Au coin de la rue de la Chaussée-d'Antin et du boulevard
2. Le macadam n'était pas inventé. On ne voyait pas le long de la chaussée ces magnifiques tas de pierres destinés à l'entretenir.
Nous avons oublié de dire que Pierre Dupont s'était démis de ses fonctions à l'Institut, le jour où il avait publié le Chant des ouvriers. 11 craignait que la couleur de r œuvre ne déplût aux académiciens. Pour avoir la propriété de cette chanson, Furne délia sa bourse et versa l'or, sans compter, dans la poche de Pauteur. Dupont se trouvait assez riche et dédaignait les médiocres honoraires de .sa place [ . Un autre éditeur, Houssiaux, s'occupait de réunir en volume les couplets du poète. Il publia d'abord la Muse populaire, puis il compléta Pœuvre dans une magnifique édition, illustrée par Tony Johannot et Célestin Nariteuil. Houssiaux ne tenait pas aux chants dits patriotiques. C'est à lui que le public doit le retour de Pierre Dupont au genre pastoral, dont Alexandre Dumas l'avait malheureusement écarté.
Ne pensons plus à la politique et prêtons l'oreille. Dupont chante. Nous allons retrouver les délicieuses inspirations de ses premiers jours.
Ilèvez un frêle paysage
De bruyères et de bouleaux,
Dont flotte au vent le blanc feuillage,
Comme l'écume sur les eaux ;
Et, sous celte ombre échevelée,
Rêvez, plus gracieuse éncor
Que les bouleaux de la vallée,
La vierge aux longues tresses d'or.
Jour et nuit, blanche et blonde, elle erre, Ses yeux bleus se noyant de pleurs, Fille du ciel et de la terre, SuMir des étoiles et des fleurs.
1. Ce fut Ricourt qui chauffa l'enthousiasme de Fumé. On sait que Ricourl esl l'homme qui a fait la découverte de tous 1rs poètes de ce siècle. 11 a découverl Ponsard, el il venait, ce jour-là, de découvrir Dupont.
Ne vous semble-t-il pas voir passer là-bas, bous les arbres, aux rayons de la lune, cette blanche apparition?
Le Dahlia bleu, ma Vigne, la Véronique et la chanson du blé sont quatre chefs-d'œuvre. Dupont varie comme la nature ses couleurs et ses parfum-.
Douces à voir, ô véroniques !
Vous ne durez qu'une heure ou deux, Fugitives et sympathiques Comme des regards amoureux.
Fleurs touchantes du sacrifice, Mortes, vous savez nous guérir.
Je vois dans votre humble calice Le ciel entier s'épanouir.
0 véroniques ! sous les chênes Fleurissez pour les simples cœurs Qui, dans les traverses humaines, Vont cherchant les petites fleurs.
On ne peut rien voir de plus naïvement gracieux et de plus délicat comme pensée. Voulez-vous maintenant du vrai langage rustique , bien cru, bien ronflant, bien sonore?
Je suis la mère Jeanne, Et j'aime tous mes nourrissons, Mon cochon, mon taureau, mon âne, Vaches, poulets, filles, garçons, Dindons, et j'aime leurs chansons, Comme, étant jeune paysanne, J'aimais la voix de mes pinsons.
Venez, poules à crête rouge, Et mon beau coq tambour-major!
J'aime que tout ce monde bouge, Je vois remuer mon trésor:
Ces marcassins, ce veau qui tellr, Ces canetons qui vont nageant, Cet agneau qui bêle à tu-tête, C'est pour moi le bruit de l'argent.
C'est qu'il en faut dans un ménage De l'argent blanc, de l'or vaillant ; On n'en gagne pour son usage Qu'en bien veillant et travaillant.
Par-dessus votre homme se grise Et trébuche en rentrant au nid ; On se bat ; mais, après la crise, On s'embrasse, et tout est fini.
Lisez la Vache blanche, le Lavoir, la Fille du cabaret, le Gardeur d'oies et le Garçon de moulin, vous y trouverez la même verve désopilante, la même vérité de peinture, la même senteur champêtre.
Savez-vous la chanson des prés Qui porte à la mélancolie?
Allez l'entendre, et vous verrez Qu'elle est jolie.
C'est la chanson que l'on entend
Dans la saison de la verdure,
Quand dans la grande herbe on s'étend
Et qu'on n'a pas l'oreille dure.
Ecoutez bien au creux du val
Ce long murmure qui serpente :
Est-ce une flûte de cristal ?
Non, c'est la voix de l'eau qui chante.
La poésie de Pierre Dupont a un charme rêveur qui échappe à la poésie de Béranger. On remarque chez le père de Frétillon de plus vives et de plus sémillantes allures ; ses flonflons sonnent mieux, on entre en danse plus facilement avec ses vers, et près de lui la muse gaillarde se trémousse sans gêne. A côté de Pierre Dupont, au contraire, nous la voyons prendre un voile de mélancolie et de pudeur. Elle n'en est pas plus bégueule, mais la danse éternelle et la joie de chaque instant la fatiguent; elle aime à se promener seulette au bord des champs,
sur la lisière des bois, elle écoute la brise el l'oiseau qui chantent, elle rêve en voyant les étoiles.
Quel calme! que les cieux sont grands ! Et quel harmonieux murmure!
