‹ Portraits et silhouettes au XIXe siècleChapitre 41 sur 51 · Tome 1, p. 105, édition in-octavo · texte numérisé non relu

Tome 1, p. 105, édition in-octavo

î, Volume manuscrit à la Bibliothèque impériale, page 582.

taient là des armes parlantes el prophétisantes , i ar M. de Falloux es! un agronome célèbre, il s'occupe, dans

vastes domaines, de l'amélioration de la race bovine, et. la science héraldique, en composanl son écu, semble avoir pressenti ses efforts et ses succès.

Le journal le Siècle se permit d'émettre des doutes sur la noblesse de cette famille.

Taxile Delord affirme que M. de Falloux père tenait boutique à Angers sous le premier empire. Tantôt il en fait un pharmacien, tantôt un marchand de quincaille , aujourd'hui un drapier, demain un faiseur de chandelles. Et Quérard d'enchérir sur ces ridicules insinuations de la jalousie bourgeoise, en imprimant que le père de l'ancien ministre dut sa fortune à la grande consommation de suif que firent, comme aliment, messieurs les Cosaques, lors de l'occupation de la France, en 1815. Le Siècle annonce, en outre, que le nom de Falloux pullule h Angers et aux alentours.

Nous ne savons où le rédacteur a pris ses renseignements, mais voici les nôtres. Le nom de Falloux repose uniquement aujourd'hui sur trois têtes : le comte Alfred, auquel nous consacrons cette notice ; son frère, prélat romain, qui habite l'Italie depuis vingt ans, et le baron Falloux du Lys, ancien officier de carabiniers, demeurant près de Langeais (Indre-et-Loire). Il a épousé la fille de M. le marquis de Fayolles.

Après avoir compulsé les tables du Moniteur, Taxile Delord nous signale une autre découverte précieuse.

Un majorât, au titre de comte, aurait été établi en faveur de l'ex-fabricant de chandelles, dans les premiers mois qui suivirent la Révolution de juillet, par Louis-Philippe et Dupont (de l'Eure). Cette imputation, lancée par

un journaliste rouge contre la mémoire du patriarche de la République, nous paraît assez légère. On ne tire pas ainsi en aveugle, au risque de tuer son propre général. Dupont (de l'Eure) contre-signant l'ordonnance d'un majorât institué en faveur d'un ennemi-né de la démocratie! Vous n'y songez pas, monsieur Taxile Delord. Il fallait prendre la peine de jeter les yeux sur le texte même des lettres patentes : vous eussiez vu qu'elles portaient au bas le nom royal de Charles X. La négligence des bureaux, seule, en a fait retarder l'insertion au Bulletin des lois jusqu'à la fin de l'année 1830.

Alfred de Falloux fut envoyé à Paris au collège Bourbon. Il y termina ses classes en brillant élève.

Sur les bancs universitaires, il réalisa le type de l'écolier vertueux. Jamais àme adolescente ne déborda d'une foi plus enthousiaste et d'une piété plus vive. Élevé par sa mère dans les sentiments d'une vertu héroïque, Alfred lui avait juré solennellement à son lit de mort de suivre la loi chrétienne , et de ne point céder aux lâchetés du respect humain. Jusqu'à ce jour, il a tenu parole.

Tout jeune, il montrait déjà ce caractère loyal, intrépide et fervent, qui devait plus tard lui gagner l'admiration publique. Une fois leur conscience interrogée, des hommes de la nature de M. de Falloux marchent droit, et se font écharper plutôt que de faiblir.

Les condisciples d'Alfred le surnommaient le saint. Malgré leurs lazzis multipliés et leurs taquineries volt airiennes, le courageux élève se livrait à de fréquents exercices religieux. Quand il avait terminé ses devoirs, il disait ostensiblement le chapelet à l'étude.

Son camarade de droite était de la religion protestante. Le voyant un jour égrener son rosaire, il l'interrompt

par une phrase agressive. Alfred n'y fail pas attention

d'abord; mais le voisin huguenot revienl à la cha avec nue persistance tellemenl agaçante, qu'il n'y tient plus, cl lui lance son encrier à La tête, juste au moniciii où, le doigl sur un iU>> gros grains, il adressait à Dieu ces paroles : « Et dimitte nobis débita nostra,sU eut et nos dimittimtis debitoribus nostris, et pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. »

Le projectile parti, notre pieux élève s'épouvante de ce péché de colère. Il embrasse son camarade et lui demande pardon avec larmes. Celui-ci fut tellement touché, qu'il s'humilia lui-même, avoua ses torts et ne rendit plus son voisin victime d'aucune espèce de moquerie.

