‹ Portraits et silhouettes au XIXe siècleChapitre 37 sur 51 · I. Il appelait ;\U\<\ lo curé de Rochetaillée-sur-Saône · texte numérisé non relu

I. Il appelait ;\U\<\ lo curé de Rochetaillée-sur-Saône

— Ah! silence, curé, silence ! 11 n'y a point d'appel. Cenl écus vite, e1 la bride <ur le cou. L'enfant a de l'énergie, du cœur, des principes religieux et du talenl : qu'il se fasse un sorl , l'avenir esl devant lui.

— Hélas ! soupira le vieux curé.

11 ouvrit son armoire, tira quinze louis d'une bourse de cuir, et les donna au jeune homme en disant : ' — Que Dieu te conduise et te ramène !

Voilà donc Pierre en liberté. Trois jours après, il entrait chez un notaire de Lyon. Mais il n'y demeura pas longtemps. Les clercs en compagnie desquels il se trouva l'effrayèrent par leurs discours profanes et par le dérèglement de leurs mœurs. Il restait à Dupont beaucoup de candeur, avec une crainte salutaire du feu éternel ; sa résolution fut bientôt prise. Il quitta sa place pour en chercher une autre , et il fut admis dans une maison de banque. Cette maison, comme l'a dit M. Charles Baudelaire, dans une notice que nous avons sous les yeux, n'était -pas un grand étouffbir aux hideux cartons verts pleins de crimes inconnus , c'était une demeure patriarcale où la religion de la probité se perpétuait traditionnellement de père en fils. Dupont n'y trouva pas la régularité cruelle, implacable, d'une maison de commerce, mais bien Tordre dans les affaires et l'exécution fidèle des contrats. Il n'y fut point en butte à une odieuse tyrannie, on le traitait au contraire avec la plus parfaite bienveillance, avec toutes sortes d'égards. Il y reçut la première teinture du monde, les premiers éléments de la vie sociale : on le regardait comme l'enfant de la maison. Sur les grandes feuilles de papier à lignes rouges destinées aux chiffres, il arriva plus d'une fois à Dupont d'écrire des vers, que le terrible banquier

lisait , en souriant, par-dessus l'épaule de son commis.

Nous conseillons à M. Charles Baudelaire de chercher partout ailleurs l'origine de la haine de Pierre Dupont pour le despotisme. S'il lui fallait absolument une explication aux Chants de liberté du poète, celle qu'il a trouvée là n'est pas heureuse.

Il est vrai que notre héros a porté des chaînes à cette époque, mais il les portait avec délice. Pour la première fois le sourire d'une femme éclairait sa vie.

Il aime, folie extrême, Enfant de rien, La fille même Du baron chrétien.

A sa fenêtre il Ta surprise Se regardant à son miroir; 11 erre du parc à l'église, Dans les taillis, pour l'entrevoir; Elle est grande, leste et mignonne.

De la chevelure au soulier On voit qu'elle est une baronne, Et lui n'est rien qu'un écolier.

Le discret poète emprunte vainement ici le voile du moyen-âge, il ne réussit pas à nous cacher ses affections, A l'âge de dix-huit ans, et comme il était encore chez le banquier féroce dont parle M. Charles Baudelaire, Pierre s'éprit d'une dame de haut parage, qui fut pour lui, disons-le sans crainte, la Laure de Pétrarque et la Béatrix du Dante. Cet amour fut trop chaste et trop candide pour que celle dont nous parlons rougisse de l'avoir fait naître.

Chaque matin, Dupont se levait avant le soleil, m 19

Il allait chez l<is jardiniers du faubourg cueillir luimême des Heurs, qu'il rapportail tout humides des larmes de l'aurore, et qu'il déposail avec une pièce de vers sui la fenêtre de la bien-aimée. Puis il se retirait à quelque distance pour guetter Le réveil. Bientôl la fenêtre s'entr'ouvrait ; une petite main fine et blanche s'avançait timidement , prenait les fleurs , disparaissait avec l'offrande matinale, et, le lendemain, c'était une autre pièce de vers et un autre bouquet. Ce doux manège dura six mois.

La grande dame chantait comme une sirène et s'accompagnait merveilleusement : Dupont se mit à chanter pour lui faire écho.

Rentré dans sa modeste chambre, il reprenait une à une les mélodies savantes qu'il venait d'entendre ; il les reproduisait fidèlement , sans connaître une note, sans avoir la moindre idée de la méthode musicale, avec la seule inspiration du cœur.

La grande dame était aristocrate et fort attachée aux Bourbons en exil : Dupont devint, par contre-coup, chaud légitimiste.

