut porté parmi vote presque unanime.
C'est ici que notre homme est curieux à peindre. Jamais paysan du Danube n'afficha des mœurs aussi rugueuses; jamais hérisson plus inabordable et plus entouré de pointes ne se roula sur le tapis parlementaire. M. Dupin faisait peur à tout le monde. Les ministres eux-mêmes, déchirés par ses piqûres, s'en retournaient, les doigts saignants, et le traitaient de porc-épic.
Plus heureux dans le choix des métaphores appliquées à son usage, M. Dupin disait aux représentants, lorsque ceux-ci l'exhortaient à avoir des formes moins grossières :
— 11 n'y a pas de rose sans épines.
M. Dupin, une rose ! quelle ravissante allégorie !
Tant que la royauté de juillet ne fut pas bien assise , il donna des coups de houtoir à droite et à gauche à ceux qui se permettaient contre elle la moindre attaque ; mais, quand il la vit s'étendre à son aise et se reposer mollement sur les pelouses fleuries du budget, ce fut une
I 11 disait qu'après le trône cYtait la première place qu'un homme de sens )>iïl ambitionner dans un étal constitutionnel.
autre histoire. M. Dupin se livra contre elle à mille taquineries déplaisantes. Il avait une verge tout exprès pour la fouetter, verge miséricordieuse et paternelle sans doute, mais qui ne laissait pas de cingler assez rude. Il aimait à prendre le ministère en faute et jouait des tours pendables à ses anciens collègues du centre. Un jour, pendant le procès d'avril, il invite à sa table quarante ou cinquante députés ministériels et ventrus. Au dessert, entre deux flûtes de Champagne, il les regarde d'un air narquois.
— En acceptant mon invitation, leur dit-il, vous avez fait preuve de courage, et je vous en félicite. Les ministres seront furieux.
— Hein ? . . . Comment cela ? . . . Pourquoi ? s'écrièrent les ventrus, pâles de saisissement.
— Parce que nous protestons contre ce qui se passe à la Chambre des pairs. Mais d'où vient votre surprise? Le cachet de ma lettre devait vous montrer... Ah! je conçois, vous n'y aurez pas fait attention!... Quelqu'un de vous a-t-il cette lettre en poche?
Presque tous la trouvèrent sur eux. Ils regardèrent et frémirent. Au dos de l'invitation s'étalait triomphalement sur la cire d'Espagne cette fameuse devise : Libre défense des accusés! à laquelle effectivement les circonstances donnaient un à-propos fatal. Les ventrus eurent la colique toute la nuit. Beaucoup d'entre eux en furent pour une direction de poste, un chemin vicinal ou un bureau de timbre.
Ces jeux-là plaisaient à M. le président de la Chambre. Amis ou ennemis, il narguait tout le monde. On l'exécrait cordialement; mais on le nommait toujours, parce que personne n'avait jusque là mieux appliqué la férule à celle
troupe de collégiens indisciplinés que le palais Bourbon abritail dans son enceinte. M. Dupin tranchait du pédagogue. Sa grosse vois interloquait les plus audacieux ; on n'osait pas affronter ses boutades. A la moindre marque d'indiscipline, le martinet allait son train.
On parla d'envoyer dans une tribune les pions de collège, afin de les formera l'école d'un si grand maître.