Alfred de Falloux, au milieu de cette pépinière de jeunes incrédules, conserva donc intact le trésor de ses croyances. Sorti du collège, il ne se livra point à ces distractions de l'oisiveté mondaine que sa fortune et son rang "pouvaient lui permettre. Il s'occupa de hautes études théologiques, approfondit les œuvres des Pères de l'Église, et médita les grandes vérités que le génie de la religion présentait à ses veilles studieuses. Son frère aîné venait d'entrer dans les ordres. Il voulut suivre son exemple et se faire prêtre. M. de Falloux père y mit ohstacle. Plein de respect pour la volonté paternelle, le jeune homme ne s'enrôla point dans la milice du Seigneur, mais il prit la ferme résolution de servir, au sein même de la société, la cause du christianisme.

Il se lia bientôt fort intimement avec Charles et Henri de Riancey, deux catholiques zélés et infatigables.

Ensemble ils fondèrent VInstitut catholique. C'est une sorte de conférence religieuse, imitée de celles des

jeunes avocats; ou plutôt c'est une assemblée délibérante au petit pied, dont chaque membre calque soigneusement sa manière d'être sur les us, coutumes et traditions du régime parlementaire. On se réunit deux fois la semaine dans une salle assez vaste, disposée en amphithéâtre. Un hémicycle contient le bureau du président et des secrétaires. Au-dessous se trouve une tribune, sur laquelle repose le classique verre d'eau sucrée. Puis on discute, on pérore, on vote par boules blanches et boules noires sur les propositions à Tordre du jour, absolument comme à la Chambre. Et, pour que l'illusion soit complète, plusieurs sténographes saisissent au vol chaque phrase des orateurs. Les discours les plus remarquables sont reproduits dans un bulletin publié aux frais de la société.

Cette parlotte fut très-utile à M. Alfred de Falloux. Il s'habitua de bonne heure à l'art si difficile de traduire ses pensées coram populo. Son talent d'improvisation devint très-remarquable .

Bientôt YInsiitut catholique agita la grave question de la liberté de l'enseignement. On organisa pour la conquérir une propagande active. Toute une phalange de commis voyageurs en sainteté s'abattit sur la province, pénétra dans les cantons les plus lointains, dans les hameaux les plus inconnus, frappant à toutes les portes, colportant des pétitions et recueillant des milliers de signatures dans ce pays qu'on s'obstine à ne pas croire foncièrement religieux. Le cercle d'influence de Y Institut catholique s'agrandissait chaque jour. D'augustes patronages lui étaient acquis. Monseigneur Dupanloup, aujourd'hui évêque d'Orléans, se trouvait être tout à la fois la lumière et le lien de l'association.

Dans son département, comme à Paris, Alfred s'occu-

3g26 HISTOIRE CONTEMPORAINE.

pait de propagande religieuse, de politique légitimiste,

et, on outre, d'agriculture.

Ce dernier poinl excita dès lors, comme il excite aujourd'hui rhumeur joviale des feuilles démocratiques.

Nous ne voyons pas, en vérité, pourquoi les amis de

Henri V, presque tous grands propriétaires terriens, ne

■consacreraient pas leur inaction gouvernementale à la

science agricole. Cincinnatus, quand le peuple el l<i sénat

ne réclamaient plus ses services, ne manquait jamais de retourner à la charrue .

Du reste , l'incontestable valeur personnelle de M. de Falloux, jointe à beaucoup d'adresse et de savoir-faire, le dégageait de la foule assez sotte des gentillàtres qui boudaient Louis-Philippe. Il acquérait une énorme influence dans sa province. Berryer, Pastoret, la Rochejaquelein, Genoude, et M. le comte de Montalembert, ce fils des croisés et de l'Église, entretenaient avec lui une correspondance politique.

En 1841, M. de Falloux se maria.

Son frère aîné, devenu chanoine de Saint-Pierre de Rome, auditeur de rote, et grand camérier, bénit luimême ce mariage.

Alfred publia, Tannée suivante, un des livres qui lui ont servi de titres littéraires pour se porter candidat au fauteuil académique ; nous voulons parler de la Vie de Louis XVI. Jamais plus éloquent historien n'a raconté le douloureux martyre de ce prince, qui a payé de sa tête innocente les abus de douze siècles et les turpitudes de son aïeul. C'est une biographie faite dans la grande manière. M. de Falloux passe tour à tour des détails intimes et anecdotiques aux considérations les plus hautes, des joyeux éclats de rire de Trianon aux soupirs étouffés et

aux sanglots contenus du Temple. Son livre est écrit dans un style pur, châtié, vigoureux, atteignant plutôt l'effet par le trait que par l'image, et s'élevant parfois jusqu'à l'éloquence . Quelle délicatesse de touche et cle sentiment dans le récit du mariage du Dauphin et de la fille de Marie-Thérèse ! Que de tristesse et d'amertume dans celui de la fuite de Varennes !

