‹ Portraits et silhouettes au XIXe siècleChapitre 40 sur 51 · LE PESEUR D'OU · texte numérisé non relu

LE PESEUR D'OU

Dans une vaste houppelande Bordée au cou de petit-gris, Un juif, expulsé de Hollande, Vivait d'usures à Paris.

Il pesait, avec des balances Dont les plateaux étaient faussés, Or, diamants et consciences; Ses doigts étaient fort exercés.

Les souris vont se prendre

Au chat qui dort, Et chacun allait vendre

Au peseur d'or.

On allait chercher la piqûre De ce serpent dans un trou noir Bâillant sur une cour obscure ; Ce repaire était son comptoir.

A ceux qui de cette cachette Osaient railler l'obscurité:

Le soleil est dans ma cassette, Répondait l'avare éhonté.

Les souris vont se prendre, etc.

Ses yeux étaient deux escarboucles,

Son nez un triangle effilé;

Il portait des souliers à boucles,

Du linge en Hollande filé.

11 prisait avec des mains sèches

Du fin tabac de Portugal.

Son crâne, orné de blanches mèches,

Eut effrayé le docteur Gall.

Les souris vont se prendre, etc.

De tout calcul indéchiffrable Il se tirait en un instant, Et, d'une voix imperturbable, Il disait au chaland : C'est tant !

C'est tant ce virginal sourire, C'est tant voire anneau conjugal, C'est tant le sceptre et tant la lyre, Tant la tombe et le piédestal.

Les souris vont se prendre, etc.

Qu'il monnaya d'âmes flétries!

Qu'il serra dans ses coffres-forts D'or, de bijoux, de pierreries, D'anneaux, de châles, de trésors!

La mort longtemps le laissa faire.

Un jour de hausse et de grand gain, Elle emmena notre homme en terre, Mort de joie et presque de faim.

Les souris vont se prendre, etc.

Le diable, qui toujours existe, Ayant vu, la nuit, en rôdant, Notre squelette jaune et triste Qui perdait sa dernière dent, Sur un plateau de sa balance Mit les restes du pauvre corps, Et, dans l'autre, avec violence, Eit entrer ses nombreux trésors.

Les souris. vont se prendre, etc.

Tu pèses moins que tes richesses, Dit le diable, viens en enfer !

Nous y vivrons de tes largesses; Tes os secs feront un feu clair !

Tirez profit de cette fable, Vous tous qui rognez sur un liard; Vous thésaurisez pour le diable ; Il vous surprendra tôt ou tard.

Les souris vont se prendre

Au chat qui dort, Et chacun allait vendre

Au pescur d'or.

Certes, il faut en convenir, les oeuvres du chansonnier ne manquent pas d'une certaine portée philosophique.

Dis HISTOIRE CONTEMPORAINE.

Auprès avoir consolé, soutenu L'artisan <l;ms ses rades travaux, il déshabille e1 fouette les peseurs d'or. Dieu sait comme le siècle en abonde! Usuriers, rogneurs d'écus, juifs de Hollande et juifs parisiens, quelle foule! Ils 5n1 tous un lingot à la place du cœur; un sac de gros sous leur tient lieu de cervelle. Mais ne vous pressez pas de leur porter envie. Un jour do hausse et do grand gain, vous verrez , vous verrez le tour que leur jouera la morl ! Le diable qui toujours existe, puisque Dupont l'affirme, les mettra dans un plateau de sa balance :

Et leurs os feront un feu clair.

Ainsi soit-il ! C'est la moralité de la légende, nous y applaudissons de grand cœur.

On trouvera que nous n'avons pas suffisamment étudié Pierre Dupont au point de vue musical, et Ton n'a pas tort ; mais, en vérité, cela passe nos forces. Il nous est impossible de comprendre ce virtuose étrange. Dupont chante comme chantent les oiseaux, sans avoir eu d'autre maître que la nature. Poète musicien, il trouve la note en même temps que la rime et se fait accompagner à la fois de deux muses, sans qu'Erato gêne Euterpe, sans qu'Euterpe soit jalouse de sa sœur. Nous renonçons à expliquer les miracles. Toutefois, en y songeant bien, Pâme d'Hippolyte Monpou a dû venir se loger dans le gosier de notre homme. Cette hypothèse est la seule que nous puissions admettre. Dieu n'a pas voulu que Part fût déshérité d'un beau talent.

