Il mourut à l'âge de trente et un ans
laisser marier son pinceau à la plume d un grand poète, soit par simple' esprit de contradiction, il se déclara classique en littérature, et classique forcené, répudiant tout principe solidaire avec l'école adverse. Il s'explique même brutalement à cet égard.
« On m'a, -dît-il, enrégimenté, bon gré, mal gré, dans la coterie romantique, ce qui a pu ajouter les sottises de quelques-uns aux sottises que j'ai pu faire. »
L'auteur de Marino Fa lier v semble attribuer les persécutions dont il fut alors victime à cette alliance compromettante, où, quoi qu'il en eût, on persistait à rengager. Comme il raconte fort bien lui-même, nous lui donnerons de nouveau la parole.
« Sous la Restauration, les Salons de peinture n'étaient point annuels. Pour un homme militant et ardent, c'était un grand malheur dans l'âge de la sève et de l'audace. A la fin de l'un de ces Salons, en 1827 ( on renouvelait alors les tableaux à mesure que l'exposition se prolongeait ), j'exposai un tableau de Sarclanapale1. S'il m'est permis de comparer les petites choses aux grandes, ce fut mon Waterloo. J'avais eu quelques succès à ce Salon, qui dura presque six mois. Cette œuvre nouvelle, qui arriva la dernière, souleva l'indignation feinte ou réelle de mes amis ou de mes ennemis. Je devenais l'abomination de la peinture. Il fallait me refuser l'eau et le sel. M. Sosthènes de la Rochefoucauld, alors chargé des beauxarts, me fait venir. Je rêve déjà quelques grandes com-
1. a La couleur du Sardanapaie, dit le critique Thoré, était fraîche et abondante comme celle de Rubens. » M. Delacroix avait précédemment donné le Christ au jardin des Oliviers, qui décore l'église Saint-Paul, et leJustinien de la salle du conseil d'Etat. Nous avons revu ces deux toiles à l'Exposition universelle, ainsi que le Marine Faliero.
i<; HISTOIRE CONTEMPORAINE
mandes, quelques vastes tableaux à exécuter. M. Sosthènes l'ui poli, empressé, aimable ; il s'y pril avec douceur et comme il put, pour me faire entendre <|u<' j<' ne pouvais pas avoir raison contre toul le monde, et que, si je voulais
avoir pai'i aux faveurs du gouvernement, il Fallait chanj de manière.
a — Je ne pourrais, lui répondis-je, m'empêcher d'être de mon opinion, quand la terre et les étoiles seraient
d'une opinion toute contraire. »
« Et, comme il s'apprêtail à m'attaquer par le raisonnement, je lui fis un grand salut et je sortis de son cabinet. J'étais enchanté de moi-même. A partir de ce moment, mon Sardanapale me parut une œuvre plus remarquable que je ne l'avais pensé. »
Voilà de l'orgueil qui ne se cache pas, à la bonne heure ! On retrouve dans ces dernières lignes Eugène Delacroix tout entier. La contradiction ne parvenait jamais à lui faire opérer un mouvement rétrograde, et rentêtemont chez lui atteignait des proportions héroïques. Son génie indomptable avait pris pour devise :
Eticwi si omnes, ego non.
Une rupture complète avec les Mécènes officiels fut le résultat de cette intrépidité farouche». Les Etats seuls, A Tépoque présente, sont assez riches pour rémunérer les talents de premier ordre, et deviennent les dispensateurs suprêmes des grands travaux. Eugène Delacroix dut se résigner, jusqu'à la Révolution de juillet, à travailler uniquement pour la gloire. Cette conduite est honorable et témoigne de l'élévation de son caractère. L'artiste, se croyant dans le vrai, ne transigea sous aucun prétexte. Dix mille livres de rente, composant sa fortune patrimo-
niale, lui permirent d'attendre des jours meilleurs. Il n'abandonna point la grande peinture l , et vécut dans une stricte économie. Rien n'est coûteux comme les beaux-arts. Avec six francs par an de papier, de plumes et d'encre, le poète, le romancier, l'historien, peuvent écrire des chefsd'œuvre ; mais les frais du peintre et du sculpteur sont immenses.
La chute de la branche aînée mit un terme à la proscription d'Eugène Delacroix. Nous le voyons reparaître au Salon de 1831 avec six tableaux, dont l'un, représentant deux tigres de grandeur naturelle, n'e£t certes point audessous des chasses de Rubens. Sa fameuse Liberté sur la barricade, exposée de nouveau à l'allée des Veuves, ne nous a pas produit l'effet que nous en attendions. C'est franc de dessin, mais d'une couleur grise et froide. Le soleil de Juillet n'a prêté à l'artiste aucun de ses rayons. D'ailleurs, cette femme au sein nu, à côté d'un combattant en redingote, offre une poésie de circonstance aujourd'hui très-douteuse. Un autre tableau de la même année représente le cardinal de Richelieu disant la messe dans sa chapelle du Palais-Royal.
Cette toile a été brûlée dans les regrettables scènes de dévastation qui déshonorent le souvenir du 24 février 1848. On reprochait à l'auteur de n'avoir pas bien senti la grande figure du cardinal-ministre, et ce reproche était juste.
1. On reporte à cette époque la publication de deux séries lithographiques, la première reproduisant, ou plutôt traduisant librement une collection de médailles, de pierres gravées et de bas-reliefs antiques appartenant à M. le Auv de Blacas; la seconde, composée de dessins sur Faust. Bien qu'on attribue â Goethe ( mais que n'attribue-t-on pas à Goethe? ) un mot très-flatteur sur cette œuvre, elle nous semble médiocre, et. Delacroix est aussi loin de la vérité que Lagrénée ou Vincent dans leurs académies.
Eugène Delacroix composait beaucoup trop vite, le plus souvent sans attendre l'inspiration.
— Pourquoi colle ardeur fébrile au travail? lui répétaient chaque jour les personnes qui s"intéressaien1 s sa gloire ; à quoi bon produire sans cesse et sans relâche?
— Notre œuvre est exposée à tant de risques, répondait le peintre, qu'il faut la multiplier le plus possible, afin de diminuer les chances de l'oubli.
Rien ne serait plus logique, si Ton produisait toujours des merveilles.
Après l'exposition de 1831, Eugène Delacroix partit pour le Maroc. C'est le seul voyage important qu'il ait fait dans le cours de sa carrière artistique. Il n'a jamais voulu voir l'Italie, afin de ne rien perdre de son originalité, disait-il encore. Autre paradoxe! Nos plus grands peintres n'ont rien perdu de leur cachet spécial pour s'être formés à Fécole de Raphaël et de Michel-Ange.
Delacroix fut attaché à la légation que le roi Louis-Philippe envoyait au sultan Abd-er-Rhaman. L'influence de son ami ïhiers lui obtint cette faveur. Il gardait un souvenir enthousiaste aux contrées africaines.
« Ces longues courses à cheval, disait-il, ces rivières passées à la nage, car il n'y a ni ponts ni bateaux pour ne pas favoriser l'évasion des voleurs, toutes ces émotions de la vie d'aventures me remuaient profondément. Les hommes et les femmes de cette forte race s'agiteront, tant que je vivrai, dans ma mémoire. C'est en eux que j'ai vraiment retrouvé la beauté antique. Je faisais mes croquis au vol et avec beaucoup de difficultés, à cause de l'opinion des musulmans sur les images; j'arrivai néanmoins à faire poser de temps à autre hommes et femmes pour quelques pièces de monnaie. Le modèle avait ordinairement une
rare intelligence de mes moindres intentions; mais, le croquis fait, il le prenait, le tournait et le retournait en tous sens, avec la curiosité du singe qui cherche à lire un papier, et le remettait en place, riant de pitié pour moi, qui pouvais ainsi m'attacher à une occupation si puérile. Autre plaisir que j'avais encore : l'étude des chevaux arabes. Ils ont sous le ciel natal un caractère particulier de fierté, d'énergie, qu'ils perdent en changeant de climat; il leur arrive assez souvent de se débarrasser violemment de leur cavalier, afin de se livrer entre eux de sanglantes batailles qui durent des heures entières. Il se prennent à belles dents comme des tigres, et rien ne peut les séparer. Les souffles rauques et enflammés qui sortent de leurs naseaux écarlates, comme la respiration des locomotives, leurs crins épars ou empâtés de sang, leurs jalousies féroces, leurs rancunes mortelles, tout en eux, attitude et caractère, s'élève jusqu'à la poésie. »
Par cette citation et par celles que nous avons déjà faites, on peut voir qu'Eugène Delacroix n'était pas seulement un grand maître de son art. Il avait en outre, pour nous servir de l'expression d'Alfred de Musset, un joli brin de plume à son pinceau.. Les lecteurs de la Revue des Deux Mondes n'ont pas oublié ses remarquables études sur Poussin et sur Michel Ange. Son style abonde en périodes. Il arrive souvent à produire de beaux effets; mais il vise trop à être académique et pèche par la diffusion.
La Revue des Deux Mondes n'est pas le seul recueil littéraire qu'Eugène Delacroix ait honoré de ses articles ; il en a donné quelques-uns au Plutarque français. Mais laissons l'écrivain pour revenir au peintre.
En 1833, M. Delacroix n'exposa que des portraits et m 4
deux aquarelles faites au Maroc L'année suivante, il envoya au Salon des œuvres plus importantes, la Bataille de Nancy, — {^Femmes d'Alger, — le Portrait en piedde Rabelais, etc. En 1835, il nous donna le Christ en croix e1 le Prisonnier de Ch Mon. Cotte dernière toile a plus de réputation que de valeur réelle. Est-ce de l'histoire peinte? est-ce du drame? Le pinceau de l'artiste a-t-il interprété dignement la poésie large , «'mouvante, accentuée, de l'auteur du Pèlerinage de Childharold? Non. C'est une scène presque triviale, où l'inspiration lui fait complètement défaut. Les traits du prisonnier sont ignobles ; son œil est éraillé ; la serpillière qui entoure ses flancs et ses jambes ressemble au tablier d'un maçon. Le Christ en croix est meilleur. Cependant le visage de l'Homme-Dieu est loin d'offrir cette résignation sublime dans la mort qu'a toujours su lui donner la peinture italienne. Il y a ici un patient, une douleur physique très-profonde; mais la sanctification de cette douleur, mais l'héroïsme du sacrifice, mais l'expression de la bonté céleste perçant sous l'angoisse suprême, rien de cela ne nous apparaît sur la toile de M. Delacroix.
Il sollicita, vers cette époque, la commande de quelques tableaux pour le Musée de Versailles. On lui donna, comme à tout le monde, trois cadres à remplir 1 . Mais, en 1837, M. Thiers lui obtint la décoration du salon du Roi à la chambre des députés. Louis-Philippe se fit bien un peu tirer l'oreille avant d'accéder au désir du ministre. Il ne comprenait rien à cette peinture pleine de hardiesse et bouillante de fièvre,, qui dédaigna toujours de se faire
1. La Bataille de Œaillebourr/ est le meilleur de ces tableaux, et le plus connu.
comprendre du vulgaire. Pour la centième fois il répéta son mot connu :
« — Vraiment, j'aime mieux Abel de Pujol. Il compose bien et il n'est pas cher. »
Les peintures de l'ancien salon du Roi sont du genre allégorique. Elles couvrent les quatre murs et le plafond, déroulant toute la vaste épopée des choses humaines, guerre, agriculture, industrie, justice. Leur succès fut grand et légitime. Eugène Delacroix y a modéré sa fougue; son coloris y' atteint une finesse qu'on ne retrouve pas dans ses autres compositions.
Deux ans plus tard, M. de Lamartine, se trouvant avec l'artiste dans un cercle du faubourg Saint-Germain, lui adressa quelques mots de félicitation bien sentis sur ces belles peintures monumentales qu'il avait l'occasion de voir tous les jours. Notre peintre s incline, enchanté d'abord des éloges du grand poète, et l'auteur des Méditations poursuit ses compliments mélodieux. Tout à coup le visage olivâtre d'Eugène passe au rouge foncé. Sa lèvre se contracte par un amer sourire .
— Je suis très-sensible, Monsieur, répond-il, à ce que vous dites d'obligeant pour moi ; mais ne confondez-vous pas mon œuvre avec celle qui décore la salle des Conférences? Elle est de mon confrère M. Heim, membre de l'Institut.
L'histoire ne dit pas comment Lamartine se tira de cette situation critique.
Au nombre des amitiés illustres dont s'honorait Eugène Delacroix, il faut compter celle de madame George Sand. Leur liaison remonte aux débuts de l'auteur tflndiana. C'est lui qui a fait d'elle ce magnifique portrait devenu populaire, gravé, lithographie, modelé de cent façons, et
52 IllSTOlUE CONTEMPORAINE.
vendu ,;i des milliers d'épreuves. Madame Sand y esl représentée sous le costume masculin, presque de profil, avec une cravate négligemment aouée autour du cou. Son admiration pour le talenl de M. Delacroix esl extrême. Elle lui a consacré dans ses Mémoires des pages enthousiastes.
