‹ Portraits et silhouettes au XIXe siècleChapitre 45 sur 51 · A M. JULES FAVRE · texte numérisé non relu

A M. JULES FAVRE

Felice Orsini

Souvenir.

Voilà une montre fatale, qu'un homme superstitieux ne porterait pas, dans la crainte de la voir s'arrêter trop souvent sur l'heure des crimes.

FÉVAL (Paul

Aujourd'hui que la maison Alexandre Dumas et compagnie a interrompu le cours de ses opérations commerciales, l'écrivain, jeune encore, dont cette notice va retracer la vie, est capable de fournir à lui seul, et sans le secours de la plume des autres, une bonne partie de la clientèle de cette immense fabrique de romans.

Paul Féval est une locomotive littéraire, qui a eu pour chauffeur Anténor Joly, et qui a pris la grande vitesse, grâce au charbon du Courrier Français et de Y Epoque.

Mais n'anticipons pas sur notre narration.

L'auteur des Mystères de Londres est né dans la vieille capitale delà Bretagne, le 27 septembre 18 17 4. Ses premiers maîtres constatèrent en lui fort peu de goût pour les livres, une grande passion pour le jeu, et une habitude enracinée de Fécole buissonnière.

On le plaça très-jeune au collège de Rennes. Féval ne

la II reçut au baptême les noms de Paul-IIenri-Corenlin.

jeta pas un grand éclat universitaire. C'était un enfant chétif ei malingre, trop faible pour soutenir par le coup de poing d'irrésistibles inclinations à la moquerie. Se? maîtres ne l'aimaient point; ses camarades l<i battaient

sans cesse. 11 a gardé de ce temps d'oppression des souvenirs qu'il reproduit dans ses œuvres sur un ton d'amertume comique.

L'histoire de ce bon monsieur Quandoquidem, auteur du Cours de thèmes et des Tournures élégantes à l'usage des élèves de seconde, est une amusante et folle histoire.

Quandoquidem était père de douze enfants rouges. Dédaignant le calendrier vulgaire, il avait choisi des noms romains à cette progéniture aussi nombreuse qu écarta te. Jamais ce noble pédagogue ne demandait à manger ou à boire sous la forme de langage usitée en pareil cas. Plein de dignité dans l'exercice de ses fonctions, s'il enjoignait à Féval de se mettre à genoux, il avait soin, même pour un ordre si simple, de ne pas s'écarter du système des Tournures élégantes.

« — Prosternez-vous, s'écriait-il, clans l'attitude qui convient à un coupable ! »

Et si Paul semblait peu disposé à obéir, Quandoquidem ajoutait :

« — Je vais implorer l'aide d'un serviteur pour vous expulser par la violence, et je saurai bien vous décliner liordicus au génitif. »

Quand la révolution de Juillet éclata, Féval entrait dans sa treizième année.

Voyant son professeur et ses condisciples arborer la cocarde tricolore, l'imprudent collégien, le cerveau chauffé par des inspirations de famille, s'avisa d'attacher

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à sa casquette une énorme cocarde blanche. Jusqu'alors il s'était montré légèrement poltron dans les querelles que lui cherchaient les autres élèves; mais, cette fois, l'exaltation politique lui inspira un courage vraiment extraordinaire. Malgré des sommations réitérées, qu'accompagnaient une grêle de coups, Féval n'ôta point sa cocarde.

Ne pouvant riposter aux grands vauriens de seconde, il fit consister son héroïsme à tendre le dos, sans se plaindre, et à recevoir les taloches qu'ils jugèrent à propos de lui administrer.

Ce carliste en bas âge fut retiré du collège par sa mère, sans quoi la France aurait eu à pleurer sur le sort d'une nouvelle victime de juillet. Madame Féval emmena Paul dans un vieux manoir appartenant à un membre de la famille et situé aux confins du Morbihan.

Là ce fut bien autre chose. Notre jeune adversaire de la branche cadette tombe au milieu des agitations clandestines de la chouannerie. Le château sert de rendez-vous aux conspirateurs. On s'y assemble de nuit, on y fond des balles de calibre. Les hommes paraissent résolus, impatients d'agir, et, dans cette Fronde campagnarde, les femmes se montrent plus exaltées encore que les hommes. Ce mystère, ces dangers, ces alertes frappent vivement l'esprit de Paul. Il obtient la promesse d'une carabine pour aller combattre les bleus, ne rêve que batailles, ne parle que de massacres, et s'avise, un beau soir, d'insulter la maréchaussée, qui venait pour une visite domiciliaire. Les bons gendarmes saisissent paternellement cet intrépide légitimiste à Foreille, puis le conduisenl à sa. maman, qui lui ordonne de se tenir sage.

