PONTMARTIN
(( Vous avez, dit cet estimable littérateur, les pre- 1 1 dères r< ^présentations empanachées de cou ri isa nestil ré( >s
el de millionnaires impromptus; vous avez l'admiration des cinquante mille estaminets de France ; vous avez les exemples et les prix dn docteur Véron, et ce n'est p assez! Se figure-t-on une séance où M. Gustave Planche répondrait à M. Eugène Pelletan, succédant à M. Taxile Delord? Ou bien chose plus monstrueuse, se figure-t-<>n un de ces messieurs prononçant reloge de M. de Saint- Aulaire ou de M. Mole, — et une réunion comme celle de l'autre jour, tous les beaux noms, de France, toute la diplomatie de l'Europe, toutes les célébrités de Fart et de la science, tous les représentants de la civilisation lettrée, venant à ce tournoi, cpie dis-je? à ce duel entre la littcture polie et la littérature sauvage ? Il serait fort commodeaux bohèmes émérites qui commencent à s'ennuyer de la vie de coulisses, de divan et de trottoir, de trouver là une pension et un gîte, et. de venir, en présence de la meilleure compagnie de Paris, entendre réciter leur titres à l'admiration publique et aux suffrages de la postérité. S'ils ont beaucoup de talent et d'esprit, il peuvent même intéresser l'Académie à leur conversion mondaine, et lui donner à entendre qu'il leur suffira de figurer dans ses rangs pour devenir des hommes raisonnables, posés et bien élevés. L'illustre compagnie l'a essayé pour quelques-uns ; l'essai ne lui a pas réussi... »
Nous donnons sans commentaires ce plaidoyer en laveur de l'impuissance vaniteuse et de la morgue stupide.
M. de Falloux avait trop d'adresse pour ne pas comprendre à quelles conditions il pouvait arriver au trône académique. Son premier soin fut d'acheter, de compte à demi avec M. de Montalembert, le Correspond mit, revue mensuelle où il avait déjà donné nombre d'articles. C'est de là qu'il devait faire jouer ses batteries pour enfoncer les portes de l'Institut. Or il y a, sur le chemin de tout candidat académique, un casse-cou fâcheux, celui des visites à rendre. L'ancien ministre comptait sur le charme de sa personne et sur la grâce de son esprit; mais ce charme et cette grâce étaient précisément ce que redoutaient le plus beaucoup d'académiciens. Ils ne reçurent pas M. de Falloux.
Alfred de Vigny, sans se départir de l'exquise urbanitç qui le distinguait, insinua poliment à ceux qui venaient le sonder combien ce système d'élection politique lui paraissait déplorable.
— Que M. de Falloux, répondit-il, s'adresse à l'Académie des sciences morales. MM. ïhiers, Guizot, Cousin, Mignet, en font partie. Je ne vois pas qu'elle soit tant à dédaigner.
Puis, comme les ambassadeurs vantaient le mérite purement littéraire de l'aspirant :
— Touchez là, Messieurs, dit l'inflexible auteur de Cinq-Mars, vous n'aurez pas ma voix !
Et Berryer fut élu. M. de Falloux reparut dans la lice Tannée suivante. Autre échec. Les orléanistes, qui avaient prêté leurs suffrages aux soldats du drapeau blanc pour la nomination de Berryer, se crurent en droit d'exiger le même service. Ils avaient passé trop de rhubarbe pour qu'on ne leur rendit pas un peu de séné. M. de Broglié devinl le candidal de la nouvelle coalition.
Justemenl effrayé de la concurrence, le biographede Louis XVI tourne ses visites du côtéde la petite Académie. Km >t\l«i d'immortel, la petite Académie représente la fraction de llnstitul qui doil uniquemenl aux lettres sacélébrité. Victor Hugo, Vign^ . Mérimée, Musset, Lamartine, el d'autres noms de cette valeur Forment la petite Académie. Mais généralement tout ce qui a porté le fardeau du pouvoir, tout ce qui possède un blason de vieille roche, un parchemin plus ou moins historique, tout ce qui peut montrer quelques ancêtres aux croisades compose la grande Académie. Il en résulta que notre aspirant, par le fait même de sa noblesse, reçut froid accueil des littérateurs, et fut obligé de retourner aux têtes politiques. Celles-ci déclarèrent que ses démarches auprès des écrivains étaient impardonnables, et M. de Broglie fut élu.
Les boules une fois dans l'urne, messieurs les académiciens rentrèrent sous l'empire de 1" entente cordiale.
On s'était donné des gages réciproques. Claremont'se trouvait satisfait, Frohsdorff n'avait pas lieu de se plaindre ; il ne restait plus qu'à représenter un seul parti , la fusion. M. de Falloux était fusionniste : il fut nommé ' . Les grands seigneurs, unis aux politiques, décidèrent seuls son élection.
Donc, après avoir honoré les lettres par de belles pages et la tribune par de beaux discours, il ne dut son entrée à l'Académie qu'à une sorte de subterfuge.
I. Non snns obstacle pourtant. Emile Augier lii hésiter la balance, et ce ne fut qu'au deuxième tour do scrutin que la majorité se décida. .M. do Falloux ont di.v-nouf voix; l'auteur dv la Ciguë ni garda quinze, minorité imposante, ou égard au choix des noms qui so déclarèrent pour lui.