Tout en n'aimanl pas les femmes, au sens propre qu'on attache à ce mot, réminent artiste a recherché la société dos bas-bleus que l'esprit et le talent distinguent. Une autre de ses amies était la belle et spirituelle madame Louise Colet.
De 1838 à 1853, Eugène Delacroix, porté aux nues par certains critiques1, obstinément nié par d'autres 2, ayant, année commune, au Salon, dix toiles refusées pour une admise, continua cette vie de travail infatigable et de lutte intrépide à laquelle toute autre organisation que la sienne eût infailliblement succombé. Sa petite fortune était la sauvegarde de son indépendance. Il remployait au service exclusif de sa noble passion pour l'art. Au lieu de s'enrichir, il s'appauvrissait chaque jour. Un de ses confrères, qui ne le jalousait pas et qui lui rendait justice, nous disait :
— Savez-vous pourquoi Delacroix tient si fort à faire partie de l'académie des Beaux-Arts ? En voici la raison : ses yeux deviennent faibles; il redoute pour sa vieillesse le plus grand malheur qui puisse arriver à un peintre, la perte de la vue, et le traitement de quinze cents francs
1". Le républicain Thoré lui prodigua l'encens le plus pur. Tous les nus, au ter janvier, M. Delacroix lui envoyait un tableau, pour reconnaître les bons offices de sa plume.
2. Surtout par le terrible Délescluze, qui écrivait effrontément : « Ce i,rail-. lard-là peint si bien les animaux : pourquoi ne fait-il pas le même honneur à la figure humaine. »
attaché au titre de membre de FInstitiit le rassurerait sur l'avenir.
Outre les tableaux que nous avons cités, M. Delacroix exposa successivement à l'appréciation du public l&Médée furieuse, peinture violente et pleine de génie, — les Convidsionnadres de Tanger, qu'il faut voir à très-longue distance pour y démêler quelque chose, — Hamlet et les fossoyeurs, belle composition dont on peut critiquer la touche un peu lourde, — la Justice de Trajan, — la Prise de Constantinople par les Croisés, — Une noce juive dans le Maroc, — la Magdeleine dans le désert, — la Sibylle, — les Adieux de Roméo et de Juliette, — les Dernières paroles de Ma,rc-Aurèle, — le Christ au tombeau, — la Mort de Valentin, — le Giaour, etc. Tous ces tableaux ont reparu à l'exposition universelle. Beaucoup d'autres peuvent être cités dans l'œuvre immense du peintre. Mentionnons seulement le Caïd marocain, — la Dernière Scène de Don Juan, — Cléopàtre, — Mulay Abd-er-Rhaman , entouré de sa garde, — Rebecca, enlevée par les ordres du templier Roisguilbert, — Marguerite à V église, — la Descente de croix, propriété de l'église Saint-Louis, au Marais, — le Tasse en prison, — X Education de la Vierge, — le Roi Jean à la bataille de Poitiers, — les Deux Foscari, — la Chasse aux Lions, — Roissy-d Anglas , épisode effrayant de 93, rendu avec une sublime expression d'horreur, — Lady Macbeth, — le Bon Samaritain, — la nésurrection de Lazare, — Othello et Desdemona, le Martyre de saint Etienne, — le Lion dévorant une chèvre, — la Famille arabe et les Pèlerins d'Emma ils ' .
i. Nous ne parlons pas d'une foule de portraits, dont les principaux sont eeux de MM. de Mornv v\ Drinidofl".
Chargé de La décoration delà bibliothèque du Luxembourg, en L845, e1 de celle «le la bibliothèque des députés, en 1847, Eugène Delacroix peignil au Louvre, deux
ans plus tard, le plafond de la galerie d'Apollon, et enfin, en 1853, le salon de la Paix, à l'Hôtel-de- Ville. Depuis lors, il a exécuté, à réglise Saint-Sulpice, les travaux de
la Chapelle de la Vierge.
La commission municipale de Paris le comptait au nombre de ses membres les plus dévoués et les plus actifs. Aussi le cicérone qui montre aux étrangers le plafond du salon de la Paix ne manque pas cP ajouter, avec emphase, comme péroraison à son thème élogieux :
« — Ces peintures sont de M. Eugène Delacroix, ancien membre de la commission municipale ! »
Au physique, Pillustre peintre était un homme de petite taille, robuste et plein de verdeur. Malgré ses soixantequatre ans, il n'avait pas un cheveu gris. Le développement du bas de son visage indiquait une grande audace, une inflexible ténacité. Son œil petit et clignotant lançai! de vifs éclairs ; on voyait s'y refléter l'esprit, l'intelligence, la finesse, la verve. Tout, dans sa personne, dénotait une hauteur dédaigneuse, à demi voilée par des manières parfaites et par une bienséance exquise.
Delacroix hantait les sociétés d'élite. Il ne se liait avec aucun de ses confrères, que du reste, il dépassait de cent coudées par la profondeur de ses connaissances. On retrouvait en lui la forte organisation du Poussin. Jamais il ne voulut s'engager dans les nœuds de l'hymen. Rien n'égalait son horreur pour le ménage et pour la turbulence des enfants.
Travailleur frénétique, il fermait sa porte à tout le monde. Il était aussi impossible de pénétrer dans son ate-
lier que dans un cloître de Carmélites. On ne lui connaissait point d'élèves. Sa gouvernante était obligée de l'arracher à ses pinceaux pour lui faire prendre, deux fois par jour, un peu de nourriture. Esprit railleur, mordant, sans pitié pour les sots, il les déconcertait par son regard magnétique et les persifflait avec un aplomb vainqueur, témoin ce financier d'Allemagne, en passage à Paris, et qui voulait avoir son portrait de la main du grand peintre.
— Combien me prendrez-vous ? dit à Delacroix ce Turcaret d'outre-Rhin.
— Dix mille francs, répond l'artiste.
— Ah ! der Teufel, quelle somme ! J'en donne cinq mille, et c'est bien suffisant pour tirer mes traits.
— Y songez-vous? dit le peintre : j'aurais à peine de quoi vous tirer les oreilles !
Eugène Delacroix est mort en 1863. Il avait peu d'amis chez les hommes du pouvoir; c'est à peine si les journaux ont osé lui consacrer quelques lignes d'oraison funèbre.
DELAROCHE (Paul
L'auteur du tableau du Cromwell est né le 16 juillet 1797. Son véritable nom est Hippolyte Delaroche. Il a pris celui de Paul en signant se^ œuvres, et tout naturellement les biographes le lui conservent. Fils d'un estimateur des objets d'art à la succursale du Mont-de-Piété, son éducation scolaire fut peu suivie. Les appointements paternels étaient modestes ; ils suffisaient à peine à l'entretien de la famille. M. Delaroche père avait de remarquables connaissances en peinture et en sculpture. Ce fut tout l'héritage qu'il transmit à ses enfants.
Jules, son fils aîné, entra comme élève chez le baron Gros. Le cadet ne tarda pas à imiter son frère et à prendre la palette. Seulement, comme Jules voulait être peintre d'histoire, ils convinrent entre eux de ne pas cultiver le même genre, et Paul se plaça sous la direction d'un paysagiste appelé Watelet *. Mais, de ces deux jeunes gens,
1. Fils de cet ancien receveur général des finances qui a publié, on 1700, un poème en quatre chants intitulé Y Art de peintre.
un seul ai mourait pour la peinture des dispositions réelles. Jules Delaroche quitta l'atelierde Gros, après avoir exposé au Louvre, sans beaucoup de succès, une figure allégorique de l' Abondance, Il remplaça son pèreè la succursale, déploya de grandes qualités administratives, et devint directeur du grand Mont-de-Piété '. Huant au héros de cette notice, il étudiait les Ruysdaël et les Claude Lorrain, tout en dessinant pour le commerce ; car, après la mort de son père, il dut chercher la subsistance quotidienne au bout de son crayon .
Vers cette époque, c'est-à-dire à la fin de 1816, une révolution éclata dans les arts. Chacun s'appliquait à démolir la vieille routine classique. Refusant de pardonner au jacobin David, les Bourbons lui enjoignaient de quitter le territoire, et ses adeptes essuyaient une défaite entière. Il est vrai que la présence du maître, dans cette bataille, eût été impuissante et n'aurait pas relevé le parti vaincu. Foin des Grecs et des Romains ! On en avait par-dessus la tête. Les jeunes artistes répudiaient un genre usé. Walter Scott et le chantre de Don Juan faisaient merveille : ils ouvraient aux lettres et aux arts de larges horizons. Cinq ou six années suffirent pour tout régénérer en peinture.
L'auteur de la Veste de Jaffa était l'un des plus ardents antagonistes de David et de son école. Paul Delaroche, voyant son frère abandonner la- lice, n'eut plus déraison pour s'obstiner au paysage. Il prit dans l'atelier de Gros la place laissée vacante par le départ de Jules, et son nouveau maître lui conseilla de s'adonner à la peinture biblique. Nous le voyons débuter au Salon de 1819, où il expose Nephtali dans le désert. Ce premier tableau fut peu re-
1, M. Jules Delaroche esl mort il y a quinze ans.
DEIAROCHE. 59
marqué. Notre jeune artiste ne se découragea point; il en composa sur-le-champ deux autres : Joas arraché aux bourreaux par Josabeth et la Descente de croix i .
Paul Delaroche travaillait alors dans un très-petit atelier rue des Marais-Saint-Germain. Il le quitta pour en prendre un plus vaste, rue Ghildebert. Puis il s'installa définitivement dans cette rue de la Tour-des-Dames, qu'on a baptisée du nom de Nouvelle Athènes. Mars, Duchesnois, Horace Vernet, Delaroche et Talma y avaient leur domicile, dans Tordre que nous indiquons, et en entrant par la rue de la Rochefoucauld. Toutes ces demeures illustres étaient contiguës.
Au Salon de 1824, Paul Delaroche envoie cinq tableaux, savoir: le Songe dCAthalie; —Jeanne d'Arc, — Saint Sébastien secouru par Irène, — Saint Vincent de Paul aux Enfants-Trouvés, — etPhilippo Lippi 2.
Le succès du jeune peintre fut immense. On peut dire que, dès lors, il conquit son rang parmi les artistes les plus célèbres du siècle. Madame la duchesse de Berry voulut acheter le saint Sébastien ; puis elle fit commander trois tableaux à Delaroche par le gouvernement : la Prise du Trocadéro devant Cadix, — un portrait du duc d1 Angoulême, — et la Mort du président Duranli. De ces toiles, composées par ordre, la dernière est la plus remar- , quable. Les hautes conquêtes du Dauphin au delà des Pyrénées n'étaient pas de nature à exciter chez notre artiste un grand enthousiasme. On ne jugea môme pas convena-
1. Cette dernière toile appartienl aujourd'hui à la chapelle du Palais- RoyaK
2. Reynolds ;i gravé ce tableau, ainsi que Jeanne d'Arc et les Enfants surpris par Forage, exposés l'année suivante. La gravure du saint Vinrent de
Puni et celle de la Femme italienne et de ses enfants sont l'œuvre (le Prévus!.
ble de renvoyer étudier le terrain . Son Excellence le surintendant des beaux-arts lui dit :
— Faites-nous cela d'imagination, mon cher! (Test facile : un feu de batteries de siège, au clair de lune ; à droite le fort, Cadix au fond... ce que vous voudrez enfin! La croix de la Légion d'honneur est au bout.
Voilà comment la liste civile des Bourbons entendait la peinture des batailles.
Le tableau qui représente la dernière heure du président Duranti, tué sous la Ligue, est une œuvre de maître. Paul travailla huit années entières à cette toile, qui fut seulement montrée au public en 1835. Longtemps on a pu la voir au Louvre dans la deuxième salle du conseil d'État. Nous ignorons si elle y est encore. De 1824 à 1830, les principales œuvres offertes par l'artiste aux expositions annuelles sont: Miss Macdonald et le Prétendant, — la Mort d'Elisabeth d'Angleterre, — Augustin Carrache, — la Suite d'un duel, — Richelieu traînant Cinq-Mars et de Thou à la remorque de son bateau, — Mazarm jouant aux cartes la veille de sa mort, — et Cromivell devant le cercueil de Charles premier 1. Ces trois
1. Gravure par Henriquel Dupont. Outre le Cromwell, on doit au burin du môme artiste une aqua-tinta du tableau qui a pour titre : Episode d'un naufrage, 11 a aussi gravé les portraits du marquis de Pastoret et de Grégoire XVI, l'hémicycle du palais des Beaux-Arts, Y Ensevelissement du Christ , etc. Les autres artistes qui ont consacré leur talent à la gravure des œuvres de Paul Delarochc sont MM. Jazet, Hoscbi, Forster, Martinet, Prudhonime, Deselaux, Jesi, les deux Français, Mercuri, Girardet, Sixdenicrs et Blanchard. \U\ reste, malgré ce nombre de burins habiles, la reproduction de beaucoup de toiles importantes a langui et ne s'est achevée qu'à la longue. Nous citerons, entre autres, le Jugement de Marie-Antoinette, — les Enfants £ Edouard dans la tour de Londres, — la Vierge au pied de la croix, — le Christ au jardin des Oliviers, — Moïse exposé sur les eaux, — les Girondins, et ce magnifique tableau de Jane Greu, confié depuis 1835 à M. Mercuri.