Comme président, M. Dupin n'a jamais eu de tact : jamais il n'a paru se douter qu'il y eût des convenances. Il lançait le sarcasme au nez (](>> unm>, sans égard et sans mesure, avec la brutalité d'un portefaix qui administre un coup de poing. Ses amis eux-mêmes 1 ont jugé sévèrement à cet égard . Écoutez plutôt :
« La Providence, qui a doué M. Dupin de tant d'excellentes qualités, lui a refusé la discrétion et la mesure. 11 sera toujours incapable de maîtriser sa langue et de retenir une saillie, bonne ou mauvaise, quand elle lui vient. Non pas que M. Dupin ait le cœur méchant, au contraire ; M. Dupin ne veut pas blesser, il ne veut que rire, et ce qui lui manque, c'est une certaine délicatesse de l'esprit qui sait choisir les occasions et sentir les convenances. En fait d'épigramme, M. Dupin est un enfant terrible. Plutôt de n'en pas faire, il en ferait contre ses meilleurs amis, que contre lui-même, et, quand il a lancé un trait malin , il s'inquiète peu de savoir où il tombe. La vanité de M. Dupin (M. Dupin a sa vanité comme tout le monde est, d'ailleurs, flattée du bruit que font ses bons mots et des grands commentaires qui viennent à la suite de ses boutades satiriques. Oui sait? les illusions de l'amour-propré sont telles qu'il ne serait pas impossible que M. Dupin se crût dangereux et qu'il se laissât doucement aller à l'idée que ses petites pointes le mettront dans l'histoire au
même rang qu'un Matthieu Mole, ou qu'un président La Vacquerie 1. »
On vint demander un jour à notre homme une épitaphe pour la tombe de sa mère. Il répondit :
— Faites graver sur le marbre ces simples mots :
« Ci gît la mère des trois Dupin. »
Cornélie et les Gracques se trouvaient dépassés. Brid'oison se dit quelquefois à lui-même de ces choses-là.
Quant à la méchanceté de M. Dupin, si le journal que nous citions tout à l'heure ne veut pas y croire, il a tort. On aiguisait parfaitement les flèches, on savait quelle blessure elles devaient faire. Prenons au hasard quelques exemples. En 1828, M. Dupin s'écriait :
ce — Ne vous y trompez pas, je parle de ce grand citoyen que nous appelons Portalis père, comme les Romains disaient Caton l'ancien ! »
M. Portalis fils, alors garde des sceaux, resta cloué sur son banc par cette phrase insolente. Il ne pouvait répondre sans afficher un maladroit orgueil ou sans outrager la mémoire paternelle.
Autre exemple :
On faisait courir des bruits calomnieux sur la gestion du maréchal Clausel en Afrique. Au jour de l'an, chez le roi, dans un discours prononcé au nom de l'Académie, ce qui rendait le passage que nous allons citer beaucoup plus ridicule encore, M. Dupin parla du désastre de Gonstantine et de cette contrée où Borne, devenue déjà vénale,
1. Journal drs débats, janvier 1837. — Celte feuille a toujours été dévouée à M. Dupin, ce qui donne une grande force à sa critique. Au mois de décembre IX-if), M. Dupin a défendu les Débuis, cités devant les tribunaux pour le aiiiciix article débutant par ces mots: « Malheureux roi ! Malheureuse France! »
eut le malheur d'envoyer Calpurnvus et de rencontrer Jtigurtha. L'allusion était aussi perfide que sanglante. Rappelé d'Afrique, l<i maréchal Clause] demanda des explications à M. Dupin, qui publia sa lettre dans les journaux. Le soldat indigné lui envoya un cartel.
— Vous verre/ que Dupin se battra! disaienl les uns; vous verrez qu'il ne se battra pas ! répondaient les autres.
Ces derniers eurent raison. M. Dupin n<i se battait qu'à coups de langue. Il chargea Thiers, Odilon Barrot, Mauguin et Ganneron de lui tirer cette épine du pied. ( )n déclara que les réminiscences historiques de l'orateur n'attaquaient en aucune sorte la probité du maréchal. L/épée de celui-ci, vierge du sang de M. Dupin, rentra au fourreau .
Sans appuyer sur le détail des luttes législatives, sans faire ressortir les contradictions scandaleuses de Tex-dé fenseur de la presse avec ses premières doctrines, sans parler de ses inimitiés sourdes contre M. Audry de Puyravau, qui avait osé rire de ses fanfaronnades en 1830 '*, sans éveiller en un mot les vieux souvenirs qui dorment dans le Moniteur, nous tournerons une page, sinon plus honorable, du moins plus rapprochée de nous, celle de la Révolution de 1848.
Inclinez-vous et saluez Dupin-Brutus !
Le 24 février, il prouve clairement à la Chambre qu'elle va manquer à ses devoirs , si elle ne proclame, sous le feu de rémeute, la régence de la duchesse d'Orléans, et, le 25, il fait décider par la Cour de Cassation que la justice sera rendue à l'avenir au nom du peuple français.
1. M. Dupin essaya de décider la chambre à livrer ce dépulé à ses créanciers, qui demandaient contre lui la contrainte par corps.
Saluez toujours !