Aucun des projets guerriers de la chouannerie ne recul

son exécution, et le château rentra dans la paix et le silence.

La Bretagne exalte de bonne heure l'imagination de ses enfants par la foi politique et religieuse, par les traditions chevaleresques, vieux récits, chroniques ou légendes, racontés au coin de l'âtre, et que chacun écoute, à cette heure où la lampe privée d'huile va s'éteindre, quand le vent souffle au dehors et semble battre les hautes fenêtres avec l'aile mystérieuse des fantômes.

Voici tout au plus un siècle que ce pays étrange hasarde dans les domaines civilisés son pas timide, et déjà le nombre des conteurs qu'il a fournis à notre littérature est considérable. Entre Chateaubriand et Paul Féval, Dieu sait combien on pourrait en inscrire. Le héros de cette biographie, comme ses devanciers, nous est venu, un beau jour, la tête farcie des légendes natales. Il nous a raconté ce qu'on lui a dit là-bas, sous le vaste et sombre manteau de la cheminée gothique : l'histoire de la Femme blanche, celle du Bonhomme Misère, du Joli Château de Coquerel, des Belles de nuit et du Maréchal Gille de Raiz, cet implacable et barbare époux que le beau sexe doit maudire.

Grâce à Paul Féval, nous savons que Barbe Bleue est d'origine armoricaine.

Lorsque notre collégien de treize ans quittait la veillée pour monter à sa chambre, il avait la tête remplie de terreurs et se couchait avec la fièvre. Si la servante emportait la lumière, Paul sentait un frisson courir par tout son corps; ses dents claquaient; il lui semblait voir son lit entouré de cierges, et des voix lamentables récitaient à son chevet les versets funèbres du De Prof un dis. Chose bizarre, une de ses cousines, qui occupait avant lui cette

même chambre, avait eu des visions analogues. A minuit sonnant, elle apercevait sept chandelles disposées en croix au point central du parquet. De profonds soupirs s'échappaient des murs. Elle croyait entendre un commandement de l'autre monde. Jeune, belle, riche, aimée, elle se fit religieuse.

Paul Féval rentra au collège en 1831, et y resta jusqu'en 1833, toujours chétif, toujours malingre, toujours taquin et toujours battu. Il garde encore sur le cœur les horions que lui distribuaient ses camarades de classe. Afin de se dédommager du passé sur le présent, il rêve qu'il soufflette les personnes dont il peut avoir à se plaindre ; mais sa rancune ne va pas au-delà du domaine des songes, et, comme Alexandre Dumas, il n'ambitionne pas la triple qualification de matamore, de casseur de bras et de pourfendeur au premier chef.

On le destinait au barreau.

Sa famille est une ancienne famille de robe ; le baron de Létang, son aïeul, fut procureur général à la cour royale de Rennes, et son père, honorable et savant jurisconsulte, mourut, en 1827, conseiller a la même cour. Or, les magistrats intègres ne s'enrichissent pas. La maison Féval était pauvre, et la mère du jeune collégien ne pouvait plus soutenir les frais d'éducation de son fils, quand tout à coup la Providence, sous le pli d'une lettre écrite par le chevalier Féval, référendaire à la cour des comptes, envoya trois mille francs destinés à faire commencer à Paul ses études de droit.

A part un prix d'excellence, obtenu en seconde, il n'avait pas remporté beaucoup de palmes au collège.

Son imagination trop vive l'éloignait du travail sérieux, Les froids commentaires de Oujas n'allèrent aussi que

très-médiocrement à sa nature enthousiaste ; néanmoins

il fut reçu aux examens, conquit la licence, fit son stage, .et le voilà parfaitement libre d'exercer la profession d'avocat.