Quand M. de Dreux-Brézé protesta solennellement, à la Chambre des pairs, en 1838, au nom du comte de Chambord, notre poète amoureux, sachant que sa déité s'abonnait à tous les journaux de couleur blanche , envoya, pour adhérer à la protestation, une longue tirade poétique, facile à trouver et à lire, si Ton veut bien feuilleter comme nous la collection de la Gazette de France, Une autre pièce de vers légitimiste fut adressée, peu de temps après, par Pierre Dupont au même journal, à l'occasion du baptême du comte de Paris.

Et vous poussez des clameurs quand nous refusons

de prendre au sérieux l'opinion des hommes ? Allons donc !

Passez du blanc au rouge et du rouge au bleu, changez de bannière comme de chemise, écrivez pour, écrivez contre; mais n'essayez pas de nous regarder sans rire. Arlequin danse et dansera toujours. Une femme tient le fil, vous êtes au bout. Dansez, messieurs, dansez! Pour le plus grand nombre de ceux qui me lisent, comme pour notre poète, la politique n'est qu'une affaire d'amour et de chansons.

Écrire des vers tous les matins à celle qu'on aime, voilà sans contredit un moyen sûr de chausser l'éperon poétique et de mettre Pégase au galop.

Une circonstance inattendue vint augmenter encore l'enthousiasme de Pierre Dupont pour la rime. Rachel donnait des représentations à Lyon. La sublime actrice débutait dans les Horaôes, et le commis banquier s'aperçut que les vers de Corneille étaient fort beaux. Il fit part de cette découverte à mademoiselle Rachel, dans une épître qu'il lui adressa. Quelques jours après, la municipalité lyonnaise ayant décerné une couronne d'or à la tragédienne, celle-ci invita Pierre Dupont à souper en compagnie des premiers magistrats de la ville. Elle parla très-éloquemment de Corneille au dessert et acheva de convaincre son jeune convive du mérite réel de l'auteur du Cid.

— Je serai décidément poète ! il n'y a rien au-dessus du poète ! s'écria Pierre Dupont.

Ses amours ne battaient alors que d'une aile. On ne voyait plus ni bouquet à la fenêtre, ni jolie main pour le prendre. Des indiscrets, comme cela n'arrive que trop souvent, se jetaient au travers de cette innocente intri-

gue. On jasait, la médisance allait le diable, et l'amoureux perdait la tète.

Les bûcherons de la yallée

Montrent au doigt le jeune fou; Sa chevelure, échevelée,

A tous les vents bat sur son cou,

Dupont sollicite un congé de quinze jours, son banquier le lui accorde. Le jeune homme adresse un mystérieux et suprême adieu à la chère fenêtre qui lui a donné tant de joies. Son âme saigne, il pleure toutes ses larmes, hien certainement il en mourra. « N'importe, se dit-il, mourons! mais qu'elle ne soit plus compromise. » Et le voilà en fuite. Lyon ne devait plus le revoir.

On conviendra que ceci est de l'héroïsme pur et simple .

Où allait-il ? quel vent enflait sa voile? Toutes réflexions faites, il songea que la mort ne remédiait à rien. Je veux qu'on parle de moi , pensait Dupont ; je veux que mon nom lui revienne sonné par les trompettes de la gloire. Vive Paris! c'est le berceau des arts, la source de l'inspiration, le foyer de l'enthousiasme. A Paris on devient illustre, je vais à Paris !

11 avait commencé déjà son poème des Deux Angçs. Quelques mois lui suffiront pour compléter son œuvre. Un éditeur la lui achètera nécessairement au poids de l'or. Fortune et renommée l'attendent. Hélas ! hélas ! que de tristes réveils suivent ce rêve que nous avons fait tous ! Installé à Paris, Dupont chercha vainement à obtenir des journaux linsertion de quelques-unes de ses bluettes amoureuses. Abordait-il un rédacteur en chef,

celui-ci le recevait avec un superbe dédain, ne lisait même pas ses vers, ou lui répondait : a J'ai mes poètes ! » Absolument comme d'autres disent : « J'ai mes pauvres ! » S'il frappait à la porte des éditeurs, c'était pis encore.

— Avez-vous déjà publié quelques volumes ? lui demandait-on.

— Pas un seul.

— C'est fâcheux. Faites-vous connaître, nous verrons à traiter ensuite .

— Mais, si Ton ne me publie rien, comment voulezvous que je me fasse connaître ?

* — Oh ! quanta cela, rien de plus facile : on publie cinq ou six ouvrages à ses frais .

— Je ne suis pas riche, balbutia Dupont.

— Vous n'êtes pas riche... Alors pourquoi diable écrivez-vous ?

