Autre compositeur, également ami de Pierre Dupont
nature sur le fait et la reproduit avec une fidélité merveilleuse. Jamais auteur de pastorales n'a donné à ses peintures un reflet plus animé, plus scrupuleusement exact. L'image vous saisit, la vérité du coup de pinceau vous confond.
Le lendemain de son dialogue avec le compositeur, en se promenant sur la route de Poissy, Dupont aperçut un troupeau de bœufs magnifiques, élevés dans les prairies normandes, et qu'on menait sans nulle doute à l'abattoir.
— 0 voraces Parisiens ! mangeurs de biftecks ! pensat-il, pourquoi ne laissez-vous pas ces pauvres animaux à leur charrue ? Ce ne sont pas nos paysans du Lyonnais qui voudraient ainsi livrer à votre gloutonnerie les rois majestueux du labourage !
Il se mit à fredonner tristement :
J'ai deux grands bœufs dans mon étable, Deux grands bœufs blancs, marqués de roux.
L'inspiration continua. Bientôt une rime eut amené l'autre, et l'air suivit le couplet à la piste. On connaît le reste de la chanson.
Au retour de sa promenade, il entra dix minutes à l'Institut, le temps de copier ses vers, et sortit immédiatement pour les porter chez Gounod.
— Tu veux noter mes idées musicales, cher ami , lui dit-il. Ce matin, j'en ai eu quelques-unes; mais tu les trouveras mauvaises .
— Nous verrons. Commence, et ralentis un peu la mesure pour que je te suive.
— Justement c'est une mesure lente .
— Tant mieux. Va!
PujNwii chanta les quatre couplets des Bœufs, Quand il mi fini, voyanl Gounod rester la plume en main et les
yeux fixés sur la musique :
— Tu n'aimes pas cela? dit-il. J'en étais sûr.
Le musicien ne put répondre. Il avail été saisi par l<i sentimenl vrai, profond et naturel de ce chant bizarre,
qui se fondait d'une manière délicieuse avec l'inspiration rimée du poète. Un spasme oppressai! la poitrine de Gounod, des larmes descendaient le long de ses joues.
— Tu pleures!... C'est donc beau? fit Dupont, trèsému à son tour.
— Ne me parle pas. Chante encore. Il m'a été difficile de te suivre entièrement.
— Quel couplet veux-tu ?
— Le deuxième couplet ; je le trouve superbe. Dupont recommença :
Les voyez-vous, les belles bètes, Creuser profond et tracer droit, Bravant la pluie et les tempêtes, Qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid?
Lorsque je fais halte pour boire, Un brouillard sort de leurs naseaux, Et je vois sur leur corne noire Se poser les petits oiseaux l.
S'il me fallait les vendre, J'aimerais mieux me pendre; J'aime Jeanne, ma femme, eh bien ! j'aimerais mieux La voir mourir que voir mourir mes bœufs.
— Mon cher, dit Gounod, pressant avec enthousiasme
1. Quelqu'un soutenait que jamais oisillon ne s'était posé sur la corne d'un bœuf. « — Pardonnez-moi, répondit M. Brossard, maître de poste à Vue (Calvados), et agriculteur distingué : j'ai vu des hoche-queues, des sansonnets el même des pies s'y poser fort souvent. »
les mains de Fauteur, tu es dans ta route; ne l'a quitte plus. Là est ton génie , là sera ta gloire !
Parisot tint absolument à Dupont le même langage et le conduisit le soir même au café des Variétés. Quelques invitations avaient été faites à la hâte. Hoffmann s'était chargé de prévenir deux ou trois journalistes influents. Tout le théâtre descendit des coulisses pour entendre la chanson qu'on annonçait comme merveilleuse. Elle eut un succès d'enthousiasme. Théophile Gautier daigna tendre un de ses doigts illustres au jeune poète et lui dire :
— Bravo ! tout est fort bien , tout, vers et musique î
Or, pour peu que Fon sache son Gautier par cœur, ceci est significatif. Il faut que Faristarque de la Presse et du Moniteur ait singulièrement foi dans le talent d'un homme pour se livrer à semblable démonstration.