11 ne manquait plus à Paul que le talent oratoire et une clientèle. Sa première cause ne se fit pas attendre, une cause magnifique ! On le charge de défendre un villageois Haut-Breton, accusé du vol de douze volailles, compliqué d'effraction et d'escalade. Féval repasse dans sa tête tout ce que ses humanités lui ont appris des harangues de Démosthène ; puis le grand jour de l'audience venu, il présente la défense du voleur de poules avec une gravité solennelle et sous les formes de langage les plus pompeuses. Quandoquidem eût été dans le ravissement.

Le discours de Paul est divisé en trois points, mais au milieu du premier, les juges se trouvent saisis d'une hilarité subite.

— Assez, maître Féval, assez! dit le président. La cause est entendue.

— Bon ! pense Paul, je les fais rire, ils sont désarmés.

— Qu'avez-vous à ajouter pour votre défense ? demande le président au villageois amateur des volailles (Tautrui.

Le coupable, excité par le succès de son avocat, et voulant à son tour égayer les juges, entame une dissertation savante et très-complète sur Part de voler les poules sans les faire crier. De son banc, Féval lui adresse des signes, l'obstiné paysan ne le comprend pas ou ne veut pas le comprendre. Il développe avec orgfleil sa théorie aux magistrats, à l'auditoire, aux gendarmes, et se moque de la pantomime de son défenseur.

Émerveillée de la science du larron, mais ne jugeant pas à propos de lui en laisser aussi publiquement expli-

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quer les doctrines , la cour le condamne au maximum de la peine.

Féval indigné déchire sa robe, jette sa toque pardessus les moulins, et tourne les yeux du côté de Paris. C'est là qu'il doit venger l'humiliation faite à son éloquence, et briller dans une autre carrière, celle des lettres, pour laquelle il se sent un goût décidé. Mais il est impossible qu'on lui vienne en aide efficacement dans ces nouveaux débuts. Paul a pris au fond de l'urne de la conscription un numéro détestable. L'achat d'un remplaçant épuise les dernières ressources maternelles, et le référendaire à la cour des comptes n'aidera certes pas son petit-cousin à déserter le barreau pour les lettres.

Qu'importe ? à vingt ans, avec une tète bretonne, on ne connaît pas d'obstacles.

Féval s'empresse d'écrire à un autre membre de la famille, président au tribunal de commerce de la Seine. Il lui demande sa protection pour obtenir une place. La réponse ne se fait pas attendre. On offre au jeune homme un modeste emploi de commis dans une maison de banque. Il accepte, embrasse sa mère, dit adieu à ses sœurs, prend cent écus qu'on parvient à réunir encore, monte en diligence et débarque à Paris.

Il est sur-le-champ mis en possession de la bienheureuse place. Mais, au lieu de s'occuper des bordereaux et du soin des registres, notre apprenti banquier se livre à la lecture des romans. On lui saisit un jour entre les mains un livre de Balzac, ouvert à un chapitre abominable. Notre grand peintre de mœurs osait y donner une analyse très-exacte, très-vive et surtout très-satirique des com m lésions et des comptes de retour. Chez un banquier, jugez de l'esclandre !

378 IIISTOIHE CONTEMPORAINE.

A la vue de ces pages sacrilèges, le chef de correspondance pâlit, le teneur de livres se voile la face, le caissier fail nu geste d'épouvanté, e1 les expéditionnaires croient aux approches de la fin du monde

Paul Féval esl à l'instant même chassé de la maison de banque. Dix louis lui restent en poche. Avec un peu d'ordre, cette somme peut le conduire loin. Pourquoi ne pas mettre sur l'heure à exécution ses projets littéraires ? Il achète une rame de papier, des plumes, une bouteille d'encre, s'enferme résolument dans un galetas, au sixième étage, et commence. . . une tragédie !

Ce sera l'éternel chemin des écoliers, le plus long sans contredit et le plus absurbe.

Il avait déjà bâti la moitié d'un acte, lorsqu'un de ses anciens amis de collège , étudiant en médecine , frappe à sa porte, entre, d'un air effaré, lui annonce qu'il doit sans plus de retard payer une dette d'honneur, et lui emprunte sa bourse entière, avec promesse de rendre le lendemain ce qu'il lui emporte. Féval garde seulement quarante sous pour sa nourriture du soir. Le lendemain, son ami ne paraît pas. Au lieu de dîner, Paul achève le premier acte de sa pièce ; mais le jour suivant, son estomac lui prouve que des rimes tragiques ne sont pas une alimentation suffisante. 11 jette la plume et court chez l'emprunteur. Celui-ci a l'indélicatesse de lui rire au nez, et ne tient nul compte de ses réclamations.