Voilà M. Dupin qui mène ses collègues en grande pompe au gouvernement provisoire. Il prononce devant MM. Marrast, Lamartine, Leclru-Rollin , Crémieux et consorts, une magnifique harangue très-foncée en couleur républicaine. Pendant que d'autres pérorent à leur tour, il s'approche du sténographe, occupé dans un coin de la salle. à reproduire les phrases officielles, et lui frappe sur Tépaule en disant :
« — N'oubliez pas de consigner, mon cher, que j'ai crié le premier : Yive la république ! »
Nous tenons ce fait d'une personne présente à l'Hôtelcle-Ville et entièrement digne de foi.
Un autre témoin oculaire nous a raconté l'anecdote suivante :
En janvier 1851, une association d'artistes se forma pour dessiner et lithographier les portraits des représentants. On allait, chapeau bas, demander à ces messieurs de vouloir bien poser une demi-heure afin d'obtenir leur ressemblance exacte.
— Bon, très-volontiers, répondit M. Dupin; mais je désire que vous me preniez sur mon fauteuil de président. Revenez après la séance.
L'artiste objecta que les travaux de la Chambre ne finissaient jamais avant la nuit, et qu'il lui serait impossible de saisir son sujet à la lumière.
— C'est juste, dit M. Dupin. Restez; je vais arranger la chose.
Il ouvrit la séance et la ferma deux heures plus tôt que de coutume, afin de poser au grand jour. Les affaires en souffrirent, mais il eut son portrait et le portrait de son fauteuil.
M. Dupin, en L848, conserva sa place de procureur général à la cour de Cassation; M. Dupinful envoyé pour la dixième fois à la Chambre par les députés de la Nièvre; M. Dupin l'ut élu président de l'Assemblée législative, par 33f> voix sur 609 votants.
Eh! vont nous dire les habiles, ne voyez-vous pas que le loup orléaniste prenait la défroque du berger républicain pour conduire les moutons à sa guise ?
C'est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau.
Parbleu ! nous le' voyons de reste.
Mais le rôle en est-il plus noble? Mais la conduite en est-elle plus franche? Mais le coup de massue appliqué sur la tête de Guillot en est-il moins mérité ? Il jeta sa défroque d'emprunt, et le loup montra l'oreille.
M. Dupin, après le décret que vous savez, donna sa démission de procureur général à la cour de Cassation.
Depuis, il en a eu le plus vif repentir. Il se frappa la poitrine assez fort pour que M. de Montalembert l'entendît et crût devoir se permettre, à propos de ce curieux pénitent, des réflexions qui lui sont personnelles, et que sa lettre, devenue publique, nous dispense de reproduire.
Reste à examiner l'esprit de M. Dupin. D'abord, avaitil de l'esprit? On peut le mettre en doute. Ses bons mots offraient un cachet de vulgarité presque repoussant. Leur succès tenait à la façon dont il les débitait, au choix du moment, au jeu des muscles du faciès, au calme burlesque qui les accompagnait. Il y avait dans M. Dupin un mélange de commis-voyageur, de titi et de queue-rouge. Son plus joli mot est celui des loups cerviers. 11 est devenu proverbial. Ces messieurs de la banque Tout toujours sur
le cœur. Un autre assez passable encore est celui adressé au pasteur Coquerel , qui cherchait à donner l'Évangile pour base au système républicain.
« — Allons donc ! fit le président. Jésus-Christ n'a jamais dit, que je sache : Ma république n'est pas de ce monde. »
Voilà sans contredit les deux traits les plus spirituels de M. Dupin. Quant au reste de son répertoire, il est commun, trivial, et ne vaut pas la peine d'être cité.
Un jour, le commissaire de police Yon entre essoufflé à la Chambre. Il a découvert un complot effrayant. Vingt-six bandits de la société du Dix Décembre ont tiré au sort pour savoir à qui assassinerait le président de T Assemblée nationale et le général Changarnier.
<( — Ne vous inquiétez pas, fit M. Dapin, je soupçonne un individu qui veut du bien à ma blanchisseuse. »
Et les auditeurs d'applaudir. Ils cherchèrent après coup . le sel de la plaisanterie et ne le trouvèrent pas. C'est presque toujours ce qui arrivait quand on creusait les bons mots de M . Dupin .