Le résultat du scrutin connu, Alfred de Musset sortit furieux.
— Eh ! de quoi vous plaignez-vous ? lui dit le père de Chatterton en l'arrêtant à la porte. Tout ce qui arrive est votre ouvrage. On ne vous voit jamais ici. Les poètes et les écrivains n'assistent plus à aucune séance.
— Parbleu ! c'est le dégoût qui nous éloigne, répondit Musset. Quand on parle à ces gens-là poésie ou langue française, ils ne savent répondre qu'une chose : « Je suis de l'avis de M. Guizot ! »
L'auteur de Rolla n'avait pas tort. Être de l'avis de M. Guizot, partout et toujours, voilà sans conteste l'unique préoccupation des académiciens dits politiques. L'Institut est destiné à devenir une succursale des Incurables. Si, par son élection, M. de Falloux se rattache au parti des Burgraves, nous sommes convaincu que l'indépendance de son caractère le détachera promptement du troupeau. Jamais il n'a fait la moindre concession aux idées des autres, même à ceux qui se vouent comme lui à la défense clés intérêts religieux, et qui ne comprennent pas toujours qu'on peut être raisonnable et juste sans argumentation violente .
M. de Falloux a publié, de. 1857 à 1864, Souvenirs de Charité, — Madame Stvetchine, sa vie et ses œuvres, — Madame Sicetcliine, journal de sa conversion, méditations et prières , — Dix ans d'agriculture, — la Convention du 15 septembre, etc., etc.
Honneur à l'homme qui relève avec courage, mais sans colère, l'étendard de la catholicité !
Si M. de Falloux fait de la polémique religieuse sans scandale, il l'ail aussi du bien sans ostentation. Riche de soixante mille livres de rente, il passe une partie de
l'année au bourg cTYré, dans l<i manoir héréditaire de sa famille, à la porte duquel jamais un pauvre ne frappe en vain. Les fermiers du comte l'adorent. A dix lieuesà la ronde sa justice e1 sa générosité sont devenues proverbiales. Il y a chaque année une fête publique à l'époque de son retour dans la province. M. do Fallous esl à la trie de presque toutes les sociétés religieuses des départements de l'Ouest. La plupart des princes chrétiens tiennent à honneur d'entretenir avec lui une correspondance. Par la dignité de son attitude, par ses mœurs chevaleresques, par sa foi sincère et par une douceur qui ne se dément jamais, il gagne chaque jour à la cause religieuse une infinité de prosélytes. A l'heure qu'il est, on peut dire que le seul et véritable représentant laïque de l'Église est M. de Falloux. Modéré, mais convaincu; gracieux, mais inflexible, on ne Ta jamais vu reculer ni pâlir au milieu des plus effrayants orages parlementaires. Ses réponses à l'ennemi sont toujours écrasantes de calme et de solennité, témoin cette phrase , qui , du haut de la tribune, tomba sur la tête de Jules Favre comme un coup de massue :
« Apprenez, Monsieur, que la France ne veut ni des hommes qui ne sont capables de rien , ni des hommes qui sont capables de tout ! »
• FAVRE (Jules
Ce personnage, que le parti démagogique, en France, regarde aujourd'hui comme son chef, naquit à Lyon, le 31 mars 1809, et reçut les prénoms de Jules-Gabriel- Glaude. Il est fils d'un négociant.
Lorsqu'il eut terminé ses classes, on assembla le conseil des grands parents, et Ton décida qu'un sujet si plein d'avenir ne pouvait entrer dans le négoce. Jules partit pour Paris, où on l'envoya faire ses études de droit.
En 1830, il s'y trouvait encore, et nous devons dire qu'il fut un des héros de Juillet les plus distingués.
Dès cette époque, le jeune anarchiste réclamait, dans un manifeste inséré au National, l'abolition de la royauté, la souveraineté de la rue, et une assemblée conventionnelle Mais Philippe d'Orléans confisqua la révolution à son profit, et l'on pria notre socialiste futur d'aller voir \\ Lyon ce qui se passait... dans la boutique de monsieur son père.
Jules Favre se fil inscrire au barreau de sa ville natale el devinl l'un des rédacteurs les plus violents du Pré-
curseur.
Aussi eut-il plus d'une Fois à rendre compte à la justice de ses écrits incendiaires. Mécontenl d'unarrêl prononcé par les tribunaux dans une cause politique, il publia un article où il flagellait la sentence et les juges.
Le gérant du Pré&urseur fut traduit en police correctionnelle; mais Jules Favre, alors dangereusement malade, revendiqua la responsabilité de l'article. Il l'ut acquitté .
On a dit à tort qu'il avait, à cette époque, accompagné à Paris MM. Crémieux et Sauzet, qui venaient défendre les ministres de Charles X. Il était trop jeune, et surtout trop inconnu, pour qu'on lui confiât une telle mission.
Comme il plaidait, en 1831, pour les ouvriers mutuellistes, prévenus d'association républicaine, le combat vint à s'engager entre ceux-ci et la garnison.