Féval se fâche et le provoque en duel. Ils vont sur le terrain. Le bon droit triomphe, et l'adversaire de Paul reçoit une balle dans la cuisse. Mais, en attendant, la somme n'est pas rendue ; le blessé déclare d'un air narquois à son compatriote qu'il la garde pour payer les

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visites du chirurgien. Ce procédé sans nom valut à son auteur le mépris des étudiants de Rennes. Ils prirent Féval avec eux, le secoururent dans sa détresse, l'encouragèrent au travail , lui firent place au feu et à la table, et ne souffrirent même pas qu'il versât dans la caisse commune les modestes subsides que lui envoyait sa bonne mère. Pendant neuf ou dix mois, il mena une vie charmante, dégagée de soucis. L'inspiration allait grand train.

Quand les étudiants partirent en vacances, Féval avait terminé les cinq actes de sa tragédie, sans parler d une foule de poésies fugitives et d'articles de genre, qu'il espérait bien publier dans les journaux. Il vit donc sans trop d'inquiétude le départ de ses amis, et s'occupa du placement de ses productions littéraires.

Hélas ! hélas ! combien peu dura son illusion !

Le chef-d'œuvre tragique n'obtient pas même une lecture. On repousse chez les éditeurs ses poésies fugitives, et les journalistes lui déclarent que leurs cartons regorgent de copie.

Néanmoins il s'obstine à demander à la littérature une position sociale, ou, pour mieux dire, clu pain. Feuilletant, un jour, les Petites-Affiches, il voit qu'un monsieur réclame un associé pour foncier une feuille hebdomadaire. Féval court à l'adresse indiquée. Ce monsieur lui insinue que, par un procédé dont il est l'inventeur, il y a nécessairement à conquérir une position magnifique dans les lettres, pour lui d'abord et pour l'associé qu'il demande à s'adjoindre. Mais il faut que cet associé verse un cautionnement de quatre cents francs, sinon rien de fait, rien de conclu. Aussitôt le jeune homme écrit à ses sœurs une lettre , où il fait briller dans tout leur éclat ses espérances d'avenir, et les excellentes filles lui

envoient jusqu'au dernier sou leurs modestes économies. Les quatre cents francs sont portés au monsieur, qui

nomme Paul rédacteur en chef, gérant, directeur H même caissier du journal futur. Mais avant toul l<i prudenl personnage sauve la caisse et notre candide Breton n'a rien à rédiger ni rien à garder.

Ceci lui parut infiniment plus fort que les compte- de retour et que le procédé de son emprunteur.

Désenchanté de la carrière du journalisme, ne plaçant pas une traître ligne de ses œuvres, ayant tout au plus en poche de quoi vivre trois semaines, Féval a recours une seconde fois aux Demandes et offres de la feuille dangereuse qui Fa fait tomber dans un premier panneau. Seulement il a soin de ne plus s'arrêter aux articles qui parlent de cautionnement.

« Une compagnie (T affichage demande un employa intelligent et de bonne tenue. »

Voilà son affaire ! Il se présente, le soir même, au bureau de la direction. Sa tenue parait convenable, son intelligence suffisante, et, sans exiger aucune espèce de cautionnement, sur sa mine seule, on lui donne un emploi de confiance, qui consiste à inspecter les murs de la capitale, et à désigner les endroits propices à l'affichage. Féval s'acquitta de cette mission avec beaucoup de zèle.

Mais la compagnie renvoyait habituellement son employé, le jour où il demandait ses honoraires, et notre inspecteur des murailles parisiennes fut congédié sans recevoir un sou .

Décidément Paul n'avait pas de chance, ni pour ses débuts littéraires, ni pour ses débuts industriels. Enfin la fortune semble se montrer un peu moins revèche. Il

FEVAL. 38.1

entre, en qualité de commis, chez le gérant de vingt sociétés en commandite 9 au capital de Luit, dix, vingt et trente millions. C'était un véritable Crésus moderne qui possédait quatorze maisons sur le pavé de Paris, avait dans son antichambre dix nègres habillés de blanc, et passait pour un des princes de la Bourse. Féval, chez ce nabab , obtient des appointements annuels de douze cents francs. Il ne touche que le premier mois.