DELAROCHK. 61
tableaux sont les chefs-d'œuvre du grand peintre. La composition en est tout à la fois spirituelle, dramatique, profonde et d'une haute intelligence. Paul Delaroche avait abandonné complètement la peinture mystico-biblique pour se. livrer à l'histoire.- Il nous donne, en 1831, les Enfants d'Edouard et Sainte Amélie, sujet dans le genre gracieux, commandé par la reine des Français. L'année suivante, l'Institut lui ouvre ses portes, et quelques mois après, on l'appelle à remplacer Guérin, comme professeur à l'école des Beaux- Arts.
Jamais. Delaroche ne participa sous aucun prétexte à ces intrigues académiques trop communes de nos jours, et qui sacrifient insolemment la justice au triomphe du passe-droit. Voici un fait attesté par Eugène Isabey, qui le raconte à qui veut l'entendre, en se plaignant qu'on n'en parle pas assez.
Granet venait de mourir. Il s'agissait de le remplacer à l'Institut. Eugène se présente chez Delaroche et lui demande son suffrage.
— Mon cher, lui répond l'auteur du Cromwell, je vous aime, certes, beaucoup, et je prise votre talent; mais j'ai un vieil ami qui passe avant vous, c'est Robert Fleury : eh bien, je ne le nommerai pas, je vous le proteste. J'espère que Decamp se présentera. C'est un étranger pour moi , je ne l'ai jamais vu ; seulement je connais ses ta-» bleaux, et, avant tout, la conscience du vote. A mon avis, le fauteuil de Granet lui appartient.
Nous demandons s'il est possible d'être plus honorable. On était sûr de perdre l'amitié de Paul Delaroche si l'on insistait, aux élections, pour le pousser vers un acte contraire au sentiment du juste et de l'honnête.
Pendant qu'il montait aux plus glorieux échelons de la
renommée, l«i baron Gros, en butte à une critique brutale, succombail au désespoir el sedonnail la mort. < )n retrouva son .cadavre dans la Seine, près de Meudon, le 26 juin 1835. Cette fin déplorable terrifia le monde artiste, et, sur la tombe de son ancien maître, Paul attaqua publiquemenl ceux donl les articles pleins de violence avaienl causé la catastrophe. « — L'auteur de la Peste de Jaffa n'est plus! s'écria-t-il. Des critiques inconsidérés, méconnaissant les chefs-d'œuvre dont il a enrichi l'école française, n'ont pas craint d'abreuver d'amertume les derniers jours de sa glorieuse vie. La postérité, qui n'est pas ingrate, le vengera de cette persécution, qui eût été lâche si elle n'eût été ignorante! « Ce discours attira bientôt sur Delaroche lui-même le courroux des Aristarques.
De 1833 à 1835, il avait envoyé au Louvre Jane Grey, scène émouvante que ne quittèrent pas les regards de la foule pendant la durée de l'exposition, et la Mort du duc de Guise, autre drame historique, majestueux, terrible, et d'une touche entièrement shakspearienne. En 1836, il donna Straffor cl marchant au supplice, — et Charles Ier insulté par les soldats de Cromivell. A l'apparition de ce dernier tableau commença la guerre des critiques, guerre aussi violente et plus injuste peut-être que celle dont le baron Gros avait été victime.
Pour comprendre ce que Delaroche dut souffrir, il faut expliquer la manière dont il procédait pour chacune de ses œuvres. Avant de jeter une idée sur la toile, il la mûrissait par de longues études, fouillait les bibliothèques publiques et particulières, compulsait les vieux recueils, les collections de gravures anciennes, l'histoire des faits, des ameublements, des costumes. La science qu'il avait acquise par ces recherches- constantes devenait énorme.
Sa mémoire était une véritable encyclopédie artistique. Voilà pour la préparation cle l'œuvre. Quant à l'exécution, il y apportait plus d'étude encore et plus de scrupule. Il revenait vingt fois sur le même travail, modifiant, retouchant sans cesse, effaçant même une œuvre sur laquelle il avait pâli des années entières , si une idée meilleure venait à surgir. Il y a nombre de toiles de Delaroche sur lesquelles, en cherchant, on retrouverait trois tableaux superposés. On juge quel chagrin il dut ressentir en lisant les articles de M. Gustave Planche et de tant d'autres journalistes hostiles, peu soucieux de donner pour base à leurs appréciations la même conscience et le même scrupule. Donc, on avait le droit de dire au critique de la Revue des Deux Mondes :
« — Vous avez écrit, Monsieur, sous l'empire du vermouth et de l'absinthe. N'en déplaise à toute espèce de législation, cela doit être révélé, cela doit être connu. Le public est là pour infirmer les jugements qui n'ont pas été portés de sang- froid sur nos grands peintres comme sur nos grands littérateurs. »
A l'exemple du baron Gros, Paul Delaroche ne se noya pas de désespoir; mais il prit la résolution de ne plus exposer une seule toile au Louvre ; et cette résolution, personne au monde n'a pu la vaincre, depuis Tannée 1836 jusqu'à sa mort. C'est là tout ce que le public a gagné aux verres d'absinthe de M. Gustave Planche.
Nous avons dit précédemment que l'auteur de Richelieu et de Mazarin demeurait rue de la Tour-des-Dames, dans le voisinage d'Horace Vernet. Les deux peintres se lièrent d'amitié. Bientôt mademoiselle Louise Vernet, fille d'Horace, devint madame Paul Delaroche. C'était une femme supérieure qui joignait à une beauté de reine les dons les
ci HISTOIRE CONTEMPORAINE.
plus rares de respril e1 une grande élévation de sentiments. Paul L'aimait au delà de tout ce qui peul s'exprimer. Il l.t regardail comme l»1 génie de ses inspirations, comme la fée protectrice de sa gloire. Dans tous ses tableaux il reproduisait l'image de cette compagne adorée 4, qu'une mori cruelle devail sitôt ravira sa tendresse. Madame Delaroche mourut à la fleur de l'âge, après avoir rendu son mari père de deux garçons. Jamais douleur ne fut comparable à celle du peintre. On le vit tomber dans un accablement extrême, et, dès lors, son existence fut brisée.
Nous anticipons sur les événements. Il faut revenir sut nos pas. Les tableaux de Straffbrd marchant au supplice et de Charles Iev insulté par 1rs soldats de Cromwell furent donc les derniers exposés au Louvre. Paul Delaroche composa la sainte Cécile en 1837. C'est une œuvre d'une grâce exquise et d'une limpidité de coloris qui semble empruntée à la palette de Giotto.
Dans batelier de la rue de la Tour-des-Dames , le maître réunissait de nombreux élèves sous sa direction. Partout et sans cesse il leur prêchait le désintéressement et la noble indépendance des arts.
— Point d'idée de lucre, leurdisaiWl. Ne vous préoccupez en aucune sorte de ce que vous gagnerez. Faites un beau tableau : l'argent viendra de lui-même avec la gloire.
Il aimait ses élèves; il les appuyait d'une protection constante, faisant pour eux des démarches qu'il n'eût jamais faites pour lui , sollicitant les riches amateurs et
1. Les journaux, depuis trente ans, disent et répètent que la Sainte Cécile de Delaroche est le portrait de sa femme. Ils sont dans Terreur. Les traits purs et doux du premier des deux anges qui offrent l'instrument à la sainte, et non ceux de la séraphique musicienne elle-même, appartiennent à la lille d'Horace.
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obtenante ces jeunes peintres des commandes inespérées. MM. Robert Fleury, Gabanel, Comte, Jalabert, Bénouville et vingt autres peuvent dire si nous sommes ou non véridique. Un jour, Delaroche faisait le portrait de Pereire :
— Je vous félicite, lui dit-il, sur le luxe qui se déploie dans votre hôtel. Vous gagnez, on le voit, des montagnes d'or. Mais, sans le goût des arts, à quoi bon cette richesse ? Vous ne savez pas combien de talents inconnus vous pourriez protéger et servir.
Cette réflexion du grand artiste frappe le financier. Deux jours après il arrive chez Delaroche.
— Vous avez raison, mon ami, dit-il, fortune oblige. A dater d'aujourd'hui, je mets une somme annuelle de cinquante mille francs à votre disposition. Vous commanderez les tableaux vous-même et vous en fixerez le prix.
A la bonne heure! L'élève banquier de M. de Rothschild a plus fait en un jour que son ex-patron ne fera dans toute sa carrière .
Paul Delaroche a soutenu de son active obligeance beaucoup d'artistes, aujourd'hui en vogue, et qui jamais ne furent ses élèves *. Un jeune peintre reçoit une lettre qui l'appelle chez le directeur des Beaux- Arts. On lui donne une commande superbe. Il s'émerveille, et croit devoir aller remercier le député de sa province, aux sollicitations duquel il attribue cette heureuse affaire. Le ventru (c'était à l'époque mémorable du Système) ne juge pas à propos de dépersuader son compatriote. Bientôt de nouvelles" commandes suivent la première, et l'artiste d\al-
4. 11 se dérangeait avec une complaisance extrême pour aller voir leurs tableaux. Il finit par consacrer à ces visites un jour de la semaine. Ce jour-là Delaroche ne travaillait pas et employait toutes ses heures à guider les artistes qui réclamaient ses conseils.
66 HISTOIBE CONTEMPORAINE.
1er toujours exprimer sa gratitude <;i l'homme des centres,
qui le laisse de plus en plus croire à sou omnipotence. Enfin la vérité se découvre. Le jeune homme s'empresse de courir chez son véritable protecteur, se confond en excuse-, el déclare qu'il lui doit tout, ses succès, sa fortune, son avenir.
— Non, mon cher, vous ne me devez rien, répond celui-ci. En vous appuyant auprès du ministre, j'ai rendu service à la peinture.
Paul Delaroche était fort grave de caractère, ce qui ne l'empêchait pas, lorsque l'entretien s'échauffait dans un salon, de montrer un esprit charmant et plein de verve. Il avait les manières les plus distinguées et les plus gracieuses. En un mot, c'était un véritable gentleman, qui ne comprenait ni les allures cassantes ni les mœurs excentriques de la plupart de ses confrères. Les charges de rapin lui déplaisaient souverainement. Un jour il ferma son atelier, pour avoir été témoin d'une de ces plaisanteries ridicules et niaises, bonnes tout au plus à gêner le travail et à faire perdre courage aux natures paisibles et laborieuses. Il ne conserva que trois ou quatre élèves, qui étudiaient sérieusement et dont il n'avait point à se plaindre.
Si Paul Delaroche n'exposait plus ses tableaux, ils n'en étaient pas moins connus du public, et Goupil, son intelligent éditeur, les popularisait au moyen de la gravure [.
A cette époque, M. Thiers était ministre. On parlait de commencer les grands travaux de peinture de la Madeleine. Delaroche fut prié de se rendre au ministère, où on
1. M. Goupil a débuté parla reproduction do Philippe Lippi, c'est-à-dire par l'un des premiers tableaux du maître.
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lui fit l'honneur de le consulter sur le mode d'exécution générale.
— Croyez-moi, dit-il à Thiers, ne donnez cela quïi un seul peintre.
— Bon ! Et pourquoi ?
— Parce que le travail manquerait d'unité.
— Diable ! mais cependant...
— Je vous assure qu'il y a danger réel à donner l'œuvre à plusieurs palettes. L'une sera coloriste, l'autre ne le sera pas. Celle-ci vous peindra une Madeleine blonde, celle-là une Madeleine brune. Réfléchissez bien. Je ne demande pas à exécuter ces travaux. Donnez-les à un autre, pourvu qu'il fasse tout.
Thiers semble convaincu de la vérité du raisonnement.
— Eh bien, dit-il, mon choix s'arrête sur votre pinceau. Prenez vos mesures, organisez la chose. Il y a pour les premiers frais vingt-cinq mille francs à votre disposition dans la caisse du ministère.
Paul Delaroche fait ses malles et se rend en Italie pour y étudier la peinture mystique. Il y reste deux années entières, à disposer les esquisses, les ébauches. Ce travail préparatoire est sur le point d'être achevé, quand il apprend que le ministre, en son absence, a donné la coupole à Ziégler. Delaroche plie ses cartons, revient en France, déclare qu'il abandonne tout, et renvoie les vingtcinq mille francs qu'on lui a versés pour les dépenses préalables, trait d'orgueil artistique d'autant plus beau, qu'à cette époque il était loin d'être riche. On l'appelle au ministère, il n'y va pas. Aussitôt M. Thiers d'accourir chez le peintre et de se confondre en excuses.