Jules Favre, sortant du palais, tomba juste au milieu de la bataille.
Poursuivi par la troupe, il parvient à rentrer chez lui ; mais on cerne la maison et les fenêtres sont brisées par la fusillade. Le siège de son domicile dure quatre jours. Enfin il peut sortir et cherche à gagner la préfecture. Dans la route il échappe comme par miracle aux balles dirigées contre lui. On le fait prisonnier avec son frère et avec un camarade qui a voulu partager leur sort. Un conseil de guerre s'improvise au milieu de la rue; on agite la question de les passer immédiatement par les armes. Une minorité de faveur les sauve, et on les mène au préfet Gasparin, qui donne Tordre de les mettre en liberté.
Le souvenir du péril qu'il a couru dans cette circonstance n'a malheureusement pas corrigé Jules Favre de ses instincts démagogiques.
On le vit patroner toutes les diatribes des feuilles républicaines et prendre fait et cause pour les rédacteurs de celles-ci, dans les procès que leur intentait le pouvoir. C'était alors le grand véhicule, le moyen le plus sûr pour les avocats ambitieux d'arriver au retentissement du nom. Grâce à ses pladoyers agressifs, il devint en peu de temps une des notabilités de la province. Son talent, plein de fiel et d'aigreur, promettait déjà ce qu'il a tenu depuis, si Ton en croit l'anecdote suivante.
ce Un jour, dit la Chronique de Paris, il eut à défendre en cour d'Assises un individu accusé de vol domestique. Le maître volé se nommait Chirouze. Dans une plaidoirie cousue d'insinuations inqualifiables (nous adoucissons les termes), M. Jules Favre cherchait à prouver que le voleur de M. Chirouze n'était autre que M. Chirouze lui-même.
« Tout à coup, — c'était au mois de juillet et il faisait une chaleur suffocante, — notre avocat devient pâle; il s'arrête, on le voit chanceler, presque aussitôt il perd connaissance.
» L'infortuné Chirouze tire un flacon de sa poche, verse de l'essence sur un mouchoir et se met à frotter les tempes de maître Favre, qu'il tient dans ses bras et qu'il frictionne avec beaucoup de soin. L'avocat revient à lui, l'audience est reprise.
» Alors, s'essuyant le front et se dégageant des bras de sa partie adverse :
» — Messieurs, s'écrie X orateur réchauffé (nous continuons d'adoucir les termes), je vous disais donc qu'il n'y
:.\v. HISTOIRE CONTEMPORAINE.
a dans cette cause qu'une seule hypothèse probable, celle de M. Chirouze ><i volanl lui-même...
» La rour indignée retira la parole à maître Jules Favfe. »
On se rappelle qu'à propos du fameux procès d'avril, en cour des pairs, le parti républicain convoqua au Luxembourg, à titre d'avocats , le ban et l'arrière-ban de ses lieutenants de province. Ils se rencontrèrent là au nombre de cent quatre-vingts, Michel (de Bourges) et Ledru- Rollin en tête .
Jules Favre s'y trouvait confondu dans les rangs du vulgaire sans nom .
L'assemblée s'installe. On délibère sur la conduite à tenir dans l'intérêt des accusés, dont plusieurs ont en perspective la peine capitale, et l'avis de l'immense majorité des défenseurs est qu'on ne doit pas accepter les débats, si la liberté du droit de défense n'est pas maintenue dans toute sa plénitude. Jules Favre soutint l'opinion contraire avec un entêtement invincible.
ce — Etiamsi omnes, disait-il avec emphase, ego, non! »
Dans cette résistance à la volonté commune, il rencontrait le point voulu pour se mettre en lumière. En effet, plaidant seul, ayant son nom imprimé pendant huit jours dans les feuilles publiques de Paris, il devenait d'emblée un personnage, avec lequel ses collègues illustres seraient forcés de compter.
ce Les plus ardents, dit Louis Blanc, dans son Histoire de dix ans, condamnèrent l'opinion de M. Jules Favre, comme puisée aux sources de l'égoïsme et de l'amourpropre. Membre du barreau de Lyon, où il s'était fait remarquer, jeune encore, par une intelligence d'élite et un
talent d'élocution incomparable , on l'accusa de n'être venu chercher à Paris qu'un théâtre plus digne de ses facultés brillantes, et Armand Carrel, qu'il avait eu d'abord pour allié, s'emporta jusqu'à lui adresser ces amères paroles : « — Eh bien ! Monsieur, puisque vous persistez, nous ferons de ceci une simple affaire de police correctionnelle ! »
Ce fut Jules Favre qu'on chargea, avec deux de ses adversaires, Michel (de Bourges) et Dupont, d'apprendre aux accusés le résultat de la délibération des défenseurs.
Tous les trois pénétrèrent dans les cachots du Luxembourg, la veille de l'ouverture des débats. Michel et Dupont voulurent exposer ce qu'on avait décidé ; mais comme ils s'étendaient sur les motifs qui justifiaient cette décision, Jules Favre s'empressa de la combattre, déclarant au surplus qu'elle n'avait rien d'obligatoire, et que, pour son compte, il s'offrait à ceux qui jugeraient convenable de se défendre.