Son patron, dans l'intervalle, achève de manger treize millions en nègres, en huîtres, en femmes, en chevaux et en flatteurs.

Que devenir? où trouver une autre planche de salut? Paul commence à croire qu'il eût été sage de ne point quitter Rennes, et de continuer à y faire condamner les voleurs de poules. Cependant il songe à un troisième cousin de sa famille, M. de Maisonneuve, chef de division au ministère des travaux publics et du commerce. Il lui demande un emploi un peu plus stable que ceux qu'il a trouvés jusqu'à ce jour ; mais n'ayant point osé dévoiler toute la profondeur de sa détresse, il reçoit, au bout de deux jours, sa nomination officielle à une place de... surnuméraire.

Comment accepter? Le pauvre jeune homme en esta son dernier écu. Sa montre, ses habits, son linge, ses livres, tout est vendu ou mis en gage. Honteux de son insuccès, il n'ose pas retourner en Bretagne, où sa mère le rappelle. Bien décidé à ne plus lui être à charge, il reste à Paris dans un état de misère, d'autant plus affreux, qu'il apporte à le cacher tous les soins de son orgueil. Le chagrin l'accable, le marasme le consume; il se nourrit de fièvre et de désespoir. Une dernière tentative auprès des journaux reste sans résultat.

Féval, à cette époque, avait en portefeuille une partie de ses oeuvres, qui, depuis, oui obtenu un succès mérité.

Malheureusemenl , L'Éthiopien Dutnas accaparait déjà toutes les issues du feuilleton, grâce à la troupe nombreuse de ses collaborateurs, autres nègres, qui lui piochaient la phrase, lui labouraient le chapitre, et lui abandonnaient la récolte de volumes et de renommée. Paul ne réussit pas même à faire lire un seul de ses manuscrits.

L'âme brisée, le découragement au cœur, n'avant rien dans l'estomac depuis deux jours, il prévient, un soir, son concierge qu'il n'est chez lui pour personne, et monte, chancelant de faiblesse, l'escalier qui mène à sa mansarde *.

On ne le voit pas descendre, le lendemain. Toute la journée s'écoule, et l'idée d'un suicide traverse l'esprit du concierge. Il monte les six étages, frappe à la porte, n'obtient aucune réponse, approche son oreille de la serrure, n'entend aucun bruit, et donne l'alarme. La porte est ouverte . On aperçoit Paul couché sur son lit sans mouvement et presque sans souffle.

Du reste, ni réchaud qui indique l'asphyxie, ni fiole de poison, ni pistolets à terre, ni sang répandu.

Nos lecteurs ne sont pas sans connaître une lithographie navrante, qui a pour titre le Dernier morceau de pain. Dans une chambre désolée, où se trouvent pour uniques meubles un lit de sangle, une vieille chaise, un chevalet et une boîte de peintre, on voit, sur le grabat de la misère, un jeune artiste dont le bras amaigri partage sa dernière bouchée avec un chien, son fidèle et malheureux

1. Il habitait alors rue de la Cerisaie, aux environs de la Bastille.

commensal. Paul s'est abandonné, lui aussi, à la volonté de Dieu, et la mort est sur le point d'accomplir son œuvre. Il y a sur le matelas du jeune homme une Imitation de Jésus-Christ, encore ouverte, seul et dernier livre qu'il irait point vendu. On appelle un médecin du voisinage. Il dit au concierge et à quelques locataires empressés autour de Féval, dont l'état semble braver tous les soins :

— Eh ! ce n'est pas de maladie, c'est d'épuisement et de faim que ce jeune homme se meurt !

Un cri général accueille cette révélation. Chacun s'agite. En un clin d'oeil le poêle s'allume ; du bouillon chauffe sur une lampe ; on apporte une bouteille de vin généreux, et l'on couvre d'un édredon les pieds refroidis du triste écrivain. Lorsqu'il reprit ses sens, il aperçut une femme, une voisine jeune et belle, en train d'exercer à son chevet le rôle d'ange sauveur. Il voulut la remercier, elle lui ferma la bouche de sa blanche main.

