Préfacr de ['Histoire de saint Pic \\ pages 37, 38 et
neuves efprofôndes e1 des aperçus de premier ordre but les destinées générales de l'humanité.
Jugez-en par une citation prise au hasard. Voici en quels termes M. de Fallôux apprécie les croisades.
«Les allusions aux croisades, <lit-il, éveillent encore les méfiances du temps actuel. Nous ne sommes pas assez dégagés du culte du succès pour dédaigner dos objections puisées dans les revers. « On ne cesse de nous répéter, dit M. de Maistre, qu'aucune de ces fameuses entrepris ne réussit. Sans doute, aucune croisade ne réussit, les enfants mômes le savent; mais toutes ont réussi, et c'est ce que les hommes ne veulent pas voir. » En effet, les papes envisagèrent toujours, dans ces pieuses expéditions, des motifs dignes d'être joints aux suggestions de leur piété. « Ces expéditions, tout extravagantes qu'elles étaient, dit le protestant Robertson , produisirent cependant d'heureux effets. Il était impossible que les croisés parcourussent tant de pays, qu'ils vissent des lois et des coutumes si diverses, sans acquérir de l'instruction et des connaissances nouvelles. Leurs vues s'agrandirent, leurs préjugés s'affaiblirent , de nouvelles idées germèrent dans leur tète. » Eh bien, aucune des carrières ouvertes, durant les trêves de Dieu, ne se sont refermées. Le génie de l'homme reprit possession de l'empire des mers : les ports se creusèrent et s'agrandirent ; la boussole, étoile conquise sur le ciel même, brilla à la poupe de tous les vaisseaux. Guillaume de Tyr, Jacques de Vitry, Villehardouin, Joinville, devinrent les premiers modèles de notre littérature historique ; les Assises de Jérusalem, le modèle des législations; et la poésie des trouvères, éclairée d'un rayon de la poésie orientale, célébra la foi, ses miracles et ses héros. Ce fut enfin le constant désir d'atteindre l'Orient
qui enfanta la découverte de l'Amérique l. Si Fon veut, d'ailleurs , peser exactement Fimportance des croisades, qu'on se demande quel serait aujourd'hui le résultat de ces expéditions, si les papes avaient été plus écoutés, si les peuples avaient été plus fidèles à leurs propres intérêts : FÉgypte et la Grèce seraient des provinces chrétiennes; Constantinople rivaliserait avec Londres; Jérusalem consolée se réjouirait avec Rome, et la barbarie, reculant de deux mille lieues, aurait cédé la place avec moins d'effusion de sang qu'il n'en coûte à l'Europe, par siècle, sur un espace de cent lieues carrées. Leibnitz, sadressant à Louis XIV, affirme que saint Louis était inspiré par une profonde sagesse, et méritait le respect des hommes d'État les plus habiles. « La monarchie universelle est une absurdité, l'histoire de l'Europe le prouve, disait Leibnitz. En faisant la guerre à des états chrétiens, on ne peut jamais obtenir que de faibles agrandissements. La guerre devrait être dirigée uniquement contre les nations barbares 2. »
En cette môme année 1846, M. de Falloux arrivait à la députation .
L'arrondissement de Segré (Maine-et-Loire), le nomma son mandataire. Il s'assit à la Chambre dans le voisinage des trois ou quatre députés auxquels, dépuis 1830, nos provinces légitimistes confient leur drapeau.
Sa liaison avec Berryer devint encore plus intime à partir de ce jour. Il prit le célèbre légitimiste pour modèle. S'il ne l'égala point en puissance, quand, pour la
I . Voir ['Histoire delà urographie des nouveaux continents, par M. de Humboldt, et la Vie de Christophe Colomb, par Washington-Irviog. "1. Vie de saint Pie Y, pages w2i el suivantes.
première fois, il aborda la tribune, à l'occasion delà liberté religieuse : si toul d'abord il ne se révéla pas comme un de ces foudres politiques dont la voix enflamme, subjugue ou soulève les masses, du moins on peut dire qu'il mi généralement accepté comme un orateur à la parole fluide, gracieuse, attachante, et qui savait merveilleux mont se faire écouter.
Personne, à voirie calme inaltérable qui rogne sur les traits de M. de Falloux, ne soupçonnerait qu'il couvi à l'intérieur les plus violents orages. D'une nature irascible, d'un tempérament fougueux, il acquiert la douceur et la modération à force de luttes. Chez lui, la patience est passée à l'état de vertu.
Quand cette bonne République débusqua si brusquement clés barricades de Février, M. de Falloux n'en eut point peur et lui souhaita la bienvenue ; il la savait trèscapable de faire des sottises, et voyait poindre par derrière l'espérance d'une restauration légitimiste. Il avança même la main pour saisir dans la boite aux libertés, qui s'ouvrait toute grande, sa chère liberté de renseignement.
Les électeurs de Maine-et-Loire lui donnèrent leurs suffrages.
Par un caprice inexplicable, M. de Falloux père, agronome de beaucoup de mérite, et non marchand de suif retiré, comme on Ta prétendu, se montrait hostile à la candidature de son fils. Il fallut, pour l'empêcher de la combattre, lui laisser croire que c'était lui-même qu'on allait nommer représentant du peuple.