Deux jours après, Hoffmann chantait les Bœufs sur le théâtre des Variétés. Tous les pianos bourgeois les répétèrent; le peuple lit chorus, et voilà Pierre Dupont à la mode. Sous ce titre collectif, les Paysans, il composa coup sur coup cinq autres chansons : la Fête du village, le Braconnier, les Louis d'or, la Musette neuve et le Chien de berger1. Cette dernière, à notre sens, est la plus jolie, bien qu'elle n'ait pas eu la popularité des Louis d'or.
J'aime mon chien, un hou gardien Qui mange peu, travaille bien, i'ius fin que le garde champêtre,
I. Elles oui été notées par Parisot Ou dicte un air ;'i un musicien comme on dicte une lettre ;'i un secrétaire. Peaucoup de personnes, ignoranl fa véritable signification du nui! noler^ pourraient attribuer injustement A d'autres un mérite qui appartient à Pierre Dupont seul.
Quand mes moutons je mène paître, Du loup je m' redoute rien \wr mon chien, mou hou gardien...
Finaud, mou chien !
Toujours crotté, sans goût ni grâce, Finaud n'est pas trop déplaisant ; Il ;i la queue en cor de chasse, Les yeux brillants du ver luisant ; Ses crocs sont prêts, son poil de chèvre
Se dresse (lin comme des clous, Dès qu'il sent la trace d\\n lièvre, Dès qu'il sent la trace des loups.
Depuis dix ans à mon service, Finaud est bon, il est très-bon ; .le ne lui connais pas de vice, 11 ne prend ni lard ni jambon ; 11 ne touche pas au fromage, Non plus qu'an lait de mes brebis; 11 ne dépense à mon ménage Que de l'eau claire et du pain bis.
Un jour, près d'une fondrière, Jeanne, en conduisant son troupeau, Dégringola dans la rivière; Finaud la repêcha dans l'eau.
Et moi j'aurai la récompense :
Jeanne me prend pour épouseur.
C'est tout de même vrai, j'y pense, Que les chiens n'ont pas de bonheur î
Ce dernier trait vaut à lui seul un poème.
Jamais, avant Pierre Dupont, personne n'a mieux su rendre la naïveté du villageois, son pittoresque langage, ses mœurs simples, et cette finesse, cachée sous la bêtise apparente et le dehors brutal, comme une fleur sous un buisson de houx. Avec notre poète, on est aux champs; on y respire. Ses vers sentent l'aubépine et le sureau. Bonne fille aux joues hâlées, sa poésie danse en cotillon
court, sur les prés, à F ombre des hêtres, et dort, jambes et bras nus, sous les saules.
Pierre Dupont suit le paysan du berceau à la tombe. Il peint ses joies, ses tristesses, ses travaux, ses espérances. Il assiste à ses fêtes , il entre avec lui dans la pauvre église du village. Écoutez ! on entend un glas funèbre : c'est le jour des Morts. Chaque villageois attache une branche de buis ou de cyprès à son chapeau.
Le long des prés voilés de brume grise, Mon crêpe au bras, je marche sans rien voir ; Je suis le son du glas jusqu'à l'église, Dont le portail est habillé de noir.
De profundis !
Mon Dieu, conduisez l'âme De mes enfants et de ma femme Dedans votre saint paradis.
Le temple est rempli, la foule pieuse s'agenouille et l'office commence. Tour à tour, au Dies irœ, l'orgue tonne et pleure. On s'approche du noir catafalque, semé de larmes blanches, pour le bénir avec l'eau sainte, et l'on se dirige ensuite du côté du cimetière pour prier sur les tombes; on y reste longtemps, le corps raidi et les genoux glacés par la terre humide.
Mais n'ont-ils pas plus froid dans la froidure, Eux (|iii sont là tout le long des hivers ? Au moins l'été leur couchette esl moins dure, El sur leurs pieds ils ont des tapis verts. De profundis ! etc.