Deux jours après, quelques bons repas aidant, Paul, remis sur pied, trouva au Nouvelliste un emploi de correcteur, et parvint à glisser dans ce journal plusieurs articles dont le style fut remarqué. Les jours d'épreuve avaient enfin leur terme.

Dieu façonne par l'adversité les grands caractères et les hommes de mérite.

Quatre ou cinq entrepreneurs de librairie firent des offres à Paul Féval ; ils lui commandèrent de la prose à la toise pour les Recueils encyclopédiques ou pour les Dictionnaires de conversation. Il reçut, en outre, de quelques vaudevillistes de troisième ordre une autre espèce de commande. Ces messieurs le priaient de leur composer, au tarif de cent sous l'acte, des couplets desti-

:;,si HISTOIRE CONTEMPORAINE.

nés an t&éàtre du Panthéon. Une pièce tout entière pour Lazari lui fut, un jouir, payée jusqu'à vingt francs par un auteur dramatique désireux de se produire, L<i pain quotidien s<i trouvait au bout de ces obscurs travaux.

Dans ses veilles actives, Féva] s'occupaii d'oeuvres plus importantes. Huit volumes de romans au grand complet n'attendaient plus que le bon vouloir des journaux.

Souvent il voyait paraître au seuil de sa mansarde, comme une étoile radieuse qui lui apportait Fespoir, cette jeune et jolie voisine dont les soins l'avaient sauvé. Notre écrivain lui lisait ses livres. Puis on causait d'avenir, et un peu de sentiment, car l'affection, comme on le devine, était née de la reconnaissance1. Quand sa chère visiteuse était partie, l'homme de lettres reprenait la plume.

Un jour enfin, la Revue de Paris accueille un de ses articles, le Club des Phoques. Le succès avéré de ce récit original lui ouvre presque aussitôt les colonnes du Commerce, puis celles de la Sylphide, où il donne les Chevaliers du Firmament. Pour le coup, Paul Fé val est lancé. D'autres portes lui sont presque immédiatement ouvertes. Il entre à la Quotidienne, à la Mode, à la France maritime , et le feuilleton curieux du Loup blanc, dans le Courrier français, achève de le poser comme un romancier de mérite.

A cette époque, existait une sorte de commissionnaire en littérature, qui se chargeait, moyennant honnête remise, du placement des œuvres d'autrui, fournissait les journaux, et ne manquait pas d'un certain flair pour deviner le talent chez les jeunes écrivains. Cet habile négo-

I. Paul avait rencontré cette douée compagne aux portes de la mort, ee fut aux portes de la mort qu'il la quitta. Seulement les rôles étaient changeas; son ange libérateur le laissa sur la terre dans le deuil et l'affliction.

FEVAL. 385

dateur se nommait Anlénor Joly. Paul, un jour, le voit entrer dans sa chambre.

— Connaissez-vous Londres? lui demande Anténor.

— Fort peu, répond Féval.

— Et la littérature anglaise ?

— Beaucoup.

— Je m'en doutais. Vous êtes notre homme, et vous allez sans retard écrire pour le Courrier les quatre premiers chapitres des Mystères de Londres.

— Y songez-vous? c'est impossible.

— Rien n'est impossible en littérature par le temps qui court. Il faut commencer, vous.dis-je.

— Mais...

— Pas de réplique ! Ça, voyons, que faites-vous là?

— Un roman, les Compagnons du Silence.

Anténor s'approche du bureau de Féval, saisit quelques

pages fraîchement écrites, les parcourt, jette un cri, lève les bras à chaque ligne, et s'écrie tout joyeux :

— Mais les voilà ! . . . nous les tenons !

— Quoi donc ? dit Féval.

— Nos Mystères, mon ami, nos Mystèresl... eh ! parbleu, c'est cela même!... Des noms anglais au lieu de noms français, de la bière au lieu de vin bleu, et nous sommes en Grande-Bretagne. Il faut que le premier feuilleton paraisse demain,

— Ah ! çà, dit Féval, est-ce une plaisanterie?

— Je ne plaisante jamais en affaires, répond Anténor, jetant sur la table deux billets de banque.

Paul ouvre de grands yeux et se trouve disposé naturellement à prendre la chose au sérieux.

— N'est-il pas nécessaire que j'aille visiter Londres? aemande-t-il.

38C HISTOIRE OOiNTKMPORAINE.