Il en résulta une scène d'une violence extraordinaire.
Michel (de Bourges) s'y montra indigné jusqu'à la passion. Le prévenu Beaune eut toutes les peines du monde à mettre fin à la querelle.
Une autre scène de tumulte éclata, le lendemain, à la réunion des défenseurs, chez Auguste Blanqui , lorsque Jules Favre annonça comme définitive là résolution de plaider devant la cour des Pairs la cause de ses clients.
Il porta donc la parole au Luxembourg et fit des prodiges d'éloquence. Après avoir défini le caractère qu'il attribuait à l'insurrection lyonnaise, après avoir essayé (h4 détruire l'échafaudage du complot, il résumait ainsi les déliais :
« Vous nous accusez d'avoir attenté a la sûreté du gou-
vernement, et moi j'accuse le gouverner! iei il de n'avoir pas déjoué cet attentat, d'avoir nourri l'émeute, en attirant les insurgés sur la place publique, alors qu'il était si facile de la comprimer. Vous nous accusez d'avoir construit des barricades ; moi je vous accuse de les avoir laissé élever sous les yeux des agents de police et de l'autorité civile, et d'avoir jeté parmi les groupes inoffensifs des excitateurs soldés. Vous nous accusez d'avoir usé de la force contre les défenseurs de Tordre ; moi je vous accuse d'avoir déchiré la loi qui protège les citoyens, d'avoir donné une consigne qui à elle seule suffisait pour allumer l'insurrection ; d'avoir compromis la vie des femmes, des enfants, des vieillards ; d'avoir prolongé la lutte sans nécessité, d'avoir enseveli sous les ruines de nos maisons des familles qui ne vous attaquaient pas; d'avoir été sourds aux demandes de trêve et de conciliation qui vous étaient faites , et de n'avoir pas épargné la vie des vaincus. Vous avez prononcé votre réquisitoire, voilà le mien. Ils resteront tous deux affichés à la porte de ce palais , et nous verrons lequel durera davantage, lequel la France lira avec plus d'indignation ! »
Ce sont là d'habiles et éloquentes paroles, sans doute ; mais aux yeux des hommes sensés et en face des consciences honnêtes, les démagogues agresseurs sont mal venus quand ils essayent de se poser en victimes.
Jules Favre se retira mutilé de cette bataille livrée au Luxembourg.
Arrivé malade à la barre, il en sortit frappé de surdité, et saisi d'une fièvre ardente qui exposa ses jours. Invité plus tard à s'expliquer sur le mobile qui l'avait portée prendre la parole devant un tribunal exceptionnel,
contrairement à la presque unanimité de ses confrères, il a donné les explications suivantes , que nous laissons apprécier à la sagesse du lecteur.
« A force de rêver leur salut, a-t-il dit, j'étais devenu plus irritable qu'eux. On me les a bien cruellement disputés. Défendre leur tête contre leurs amis et contre leurs ennemis, contre eux-mêmes, malgré leur blâme que je redoutais presque à F égal du mien ; braver jusqu'à leurs soupçons, accepter pour eux le rôle d'un agent de discorde ou d'un mannequin de vanité, et se dire, après tant d'épreuves dévorées : Rien de fait ! La captivité de Beaune est la couronne de toutes les douleurs qui m'ont assailli à la cour des pairs. C'est lui surtout que de fausses et à jamais déplorables mesures m'ont arraché, lui dont l'acquittement était ma pensée, lui qui devait marcher à la tête du procès, au lieu de se jeter à la suite d'un comité de défense égaré par un mouvement irréfléchi. »
En lisant cette histoire des luttes révolutionnaires, en est frappé de l'intervention de la Providence , qui veut toujours que la discorde éclate d'abord entre les fauteurs de troubles, et change par là même leur force en faiblesse, leur énergie en trahison, leur dévouement en sottise.
Le désaccord entre Jules Favre et les républicains l'éloigna de la politique active. Il ne gagna au succès obtenu par sa parole dans le procès- monstre que son inscription sur le tableau des avocats de Paris.
Vers 1836, Lamennais ayant quitté la rédaction en chef du journal le Mouvement , Jules Favre en prit la direction politique avec Anselme Pétetin. Mais, en dépil de l'active collaboration des deux publicistes, cette feuille
cessa de vivre au bout de quelques mois. La plaidoirie va mieux à Jules Favre que le journalisme.
Bientôt il fut à la tête d'une clientèle nombreuse. Des affaires civiles et des procès de cour d'assises d'une liaute importance lui furent confiés. Il eut en outre l'occasion de défendre plusieurs journaux et prêta l'appui de sa parole à divers accusés politiques. Familier de la Réforme, il se trouva naturellement en bons termes avec Ledru- Rollin et consorts, à l'époque du triomphe inattendu de Février. Le grand tribun le choisit pour remplir au ministère de l'intérieur les fonctions de secrétaire général.