Mon buis bénit, sur leur corps je te plante ;
Conserve-toi vert jusqu'à la saison
Où la (leur point, où la fauvette chante.
Adieu, mes morts ! je rentre à la maison.
Nous sommes peut-être plus accessible qu'un autre aux impressions religieuses ; mais il nous semble que chacun doil admettre la beauté <1<' cette poésie candide,
pleine de sensations douces et de chers souvenirs.
Après la fête des larmes, voici la fête de la joie. On va partir pour la messe de minuit : c'est Noël, i\r< étables aux granges.
Garçons joufflus, que l'on s'empresse, Tout Irais rasés, vêtus de drap; Filles en blanc, vite à la messe :
Une étoile vous guidera.
La foule se met en marche. Il fait froid ; le vent du nord souffle et la neige tombe. Qu'importe? On se réchauffe à Téglise en y priant à côté de Jeanne. De beaux cierges de cire blanche brûlent surbautel.
Au fond, dans une niche en verre, Dort sur la paille un doux Jésus :
Rois et bergers sont en prière; L'àne et le bœuf soufflent dessus.
Mais voici la messe terminée. Il s'agit de regagner la chaumière en traversant les bois.
On s'en revient l'âme contente.
J'entends un amoureux qui dit :
« Cette nuit le rossignol chante, La rose a fleuri celte nuit. »
Un amoureux seul peut avoir de pareilles illusions au mois de décembre, et tout le monde n'est plus à l'âge de l'amour.
Allons, rentrons, car il grésille, Dit un vieillard en grelottant; La bûche de Noël pétille, Et le réveillon nous attend.
Inspectons la vieille coutume; Mes beaux amoureux, buvez frais; Mangez le boudin quand il fume, Vous vous embrasserez après.
Voilà do la bonne et sage poésie ? de la véritable poésie populaire, et Dupont n'aurait jamais dû en faire d'autre 1 . Eli ! mon Dieu, le pauvre a ses consolations et ses bonheurs ! Pourquoi lui ouvrir des perspectives impossibles? Pourquoi jeter dans son àme le germe de l'envie et lui montrer des horizons qu'il atteindra sûrement un jour, mais à condition qu'il s'y élèvera sur les ailes puissantes de l'intelligence et du travail? Dans cette grande famille du monde, il y a nécessairement des fils déshérités. Ce n'est pas juste, direz- vous. Alors, effacez du livre de la vie le chapitre des passions ; car c'est là .seulement qu'il faut chercher la source de l'infortune et de la misère. Moralisez, mais n'excitez pas. Consolez, mais ne donnez pas l'essor aux haines avides. Où est l'homme vraiment probe qu'on ait écrasé sur la route ? montrez-le! Où est l'artisan laborieux auquel on refuse la main, quand il veut mettre le pied sur un échelon de la fortune ? faites-nous-le voir ! Où est le mérite qui reste dans l'ombre ? Où est la vertu qui n'obtienne pas sa récompense ? Où est le talent qui ne se soit pas fait jour ? N'es-tu pas un enfant du peuple toi-même, ô poète! Qui donc a gêné ta marche ? Qui a dressé des obstacles devant toi? Tu es arrivé par tes propres efforts, et tu n'as
1. Le Chant du Pain, composé à une époque de famine (1816), était certainement une inspiration malheureuse.
pas le droit de te retourner pour dire <;i ceux que la paresse ou l<i vice retiennent en arrière :
Pauvres moutons, quels lions manteaux Il se tisse avec notre laine!
Le travailleur ne se me1 pas à la tâche avec un habit
de drap d'Elbeuf, «1rs gants et des manchettes ; il est Ger de sa blouse, etil a raison. Tu leur fais dire à ces ouvriers, que tu semblés plaindre :
Mal vêtus, logés dans des trous, Sous les combles, dans les décombres, Nous vivons avec les hiboux Et les larrons amis des ombres *.