— Commençons ! Vous irez plus tard.

Seulement alors son interlocuteur lui fait connaître pour quel motif le Courrier français désire une telle, promptitude. Depuis le retentissement énorme des Mystères de Paris, les directeurs de cette feuille périodique ne dorment plus. Voulant obtenir, eux aussi, dans leurs colonnes un succès de feuilleton, ils ont chargé M. Jôly, Thomme aux expédients rapides, de passer le détroit, de s'entendre avec un écrivain d'Outre-Manche et de rapporter, coûte que coûte, les Mystères de Londres. Par malheur, Anténor s'adresse mal. Son Eugène Sue britannique lui broche une œuvre lourde et indigeste, qui est loin de remplir le but que se propose la direction. Comment se tirer de ce pas difficile ? A grand renfort de coups de tamtam, on a prévenu les abonnés que le manuscrit des Mystères de Londres était dans les bureaux, et Ton a même fixé le jour de la publication. Impossible de reculer. Tout serait perdu.

— Allons, allons, dit Anténor aux directeurs, laissezmoi faire !

Il court chez Féval, — et Ton sait à présent comme ce galant homme traitait la littérature.

— Vous vous appellerez sir Francis Trolopp 4, dit-il au jeune auteur. Tout le succès, vous devez le comprendre, est dans le pseudonyme. C'est une garantie de couleur locale. Voyons, la plume h la main, vite! Nous n'avons pas une minute à perdre.

Paul Féval publie une quinzaine de chapitres, à tâtons

1. Quand Féval, plus tard, voulut revendiquer l'œuvre et signer la deuxième partie, il eut beaucoup de peine à faire accepter ce changement de nom. Le public tenait à l'auteur anglais.

et à tout hasard, saris avoir passé la Manche. Son premier volume terminé, le Courrier français lui ouvre sa caisse, et l'envoie à Londres, les mains pleines d'or. Le malheureux homme de lettres que nous trouvions hier étendu sur un grabat, mourant de faim, voyage aujourd'hui comme un prince. Il a trois secrétaires, des domestiques, et grand train de maison.

Son voyage fait du bruit. Une police complète est à ses ordres, explorant les tavernes de Londres, les rues, les carrefours, les bouges les plus noirs de la Cité. D'autres agents, d'un ordre supérieur 1, lui ouvrent la porte des cercles aristocratiques. On le présente aux sommités gouvernementales et financières. Bref, il voit tout, connaît tout, pénètre partout, et revient avec un trèsjoli bagage de notes sur les habitudes, les mœurs et les coutumes de la fière Albion.

De ce moment datent les véritables Mystères de Londres, et le livre se ressent de l'expérience acquise par l'auteur.

C'est une œuvre considérable par ses dimensions, bien conduite et bien soutenue. Paul Féval s'y révèle avec les qualités et les défauts de son talent. Écrivain d'une imagination vive, colorée, puissante ; conteur habile, chatoyant, intarissable, il est maître de tous les fils de sa trame, et tient en main comme un réseau dont il enveloppe le lecteur, les mailles les plus serrées de l'intérêt. Malheureusement Féval pèche un peu sous le rapport de la distinction du style. Ses pages les plus remarquables, comme coloris et comme imagination, man-

1. Quelques-uns de ces hommes étaient payés, dit-on, cinquante francs par jour.

388 IIISTOIÏIK CONTEMPORAINE.

ijiH'ni parfois de i ètle fleur délicate dy sentiment, de ces étincelles radieuses de l'esprit qui son! les dons les plus rares accordés par le ciel à un homme de Lettres.

Le roman (\(>> Amours de Paris succéda aux Mystères de Londres, et le nom de Féval devint populaire.

11 fut le romancier de prédilection du journal Y Époque, fondé en 1846, et dont Anténor Joly administrait le rezde-chaussée. Dire ce qu'il y eut alors de réclames étourdissantes et de coups de grosse caisse en faveur du jeune romancier serait chose impossible. Tous les murs de Paris étaient couverts de placards énormes, où le nom de Féval et le titre de ses œuvres se lisaient en lettres colossales.

Nous ignorons s'il avait inspecté lui-même les endroits propices à l'affichage.