Ce fut Jules Favre qui, avec la collaboration de ce basbleu rouge qu'on nomme George Sand, rédigea les fameuses circulaires historiques, dont chaque paragraphe souleva la réprobation de la France, — noble pays, auquel ces aventuriers osaient dire :
« Accepte la République, ou prends garde ! »
Jusqu'ici le jour ne s'est pas fait complètement sur les ténébreuses intrigues du Gouvernement provisoire et sur la part de complicité plus ou moins grande qui revient dans ces intrigues au citoyen Jules Favre. Toutefois, s'il faut en croire l'enquête du mois de juin, ce serait lui qui aurait organisé le conciliabule secret, où l'on projeta de se défaire de la fraction trop modérée des dictateurs de l'Hôtel-de-Yille. Nous ne voulons pas lui imputer sans preuves d'autres actes plus graves encore, et nous ne demandons pas mieux que de le croire étranger à la nomination de certains commissaires, qui avaient fait leur apprentissage au bagne ou dans les maisons centrales.
M. Jules Favre n'exerça pas longtemps, du reste, ses fonctions au ministère de l'Intérieur.
Il donna sa démission le jour où il fut élu représentant
des provinces de la Loire , annonçant par une lettre insérée dans tous les organes de la presse d'alors qu'il entendait se consacrer de la façon la plus exclusive aux devoirs imposés par son mandat.
« Je renonce absolument, disait-il, à la carrière des emplois publics. »
Peu de mois après, M. Bastide est nommé ministre des Affaires étrangères: notre avocat, oubliant sa lettre, accepte auprès de lui des fonctions analogues à celles qu'il exerçait auprès de Ledru-Rollin .
Quels principes immuables !
On put croire, après le 6 mai, que Jules Favre renonçait à la république rouge, c'était une erreur. Si , en sa qualité de rapporteur de la commission, il conclut à l'autorisation des poursuites à exercer contre Louis Blanc, c'est qu'il voulait se venger de l'historien. Il ne lui avait point pardonné l'appréciation de sa conduite au procès d'avril.
Pour satisfaire ses rancunes, Jules Favre porte Fhéro'ïsme jusqu'à sacrifier au besoin ses convictions politiques.
Voici comment un journaliste du parti, M. Lireux, apprécia son discours :
« C'est en vain qu'avec des précautions oratoires qui ressemblent à la plus cruelle pertidie, le rapporteur orne des bouquets de sa rhétorique la victime qu'on immole ; c'est en vain qu'il prétend s'élever au-dessus des passions humaines; c'est en vain qu'il va jusqu'à s'attendrir à l'endroit de l'honneur outragé de Louis Blanc : le rapport est sinistre, et, dès les premières lignes, nous avons lu la fatate conclusion sur la pâle figure de l'individu chargé «le la triste besogne d'exécuter les hautes oeuvres
de la commission. Ça été quelque chose de sombre el de menaçant que d'entendre la lecture faite par cet homme de justice qu'on appelle .Iules Favre; que de contempler le masque impassible de cet avocat, pendant que de sa bouche mielleuse les considérants tombaient comme des lames tranchantes enguirlandées de fleurs.
« La dernière phrase expire au milieu d'un silence glacial.
« M. Favre descend de la tribune, et Pyat, le montrant du doigt, dit à ses amis : « — Regardez-le, c'est Marat converti! »
Jules Favre défendit ensuite la loi qui rétablissait le cautionnement des journaux et combattit victorieusement les sophismes parlementaires de Proudhon sur le préambule de la Constitution. Il proposa cet amendement qui ne fut point adopté :
« La République doit garantir l'existence des citoyens par le travail, dispensé dans les limites de ses ressources, et par l'assistance à ceux qui sont hors d'état de travailler. »
Dès ce moment l'extrême gauche le traita publiquement de transfuge.
Une seconde fois le citoyen Jules Favre donna des gages à la réaction. Lors de l'enquête parlementaire qui suivit les abominables journées de juin, amené à s'expliquer comme témoin sur ce qui s'était passé au sein du Gouvernement provisoire, il chargea particulièrement Marc Caussidière, qu'il représenta comme un homme très-fin, mais très-dangereux. Ce témoignage pesa beaucoup sur la décision de l'Assemblée.
Au sujet de l'admission du prince Louis-Napoléon , Jules Favre jeta à la figure de ses anciens complices un
discours, que Ribeyrolles, rédacteur de la Réforme, appela poétiquement ce une jatte de lait empoisonné. »
Plus tard, Jules Favre proposa la confiscation au profit de l'Etat des biens personnels de Louis-Philippe.
« Le 24 novembre 1848, dit M. Lireux, que nous laissons parler de nouveau, Jules Favre entretint ses collègues d'un cas de conscience qui lui était survenu. Était-il bien possible que le ministère fût mêlé en quelque chose à la publication de certaines brochures relatives l\ la prochaine élection du président de la république, et à l'enluminure de certaines images où le général Cavaignac était représenté comme le candidat favori de l'administration ? Maître Favre rougissait de le supposer; mais sa pudeur naturelle lui faisait un devoir d'interpeller le citoyen Dufaure à ce sujet, et, avec une sévérité entremêlée de suppositions corrosives et de diffamations politiques doucereuses, il s'écria :
« — Répondez, si vous le pouvez, citoyen Dufaure !