Frétillon, pendant ce temps-là, rit et baguenaude. Si elle court dans les prés, c'est afin qu'on la poursuive; si elle cueille une marguerite, c'est pour se baisser et montrer la jambe. Les beautés de la nature la touchent médiocrement, jamais elle ne songe à les peindre.
On aurait tort de conclure que nous voulons mettre Pierre Dupont au dessus de Béranger.
Nous croyons que l'auteur du Dahlia bleu, grâce aux douces nuances de ses tableaux et à une vérité de détails exquise, offre plus clef sympathie aux âmes rêveuses; mais il est loin, dans l'ensemble de son œuvre et toute gaudriole mise à part, d'atteindre à la pureté de rhythme et à l'élévation du vieux poète.
Ainsi, dans les hymnes patriotiques, Dupont reste audessous du médiocre , tandis que Béranger monte jusqu'au sommet le plus sublime de l'ode.
Ne forçons point notre talent, Nous ne ferions rien avec grâce.
Que Pierre Dupont reste le peintre aimé de la nature, le charmant paysagiste, le poète champêtre; qu'il achève de conquérir ses titres à la popularité, en faisant pour chaque travailleur ce qu'il a fait pour le tonnelier, le tisserand et la couturière : une chanson vive, originale, accentuée, pleine de verve, et qui est en même
temps la peinture fidèle et la description exacte du métier.
Pan, pan, pan, pan,
Pan, pan, pan, pan, Chasse les cercles du tonneau,
Maillet sonore, Pour enfermer le vin nouveau,
Fils de l'aurore.
L'osier en trois joint le cerceau ;
Chaque douve affûtée, Mise au point, se courbe en arceau
La futaille est voûtée.
Qu'on la flambe dans un feu clair,
Elle est ventrue et ronde ; Foncez-la, qu'il n'entre pas d'air;
Enfin percez la bonde.
Voici le tisserand qui chante à son tour. Triste, reclus, il travaille au fond d une cave, afin que la toile sorte de ses mains plus blanche et moins rude :
Encor si je tissais en l'air Comme fait ma sœur l'araignée, Sans ma lampe j'y verrais clair; Mais bah ! ma vie est résignée.
Il faut des voiles au vaisseau, Aux morts des linceuls, aux fillettes Qui me commandent leur trousseau Des draps de lit et des layettes.
Écoutez maintenant la couturière assise à sa fenêtre, où glisse un furtif rayon de soleil. Pauvre fille, laborieuse et sage, elle charme les longues heures du travail par un refrain du chansonnier.
Aiguille Gentille.
Va, viens, voltige el cours Quand pleure la famille, Ta douce lueur brille Sur ses tristes jours.
Comme la lame d'une épée Faite de l'acier le plus pur, Elle est fourbie, elle esl trempée,
On le connaît à son azur.
Voyez ! à peine il est visible, Le trou par où passe le fil; La guêpe en son courroux terrible N'a pas d'aiguillon plus subtil.
Pendant que l'épingle s'arrête Et !ixe l'étoffe au genou, L'aiguille, mobile, inquiète, Perce toujours un nouveau trou.
L'épingle, sérieuse et sage, Se repose le plus souvent ; Du progrès l'aiguille est l'image, Elle va toujours en avant.
Malgré beaucoup d'incorrections, échappées à un travail trop facile, Pierre Dupont restera populaire. En France, on aime ce qui a du cachet. La plupart de ses œuvres sont connues avant d'être imprimées. Il les citante dans les salons, et il lui arrive quelquefois d'en donner une copie à ceux qui la lui demandent. Mais les éditeurs trouvent à redire à cette espèce de publication anticipée.
Une dame du monde, excellente musicienne, le pria devant nous de lui copier une de ses chansons nouvelles, alors inédite, et quia pour titre le Pesewr d'or. Dupont déclara que son éditeur venait de lui défendre de donner à l'avenir une seule chanson manuscrite sous peine de procès,
— Mes œuvres complètes sont là, dit-il, vous comprenez ? Je ne veux pas me fermer la caisse.
La dame parut mortifiée de ce refus .
— Il est charmant, votre éditeur! s'écria-t-elle. Gomment le nommez-vous ?
— Yialat.
— Je lui écrirai une lettre de félicitation. Vraiment, c'est fort agréable : j'aurai le Peseur d'or quand les orgues cle Barbarie le joueront sous ma fenêtre ! Au moins nous le chanterez-vous demain , Monsieur ?
— Pour cela, volontiers, on ne me Ta pas défendu, répondit Pierre Dupont.
Il salua et sortit.
— Je l'aurai, son Peseur d'or, je l'aurai en dépit de l'éditeur ! dit la dame après le départ du poète.
— Et comment l'aurez-vous ?
— Rien de plus simple. J'ai soirée demain : pendant qu'il chantera, je ferai prendre les paroles par un sténographe.
— Mais la musique ?
— Je la prendrai moi-même.
— Et si l'on fait un procès?
— Je payerai le procès.
— Quel enthousiasme ! Cette chans.on nouvelle est donc merveilleuse ?
— Elle aura plus de succès que les Louis d'or. Voulez-vous la publier dans la biographie de Dupont? Je vous y autorise.
- Merci bien !... Pourtant, si vous répondez de tout...
— Je réponds de tout.
Ce que femme veut, Dieu le veut. A quarante-huit
heures de là, nous avions les sept couplets de l'œuvre inédite. Les voici :