Quand Pierre Dupont chante, ne vous semble-t-il pas entendre un écho des Deux Archers et de VÂndaUmse?

Monpou ne garde sous la tombe que les secrets de la

fugue et les mystères du contre-point; mais son héritier ne tient pas à connaître ces secrets, peu lui importent ces mystères. La note lui vient sans qu'il sache récrire ; il la dicte, et tout est fini. Chantez maintenant !

Il faut avoir entendu Pierre Dupont pour apprécier le mérite de ses compositions originales. Son timbre, un peu voilé d'abord, s'éclaircit après quelques mesures, éclate, se passionne et monte à un diapason puissant. Vous pouvez le faire chanter quatre heures de suite sans qu'il ressente la moindre fatigue. Jamais il ne se fait prier, son répertoire est à vos ordres. C'est un beau garçon, qui n'a aucune allure prétentieuse, aucune pose mondaine. Il reste en lui du campagnard, et cela lui sied bien. Sa barbe longue, assez fournie, un peu rouge, ressemble à celle du Christ. Franc, loyal, intrépide, il joint à ces qualités une grande bonté de cœur, une simplicité charmante. Doué de la santé la plus robuste, fier de sa large poitrine et de son encolure d'Hercule, il se fait l'apôtre de certain système d'hygiène, qu'il prêche à tout venant, pour faire tort aux médecins. Quand on regarde son visage fleuri, on accepte ses doctrines. Pierre Dupont boit comme Bacchus et Silène. Jamais il ne se grise.

Outre les couplets qu'il fabrique tous les jours, soit en arpentant l'asphalte, soit en passant la barrière pour voir mûrir les blés à Vaugirard ou pour écouter la fauvette sous les bois de Meudon, il travaille à un poème intitulé : Jeannette, la fille du tailleur. Sa Légende du Juif errant, illustrée par Gustave Doré, a obtenu un succès de bon aloi, ainsi que sa Muse juvénile et les Dix é<jlogues publiées en 1864.

Pierre Dupont n'a pas dit son dernier mot. Il est jeune, son talent doit grandir. Mais, pour Dieu, qu'il se contente

de la muselle et des pipeaux, el qu'il ne sonne plus du cornet A bouquin politique Les notes qu'il tiredecel instrument sont aigres et discordantes. Sa muse n'est pas une euménide coiiïée de couleuvres que Ton doive rencontrer hurlant, un jour (rémeute, au coin des carrefours : c'est une nymphe des prés et des bois, une douce hamadryade, qui vit de la sève des arbres ou du suc des fleurs, soupire avec les vents et murmure avec les ruisseaux.

Dernièrement quelques journalistes ont prétendu que Pierre Dupont, dont les sentiments religieux sont restés vivaces, renonçait à la poésie et à la gloire pour se faire trappiste. Toutes informations prises, la nouvelle est prématurée ; mais nous croyons savoir de bonne source que l'auteur des Louis d'or songe très-sérieusement à chercher une sainte retraite où il puisse vaquer à l'œuvre de son salut. Après avoir passé en chantant sur la mer périlleuse de ce monde, il va gagner le port et se mettre ù l'abri des vagues et de la tempête.

Frédéric-Alfred-Pierre de Falloux est né au bourg d'Yré près d'Angers, le 11 mars 1811. Il appartient à une noble et ancienne famille de l'Anjou, dont M. Borel d'Hauterive, le savant généalogiste, fait remonter r origine au temps de Henri IV. Suivant d'autres, ses ancêtres auraient rapporté des croisades leur blason glorieux. Quoi qu'il en soit, la noblesse de notre personnage est mentionnée dans Saint- Alais 4, et se trouve -inscrite dans l'Armoriai de 1696, généralité de Tours 2. Une des places publiques d'Angers a reçu le nom de place Falloux en 1711, et le conserve depuis cette époque. Les armes de la famille sont d'or au chevron de sable accompagné de trois buffles du même. De méchants railleurs n'ont nas manqué de dire que c é-

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