« Le citoyen Dufaure répondit qu'il n'avait jamais édité de canards et que, depuis maître Favre, le ministère de l'Intérieur avait renoncé aux circulaires électorales.
« Quelques personnes prétendirent avoir vu l'avocat rougir à, ce trait lancé avec une malicieuse bonhomie. Quelle illusion ! »
Jules Favre, désirant obtenir le pardon des Montagnards, attaqua l'expédition de Rome. La France envoyait là ses troupes afin de protéger le pape et le catholicisme contre les entreprises ignobles des révolutionnaires : l'ami de Ledru-Rollin et de George Sand ne pouvait pas tolérer pareil abus.
M. de Falîoux, ministre de l'Instruction publique, se chargea de lui répondre,
Ce soir-là, les tribunes étaient remplies comme aux jours des grandes émotions politiques, et l'assemblée se
monfra houleuse el frémissante, aussitôt que le coup de sonnette du président eut annoncé l'ouverture de la séance.
On a dit de Jules Favre qu'il était le Girardin de la trihune. Ce n'est pas nous qui contesterons la force de son » talent. Il s'exprime en termes choisis; il est clair, il est net, il est incisif. Par moment même il affecte une sorte de chaleur contenue qui ne laisse pas que d'exercer une certaine influence sur son auditoire. Mais on voit que cet avocat étudie son rôle d'avance et que les principes, ou plutôt les idées, au lieu d'être dans le cœur, sont dans la tête. On voit clairement la ficelle du parti pris.
M. de Falloux ne connaît pas comme Jules Favre les ruses de l'art de la parole ; mais il y supplée par une évidence de honne foi, par un parfum de loyauté qui saisissent tout d'abord son public. L'honnête homme est là, on le sent à chaque^not qui s'exhale de son à me croyante et chevaleresque. Ce que M. de Falloux n'a pas en vigueur, il le remplace par la finesse, par l'élégance, par cette grâce attique du ton et par cette politesse exquise des manières qui révèlent l'homme de bon lieu parfaitement bien élevé. Quand il amène son auditoire, à la suite de transitions habilement ménagées, sur le terrain des idées philosophiques et religieuses, il s'y établit fortement, il y marche en sécurité et s'y creuse une large carrière ; il y déploie enfin toutes les ressources que donnent à une intelligence noblement trempée les études sérieuses.
En vain Jules Favre essaya de répondre à M. de Falloux, les bonnes raisons lui firent défaut ; il se réfugia sur le terrain dangereux des personnalités.
Or, comme le passé de son adversaire est franc de toute souillure, il s'avisa de lui reprocher d'avoir servi la légitimité. A quoi le ministre de l'Instruction publique répondit, dans une courte et écrasante réplique, qu'il n'avait jamais servi la légitimité parce qu'il était trop jeune ; mais que, s'il avait eu cet honneur, il s'en féliciterait d'autant plus qu'il aurait une expérience solide et de meilleures traditions à mettre au service de son pays.
En entendant cette franche et noble déclaration, M. Jules Favre se tordit sur son banc, comme si, par mégarde, il se fût mordu lui-même.
Pendant cette séance, il y avait dans une tribune deux dames socialistes fort amusantes. A chaque parole de Jules Favre, elles se pâmaient d'enthousiasme ; elles se renversaient sur leur banquette, les mains levées au plafond ; elles promenaient autour d'elles des regards menaçants, comme pour foudroyer quiconque ne serait pas de leur avis. Tout à coup Tune d'elles s'écrie d'une voix étouffée par l'émotion :
« — Il est sublime ! Quel dommage qu'il soit aussi laid ! »
Le fait est que, si M. Crémieux n'existait pas, Jules Favre serait l'avocat le moins beau de la France entière.
C'est un individu noir, jaune, bilieux, qui porte des lunettes sur un nez tellement écrasé, qu'on se demande comment elles peuvent rester là. Dès qu'un secret dépit l'irrite-, son visage prend une teinte olivâtre. Il est laid d'une de ces laideurs qui font froid aux gens qui les contemplent. C'est une véritable physionomie de jacobin. A ces formes incohérentes, ajoutez une mise négligée, une chevelure inculte, et vous aurez ,
à quelques détails près, une sorte de photographie du citoyen.
Cel orateur de la démagogie moderne produit à la tribune L'effet de la torpille, c'est-à-dire qu'il engourdi! son
auditoire.
Quand sa parole trouve à mordre, on voit son pâle
visage s'illuminer de je ne sais quelles lueurs fauves et vacillantes. L'homme nage dans son élément : il blesse, il entame, il est heureux.