— One voulez-vous? dit-il, cela s'est fait comme tou-
jours, par une intrigue de femme. Revenir là-dessus à présenl esl difficile, pour Qe pas dire impossible.
— Une intrigue de femme dans une question d'art) murmure Delaroche, haussanl les épaules.
— Oui, c'esl absurde. Aussi je vous rapporte les vingtcinq mille francs ; on ne les reprendra pas. Il est trop juste que vous gardiez cela comme indemnité, mon cher.... Adieu !
Jetant les billets de banque sur une table, il disparut, avant que Delaroche, au comble de la stupeur, ait pu faire un geste ou prononcer une parole.
— Ali ! les voilà bien ! s'écria-t-il : de l'or pour un passedroit, de l'or pour un affront, de For pour votre âme ! 0 gouvernement du cynisme, je te reconnais !
Il porta les vingt-cinq mille francs à la caisse des dépôts et consignations, puis il somma par huissier le ministère de les reprendre. On décida Louis-Philippe à intervenir .
— Voyons, monsieur Delaroche, voyons, dit le roi, c'est de l'enfantillage ! Si vous persistez à ne rien faire à la Madeleine, acceptez autre chose. Voulez-vous peindre rhémicycle du palais des Beaux- Arts ? Là vous serez seul, nous vous le promettons.
— J'accepte, Sire, dit le peintre en s'inclinant. Thiers assistait à l'audience.
— Bravo ! s'écria-t-il. Ainsi vous ne me gardez plus rancune ?
— Non, Monsieur, répond sèchement Delaroche.
— Eh bien, je vous en demande une preuve.
— Laquelle ?
— Faites mon portrait.
— Je le ferai, Monsieur.
Commencé dans les derniers mois de 1837, ce portrait ne fut achevé qu'au milieu de 1855, c'est-à-dire environ dix-huit ans plus tard. Delaroche donna la preuve que demandait M. Thiers, mais il y mit le temps.
Revenons à l'hémicycle du palais des Beaux- Arts. Il ne s'agissait d'abord que d'un tableau de douze pieds et de quinze figures. Voyant la disposition de la salle, Delaroche dit à l'architecte :
— Laissez-moi toute la frise.
Mais les dispensateurs des fonds prirent l'alarme ; ils représentèrent à l'artiste qu'on n'aurait pas de quoi lui payer ce travail gigantesque.
— Tranquillisez-vous, répondit-il, je ne demande rien déplus. Seulement que le ministère souscrive à la gravure, et nous serons quittes.
Au bout de quatre ans, Paul Delaroche offrit à l'admiration générale une fresque vraiment sublime. Sous un immense portique en pleine lumière, siègent trois personnages, graves et solennels comme des juges. C'est Phidias, l'Homère de la sculpture; c'est Apelles, l'auteur de Vénus Ânadyomènc >; c'est Ictinus, l'architecte du Parthénon. Tous trois, vêtus de blancs manteaux et couronnés de laurier d'or, assistent au grand concours des siècles. A leurs pieds une nymphe se penche et ramasse la couronne destinée au vainqueur. Les juges semblent assistés par quatre femmes, dont les deux premières personnifient Part grec et l'art romain ; la troisième représente la peinture religieuse au moyen-âge, et, dans la quatrième, on reconnaît la peinture moderne. Chaque type a le cachet de son époque et de son génie. Devant le portique, à droite et h gauche, les uns debout, les autres assis sur les degrés de marbre, pein-
très, sculpteurs, architectes, tous ceux donl la postérité, depuis deux mille ans, nous a transmis les noms, se groupenl dans un harmonieux ensemble, sans hiérarchie de gloire, sans distinction de pays. Chacun de ces grands hommes se rapproche toutefois naturellement des artistes qui ont suivi le mémo chemin que lui pour arriver à la célébrité. Dans le groupe des architectes, autour du véA nérable Arnolfo diLopô, voilà tous les habiles constructeurs qui ont semé l'Europe de cathédrales et de palais, Sansovino, Robert de Luzarche, Pierre Lescot, Palladio, Bramante, Erwin de Steinbach, Philibert Delorme, Vignole, etc. Les princes de la sculpture écoutent respectueusement discourir deux vieux maîtres italiens, Nicolas Pisano et Lucca délia Robbia. Au milieu de ce second groupe, on reconnaît Donatello, Jean Goujon, Puget, Benvenuto Cellini et tous leurs émules. Dans le troisième groupe, les peintres illustres prêtent l'oreille aux dissertations de Léonard de Vinci, le roi des dessinateurs. Il v a là Raphaël, fra Bartolomeo, le Dominiquin, Albert Durer, Michel- Ange et le Giotto. Retiré seul à l'écart, le Poussin, rêveur, semble demander à l'avenir les couronnes qui attendent l'école française. A l'autre extrémité de l'hémicycle est le rendez-vous des coloristes. On reconnaît Claude Gelée, dit le Lorrain, Ruysdaël et Paul Potter. Plus loin, autour de Tiziano Vecelli (le Titien , voici Rubens, Van Dyck, Murillo, Velasquez, Antonio de Messine, Giorgione, le Caravage, Paul Véronèse et le Corrége. Une multitude aussi considérable de personnages accumulés n'engendre ni confusion ni désordre. Tout s'explique, tout se comprend, tout est naturel. C'est un poème complet, une vaste épopée, où le pinceau de Paul Delaroche rivalise avec la plume du Dante. Jamais la gloire
artistique ne fut présentée au regard des hommes avec un plus majestueux rayonnement.
Le 16 décembre 1855, un incendie menaça de détruire le chef-d'œuvre. Heureusement on parvint à dompter Faction des -flammes, et les dégâts furent réparés par Fauteur du tableau lui-même.
La gravure de Fhémicycle a coûté huit ans à Henriquel Dupont. Comme il était impossible de rester au palais des Beaux- Arts pendant un aussi long intervalle, les élèves de Delaroche firent une copie que le maître voulut retoucher. Pour accomplir cette tâche on assure qu'il resta trois semaines en face du tableau primitif. C'était au milieu de l'hiver ; impossible de chauffer suffisamment la salle, et le portier des Beaux- Arts enveloppait Delaroche dans des couvertures de laine.
La conscience du grand peintre, jointe à la sévérité rigoureuse avec laquelle il jugeait ses propres compositions, le décida à abandonner, dans le cours de sa vie artistique, un grand nombre de toiles dont il n'était pas satisfait. Ainsi Louis-Philippe lui avait commandé pour Versailles trois tableaux, le Baptême de Clovis, — le Sacre de Pépin, — le Sacre de Charlemagne. Chaque toile était prête et couverte de son esquisse. Tout à coup Delaroche fait dire au ministère qu'il n'achèvera pas ces peintures .
— Mais, lui dit-on, la besogne faite est considérable; nous vous devons un dédommagement.
— Non, répondit-il, je n'accepterai rien.
Le ministère insiste. On lui offre trente mille francs; il les refuse et fait reprendre à Versailles ses toiles et ses couleurs.
A coup sûr on va dire que nous n'écrivons pas l'histoire
• l'un homme de aotre siècle. Paul Delaroche n'aimait pas la cour citoyenne. Il ne voulait se lier vis-à-vis du roi <l<is barricades par aucune espècede reconnaissance. Fille et femme de deux peintres dont le pays s'honore, madame Delaroche tenait à être présentée à la cour. Louis-Philippe recevait, à cette époque, nombre d'épiciers de la rue Quincampoix et de la rue aux Ours, par conséquent il pouvait faire accueil à Time des femmes les plus distinguées et les plus charmantes de la société parisienne. Point. Il repousse la demande et ne donne aucun motif pour justifier cette espèce d'affront. Quelque temps après, Marie-Amélie manifeste le désir d'avoir son portrait de la main de Paul Delaroche, l'artiste répond :
— Impossible ! Est-ce que je fais le portrait de gens qui ne me reçoivent pas ?
Le mot fut redit au roi .
— Eh ! s écria Louis-Philippe, que les artistes viennent aux Tuileries, j'y consens de grand cœur (quel effort ! , pourvu qu'ils y viennent sans leurs femmes. Si nous recevons madame Delaroche, il faudra demain recevoir madame Ingres, une ancienne cuisinière !
Et pourquoi pas, Majesté, si l'ancienne cuisinière est une femme de dévouement et de cœur ? Un grand artiste l'a élevée jusqu'à lui, donc elle peut monter jusqu'à vous.
On a eu tort d'insinuer que cette rancune de Paul Delaroche contre les d'Orléans avait motivé le retrait des toiles de Versailles. Les pages d'histoire qu'on lui donnait à reproduire ne l'inspiraient point, et jamais, en pareille circonstance, il ne sacrifia l'honneur de sa palette aux conseils plus ou moins intéressés du coffre-fort.
Bien qu'il n'expédiât plus rien au Louvre, messieurs les
critiques ne jugeaient pas convenable de le laisser en repos. Nous retrouvons sous nos yeux un passage de Lutèce, où Henri Heine, le poète fantasque et trop souvent irréfléchi, fait cause commune avec les ennemis du grand artiste. « Goupil et Rittner, dit-il, ont publié les gravures de presque toutes les œuvres connues de Delaroche. Ils nous ont donné, il y a quelque temps, son Charles Ier, à la veille de l'exécution, lorsqu'il fut bafoué dans sa prison par les soldats et les geôliers ; et, comme pendant, nous reçûmes dans le même format le Comte de Strafford marchant au supplice et passant devant la prison de Tévêque Law, qui donne sa bénédiction au comte entraîné par les bourreaux. Nous ne voyons de Tévêque que ses deux mains, avancées à travers la lucarne grillée de la geôle, et ne ressemblant pas mal à deux bras de bois d'un indicateur de chemin au carrefour d'une grande route, procédé prosaïque et visant à un effet absurde. Dans le même magasin d'estampes a paru aussi la grande pièce de cabinet de Delaroche, Richelieu mourant, assis dans une barque et descendant le Rhône en compagnie de ses deux victimes, les chevaliers Cinq- Mars et de Thou, condamnés à mort. Les Enfants d'Edouard, deux jeunes princes que Richard III fait égorger dans la Tour de Londres, sont le plus gracieux tableau de Delaroche dont la gravure ait paru chez les mêmes marchands d'estampes. Actuellement ils font graver une peinture du même artiste qui représente Marie^Antoinette dans la prison du Temple. La malheureuse reine est vêtue, sur ce tableau, d'une façon extrêmement indigente, presque comme une pauvre femme du peuple, ce qui arrachera sans doute au noble faubourg les pleurs les plus légitimes. Un des principaux ouvrages à émotion sorti du
pinceau de Delaroche, et représentanl La reine Jane Grey au moment de poser sa petite tête blonde sur le billot, n'est pas encore gravé, mais paraîtra également sous peu. Sa Marie Stuart n'a pas été non plus gravée jusque présent. Le tableau de Delaroche qui a produil le plus d'effet, bien que ce ne soit pas sou meilleur, c'esl Gromwell&ovLlevanl le couvercle du cerceuil où gil le corps sanglant du roi Charles Ier. Delaroche montre une singulière prédilection, pour ne pas dire idiosyncrasie, dans le choix de ses sujets. Ce sont toujours d'éminents personnages, principalement des rois ou des reines, qu'on exécute, ou qui du moins sont échus au bourreau. M. Delaroche est le peintre ordinaire de toutes les majestés décapitées. C'est un artiste lugubrement courtisan, qui a mis sa palette au service de ces hauts et très-hauts délinquants, et son esprit en est préoccupé, même lorsqu'il fait les portraits de potentats morts sans le ministère de l'exécuteur des hautes œuvres. Ainsi, dans son tableau de la Mort d' Elisabeth d'Angleterre, nous voyons la reine aux cheveux gris se rouler de désespoir sur le parquet, tourmentée à son heure suprême par le souvenir du comte d'Essex et de Marie Stuart, dont son œil fixe semble voir apparaître les ombres sanglantes. Ce tableau est un des ornements de la galerie du Luxembourg. Il n'est pas aussi horriblement banal ou banalement horrible que les autres peintures du genre historique du même maître, toiles favorites de la bourgeoisie, de ces braves et honnêtes citadins qui regardent les difficultés vaincues comme le zénith de Fart, qui confondent l'effroyable avec le tragique, et qui se laissent volontiers édifier par des exemples de grandeurs déchues, dans la douce conviction où ils sont de trouver leurs propres chères personnes à l'abri de sem-
blables catastrophes, au sein de l'obscurité modeste d'une arrière-boutique de la rue Saint-Denis i. »
Nous avons cru devoir citer ce passage , parce qu'il est, pour ainsi dire, l'écho modéré et fort adouci des articles injurieux lancés par dame critique à Paul Delaroche.