L'argument écrasa le malheureux poète. Sa bourse était à sec depuis longtemps ; il voyait en perspective la misère et la faim. Dans une pareille extrémité, quoi qu'on dise, la rime vient mal. On a prétendu que le génie devait être affamé, chaque jour on le répète ; mais, à coup sûr, ce sont les libraires qui font courir ce bruit-là.

Pierre Dupont, complètement découragé, chercha une place. Il entra chez un banquier de la rue Chariot avec de maigres honoraires, y resta huit mois, et se fît admettre ensuite dans un pensionnat comme professeur. Fatigué de donner à un franc le cachet d'éternelles répétitions à l'inintelligente progéniture des épiciers de la rue Quincampoix et de la rue aux Ours, généreux citoyens qui tarifent réducation au prix du balayage des rues, et regagnent cela largement sur quelques livres de chan-

délies, l'ienv Duponl ])rii la voiture de Provins ' pour aller oublier ses ennuis dans la famille de son père. Il y

recul un accueil plein de tendresse. Sou aïeul vivait encore. Une multitude de joyeux cousins el de charmantes cousines lui firent fête ; ou lui rendit la joie, le bonheur et

la gaieté. Le; poème des Deux Aikjcs s'acheva dans cette douce retraite.

M. Lebrun, de l'Académie française, alors à Provins, donna des encouragements au jeune homme, lui prédit le succès, et Tassura qu'il le trouverait toujours disposé à lui accorder son appui. L'auteur de Marie Stuart a tenu parole, ainsi que nous le verrons bientôt.

Pierre entrait dans sa vingt et unième année. La conscription le réclamait. Il puisa dans l'urne et en ramena triomphalement le numéro 3. On n'est pas riche dans une famille de forgerons. Cependant il s'agit d'acheter un homme. Dupont ne renoncera pas à son avenir littéraire; ses parents sont trop glorieux des espérances qu'il donne pour le laisser gémir sept ans dans l'obscurité d'une caserne. Tous les cerveaux se creusaient, toutes les imaginations étaient en jeu ; mais l'argent ne se trouvait

4. Avant de partir, il avait eu l'idée de rendre visite à Victor Hugo ; mais le grand poète était absent. Dupont lui écrivit au dos d'une carte :

Si tu voyais une anémone, Languissante et près de périr, Te demander, comme une aumône, Une goutte d'eau pour fleurir ;

Si tu voyais une hirondelle.

Un jour d'hiver, te supplier, .V ta vitre battre de l'aile, Demander place à ton foyer ;

L'hirondelle aurait sa retraite, L'anémone sa goutte d'eau :

Pour toi, que ne suis-je, ô poète !

Ou l'humble fleur, ou l'humble oiseau !

pas, et Pierre Dupont reçut Tordre de rejoindre à Huningue le régiment de chasseurs, dans lequel il devait être incorporé.

— Pars toujours, lui dit à l'oreille un de ses cousins. Je te promets que tu reviendras.

— Oui, dans sept ans , répondit Pierre avec un triste sourire .

— Dans six semaines, mon cher, dans six semaines ! Je ne demande pas un jour de plus. Laisse-moi seulement ton manuscrit des Deux Anges.

— Et qu'en vas-tu faire ?

— Ceci me regarde. Pour être venue tard, l'idée n'en est pas moins excellente. Bon courage, et va-t'en !

Dupont partit pour Huningue. Il n'y resta effectivement que six semaines. Un matin, au moment où il apprenait avec les autres conscrits le maniement du sabre, il fut surpris de voir son caporal lui présenter un gros Alsacien joufflu , qui lui adressa la phrase suivante dans l'idiome pittoresque du Bas-Rhin :

« — Ponchour ! Tonnez-moi fotre sapre, che fous remblace ! y>

Cela tenait du prodige. Dupont n'en revenait pas. Rien pourtant n'avait été plus simple. Le jour même du départ du conscrit, son cousin i porta le poème des Deux Anges chez un imprimeur de la ville, engagea par-devant notaire sa modeste fortune, afin de garantir les frais d'impression du livre, et disposa sur-le-champ deux listes de souscription. Il en envoya une à Paris à M. Lebrun, et garda la seconde, pour s'occuper lui-même de recueillir des signatures à Provins. Le prix de la souscription était

1. Nous ne pouvons passer sous silence le nom de cet homme dévoué qui a si bien servi les lettres françaises. Il se nomme Emile Génisson.

de cinq francs, en échange desquels on avait droit à un exemplaire de l'œuvre du poète soldai . Quinze cents souscripteurs répondirent à l'appel. En moins de vingl jours

les deux listes (''(aient remplies. Cinq mille francs restaient, tous les frais d'impression payés, et le remplaçant

se mit en route pour Huningue. Délivré du pantalon garance, Pierre Dupont vint se jeter au cou de ses bienfaiteurs.