Jamais honnête ouvrier n'a eu semblable domicile. On a trompé ta bonne foi, pauvre poète. Cet ouvrier n'habite pas un palais, non sans doute, et vraiment il n'y tient guère. Il dort abrité sous une modeste mansarde, beaucoup mieux que le. riche dans son hôtel. Pourquoi lui donner des désirs et des regrets qu'il n'a pas ? Tu ajoutes, en guise de refrain :
Aimons-nous, et, quand nous pourrons Nous unir pour boire à la ronde, Que le canon se taise ou gronde,
Buvons A l'indépendance du monde !
« Aimons-nous ! » est une belle maxime, mais le Christ Ta trouvée avant toi, avec cette autre : « Bienheureux ceux qui souffrent, car ils auront le royaume du ciel. »
1. «Dire toutes ces choses au peuple, c'est mal; l'aider à les chanter, c'est pis encore. » (Sainte-Beuve.)
Nombre d'individus aimeraient mieux le royaume de la terre, nous le savons. Par malheur, il n'entre pas dans les vues de la Providence de donner un manteau de pourpre à tous ses enfants.
Disons bien vite que les excentricités chantantes de Pierre Dupont et ses couplets politiques sont le résultat de Tépoque où il a débuté : triste époque, où il n'y avait plus même de Peau à boire pour un fabricant d'églogues et de pastorales. Essayez donc de chanter les Bœufs ou la Fête du Village, quand tout Paris hurlait du matin au soir :
Mourir pour la patrie (bis), C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie!
On n'ignore pas que cette absurde cantate d'Alexandre Dumas a défrayé pendant dix-huit mois le gosier populaire. Il fallait bien que notre malheureux "chansonnier luttât contre une concurrence si redoutable. Voilà pourquoi nous avons eu le Chant des Nations, le Chant du Vote, le Chant des Transportés, le Chant des Soldats et bien d'autres chants encore. La faute en est à Dumas. Pierre Dupont n'y est pour rien.
Toute une révolution déteignait sur lui et sur ses rimes. Il prenait au sérieux les faux apôtres qui venaient lui prêcher une foule de théories suspectes, et faisait du socialisme, non pas avec sa tête comme beaucoup d'autres, mais avec son cœur d'enfant et de poète *..
I. Au 2 décembre, il lut compromis, et se cacha pendant six mois dans une retraite obscure, qui finit cependant par être découverte. Traduit devant un conseil de guerre, il fui condamné à sept ans d'exil à Lainbessa. Mais ses lionnes relations le sauvèrent. Il obtint sa grâce.
Nous trouvons, dans un petit journal d'alors, une anecdote amusante, spirituellement racontée par Auguste
Viln.
Il paraît que Dupont, pour exciter sa verve el continuer de soutenir la concurrence (Alexandre Dumas en aura tous les remords), soupait régulièrement au café Foy 1.
« Un matin que le jour l'avait surpris dans cette occupation, il ouvrit la fenêtre qui donnait sur le boulevard. Tout était désert encore ; à peine cinq ou six balayeurs, dispersés au coin des trottoirs, s'acquittaient-ils de leur misérable besogne. A l'intérieur du cabaret, des candélabres chargés de bougies éclairaient les riches débris d'un repas somptueux. Des flacons au long col roulaient éventrés sous la table, et l'acre parfum des truffes combattait victorieusement les bouffées du cigare. Dupont a le vin tendre. Les larmes lui vinrent aux yeux. Il ouvrit les bras, comme M. Pierre Leroux quand il prêche, et fit aux balayeurs ébahis une sorte d'homélie assez réjouissante; il leur parla de riches insensibles qui boivent la sueur du peuple, de parasites qui vivent aux dépens de leurs frères, si bien que les braves balayeurs, s'apereevant que l'orateur avait parfaitement soupe, se mirent en devoir de lui jeter des pierres. Mais, comme les boulevards ne sont pas riches en cailloux 2, ces ouailles grossières prirent tout ce qui leur tombait sous la main, et Dupont dut fermer la fenêtre pour se soustraire à une foule de légumes suspects. »
Voilà l'anecdote. Si Dumas n'avait pas composé le Chœur des Girondins, tout ceci n'aurait point eu lieu.