L'auteur de Jane Grey, de Cromwell et de Marie- Antoinette avait évidemment le génie porté aux compositions tristes, aux scènes lugubres. Ces tendances augmentèrent même, on l'avoue, après la mort de madame Delaroche. Mais rien n'oblige un peintre à ne choisir que des sujets gracieux et réjouissants au coup d'oeil. Chacun suit la pente où l'inspiration l'entraine et l'on n'argue pas de Molière pour détrôner Shakspeare. Tous ces reproches absurdes, la critique n'a pas osé les reproduire dans cesderniers jours. Delaroche n'est plus. Ses détracteurs font silence, et l'éloge succède au blâme'. « Sage , tout en étant original, dit M. Delécluze, dans son article des Débats , Paul Delaroche a su rendre avec une grande supériorité ce qu'il avait clans l'àme et ce que lui suggérait son imagination. Tout ce qu'il a fait a un cachet de vérité et de profondeur extrêmement remarquable. »
Emile de lavBédollière ajoute dans le Siècle :
« Il s'attachait surtout à choisir des sujets intéressants, à en saisir le coté dramatique, à impressionner le spectateur. Si ce n'est pas un grand coloriste, il y a dans quelques-uns de ses tableaux, notamment dans le Cromwell, une remarquable puissance de ton. Avant de peindre une scène quelconque, il se transportait par des travaux préliminaires à l'époque où elle s'était passée. 11 se pénétrail
I. Lutèce, par Henri Heine, page '225 et suivantes (édition Michel Lévv).
7(i HISTOIRE CONTEMPORAINE.
deTespritel des mœurs du temps; il en étudiail minutieusemenl les costumes, les meubles, l'architecture. I. résultats <l<i ses recherches consciencieuses sonl remarquables dans V Assassinat du due de Guise, petit chefd'œuvre qui s'esl élevé au prix de cinquante-deus mille francs, à la vente de la collection du «lue d'Orléans. »
Du jour où Delaroche n'exposa plus un seul tableau, ses qualités, déjà si puissantes, se développèrent d'une façon prodigieuse. ^N'étant plus en proie à de perpétuelles agaceries et refusant même de jeter les yeux sur les journaux qui prononçaient son nom, le grand peintre travaillait dans le calme , élaborant ses pensées et suivant l'impulsion de son génie. L'hémicycle, exécuté dans ces conditions de repos et de dédain pour le qu'en dira-t-on, suffirait seul pour rendre immortel le nom de son auteur. De 1841 à i856, les principales œuvres exécutées par Paul Delaroche sont : les Vainqueurs de la Bastille, — Hérodiade, — Napoléon Ier dans son cabinet, — Pierre le Grand, — la Vierge à la vigne, — Marie dans le désert, — Napoléon à Fontainebleau, — le Christ avec les apôtres au jardin des Oliviers, — le Passage des Alpes par Charlemagne, — Napoléon franchissant le Saint- Bernard, — Marie- Antoinette après sa condamnation, — Mater dolorosa, — Moïse exposé sur le Nil, — Y Ensevelissement du Christ, — la Communion de Marie Stuart [, les Girondins 2, et la Vierge chez les saintes femmes. Plusieurs de ces tableaux, déjà connus précédemment, furent
1. Cette œuvre est la propriété de M. Goupil, ainsi (pie le petit tableau de l'hémicycle, le Christ au jardin des Oliviers, Suinte Amélie et plusieurs autres dont nous avons l'ait mention, savoir : Unfitnartyre, V Offrande au dieu Pan, etc.
2. Ce tableau, de très-petite dimension, a été vendu 50,000 francs,
retouchés par l'artiste, avec cette persévérance dans la recherche du beau qui a signalé sa carrière.
Delaroche a excellé dans le portrait. Toutes ses compositions dans ce genre difficile sont empreintes d'un cachet de vérité grave et profonde. Au nombre de ces portraits, on cite comme les plus connus ceux du marquis de Pastoret, — de mademoiselle Sontag, — du duc de Fitz-James, — de M. Guizot (gravé en taille-douce par Calametta), — du général Bertrand, — d'Auber, — de M. de Salvandy, — de M. de Rémusat, — de François Delessert, — du duc de Noailles, — du général Changarnier, — de M. Emile Péreire, — de la princesse de Beauveau, — du prince de la Cisterna, — de la princesse Shouvaloff, et celui de M. Thiers, qui fut achevé le dernier. Nous aurions tort de passer sous silence le portrait de M. Pourtalès, ami intime de Paul Delaroche. Trèsriche et d'une générosité de caractère en rapport avec sa fortune, M. Pourtalès ne manquait jamais l'occasion de flatter par quelque agréante surprise la passion du peintre pour les choses élégantes, les objets d'art et les toiles des vieux maîtres 1. A la vente de la galerie Aguado, il dit à Delaroche :
— Mon cher, il faut aller voir cela.
— Non vraiment, répondit le peintre.
— Pourquoi ?
— D'abord parce qu'il n'y a que des croûtes. Sauf quatre ou cinq tableaux, je ne donnerais pas cent écus de la galerie tout entière.
— Mais ces quatre ou cinq tableaux...
1. Paul Delaroche avait une admirable collection de tableaux et de gravures. Il possédait des Rembrandt, des Albert Durer et des Murillo du plus grand prix.
— Ali! par exemple, ceux-là seront couverts d'or. Il y a surtoul nu Jean Bellin ' magnifique.
— Ètes-yous sur de l'authenticité de l'œuvre?
— Parbleu! Je vous certifie que cette toile montera haul à l'enchère. Mais je n'ai pas le son, et je reste «'liez moi. De cette façon je n'aurai point de regret.
Le lendemain, entrant dans son atelier, Delaroche aperçut la toile du maître vénitien. M. Pourtalès lui écrivit laconiquement :
« Mon ami,
a De tels chefs-d'œuvre ne doivent appartenir ni à des bourgeois ni à des banquiers. »
Grâce à ses mœurs clignes, à la tenue parfaite et à la distinction de son esprit, Paul Delaroche était constamment l'objet des prévenances du monde. La société d'élite se faisait une gloire de l'accueillir, et les plus hauts personnages de l'époque fréquentaient son salon. Tout en ayant des idées extrêmement libérales, il ne fit jamais aux révolutionnaires l'honneur de leur tendre la main. La nature même de son génie le portait au sentiment religieux, et, par suite, au respect du pouvoir, dans le sens évangélique du mot. Nous avons entendu dire de Paul Delaroche :
— C'était un philosophe, et nullement un homme de foi. Son plus grand tort, dans ces derniers temps, a été d'aborder la peinture chrétienne. Il a surexcité en lui le sentiment de la douleur physique. Au troisième tableau de ce genre, il a succombé.
Explication pour explication, nous aimons mieux celle d'Eugène Guinot :
1. Peintre de l'école vénitienne, qui eut pour élèves Giorgione et le Titien.
(( Je ne suis pas capable de décider si le peintre de Jane Grey était un grand peintre, dit-il ; mais ce que je sais, c'est que c'était un grand cœur. La maladie à laquelle il a succombé, c'est la perte de sa femme. »
Ne faut-il pas qu'on essaye, en ce monde, d'expliquer tout, même la mort ?
Du reste, il faut être bien mauvais juge pour s'imaginer qu'un artiste du caractère de Paul Delaroche aurait traité sans conviction des sujets religieux. M. Delécluze, que nous avons déjà cité, ne partage pas cette erreur. Dans sa remarquable notice il exprime des idées qui viennent complètement à l'appui des nôtres. « Nous arrivons, dit-il, aux dernières années de la vie de Paul Delaroche et h la série de compositions auxquelles il a travaillé avec une ardeur toute particulière, celles où il s'est plu à représenter les principales circonstances de la mort du Christ. Il avait préludé à ces grandes scènes de douleur relatives à la Passion en terminant un de ses meilleurs tableaux, les Girondins près d'aller à la mort. Dans ce dernier ouvrage, où un fait contemporain n'admettait que la réalité, le peintre, par la force et la dignité des expressions données à ses personnages, a relevé un sujet qui ne permettait pas de s'éloigner des souvenirs historiques encore tout récents, et de la ressemblance exacte des acteurs de cette scène lugubre. Delaroche a triomphé de ces difficultés; mais il semble que son âme avait besoin de s'entretenir d'idées et de scènes d'une tristesse plus élevée. Il conçut le projet, pour obéir à la nature de son génie, défaire une suite de compositions sur la mort du Christ, mais considérée d'un point de vue nouveau, comme s'il oui assisté lui-même à ce grand drame. Il peignit donc dans de petites dimensions Jésus au jardin des Oliviers e1
Y Ensevelissement du Christ. Puis il représenta les saiiilcs femmes à genoux dans une chambre sombre. A leur tête est la Vierge, mère de Jésus. Elles aperçoivent par une fenêtre les piques des soldats qui conduisent
lTIomme-Diou au supplice. Dans cette scène profondément triste, la douleur réelle est exprimée avec tant de sincérité, que lame, remplie de ce spectacle, ne demande rien de plus au peintre. Poursuivant cette œuvre terrible, l'artiste peignit la Vierge rentrée dans sa chambre et considérant avec une douleur indicible la couronne d'épines teinte du précieux sang de son fils. Enfin il était en train de travailler au dernier acte de ce drame lugubre, l'évanouissement de la Vierge, entourée des apôtres et des saintes femmes, lorsque la mort Ta subitement frappé. Sévère et difficile pour lui-même, il n'était pas encore satisfait de cette dernière composition, et j'ai vu sur la toile les changements qu'il y a apportés. Ces ouvrages, où il a tracé les événements principaux de la mort du Christ , portent un caractère d'originalité tout à fait remarquable. Dans cette suite de tableaux, Fâme et l'esprit de Delaroche sont complètement empreints. Il les a faits pour lui, pour se satisfaire, n'obéissant qu'à son inspiration pure et dégagée de tout le poids des traditions ordinairement imposées à ceux qui traitent de pareils sujets. »
L'auteur de cet article ignorait une chose destinée à prouver une fois de plus encore le noble désintéressement artistique du maître. Un opulent amateur ayant vu chez Goupil le petit tableau de la Vierge devant laquelle on apporte les instruments de la Passion, se décida du premier coup à en offrir vingt-cinq mille francs.
— C'est un prix superbe, dit Goupil à Delaroche, et les autres n'iront pas là. Je vous invite à conclure.
— Non, répondit le peintre. Ces tableaux forment série. Je ne consentirai jamais à ce qu'on les sépare.
— Mais une occasion pareille ne se représentera plus.
— Qu'importe? On les vendra tous ensemble vingt mille francs, dix mille francs, ce qu'on pourra ; mais je ne diviserai pas l'œuvre.
Il ne cessait de répéter à son éditeur :
— Ne vous inquiétez pas de ce que doit me rapporter une gravure. Sacrifiez tout à l'exécution.
Personne jusqu'ici n'a mentionné un fait curieux : Delaroche peignait de la main droite et dessinait de la main gauche. Sans cloute il était de l'avis de beaucoup d'hommes sages et condamnait cet aveugle entêtement de l'éducation qui persiste à laisser une de nos mains inactive, tandis que l'autre est chargée de toute la besogne.
Une des plus grandes qualités de Paul Delaroche consistait à rendre pleine et entière justice à chacun de ses confrères. Ingres hausse les épaules ou ferme les yeux quand il passe devant les coloristes , déclarant qu'il réserve à Raphaël ses admirations et ses extases. Bien loin d'imiter cette morgue exclusive, cette inqualifiable partialité, le héros de ce livre honorait toutes les écoles, donnant à chacune les éloges qui lui sont dus, et ne contraignant jamais ses élèves à être de la sienne. Constamment il les poussa vers le genre de talent qui leur était propre.
— Ne suivez pas ma route, leur disait-il, si la vocation et vos goûts vous entraînent ailleurs. La gloire a plus d'un sentier. Marchez dans le vôtre.
Depuis quelque temps, Paul Delaroche souffrait d'une
affection du foie; mais personne autour de lui ne le croyail en péril. Sa morl fui un coup de foudre. Il était en train decauser, le mardi ! novembre 1855, avec son (ils Horace el quelques visiteurs. Ces derniers se levaient pour prendre congé de lui, quand un coup de sonnette se fit entendre à l;i porte
— Horace, dit le peintre, va donner des ordres pour qu'on ne laisse plus entrer personne. J'ai ma correspondance à faire.
Le jeune ho nme alla s'acquitter de cette commission. Deux minutes après, lorsqu'il rentra dans la chambre, son père avait rendu le dernier soupir.
Horace Vernet, en prenant Paul Delaroche pour gendre, comptait greffer illustration sur illustration, et perpétuer dans la famille cette royauté du pinceau qui dure depuis deux siècles; mais ni l'un ni l'autre de ses petitsfils n'a la vocation des arts. L'ainé, qui est son filleul, s'appelle Joseph-Carie-Horace-Paul. Il a reçu tout à la fois au baptême le nom de quatre grands peintres, de son trisaïeul, de son bisaïeul, de son aïeul et de son père, mais sans ambitionner leur gloire. Avec Paul Delaroche la dynastie s'est éteinte.