Mais l'excellent académicien ne borna point là sa protection. Le poème des Deux Anges fut présenté au concours de 1842. Il fut jugé digne du prix, et le jeune auteur eut la gloire d'être couronné par M. Lebrun luimême au milieu des pompes académiques. On lui donna, par surcroît de récompense, une place au dictionnaire.

« Son travail, dit le Morning-Chronicle, dans le numéro du 5 mai 1851, consistait à écrire l'histoire des mots et à en perfectionner la définition. »

M. Charles Baudelaire, dont la notice sur Pierre Dupont est remarquable, bien que nous ayons cru devoir y signaler quelques inexactitudes, complète l'article du journal anglais en disant :

« Ces fonctions, quelque minimes qu'elles fussent en apparence, servirent à augmenter et perfectionner en lui le goût de la belle langue. Contraint d'entendre souvent les discussions orageuses de la rhétorique et de la grammaire antique aux prises avec la moderne, les querelles vives et spirituelles de M. Cousin avec Victor Hugo, son esprit dut se fortifier à cette gymnastique, et il apprit ainsi à connaître l'immense valeur du mot propre. Ceci paraîtra puéril à beaucoup de gens, mais ceux-là ne se sont pas rendu compte du travail successif qui se fait

dans l'esprit des écrivains, et de la série des circonstances nécessaires pour créer un poète. »

Jusqu'à présent le chansonnier ne se révèle pas encore. Patience ! Il a y ici toute une histoire dont il ne faut perdre aucun détail, et qui montrera par quels sentiers bizarres le talent passe quelquefois pour arriver à sa véritable route.

Le lauréat de l'Académie se lia intimement, à cette époque, avec un jeune compositeur, M. Gounod, qui depuis a fait les admirables chœurs à' Ulysse 1. Entendant, un jour, chanter Dupont, qui n'avait pas oublié ses romances lyonnaises, le musicien lui trouva une voix sympathique, un timbre à la fois passionné et rempli de douceur, joint à une accentuation nette, qualité rare chez ceux qui cultivent le chant.

— Où as-tu appris la musique? lui demanda-t-il.

— Je ne la sais pas, répondit le poète.

— Quelle plaisanterie !

— Non , ma parole d'honneur, je ne l'ai jamais apprise.

— Voilà qui est singulier. Chante encore. Dupont chanta.

— Quel est cet air?

— C'est un ah\que j'ai fait ce matin sur des paroles à moi.

— Et tu ne sais pas la musique, vraiment, sans mystification ?

— Pourquoi veux-tu que je mente?

— Mais, cher ami, tu as trouvé là des motifs admirai >les ! Recommence un peu.

1. Sorte d'opéra fcowen-comique joué ;ï la Comédie-Française, \x librctto de M. Ponsard nuisil beaucoup au succès musical de M. Gounod.

Gounod pril mie plume e1 nota rapidement A mesure queDuponl chantait. La noteécrite, il L'essaya au piano ; puis il regarda son ami d'un air terrifié.

— Sans avoir appris la musique! s'écria-t-il ; niais le jour où tu la sauras, lu nous dégommeras tous.

— Eli bien ! sois tranquille, je ne rapprendrai pas.

— Tu as tort.

— Bah ! laisse donc ! Si j'avais là-dessus le moindre brin de science, l'amour-propre s'en mêlerait; je ne ferais rien qui vaille.

— C'est encore possible, dit Gounod. Mettez une fauvette en cage, serinez-la, elle n'a plus ses vives et pétulantes modulations. S'il te vient dorénavant une idée musicale, appliques-y des paroles, tache de. la retenir, et fais-la noter, soit ici, soit chez Parisot l. J'ai mon idée là-dessus.

— Bon ! je te le promets.

Nos amis se séparèrent. Tous les matins, avant d'aller à l'Institut, Pierre Dupont se livrait à de longues promenades hors de Paris, tantôt sous les ombrages du bois de Boulogne, tantôt dans les plaines de Vaugirard. La campagne a pour lui des attraits indicibles. Un nuage qui passe, un papillon qui vole, un insecte qui bourdonne sous la mousse, un tourbillon de la brise dans la feuillée, tout Tintéresse, tout l'émeut, tout lui cause des surprises. Il observe, commente, dissèque le paysage, étudie profondément les mœurs champêtres, analyse 1 têtes et gens, s'arrête aux détails les plus communs, aux particularités les plus vulgaires, y découvre des nuances qui échapperaient à des yeux moins exercés que les siens, prend la

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