« Lors du 2 décembre, dit M. Granier de Cassagnac, une consigne mal donnée ou mal comprise permit à environ une soixantaine de représentants de pénétrer individuellement dans le palais de l'Assemblée par une petite porte située dans la rue de Bourgogne, en face de la rue do Lille. Ces députés se réuniront dans la salle des conférences et y devinrent un pou bruyants. Sur l'avis de leur présence, parvenu au ministore de l'intérieur, ordre fut donné de los expulser immédiatement. Le commandant Saucerotte, de la garde municipale, chargé d'exécuter çel ordre, l'appuya d'une allocution pleine d'esprit. M. le
président Dupin, appelé par ses collègues, leur fit aussi
son petit discours en ces termes :
« — Messieurs, dit-il, nous avons pour nous le droit , mais nous ne sommes pas les plus forts. Je vous engage à sortir d'ici. J'ai Lien l'honneur de vous saluer ! »
M. Dupin, après s'être reposé sept ou huit ans .-ouïes ombrages de sa terre de Raffigny, s'est rallié franchement à l'Empire. Il est entré au sénat; il a repris ses fonctions de procureur général à la cour de cassation, et il est mort à quatre-vingt-deux ans révolus, sans que sa conscience politique lui ait adressé l'ombre d'un reproche.
DUPONT (Pierre
En France, patrie de la chanson, deux ou trois refrains illustrent un homme et le mènent le plus gaiement du monde à l'immortalité. Pierre Dupont va donc entrer dans notre galerie, et par droit de conquête et par droit de talent. C'est une de ces renommées fraîchement écloses, que le public demande à étudier avec nous. Il y a dans sa manière- une originalité saisissante, quelque chose d'étrange et de fantasque, uni à une simplicité rare, à un naturel parfait. Comme peintre de genre, il pèche quelquefois par la pureté du dessin ; mais ses couleurs sont toujours vraies, quand il ne s'écarte pas des limites de sa perspective.
L'auteur des Bœufs et des Louis d'or est né le 25 avril 1821, à Lyon, sur le quai du Rhône. Le premier reflet qui vint illuminer ses yeux fut le reflet rougeâtre d'une forge. Sa mère le berça au bruit de l'enclume. Forgerons de père en fils, les aïeux du chansonnier ne se
doutaienl pas qu'uE de leurs descendants quitterait le noir tablier de cuir h les tenailles rugueuses pour ne limer que le vos, ne martelerque lxhémistiche el ne Forger que la rime '.
DèsTàge l<k plus tendre, Duponl recul mie secou terrible. Jouanl avec un nuire petil garçon, il le renversa parmégarde du liant d'un marche-pied. La tête de son camarade alla frapper contre l'angle d'un mur. Le malheureux enfant expira sur le coup.
Pierre fut saisi d'une telle épouvante, qu'il tomba dans le délire, et resta deux semaines entières entre la vie et la mort.
A peine s'il avait trente-deux mois lors de ce fatal événement. Son enfance fut couverte d'un voile funèbre, et son caractère prit une teinte de mélancolie, que toujours il a conservée par la suite, et dont ses œuvres mêmes portent le cachet. Sa mère, pieuse et digne femme, lui apprit à lire dans les Livres saints 2. Elle commençait à former ce jeune cœur aux impressions les plus naïves et les plus pures de la foi chrétienne , quand tout à coup on la vit périr elle-même, victime d'une catastrophe effravante. Marchant, un soir, dans l'obscurité, elle tomba
1. Son pure était natif de Provins. Dans cette ville résident encore beaucoup de membres de la famille de Pierre Dupont.
2. Le poème des Deux Anges, premier essai de la muse de Pierre Dupont, contient, sinon de grandes beautés poétiques, du moins beaucoup de détails de son histoire. Nous y trouvons le passade suivant :
11 fallait voir la mère, indiquant à ses yeux
L'image de Jésus et celle de Marie.
Faire éclore leurs noms sur sa lèvre fleurie,
Kt dans la vieille Bible aux feuillets Illustrés,
Ou brillaient parmi tous, azurés et dorés,
Les mages de David qu'on connaît à sa Ivre:
Ces noms lurent aussi les premiers qu'il sut lire.
au fond d'une cave, restée ouverte, et ne survécut pas à cette chute.