Alfred de Falloux prit une part très-active aux travaux de la Chambre républicaine. Son talent oratoire grandissait avec la difficulté des circonstances. L'athlète se for-
tifie dans la lutte. Il ne tarda pas à compter parmi les orateurs éminents.
Sauf deux ou trois nuances chargées par la passion politique i, voici un portrait de lui dont la touche nous semble heureuse :
« M.- de Falloux est praticien des pieds à la tête. Je le vois encore abordant la tribune après quelque rude apostrophe de l'extrême gauche. Une légère contraction des muscles du visage indiquait seule son agitation extérieure. Aussitôt les degrés montés, il devenait Thomme du monde imperturbablement froid, merveilleusement apte à la réplique, et gagnant pied à pied, tantôt par la discussion modérée, tantôt par l'attaque véhémente et directe, le terrain qu'il voulait conquérir. Sa tête, légèrement oblongue, était pleine d'acuité et de distinction ; son nez, délicatement cambré, mobile et ironique, rappelait la plus aristocratique des races qui ont régné en France, la famille des Valois. Son geste était plein de grâces félines et de charme étudié. Sa parole, falloiicieuse au fond, comme le prétendaient certains vaudevillistes de la gauche, n'en présentait pas moins une surface résistante et limpide à la fois. Passées au creuset de la justice et de la raison absolues, cette résistance et cette limpidité eussent bien fourni, j'imagine, quelques molécules de vitriol et d'acide prussique. M. Orfîla y eût peut-être découvert quelques milligrammes d'arsenic; mais la mixtion était si bien
1. 11 est à remarquer que les plus grands ennemis de M. de Falloux ont respecté la noblesse do son caractère, et ne l'ont jamais accusé ni de mauvaise foi ni d'hypocrisie. La petite presse voulut jeter sur lui quelque ridicule, mais sans pouvoir y réussir. Comme essai dans ce genre, on a écrit queM.de Falloux, à l'époque où il était ministre, avait recommandé à l'Académie des sciences une invention de mouvement perpétuel, et qu'il avait donné à un Arabe une mission scientifique pour chercher en Afrique l'homme à queue.
préparée selon la formule des intérêts de M. de Falloui el de son parti ; niais tout cola avait tant de franchise apparente et d'habileté dissimulée, qu'en vérité il eû1 fallu avoir bien mauvais caractère pour entraver dans leur allure dos raisonnements si discrètement envahissants. »
On ne citerait pas le nom du Figaro, que le lecteur récrirait de lui-même au bout de l'article.
La pose élégante el distinguée de M. de Falloux à la tribune, son ton plein de finesse délicate, son profil doucement railleur, Fart avec lequel il lançait le sarcasme el les allusions arrières, exaspéraient messieurs les républicains et leur inspiraient pour sa personne une aversion, profonde. Les passions grondaient alors dans toute leur furie. Du liant de la Montagne tombaient les apostrophes les plus insultantes; mais rien ne pouvait faire perdre à l'orateur son calme admirable et le sourire dédaigneux incrusté sur ses lèvres.
Élu membre de la commission des travailleurs, et chargé du rapport, il conclut à l'abolition des ateliers nationaux. C'est un de ses plus grands crimes aux yeux du parti radical.
L'insurrection de juin fut, comme on le sait, la conséquence immédiate du renvoi de tous ces frelons populaires qui s'habituaient à manger paresseusement le miel de la ruche. Accuser M. de Falloux parce qu'il a eu le courage de porter le scalpel sur ce cancer qui rongeait la capitale au cœur est une injustice aussi odieuse que ridicule. La sanglante révolte qui a suivi la dissolution de ces bandes ignobles donne la mesure des excès dont elles étaient capables, et montre de quelle façon leurs chefs entendaient l'obéissance4 aux lois du pays. Nous les avons vus, tous ces aimables pensionnaires du Gouverne-
ment provisoire. Ils se composaient en grande partie, comme la déclaré M. de Falloux, d'échappés du bagne et de repris de justice *. Le jour où il fut décidé que la France n'entretiendrait plus leur oisiveté scandaleuse, ils essayèrent de nous punir par la ruine, le pillage et la mort.
Le représentant de Maine-et-Loire devint une des colonnes du parti légitimiste. Néanmoins il restait au mieux avec une certaine fraction de républicains modérés.
Cavaignac avait pour lui la plus haute estime, et la mère du général (la mère rouge, comme disaient alors les plaisants de la petite presse) témoignait à M. de Falloux une affection * qui s'explique par le caractère cligne de celui-ci et son honnêteté chevaleresque. Elle décida son fils, sur l'esprit duquel son influence était extrême, à lui offrir le portefeuille de l'instruction publique.
— Je veux bien vous aider, répondit M. de Falloux à Cavaignac, mais je ne veux point paraître le faire. Gela est dans votre intérêt 2.
Il proposa de nommer M. Freslon ministre en son lieu et place, et M. Freslon fut accepté.
A l'exemple de Cavaignac, Louis-Napoléon devenu président delà République, offrit au député de Maine-et- Loire l'omnipotence universitaire. La perplexité de M. de Falloux était grande. Bon nombre de ses amis l'engageaient à décliner cet honneur. D'autres, au contraire, lui présentaient l'acceptation comme un acte de patrio-
1. Dans son rapport, il plaint, comme faisaient tous les esprits #sages do l'époque, la petite minorité honnête, opprimée par 1rs nombreux coquins de
li blinde.