Jules Favre a les qualités qui servent le mieux aux anarchistes : il observe et il attend. Voici le portrait qu un pinceau peu flatteur nous trace de lui au point de vue moral :
« La nature et l'étude Font doué d'une éloquence particulière. Ses lèvres laissent couler en paroles emmiellées le fiel de son cœur et distillent une ambroisie empoisonnée. Il ferait condamner à mort, avec un grand choix d'expressions, avec une élégance imperturbable, ses plus chers collègues. C'est surtout en temps de révolution que les hommes de la trempe de M. Favre sont précieux. Pour peu qu'on ait besoin de perpétuer les divisions, de préparer un scandale , d'envenimer les querelles , on trouve ces hommes-là sous la main. Arrive un moment où chaque parti les repousse , mais s'en sert : alors ils sont une spécialité; leur éloquence s'accroît par la conscience qu'ils ont de la répulsion qu'il inspirent , et ils exercent leur métier en artistes. Maître Favre est un Girardin parlant : fiel, pâleur et caractère, il a tout de son sosie. »
A l'occasion des interpellations sur les affaires de Rome, la Gazette des Tribunaux écrivit les lignes suivantes :
<( Ce qu'est à la tribune parlementaire M. Jules Favre,
on le sait. Depuis la disparition de L'edru-Rollin, Fancien sous-secrétaire d'État du Gouvernement provisoire est devenu Fécho le plus sonore et le plus harmonieux de la minorité. La gauche ne peut opposer aux talents de la droite ni un plus habile dialecticien, ni un plus rude jouteur, ni un plus dangereux adversaire. Ce n'est pas que M. Jules Favre puisse rivaliser avec Ledru-Rollin ; il n'a ni son ardeur, ni sa puissance, il n'a pas comme lui le geste révolutionnaire, il ne porte pas comme lui la paix ou la guerre dans un pan de sa robe de tribun, il ne s'abandonne pas comme lui à ces emportements de l'improvisation qui passionnent les auditeurs et déchaînent sur l'assemblée le vent des agitations et des colères. M. Jules Favre n'a point de naturel, point d'entraînement, point de passion. En lui tout est étudié, tout est préparé à loisir, même le cri de la colère et les accents de l'indignation. Quand il prend à partie le cabinet et qu'il formule contre lui ses véhémentes diatribes, son geste se précipite et sa voix tremble ; mais son cœur ne bat pas plus vite, et tout ce désordre extérieur, que sert heureusement l'indocilité de la chevelure, n'est après tout, comme l'a dit le poète, qu'un simple effet de l'art. L'assemblée l'écoute et ne frémit point; la gauche crie : « Bravo ! » c'est du bout des lèvres ; cent mains applaudissent, ce sont des mains intéressées. Mais où M. Jules Favre montre une supériorité réelle, c'est dans l'argumentation méthodique et froide, dans l'agencement du récit, dans la discussion sur les faits et les articles. Esprit net et lucide, quoique suffisamment prolixe et même un peu paperassier, il excelle à mettre en relief le coté faible des questions, à toucher du doigt le point vulnérable, à saisir corps à corps ses adversaires, car il a l'humeur
agressive e1 La parole mordante. L'esprit de contradiction esl sa pythonisse, et , il faut le dire, cette pythonisse qui lui commande parfois des évolutions capricieuses, lui souffle parfois aussi, soûs un faux air de simplicité ei de bonhomie, des inspirations d'une verve ei d'une ironie singulière. Toutes les piqûres qu'il l'ail à ceui qu'il a pris fantaisie d'attaquer sont sanglantes el lentes à guérir; tous les traits qu'il lance s enfoncent profondément dans le flanc. Aussi l'interruption ne lui déplaît-elle point; il s'y sent à Taise. Il marche à son ennemi et le couche par terre... puis il se détourne et continue, comme s'il n'entendait pas les cris du blessé. Il s'engage alors dans la voie des considérations générales, il multiplie les aperçus. Peut-être parviendrait-il à se hisser jusqu'aux sommets de la véritable éloquence, si l'on pouvait jamais être éloquent sans être consumé de ce feu intérieur qui éclate au dehors par des mouvements impétueux et par d'ardentes paroles. »
Après la retraite de la Constituante, Jules Favre, rejeté du parti de l'ordre qui ne voulait pas de lui, même à titre d'auxiliaire, se trouva également réprouvé de la Montagne qui lui tourna le dos, et désavoué par la fraction du parti républicain connue sous le nom d'Amis de la Constitution, qui n'avait pas oublié ses violentes attaques contre la candidature du général Cavaignac.
Exclu de la nouvelle chambre, il erra longtemps comme une âme en peine.
Mais le parti rouge, qui avait perdu, le 13 juin, ses têtes empanachées, voulut réparer son appauvrissement et se donner un orateur. Les comités souterrains proposèrent Jules Favre pour la réélection du Rhône. Il fut accepté.
Rappelant d'anciens et fraternels souvenirs aux ouvriers
socialistes, l'avocat lyonnais mendia le suffrage de ses compatriotes en guenilles, et ceux-ci voulurent bien le choisir pour remplacer le sergent Commissaire.
0 courtisan des factions !
A F Assemblée législative, le citoyen Jules Favre continua ses attaques contre la politique intérieure et extérieure du gouvernement. Il défendit la liberté de la presse et combattit la loi de déportation, peine à laquelle il tenta vainement de faire substituer celle de l'exil. On l'entendit plus tard discuter la loi relative à l'enseignement public. En cette circonstance l'avocat rouge s'avisa de faire l'éloge de la religion du Christ, mais quel éloge !
Il finissait en affirmant que la doctrine évangélique n'avait plus de racines dans les coeurs.