Un vieux prêtre, curé d'un village à deux lieues de Lyon *, recueillit l'orphelin et se chargea de son éducation, jusqu'au jour où il serait en âge d'entrer au séminaire. Il lui enseigna les premiers éléments de la langue latine.
Dupont servait la messe, déclinait rosa, la rose, jusqu'à midi, et courait le reste du temps dans les prés et sous les bois.
Lorsqu'il eut atteint sa neuvième année, on le reçut au collège ecclésiastique de Largentières, où il resta jusqu'en 1837, venant chaque année passer les vacances chez le vieux prêtre, dont la protection bienveillante le suivait toujours. Un peu gâté au presbytère, Dupont se révolta d'abord contre la discipline et l'étude . Pendant le rigoureux hiver de 1829, son professeur l'exilait, pour le punir, près de la fenêtre la plus éloignée du poêle, au bout d'une salle destinée aux expériences de physique. On le condamnait à rester là jusqu'à ce qu'il eût appris par cœur une fable de la Fontaine. Les grands élèves, le voyant grelotter et souffler dans ses doigts, se moquaient de lui. Dupont trouva le procédé malhonnête .
Au lieu d'étudier sa fable, il se mit à en composer une, qu'il intitula pompeusement les Physiciens, le rat et. la machine "pneumatique. Il jouait le rôle du rat, pinçait en scène à côté de lui les élèves railleurs et les ridiculisait de son mieux.
L'attaque était aussi courageuse que plaisante, et les
I. Le curé de Rochetaillée-sur-Sadne. Ce prêtre avait lenu Pierre Diipon suf les louis de baptême. C'était un purent de son prie.
physiciens battus prïrenl l<i petil fabuliste en amitié. 1 1s obtinreni qu'on le rapprochai du poêle, et l'un d'eux, qui avait quelques prétentions à l'esprit, affirma que Duponl travaillerait dès lors avec plus de chaleur.
Élevé par une mère dévote et par un prêtre, admis dans un séminaire où Ton achevail de lui inculquer l<is principes chrétiens, le fils du forgeron, parla plus étrange de toutes les fantaisies qui aient jamais traversé une imagination d'enfant, s'avisa un beau jour d'embrasser le paga- • iiisme. Une Histoire des douze grands dieux, enrichie de gravures en taille-douce, était tombée, nous ne savons trop comment, entre les mains de notre élève de septième, Dupont regarda Jupiter, et Jupiter lui parut magnifique, avec sa barbe solennelle, son aigle et sa foudre. Neptune armé de son trident, Minerve coiiïée de son casque, Apollon monté sur son char de lumière, Yulcain lui-même, le Dieu boiteux et basané, qui lui rappelait l'enclume paternelle, tous ces héros de l'Olympe le séduisirent par leur bonne mine, et quand il aperçut Vénus, la gracieuse reine de Cythère, il déclara qu'elle aurait à l'avenir ses adorations.
La chose, comme on le voit, devenait grave. Agé tout au plus de dix ans, cet autre Julien l'Apostat relevait les idoles.
Il vanta sa doctrine à cinq ou six élèves de sa classe.
Trouvant comme lui Vénus charmante, ceux-ci lui vinrent en aide pour construire, au fond du jardin du séminaire, un autel à la blonde déesse. Jugez de Fesclandre, quand Dupont fut surpris avec ses camarades en flagrant délit de culte païen. Le supérieur appela nos jeunes idolâtres au confessionnal. Ils comprirent l'abominât ion de leur conduite, se frappèrent la poitrine, pleurèrent le péché
qu'ils avaient commis, et brûlèrent Y Histoire des douze grands dieux, cause du scandale.
Revenu à la foi chrétienne, Dupont fut saisi d'une peur terrible de l'enfer.
Ne sachant comment expier sa faute, et voulant à tout prix obtenir le pardon céleste, il se condamna aux plus rudes mortifications. La nuit, il dormait sur les planches d'une vieille malle , qu'il avait déclouées pour lui servir de matelas, et, le jour, à l'heure des récréations, il mettait des cailloux dans ses souliers pour jouer aux barres. Il s'informa ou il pourrait se procurer un cilice. Mais son confesseur jugea convenable de réprimer cet excès de pénitence. Il lui démontra que le moyen le plus efficace de racheter ses torts et d'oublier le culte de Vénus était de se livrer à l'étude avec assiduité. Dupont se le tint pour dit.