DESGHAMPS (Emile)
Beaucoup de nos lecteurs ont visité les merveilles du palais de Versailles. Nécessairement ils ont rencontré quelque part, soit dans le parc, soit dans les galeries du château., le charmant poète dont nous allons les entretenir. Sa noble et sympathique physionomie, son œil plein d'intelligence, le calme et la honte de son sourire, frappent tout d'abord ceux qui l'aperçoivent. On répéterait volontiers, à l'aspect d'Emile Deschamps, le mot de ce seigneur anglais qui, pour la première fois, voyait Shakspeare :
« — A la bonne heure, voici un homme ! » Oui) c'est un homme, dans la plus belle acception que ce mot puisse avoir, un homme d'un grand talent, un homme d'un beau caractère, un sage qui vit dans la retraite, gardant le culte des amitiés et des souvenirs, épris du beau , du juste et du vrai , comme s'il avait encore vingt ans. Chacun doit admirer avec nous l'auteur désin-
téressé, le poète modeste qui apporte <;i cacher son mérite autant de soin que d'autres en prennenl <;i étaler leur pourpre ou leurs haillons. Les renommées menteuses, filles de L'intrigue, de la bassesse e1 de la camaraderie, 6'écrôulenl au souffle régénérateur de la vérité. Place aux êcîivains d'élite, aux esprits délicats, qui ont fui le tumulte et les stériles agitations du monde littéraire, pour écouter la douce voix de la muse dans le recueillement et le silence!
Emile Deschamps est né à Bourges à la fin du dernier siècle. Son père, M. Deschamps de Saint-Amand, était directeur des domaines et receveur général de la province du Berry. Quant à sa mère, elle appartenait à une race illustre, celle des comtes de Maussabré, dont on retrouve le titre et le blason dans les annales de la seconde croisade. Le premier qui porta ces armes héréditaires était, comme Bayard, un chevalier sans peur. Il dut son anoblissement, ainsi que l'indique son nom même l, aux larges et glorieuses balafres qu'il reçut en terre sainte.
Emile Deschamps est presque aussi noble dû côté paternel. Si 89 n'avait pas opéré ces brutales réformes, il monterait encore aujourd'hui dans les carrosses du roi.
Un de ses aïeux, notable habitant de Bergerac, eut l'honneur de recevoir dans sa maison Henri de Navarre, à l'époque où ce prince guerroyait contre la ligue. Il rendit même au Béarnais le service inappréciable de l'empêcher de tomber aux mains des ligueurs. C'était en décembre, par une nuit de brouillard. François Deschamps, ainsi se nommait l'aïeul de notre poète) fut prévenu par un de ses
1. Mausabré (mal-sabré). Un musulman lui avait fendu le front d'un coup de cimeterre.
tenanciers qu'un gros de partisans ennemis , campés à peu de distance de Bergerac, se disposaient à tenter une escalade pour enlever le chef des huguenots. Henri, fatigué de luttes et de batailles, était plongé dans un sommeil profond.
— Laissons-le dormir, dit François. Quand le péril n'existera plus, nous le réveillerons par des cris de victoire.
Il assemble aussitôt la garde bourgeoise, dont il est le capitaine ; puis il court aux remparts, où il recommande à sa troupe de se tenir immobile en attendant ses ordres. Les ligueurs arrivent sous les murs, plantent leurs échelles et montent sans défiance, croyant la ville endormie. Mais soudain François donne un signal :
— Alerte !
Deux cents bras vigoureux saisissent les échelles chargées d'hommes et les rejettent dans le fossé, comme des grappes immenses. Cela fait, une grêle de projectiles tombe sur les assaillants. La mousquetade achève de les convaincre que les bourgeois de Bergerac sont éveillés. L'ennemi regagne ses tentes et jure qu'on ne l'y reprendra plus.
Henri IV, installé sur le trône , n'oublia pas François Deschamps. Il lui envoya des lettres de noblesse et lui donna pour armoiries un lion armé, sur champ d'azur, avec cette devise :
For fis, generosus et fi d élis.
Nous n'insisterons pas davantage sur la noblesse d'Emile Deschamps. Il a, Dieu merci, bien assez de titres par lui-même, et n'a point à demander l'illustration aux parchechemins de ses ancêtres.
Il habita Paris dès lïige de deux ans. Un de ses
oncles, auquel la République venail de confier le portefeuille des financés, rappela de Bourges M. Deschamps <l<i Saint-Âmand pour le faire monter en grade. Il l<i nomma chef <l«i l'enregistremenl et des domaines.
Un vieux prêtre, l'abbé de Fomblaves, très-ami de la famille, dirigeait à Orléans une maison d'institution. M. Deschamps résolut de lui envoyer Emile, et, comme une des tantes de l'enfant habitait la capitale orléanais<\ on lui annonça l'arrivée de son jeune neveu. Notre héros on trait à peine dans sa huitième année. La décision paternelle fut une source de chagrins pour lui. Cette ville d'Orléans, qu'il ne connaissait pas, devint son cauchemar. Orléans, c'était ne plus jouer à la balle aux Champs-Elysées ; c'était la fin de ses chères promenades aux Tuileries, où il aimait tant à effaroucher les rondes de petites filles ; Orléans , c'était ne plus embrasser chaque matin son père et sa mère; c'étaient l'exil, la prison, le pensionnat enfin ! Sa terreur avait fini par lui créer un fantôme de ville, qu'il ne pouvait plus écarter de sa pensée ni de ses rêves. Il était comme enfermé dans cette cité fantastique ; il y marchait en imagination nuit et jour, épelant le nom des rues, les enseignes des magasins ; et chose étrange ! (ce n'est pas nous qui expliquerons le phénomène) une fois arrivé dans la véritable Orléans, Emile s'y reconnut aussitôt. Rien ne l'embarrassait, absolument rien. Il courait à droite, il courait à gauche, sans hésiter le moins du monde, et nommait d'avance toutes les rues par leurs noms: la rue des Carmélites, — la rue Bannière, — la place du Martroy, — la rue Royale, — la rue de YÉvêché, — le Mail, — le cloître Saint-* Aignan, — la place de l'Etape, et ainsi du reste. Le prodige alla si loin, que le domestique de sa tante, un pauvre diable de
prisonnier autrichien, nommé Popodish, qu'on avait chargé de l'accompagner dans cette première excursion en ville, s'écriait tout ébahi :
— la! la! ... sorcier, petit Français, sorcier !
Sauf erreur, car nous n'avons pas approfondi la matière, il nous semble qu'on nomme locomotion cette faculté mystérieuse observée chez quelques rares sujets, et qui consiste soit dans la prévision des lieux, soit dans la révélation de faits absolument en dehors de la portée des sens.
Emile ne tarda pas à donner d'autres preuves de ce don singulier de l'àme humaine, qui, pour être incompréhensible, n'en doit pas moins être admis. C'était environ six semaines après son arrivée à Orléans. Un matin, à cinq heures, comme la cloche du lever sonnait, l'abbé de Fomblaves entre au dortoir, s'arrête devant le lit du jeune pensionnaire et murmure avec émotion :
— Mon ami, votre mère est malade.
— Non, monsieur, dit Emile, elle est morte.
A ces mots, il se dresse sur son séant, et le maître de pension voit les joues de son élève inondées de larmes.
— Bonté divine! comment avez-vous pu le savoir? s'écria M. de Fomblaves.
L'enfant ne répondit pas. 11 éclatait en sanglots. Cette nuit même, il avait vu en rêve une femme, jeune encore, vêtue d'une large robe blanche, et qui s'envolait au ciel, tenant à la main une palme verte, comme les saintes.
— Emile ! Emile ! mon fils ! avait dit l'apparition , d'une voix faible, mais si claire qu'elle tintait comme une clochette d'argent.
Voici un troisième fait, certifié par notre poète lui-même. Il est juste que nous lui cédions la parole. « Un dimanche, raconte-t-il ce dimanche-là se perd dans la nuit des temps),
nue dame do la ville m'avait fail sortir de ma pension. Je trouvai chez elle M. de Fontgibu, émigré, qui revenait d'Angleterre. « — Parbleu! dit-il en me voyant, voilà un polit jeune homme à qui nous ferons goûter du plumpudding! C'était une importation nouvelle, à laquelle M. de Fontgibu n'avait pas nui. Je trouvai le plum-pudding excellent ; je rentrai dans ma pension, et je n'entendis plus parler de M. de Fontgilm. Dix ans après, en 1815, je passais sur le boulevard Poissonnière. J'avais faim ; j'entrai dans un restaurant, et je demandai d'un plum-pudding qui était' sur le plateau et qui avait fort bonne mine. « — Il est retenu, me dit le garçon. Nous n'en n'avons pas d'autre pour le moment. »
« La dame du comptoir, voyant ma grande contrariété et ma grande jeunesse, me sourit d'un air d intelligence protectrice, et, se tournant aussitôt vers une table à sa gauche :
« — Monsieur de Fontgibu, dit-elle, auriez-vous la complaisance, si vous ne mangez pas tout, de partager votre plum-pudding avec monsieur?
« A ce nom de Fontgibu, mon attention s'était éveillée. Je vis un homme assez âgé, poudré à blanc, qui portait des épaulettes de colonel très-minces, sur un habit bourgeois gros bleu, avec des boutons d'uniforme et une épée d'acier. A travers ce déguisement et sous cet air martial, je crus reconnaître néanmoins mon Fontgibu d'Orléans, et, m 'approchant de lui :
« — Colonel... monsieur le marquis, luidis-je, c'est donc à vous que je devrai toujours l'avantage de goûter du j)lum-j)udding ! Je suis un tel, ce petit écolier que vous avez régalé ainsi chez madame une telle, à Orléans, en telle année... vous vous rappelez?
« Il rassembla un moment ses souvenirs, et, me tendant la main d'un air cordial :
« — En vérité, je ne vous reconnaissais pas, dit-il : vous voilà si grand ! C'est que je ne vous ai jamais revu.
« — Et moi, repris-je vivement, je n'ai jamais remangé de plum-pudding.
« Il me fit les honneurs du sien, en riant de cette singularité, et me raconta, toujours en riant, comment, ayant été blessé trois fois à l'armée de G onde, et ruiné une fois pour toutes à la Révolution, il se trouvait maintenant en pension chez ce traiteur obscur, en attendant que le ministre voulût bien s'occuper de lui. Nous nous quittâmes, lui riant encore, moi presque pleurant. Et depuis ce jour, plus de M. de Fontgibu, partant plus de plumpudding.
« L'hiver de 1832, je venais de lire chez mes cousines anglaises les cinq actes de mon Roméo et Juliette shakspearien. Comme je finissais, une autre dame anglaise m'aborda gracieusement avec deux de mes vers, qu'elle avait retenus par esprit de nationalité, et me dit :
« — Est-ce que, pour l'amour de Shakspeare, Monsieur, vous ne voudriez pas accompagner demain vos cousines, qui viendront à six heures prendre leur part d'un plum-pudding aussi bon anglais que votre Roméo ?
« J'acceptai après les cérémonies d'usage.
« — Mais, prenez garde, ajoutai-je gravement, je dois vous prévenir d'une chose: si j'ai l'honneur de dîner demain avec vous, M. de Fontgibu y viendra aussi, et il ne doit pas être jeune !
« — Qu'est-ce que M. de Fontgibu?
« Je racontai à ces dames mes deux anecdotes de plumpudding pour les égayer un peu. Elles s'en égayèrent
beaucoup. On n'esl pas difficile eu amusement après la lecture (rime tragédie.
« — Je vous jure bien, reprit l'aimable lady, que nous n'aurons pas M. de Fontgibu ; je ne le connais ni d'Eve ni d'Adam, etje vous attends demain toul seul.
« Elle sortit. Le lendemain, j'étais chez elle avec mes cousines, à six heures précises. Nous non- mettons à table. Elle me fait asseoir à son côté devant un magnifique plum-pudding. Il y avait dix couverts ; toutes les places étaient prises, comme au repas de Macbeth .
« — Eh bien, vous voyez qu'on n'attend plus personne, me dit-on de toutes parts. Et votre M. de Fontgibu?
« — Monsieur de Fontgibu! annonça un valet d'une voix éclatante.
« Aussitôt un étranger parut entre les deux battants de la porte. Nous étions au plus fort du carnaval, etje crus tout d'abord que c'était une mystification, une plaisanterie, que ces dames m'avaient préparée. Cependant l'étranger, soutenu par un domestique presque aussi vieux que lui, circulait péniblement autour de la table, mettant ses deux mains devant ses yeux pour ne pas être ébloui des lumières, et cherchant sa place et la maîtresse de la maison d'un air tout désorienté. Il approche, il approche, il approche ; il est à deux pas de ma chaise. Je regarde fixement; je me lève. Cette douillette puce, ces lunettes bleues, cette perruque rousse... c'était lui, lui-même, M. de Fontgibu! Mes cheveux se hérissaient. Don Juan, dans le chef-d'œuvre de Mozart, n'est pas plus terrifié devant son convive de pierre.