« — Parbleu ! dit un représentant de la droite, il a bien raison. Grâce aux révolutionnaires, nous n'avons plus ni la foi ni l'espérance, et la République nous réduit tous les jours à la charité. »
Au mois de juillet 1850, Jules Favre dénonça la Mode comme un journal de guerre civile, et Barbey d'Aurevilly, l'un de ses rédacteurs, comme un boute -feu sans entrailles, un impie envers la morale de l'humanité et envers son pays, tout cela au sujet d'un article intitulé le Sacerdoce de l'épêe, inséré dans le numéro du 15 mai précédent.
La Mode répondit :
« C'est du mensonge arrangé et calculé perfidement, que l'orateur de la Montagne est venu lancer contre nous. 11 a mutilé, tronqué, changé, interpolé l'article qu'il est venu signaler aux passions émues de l'Assemblée, et il en a conclu hypocritement que nous étions des provocateurs de guerre civile. Il a prétendu que nous poussions
à cette terrible guerre de tous nos efforts. Pourtant nous
avions d'il dans cel article : a Certes, nous n'avons pas la pensée d'appeler la guerre civile sur noire pays. D'ailleurs, 1 ) i * v 1 1 n'a pas donné ce pouvoir à des créatures isolées. Les lèvres d'un homme sont trop faibles pour faire mugir ce terrible cri : « Aux armes! » quand les échos de tous les cœurs ne sont pas dispos»'1.- à le grandir en le répétant. Gomme toutes les nécessités vengeresses que Dieu précipite sur le monde coupable, la guerre civile éclate ou s'éteint à son heure. L'homme n'influe pas sur le décret de Dieu. »
Si, dans la forme, M. d'Aurevilly s'était donné tort; s'il avait développé, en les exagérant, certaines idées de M. de Maistre, du moins il n'avait pas pris de masque et offrait d'en répondre.
A cette époque, les espérances de Jules Favre au sujet de l'avènement du socialisme étaient sans bornes. On en trouve la preuve dans ce mot fameux que l'histoire jugera :
« Il ne faut pas abolir la propriété, mais il faut la sucer jusqu'aux os. »
Aimable orateur !
Quelque temps après, au moment de l'élection de l'auteur du Juif-Errant, il s'écria :
« — Les réactionnaires sont battus comme des Chinois. »
— N'essayez pas de leur prendre leurs magots, dit M. Denjoy en le saluant avec une politesse exquise.
Le 2 décembre fit évanouir les espérances de Jules Favre. Élu membre du conseil général dans le département de la Loire, il refusa de prêter le serment exigé. Mais il pactisa plus tard avec sa répugnance, quand
les élections rouges de Paris le ramenèrent à la Chambre, où il est encore. On peut voir comment il s'y comporte; c'est toujours la même opinion, toujours la même conscience.
« Au Corps législatif, dit Vapêreau, M. Jules Favre prit plusieurs fois la parole dans des questions de politique intérieure et étrangère, notamment en 1859, à propos de l'expédition d'Italie. Il était le chef reconnu de ce petit noyau d'opposition qu'on appelait les Cinq, seuls signataires et seuls soutiens de nombreux amendements combattus par le ministère et repoussés par la majorité. Au mois d'août 1860, il a été élu bâtonnier de l'ordre des avocats de Paris, et réélu en 1861 . »
Comme écrivain, M. Jules Favre est à peu près nul. Quelques brochures, Coalition des chefs d'atelier de Lyon, — Anathème (1833), — la Liberté de la Presse (1849) et deux ou trois plaidoyers choisis forment tout son bagage littéraire. On lui attribue une bluette dramatique, le Trait d'union, jouée en 1865 dans une soirée qu'il donnait au parti rouge.
Dans ses jours de chômage parlementaire, Jules Favre se livrait avec une sorte de délire à l'exercice de sa profession et plaidait n'importe quelle cause.
« Il avait pris, dit l'auteur des Portraits historiques, une attitude d'homme fatal. Le spectre deBanquo l'empêchait de dormir. Comme ces monstres qui jaillissent d'une tabatière, au moment où on l'ouvre, on le voyait surgir tout à coup, noir, rouge, amer, horrifique, de tel petit procès de police correctionnelle , qu'on n'aurait jamais soupçonné capable de contenir un pareil mystère. »
En 1853, il défendit l'accusé Brasiano, dans l'affaire du complot de l'Opéra-Comique.
Il plaida quelques années après pour Bel-Hadj, un des chefs arabes compromis dans Le procès criminel intenté au lieutenanl Doineau. L<i client de uotre avocat fut condamné à vingt ans de travaux forcés el à la dégradation. Il était officier de la Légion d'honneur.
Pressé d'instances par la famille du condamné, Jules Favre, suivi du plus jeune fils de Bel-Hadj, vint au camp deChâlons demander à l'Empereur la grâce de son client.
Cette grâce lui fut accordée.
L'année suivante, il se chargea de la défense d'Orsini, et jamais son talent oratoire ne revêiit une forme plus acerbe.
Orsini a laissé, par disposition testamentaire, une somme de huit cents francs, destinée à acheter une montre et une chaîne en or à son défenseur. Il exprima la volonté que cette inscription fût gravée sur la cuvette de la montre •