Ses maîtres n'eurent plus à lui adresser le moindre reproche. Tous les ans il remporta les prix de sa classe, et plusieurs fois il fut couronné au grand concours des trois séminaires réunis du diocèse.
Le curé, son protecteur, le destinait à l'état ecclésiastique ; mais le jeune homme entrevoyait d'autres horizon^. S il ne dressait plus d'autels à la blonde Cypris, il avait conservé de ses vieilles tendresses mythologiques un goût prononcé pour les muses. Comme ses professeurs ne lui en faisaient pas un crime et lui donnaient tau contraire des leçons de poésie, notre écolier s'abandonna sans scrupule au souffle qui lui arrivait du Parnasse [ .
J. Il étudiai! en même temps la botanique. Les Heurs cl les plantes lui inspirèrenl ses premiers chants.
Or, le poète es1 naturellemenl rêveur, et le rêve conduil quelquefois plus loin qu'on ue pense. Il entraîna Dupont hors du séminaire, au grand désespoir du vieux prêtre, qui l'avait élevé pour la gloire de l'Église el uon pour la gloire ih>> lettres.
Malheureux.! lui dit-il, mais tu cours à la damnation !
— Pourquoi ? demanda le jeune homme. Avant mou départ, j'ai consulté le grand vicaire, e1 je lui ai franchement exposé mes craintes. Il m'a répondu : ce Va, mon garçon, marie-toi. »
— IV marier à seize ans! dit le vieillard scandalisé. Miséricorde ! dans quel siècle vivons-nous!
— Oh ! j'attendrai bien un an ou deux, fit Dupont. Cela ne presse pas.
— Ainsi, je dois renoncer à te voir prêtre ?
— Oui.
— Eh bien ! tu seras canut * !
— Par exemple !
— Tu seras canut, te dis-je ! et tu vas me suivre à la ville sans plus de retard.
11 fallut obéir. C'était cruel pour le pauvre jeune homme qui avait obtenu de brillants succès dans ses classes, et qui se croyait destiné à autre chose qu'à tisser la soie entre les quatre murs d'un de ces misérables greniers où s'entassent à Lyon les populations laborieuses. Le curé passa marché avec un maître de fabrique, lequel engagea notre séminariste fugitif, en qualité d'apprenti canut, pour cinq ans. Dupont resta cinq jours à l'atelier, et prit la fuite.
I. Nom ûwtfiê. vulgairëmenl ;ï Lyon aux ouvriers qui travaillent la soie.
— Croyez-vous, mon oncle 4, dit-il, en revenant au village, qu'il soit agréable de n'avoir pour nourriture que du pain bis et des haricots rouges ?
— Non, mais rentre au séminaire.
— Étiez-vous convenu qu'on me ferait monter des seaux, du matin au soir, jusqu'au sixième étage ?
— Rentre au séminaire.
— Vous ne souffrirez pas, j'imagine, que les autres canuts me traitent comme un domestique ?
— Rentre au séminaire, rentre au séminaire !
— Vous y tenez donc beaucoup, mon oncle ?
— J'y tiens pour ton salut, pour ton bonheur, pour ton avenir.
— Écoutez, dit Dupont, prenons un arbitre.
— Quel arbitre ?
— Madame la comtesse D'...
— Je le veux bien ! s'écria le vieillard avec joie.
C'était une' vieille châtelaine du voisinage dont il dirigeait la conscience. Il pensait en être sur comme de luimême, ne sachant pas que le malin séminariste venait de passer chez elle et de la mettre dans ses intérêts.
— Justement, fit Dupont, j'entends son carrosse. En effet, la châtelaine parut.
On la pria de trancher la question. Le curé plaida pour le séminaire, le jeune homme plaida contre et dit à celle qui devait juger le différend. :
— Voyons, décidez, madame la comtesse.
— Je décide, répondit-elle, que ton oncle va te donner cenl écus et la clef des champs.
— Mais, voulut objecter le vieux prêtre...