« — Parbleu! Monsieur, m'écriai-je enfin, qui suis-je? qui ètes-vous? et qu'y a-t-il dans ce plat ?
« Je lui montrais le plum-pudding. M. de Fontgibu,
malgré le cornet qu'il appliquait à son oreille, n'avait pas entendu un mot, et tout cela ne lui représentait rien. Pour toute réponse, il me demanda :
« — Où est donc madame de W** ? Je ne la vois pas. « — C'est la porte en face, sur le même palier, dit ma voisine.
« — Sur le même palier, la porte en face ! répéta d'une voix de Stentor le vieux domestique dans le cornet de son maître.
« — Et M. de Fontgibu s'éloigna tout aussi doucement qu'il était venu, se confondant en excuses, et sans rien comprendre l\ notre stupéfaction. Il dînait chez cette autre dame, et il s'était trompé de porte, parce que j'étais-là, parce que j'y étais avec un plum-pudding !
« — Ce n'était donc pas un jeu joué, une chose arrangée? demanda la maîtresse de la maison.
« — Pas plus par moi que par vous, Milady . ce Trois fois du plum-pudding dans ma vie, et trois fois M. de Fontgibu! Pourquoi cela? — Une quatrième fois, et je suis capable de tout, ou je ne suis plus capable de rien . »
Ce fait nous a paru trop curieux pour n'en donner qu'une simple analyse. La citation, du reste, fait connaître le talent du poète comme prosateur.
Nous rattachons le fil biographique. La vie de collège ne convenait guère à la vive imagination et à la santé délicate d'Emile. En hiver, il avait les talons crevés d'engelures, et ne pouvait réussir à mettre un pied devant l'autre. L'été fermait ses plaies pour lui donner une maladie plus grave. Des fièvres intermittentes lui brûlaient le sang. Jamais il ne pouvait prendre part aux jeux de ses condisciples, et le plus souvent il était forcé d'abandonner la
classe pour l'infirmerie. Une partie de barres tous lesdeui mois, un accessil tous les deui ans, voilà le total des vè* créations et des succès de notre écolier. Certes, on abandonne sans regrel des lieux où la vie s'écoule aussi monotone. A quatorze ans, Emile revint chez sou père, qui le trouva d'une faiblesse désespérante en latin, en grec, et
même en français.
— Mon pauvre enfant, lui dit-il, ton éducation n'est pas faite. Il va falloir la recommencer d'un bouta l'autre.
M. Deschamps de Saint- Amand était un des hommes de son époque les plus versés dans la science littéraire. Sa maison était le rendez-vous des gens de lettres. Ceux-ci le plaçaient en première ligne parmi ces amateurs éminents que le goût et l'instruction distinguent, et qui deviennent si rares de nos jours.
Emile travaillait ordinairement sur une petite allonge annexée au bureau de son père. Occupé de travaux administratifs ou de recherches savantes, M. Deschamps s'interrompait de temps à autre pour raconter à son fils une anecdote curieuse ou pour lui réciter un morceau choisi de nos poètes. Il savait lui donner le goût du travail, en mêlant aux études fatigantes quelque agréable distraction. Bientôt Emile se passionna pour la poésie et pour les arts. A ce temps-là remontent les premiers essais de sa muse. Tout en s'exerçant à la rime, il apprit les langues modernes avec une facilité prodigieuse, et ne consacra pas à chacune d'elles plus de quatre ou cinq mois pour la posséder parfaitement. Nous le voyons débuter, en 1812, par une ode patriotique intitulée la Paix conquise, œuvre qui lui valut de prime abord les suffrages de M. de Fontanes. Le grand maître de l'Université fit au poète de dix-huit ans l'honneur de publier ses vers dans le Journal de VEm-
j)ire, avec un en-tête élogieux de douze ou quinze lignes, signé de sa main.
Peu de jours après, nouveau triomphe pour Fauteur de la Paix conquise, et quel triomphe ! Cette fois, l'Empereur lui-même fait annoncer à Emile Deschamps qu'il a lu son œuvre. Une riche tahatière enrichie de diamants est offerte au jeune homme en témoignage de la satisfaction du maître. Une tabatière au pauvre Emile, qui ne prisait pas ! Le cadeau n'en était pas moins flatteur. Il donnait une preuve évidente de cette vérité trop méconnue que Napoléon ne cherchait pas systématiquement la guerre.
Si la conquête de la paix ne fut point durable, et si le jeune homme, à deux années delà, se vit enfermé dans un cercle de feu, la trahison des puissances européennes seule, et non la fougue belliqueuse de César, transforma le poète en soldat. Emile Deschamps n'avait pas couru au-devant du péril. Mais, lorsqu'il dut le regarder en face, il se comporta comme l'eût fait un grognard émérite.
C'était en 1814. Il demeurait alors à Yincennes, et Vincennes obéissait aux ordres du général Daumesnil, chef intrépide s'il en fut. Daumesnil, pour justifier son titre de commandant de place, ne pouvait absolument montrer que sa jambe de bois. Encore cette jambe ne lui enlevaitelle rien de son agilité quand il fallait monter aux échelles ou courir le long des parapets d'un bastion. Très-jeune et très-noble de physionomie et de tournure, il avait l'œil brillant, le teint vif en couleur, la parole prompte et vibrante. Autrefois colonel de hussards, il conservait toutes ses anciennes habitudes de coquetterie militaire, affilant sa moustache noire du bout de ses doigts gantés et ne se montranl qu'avec une tenue pleine de distinction. Pour
défendre Vmcennes, ce galant homme avait nue troupe de deux ou trois cents invalides. Il jugea convenable de I4 renforcer par rappel sous les armes de tous les hommes de dix-huil à quarante ans qui habitaient Vincennes et les hameaux d'alentour. Voilà commenl Emile, garde national mobilisé, se trouva défenseurdu territoire envahi.
La tendresse de son père lavait plusieurs Fois, et à grands frais, racheté de la conscription, de l'enrôlement des vélites et du premier ban. Par un jeu singulier du hasard, il eut pour chef un de ses remplaçant- même.
Ce brave garçon, nommé Maurice, avait conquis les galons de sergent-major d artilleurs et perdu le liras gauche à Lutzen. 11 ne reconnut pas sans un certain plaisir le jeune richard qui l'avait acheté àbeaux deniers comptants pour Fenvoyer se faire massacrer à sa place, en gros ou en détail, sur tous les champs de bataille de l'Europe. Maurice témoigna ses sympathies à Emile en l'accablant de corvées et en le fourrant à la salle de police un peu plus souvent que de raison. Vainement notre garde mobilisé tenta de corrompre son trop rigide supérieur. Celui-ci toucha le surcroît de paye que son subordonné crut devoir lui offrir toutes les semaines; mais il ne se relâcha nullement de ses exigences.
— Je m'intéresse à ce jeune bourgeois , disait -il; je veux lui apprendre comment on fait un soldat d'un pékin !
Le sergent-major n'avait pas dans le cœur un atome de fiel. Seulement il était convaincu de l'excellence de sa méthode. Daumesnil, instruit de l'aventure, s'en amusa beaucoup.
Sur les entrefaites, Paris ouvrait ses portes aux troupes
alliées. Blùcher somma la garnison de Vineennes de mettre bas les armes.
— Allons donc ! s'écria Daumesnil. Messieurs les ennemis devraient mieux réfléchir à ce qu'ils demandent. Je leur rendrai la place, oui.... quand ils m'auront rendu ma jambe !
Joignant aussitôt l'action à la parole, il organise une sortie avec ses trois cents invalides, tombe sur les derrières des Prussiens et leur enlève très-proprement dix pièces de canon. Rentré dans la forteresse, le général invite les gardes nationaux à dîner. La chère est excellente, la gaieté intarissable ; le vin et le rhum coulent à flots, mais pas une goutte d'eau. A dix heures du soir, Daumesnil réclame de ses convives un peu de silence, et prend la parole.
— Messieurs, dit-il, vous sortirez demain de bonne heure, et vous aurez soin de vous vêtir de blouses, de redingotes, d'habits bourgeois ; — pas la moindre apparence d'uniforme, s'il vous plait ! Cette toilette finie, vous éveillerez vos femmes et vos enfants; vous les installerez sur des charrettes, avec des matelas, des meubles et beaucoup de batterie de cuisine. Ayez aussi des ânes, des chiens, des moutons, une foule d'animaux domestiques. Gela, Messieurs, est un des points importants de la chose. Devinez-vous où je veux en venir ?
— En vérité, non, général ! répondirent les gardes nationaux en chœur.
— Vous n'avez pas, ce soir, l'intelligence ouverte . Quand vous serez tous réunis, bêtes et gens, vous partirez en longue file, avec l'air de la plus profonde désolation. Vous vous présenterez aux avant-postes ennemis de Fontenay-sous-Bois , et vous demanderez à parler à l'officier qui les commande. Eh bien, y êtes- vous?
Les convives se regardaient L'un L'autre. Personne ne voyail où pouvail tendre ce bizarre préambule.
— Une fois en l'ace de l'oilieiei', reprit Daninesnil, VOUS le saluerez poliment et vous lui tiendrez à peu près ce Langage... Le texte n'y fait rien, pourvu que le sens y soit. Quel est celui d'entre vous qui se charge de la harangue?
— Moi, général, fit Emile Deschamps.
— Eli bien, tu diras : « Cet enragé de Daumesnil est furieux, parce que vous avez coupé les sources qui alimentent les citernes du fort de Vincennes. Il a donné sa parole de soldat que si, avant vingt-quatre heures, on ne lui a pas rendu son eau, il se fera sauter et fera sauter avec lui tout le pays à six lieues à la ronde, car les immenses souterrains du château regorgent de poudre. C'est pourquoi , messieurs les ennemis, nous décampons sans tambour ni trompette. Soyez assez aimables pour nous laisser le passage libre. »
— A merveille, général, dit Emile; mais, si les Prussiens refusent, car on doit s'attendre à tout de leur part, que devrons-nous faire ?
— S'ils refusent, mes enfants, répond Daumesnil avec un doux sourire, vous rebrousserez chemin, vous rentrerez au château, et, à la nuit tombante, je vous jure que nous régalerons la bonne ville de Paris et le quartier général du très-haut et très-puissant Blùcher, d'un feu d'artifice splendide.
La perspective manquait totalement de gaité. Plus d'un garde national sentit une sueur froide humecter ses tempes.
— Je vous promets, général, dit Emile, que nous ferons tout notre possible pour obtenir le sauf-conduit des
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Prussiens. Je trouverais peu agréable, pour mon compte, d'être lancé en Pair comme une fusée pyrotechnique.
Le lendemain , au lever du jour, on exécuta de point en point Tordre du commandant de place, et la mise en scène fut parfaite. Mais elle ne put attendrir le cœur de roche des Prussiens. Emile Deschamps fit en pure perte d'énormes frais d éloquence. Il eut même l'humiliation d'entendre un officier de la landwehr lui répondre en bon français :
— Vous êtes un tas de fichues bêtes, et votre Daumesnil est un satané Gascon ! Retournez sur vos pas, vous n'avez rien à craindre.
On juge avec quelle mine lugubre les pauvres diables rentrèrent à la forteresse. Ils transmirent au général la réponse textuelle de l'ennemi.
— Té ! té ! fit Daumesnil en pirouettant sur sa bonne jambe. Nous allons voir la suite, patience !
L'horloge du château sonnait midi. Chacun se croyait à son dernier jour, et Ton attendait la nuit au milieu d'inexprimables angoisses. Le caractère bien connu de Daumesnil ne laissait aucun doute sur l'exécution de sa menace. Emile songeait à son père et à son jeune frère Antony, tous deux logés à Vincennes, et qui allaient inévitablement paitager son sort, lorsque le général lui envoya dire de monter près de lui :
— L'heure est venue ! murmura le jeune homme en pâlissant. Soyons brave.
Il trouva Daumesnil, le sourire aux lèvres, et un verre d'eau fraîche â la main.
— Buvez à ma santé, mon cher ! cria-t-il. Vous voyez, l'ennemi nous a rendu nos sources.
— Lst-ce possible, général?
Parbleu ! fêtais sûr que ma Gasconnade doanerait à réfléchir à Blûcher.
— Ce n'était donc qu'une plaisanterie ?
— Oui, certes. Je voulais que vous eussiez la peur an ventre, atin de mieux la communiquer à ces chiens-là.
— Ma foi, général, j'étais convaincu, je l'avoue, que nous allions sauter.
— Bah ! c'est inutile ! J'ai pour deux mois de vin en cave ; mais vous comprenez , on est bien aise d'avoir un peu d'eau, quand ce ne serait que pour faire sa toilette.
A quelques jours de là, Daumesnil, qui avait apprécié l'intelligence et la fermeté de caractère du jeune homme, le chargea d'accomplir une mission très-sérieuse. Voici de quoi il s'agissait. Les alliés avaient la prétention de contraindre le roi Louis XVIII à leur livrer l'immense matériel enfermé dans le château de Vincennes. Ce matériel, Daumesnil voulait absolument le conserver à la France. Il avait imaginé, pour cela, un moyen plein de hardiesse.