A l'époque où cet ouvrage parut, quelques-unes des propositions qui s'y trouvaient développées effarouchèrent nos excellents patriotes.

L'auteur, avec ce radicalisme du devoir et de l'honnête qui le distingue, posait en thèse qu'un homme seul, dans, les derniers jours de la monarchie, voulait sincèrement la liberté, que seul il avait le droit de l'établir, que seul il en avait le pouvoir, et que cet homme était Louis XVI. Messieurs les démocrates poussèrent des rugissements à la phrase qu'on va lire.

« L'Assemblée, dit M. de Falloux, se déclare inviolable. A partir de ce jour, c'en est fait des améliorations progressives. La royauté vient d'ouvrir ses mains généreuses : la Révolution rejette la paix, et Mirabeau montre le poing. Les députés décrètent à la fois leur omnipotence et leur inviolabilité, déchirent leurs mandats et plantent fièrement l'étendard de leur usurpation. Cette usurpation, transmise de main en main , d'assemblée en assemblée, comme le talisman de la Révolution , ne s'arrêtera plus que par l'épuisement de ses propres excès 1. »

Quelques années plus tard /en 1848, nos républicains s'appliquèrent à donner plus de force encore à l'argumentation de M. de Falloux.

1. Vie de Louis XVI, pages 151 et 15u2. (Sagnier et Bray, éd teurs.)

On est obligé de convenir que, si 80 eûl été rœurre Bage et progressive de la monarchie, les institutions libres, fixées sur une base inébranlable, n'eussenl point été

contraintes à chercher un point d'appui dans ce dogme absurde de la souveraineté du peuple, qui berne, depuis soixante ans, notre malheureuse France entre le despotisme et la terreur.

Pour compléter son histoire de Louis XVI, M. de Falloux y a joint un opuscule écrit par ce prince, à l'époque où il n'était encore que duc de Berry. Cette œuvre du roi martyr a pour titre : Réflexions sur mes entretiens avec M. le duc de Vauguyon.

En 1846, il fit paraître Y Histoire de saint Pie V , le grand pape qui arma pour la dernière fois l'Europe contre le Croissant, et sous le pontificat duquel fut gagnée la bataille deLépante. Dans ce second essai, M. de Falloux s'élève de plus en plus comme écrivain et comme penseur. Pourtant un tollé général accueillit l'ouvrage, le jour même où il sortait encore humide des ateliers typographiques. — « Osez-vous bien faire l'apologie de l'inquisition? )) crièrent certains journaux avec rage. Et Ton citait à fauteur ces lignes de sa préface :

ce La tolérance n'était pas connue des siècles de foi, et le sentiment que ce mot nouveau représente ne peut être rangé parmi les vertus que dans un siècle de doute. Lorsque les notions du vrai et du faux sont confondues, lorsque les prescriptions les plus contraires trouvent une multitude à peu près égale qui les adopte ou les rejette, assurément la tolérance devient une prudence précieuse. Aujourd'hui l'intolérance serait un non-sens ; autrefois elle avait un but légitime. Il y avait, en immolant l'homme endurci dans son erreur, toute chance pour que

EALLOUX. 329

cette erreur pérît avec lui, et que les peuples demeurassent dans la paix de l'orthodoxie. L'histoire de plusieurs Toyaumes le prouve. Aujourd'hui le pouvoir qui continuerait à immoler de pareils coupables commettrait des actes de rigueur sans excuse, parce qu'ils seraient sans bénéfice pour la société. Autrefois, en dehors du vrai, tout était, même socialement, caractérisé comme erreur et comme crime. Le premier pas hors de Funité entraînait dans la révolte manifeste. La société tout entière était religieuse et constituée religieusement ; elle croyait, en arrachant un homme à l'hérésie, l'arracher à un supplice éternel, et c'était tout le zèle de la charité qu'elle employait à combler l'abîme dans lequel des populations en masse pouvaient se précipiter aveuglément. Le sang répandu ne l'était qu'avec la plus vigilante sollicitude pour l'âme du coupable, que l'Église s'efforçait jusqu'au bout d'éclairer et de reconquérir l . »

Nous le demandons à tout homme sans passion : quelle conséquence l'écrivain qui a signé ces pages semble-t-il en tirer ?

Bien évidemment il laisse entendre que le supplice des hérétiques a été le fait dîme époque de foi universelle et de tâtonnement social ; que la foi reste éminemment respectable, et que l'incertitude politique a son excuse. La plus insigne mauvaise foi, seule, peut essayer de présenter M. de Falloux comme une manière de bourreau apostolique, rêvant le rétablissement des auto-da-fé et une seconde édition de la Saint-Barthélémy.

Pour nous, dans Y Histoire de saint Pie V, nous avons trouvé tout autre chose : de grandes idées, dos vues

Page 1