— En ayant l'air de ne pas reconnaître le nouveau gouvernement, se disait-il, je sauverai la situation.
Donc il commença par garder le drapeau tricolore au sommet de la forteresse. Les ministres du roi pouvaient se retrancher derrière le mot imjiossible et répondre aux souverains coalisés :
— Que voulez-vous ? On ne sait que faire. Jetez les yeux sur le donjon de Vincennes : y voit-on flotter le drapeau blanc? Non. Donc nous n'en sommes pas maîtres !
Le général comptait traîner ainsi les choses en longueur jusqu'au départ de l'armée d'invasion, toujours en menaçant de faire sauter les poudres si l'on essayait de le réduire par la force. Mais il fallait instruire le pouvoir des motifs
de cette résistance patriotique, et ce fut Emile qu'on chargea d'aller confier aux ministres le secret de la comédie. Grâce à son uniforme de garde national, il put franchir aisément les portes de la barrière du Trône. Il courut chez le général Maison, chez le maréchal Gouvion Saint-Cyr, leur expliqua la conduite du commandant de place, les fit entrer dans ses vues, et revint au château avec l'assurance formelle qu'on saurait gré à Daumesnil de sa rébellion simulée. Le plan de l'intrépide général réussit à merveille. Messieurs les alliés, voyant qu'ils ne pouvaient ni le séduire avec de l'or ni l'intimider avec du canon, plièrent bagage et sortirent du territoire. La puissante forteresse ne se rendit qu'au roi Louis XVIII.
Aussitôt arriva la récompense promise à Daumesnil . Ce fut sa destitution .
Le jour où ce coup vint le frapper, le brave général recevait un témoignage de la sympathie des habitants de Yincennes. Ils lui offraient une épée d'honneur. Emile Deschamps avait organisé cette démonstration. Lui-même fut prié de remettre l'épée à Daumesnil et reçut son accolade. Certes, il en fallait beaucoup moins, en ces jours de terreur blanche, pour être soupçonné de bonapartisme. Emile Deschamps fut appréhendé au corps et conduit devant le préfet de police. On l'accusait de conspiration contre le gouvernement établi. Le jeune homme protesta qu'une coïncidence fortuite avait seule amené cette manifestation des habitants de Yincennes, le jour de la disgrâce du commandant.
— Je vous jure, monsieur le préfet, dit-il, que nous étions loin de prévoir cette disgrâce. La politique est absolument étrangère à un acte que la reconnaissance et lVstimenous ont dicté.
L'assertion était ausfei franche qu'exacte ; mais elle ne parut pas satisfaire M. le préfet, qui jugea convenable de maintenir récrou du prisonnier. Plusieurs jours de suite, Emile subil de nouveaux interrogatoires, et donna constamment la même réponse. Après quoi le magistral le laissa libre. Plus tard le poète se vengea de cette persécution royaliste en composant sur le siège de Vincennes des couplets qui sont devenus populaires.
Il se passa quelques années sans que le jeune homme, admis dans les bureaux de l'enregistrement et des domaines, publiât autre chose qu'un petit nombre de rimes, éparses dans différents recueils. La douce vie de famille suffisait à ses rêves d'ambition. Son vieux père était son idole. Emile n'avait qu'une pensée, qu'un but : entourer de dévouement et de tendresse les derniers jours du noble vieillard. Il se plaisait aie seconder dans l'éducation de son frère Antony, qui annonçait déjà les plus brillantes facultés poétiques, bien qu'il ne fit encore que des vers latins. L'auteur de la Paix conquise voulait, en outre, consacrer au développement de ses connaissances et au perfectionnement de son style les belles années de jeunesse que tant d'autres dépensent en folles tentatives littéraires, en productions avortées.
Ce fut seulement vers les derniers mois de 1818 que son nom reparut avec éclat à l'horizon des lettres. A cette époque il écrivit, en collaboration avec Henri de Latouche, deux comédies en vers, l'une, en trois actes, Selmours de Florian; l'autre en un acte, le Tour de faveur. Elles furent représentées au théâtre de l'Odéon. Selmours de Florian fut salué de bravos par une salle enthousiaste; mais nos timides poètes, qui en étaient à leur premier début dramatique , s'écrièrent avec trou-
ble , lorsqu'ils entendirent le parterre demander Fauteur :
— Ne nous nommez pas ! ne nous nommez pas î
— Alors quels pseudonymes choisissez-vous ? demanda le fonctionnaire en habit noir que le public impatient sommait de paraître devant la rampe.
— Nous n'en savons rien les premiers venus : Bernard frères !
Le rideau se leva.
— Messieurs, dit le régisseur après trois saluts profonds, la pièce que nous avons eu l'honneur de représenter devant vous est de messieurs les premiers venus frères.
On le voit, c'était un homme plein d'intelligence. Troublé lui-même, il avait machinalement répété une partie de la phrase qu'il venait d'entendre dans les coulisses, sans avoir l'intention cle lui donner ce sens burlesque. Le lendemain, l'affiche portait : Bernard frères. Mais les journaux trahirent le véritable nom des jeunes écrivains. Quant à la seconde pièce, le Tour de faveur, elle eut cent représentations successives. C'est un petit chef-d'œuvre de verve comique, de style et d'esprit. Casimir Delavigne lui a beaucoup emprunté dans ses Comédiens.
Emile se lia, dès lors, avec tous les littérateurs et les artistes qui, fatigués de l'ancienne école, allaient donner le signal du mouvement romantique. Il reçut Victor Hugo, Lamartine, Alfred de Vigny, Alexandre Soumet, Charles Nodier, et une foule d'autres champions illustres des doctrines nouvelles. Jusqu'en 1848, son salon fut un vrai cénacle littéraire 4 .
I. l.c poète venait de se marier. Madame Emile Deschamps faisait les honneurs de la maison avec une grâce charmante. Elle mourut dans le courant de lévrier 1855.
En 18*27, Emile Deschamps publia son premier volume de poésies, sous le titre (Y Etudes françaises et étrangères. La préface est un d<\s manifestes les plus avancés
de la nouvelle école.
Au mois d'avril de cette même année, Emile assistait à la fameuse et dernière revue de la garde nationale, passée au Champ de Mars par S. M. Charles X. Il venait d'être nommé capitaine d'état-major de la première légion. Tout en défilant à la tête de sa troupe, il composa une complainte prophétique, moitié funèbre, moitié burlesque, sur le licenciement de la milice bourgeoise, dont, certes, personne ne se doutait alors. L'inspiration le poursuivant, il en vint, de strophe en strophe et de rime en rime, à un douzième couplet, annonçant la chute du trône avant trois années, et l'exil définitif du roi et des princes. Il chanta le soir, sa complainte devant trente ou quarante convives.
On se moqua de ses vers et on le traita de faux prophète.
Le lendemain matin, Paris, encore émerveillé de la fête pompeuse de la veille, apprit avec stupeur que l'ordonnance de licenciement avait été signée pendant la nuit.
Une nouvelle illumination divinatrice avait éclairé Lame d'Emile Deschamps. Plusieurs fois il s'est expliqué dans ses livres sur ces bizarres accès de seconde vue, sur cette coïncidence surnaturelle des événements avec sa pensée. Nous rapporterons ses paroles mêmes ; elles nous semblent remplies de tact et de saine raison. « Les esprits forts, ditil, s'en tirent avec deux mots : mensonge ou hasard. Les âmes superstitieuses s'en tirent... ou plutôt ne s'en tirent pas. Quand on me raconte de ces choses, je me dis : Il y a mille à parier contre un que cela est faux ; mais il y un à parier contre mille que cela est vrai. Quoi ! le monde
matériel et visible est encombré d'impénétrables mystères, et Ton ne voudrait pas que le monde intellectuel, que la vie de l'âme, qui tiennent déjà du miracle, eussent aussi leurs phénomènes et leurs mystères ! Pourquoi n'existerait-il pas des causes morales, comme il existe des causes physiques, dont on ne se rend pas compte? et pourquoi les germes de toutes choses ne seraient-ils pas déposés et fécondés dans la terre du cœur, pour éclore plus tard sous la forme palpable des faits ? Il a été donné aux oiseaux et à certains animaux de prévoir et d'annoncer Forage, les inondations, les tremblements de terre. Tous les jours les baromètres nous disent le temps qu'il fera demain, — et l'homme ne pourrait point par un songe, une vision, par un signe quelconque de la Providence, être averti parfois d'un événement futur qui intéresse son âme, sa vie, peut-être son éternité. L'esprit n'a-t-il donc pas aussi son atmosphère dont il pressent les variations ? »
Ces idées du poète sont absolument les nôtres. Messieurs les matéralistes s'en moqueront, c'est possible ; mais nous les mettons au défi de rire plus fort que nous.
Revenons aux Etudes françaises et étrangères. Ce livre, qui fut accueilli dans les lettres d'une manière si flatteuse pour Emile Deschamps, débute par une traduction ' du poème de la Cloche, de Schiller. Madame de Staël avait déclaré ce poème intraduisible. Viennent ensuite la Ballade de Goethe, autre traduction pleine d'originalité, de grâce et d'exactitude, — la Fiancée, du même, — une idylle dans le goût de Théocrite , — la Fête, — YÉpître aux mânes de Joseph Dclorme, — et cette merveilleuse épopée lyrique intitulée: Romances sur Rodrigue, dernier roi des Goths .Cette épopée, nous devons le dire, est une œuvre sans précédent dans notre langue. Les chants
qui la composent onl une admirable variété de couleur, de ion, de rhythme, e1 le style, toul à la fois pathétique ef chevaleresque, y écrase en conquérant glorieux la littérature insipide el voltairienne de l'Empire. Gœthe écrività David, le célèbre sculpteur, le priant de remer( ier en son nom l'auteur des Etudes françaises et étrangères. a Son œuvre, disait-il,, est en harmonie avec ma conviction, qu'elle éclaire et confirme encore. »
Emile Deschamps venait de perdre son père quand il publia le volume dont nous faisons réloge. Il continuait à exercer dans l'enregistrement ses modestes fonctions administratives, lorsque le portefeuille des finances échut à M. de Martignac.
Le ministre avait lu le poème de son employé. Ne partageant en aucune sorte l'opinion de beaucoup d'hommes d'État, jaloux ou inintelligents, il ne trouvait pas la culture des lettres incompatible avec le travail des bureaux. Quand par hasard il rencontrait dans son ministère des hommes recomniandables par leurs écrits, il les appuyait aussitôt de sa bienveillance et leur offrait sa protection. Emile Descaamps fut mandé chez Martignac. Celui-ci, sans égard à la filière hiérarchique par laquelle devaient ordinairement passer les commis des finances, venait de nommer le poète chef de bureau. Six mois plus tard, appelé au ministère de l'intérieur, il envoya le ruban rouge à son protégé. La reconnaissance de celui-ci pour l'homme qui lui tendait une main si généreuse, à l'heure difficile des débuts littéraires, fut inaltérable et profonde. Martignac mourut en 1832. Jusqu'au dernier jour, Emile Deschamps ne cessa de le voir et de lui rendre en respectueuse affection tout ce qu'il avait reçu en dévouement et en bonté.
Nous arrivons à l'œuvre éminente du poète. La traduction en vers de Macbetlt et de Roméo et Juliette constitue son plus noble titre aux louanges du présent et à l'admiration de l'avenir . En pleine tourmente romantique, il sut compléter chez nous, avec l'aide d'Alfred de Vigny, la sublime importation du génie de Shakspeare. On reçut les deux drames au Théâtre-Français. Mais la froideur qui avait accuelli Y Othello, froideur aussi injuste qu'incompréhensible, car l'œuvre est belle, énergique et châtiée, décida probablement messieurs les sociétaires à ne mettre à l'étude ni Roméo ni Macbeth. Ces deux pièces attendirent pendant huit ans leur tour de faveur. Emile Deschamps perdit patience et porta Macbeth , en 1848, à Mauzin , directeur de l'Odéon. Macbeth fut représentée cinquante fois de suite. Le succès aurait été plus loin si la citoyenne George Sand n'eût impérieusement exigé de son ami Bocage, devenu directeur en remplacement de Mauzin, qu'on jouât sans retard François le Champi. N'importe, cinquante représentations de Macbeth suffirent pour confondre le jugement erroné de messieurs les sociétaires de la Comédie-Française et pour réconcilier un peu les hommes de goût avec l'époque présente.
Dans l'intervalle, Emile Deschamps avait fait jouer à l'Opéra le Don Juan de Costi *, et Stradella 2. Collaborateur du poème des Huguenots, il ne voulut point être nommé.
Sept ou huit ans plus tard, cédant aux instances d'Amrdée de Beauplan, qui lui demandait un libretto, notre poète lui donna le Mari au bal . Cet opéra, plein de détails gracieux et semé de mots lins H spirituels, ne réussil