On se souvient de la mascarade étrange qui, un jour de mardi gras, se promena de la Magdeleine à la Bastille, en l'honneur du Fils du Diable, ce roman pour lequel le charlatanisme enfourcha, six mois durant, la croupe de l'annonce et fit saigner les flancs de la réclame à coups d'éperons.

Paul Féval portait alors jusque dans son domicile le goût de la mise en scène. Un éditeur le surprit, un jour, vêtu d'un costume complet de paysan breton, avec la perruque longue retombant par derrière, le large chapeau sur la tête et les pieds dans d'énormes sabots. Il dictait à son secrétaire une nouvelle armoricaine, et prétendait qu'affublé de la sorte, il avait un sentiment plus exquis de la couleur locale. Aujourd'hui encore, on affirme que, dans son cabinet, meublé avec beaucoup de recherche, on voit traîner sur le tapis une paire de sabots. Ces vul-

FÉYAL. 389

gaires chaussures seraient-elles vraiment pour lui des instruments d'inspiration ?

Ici nous devons adresser quelques reproches au jeune écrivain. Il ne profita point de la chance inattendue, par laquelle il venait d'être mis en relief, pour se livrer au travail utile, pour conquérir clés succès durables. Ayant découvert un filon d'or, il se crut en possession des mines duPotose; il donna des fêtes, mena grand train, eut des chevaux à récurie, des flatteurs au salon, oublia qu'il avait mangé le pain de la misère, et se lança, pour couvrir, ses dépenses , dans l1 exploitation folle et illogique de la plume. On le poussait de plus en plus chaque jour sur cette route périlleuse.

Paul avait raison de se croire un Dumas au petit pied. Seulement, comme il n'avait point de collaborateurs, comme il traînait ses wagons littéraires avec sa propre locomotive, il ne put soutenir l'absurde vitesse que le Courrier français d'abord, et Y Epoque ensuite 1 cherchaient à lui imprimer.

Il disait à qui voulait l'entendre que la révolution de Février avait coupé les rails, et que cette raison seule l'empêchait de poursuivre sa carrière avec le même bonheur.

Ceci était une opinion tout à fait personnelle et que peu de gens partageaient. Le succès véritable n'a point de ces ralentissements absolus. Février sans doute ne sera jamais représenté comme une époque de renaissance et de noble encouragement pour les lettres ; mais Técrivain, qui n'est pas dans des conditions anormales,

1. Kéval publia presque en même temps dans les Débats un feuilleton qui a pour titre la Quittance de minuit.

390 HISTOIRE CONTKMl'OIiAINK.

se transforme, et ne laisse en aucun temps sa renommdécroître.

Paul Féval accusait la république, il ne devait accuser que lui-même et son commissionnaire en littérature.

Il soulagea sa rancune en écrivant une histoire burlesque de la Révolution de 1848, et en refusant avec obstination le service de la garde nationale. Ce qu'il fabriqua de lignes à rhô tel des Haricots est incalculable. Les persécutions de son sergent-major, la décadence de sa renommée, le peu de réussite de ses drames contribuaient à lui donner le spleen. Il maigrissait à vue d'oeil et tombait dans des tristesses profondes.

M. Pénoyée, docteur homœopathe, le guérit et lui donna safiUe en mariage.

Pendant quelques années, Paul travailla dans le calme heureux de la famille et se trouva tout a coup en mesure de reparaître sur la brèche en véritable triompha teur. Il publia successivement les Belles de nuit, — le Tueur de tigres, — le Champ de bataille, — la Forêt noire, — le Capitaine Simon, — la Sœur des Fantômes , — la Fée des Grèves, — le Château de velours,

— le Jeu de la, Mort, — les Parvenus, — le Paradis des Femmes, — Madame (ni Blas, — le Bossu, — les Errants de nuit, — les Compagnons du silence, — les Couteaux d'or, — le Mendiant noir, - - la Louve, — Jean Diable qui a eu la double gloire de donner son titre a un roman et à un journal, — la Fabrique de mariages,

— les Habits noirs, — Roger Bontemps, — Annette Laïs, et vingt autres ouvrages qu'il serait trop long d'énumérer ici. En moins de deux ans, soixante-dix-huit volumes ont, été publiés sous le nom de Paul Féva'., — fécondité prodigieuse dont nous craignons qu'il ne porte un

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jour la peine. Le plus beau talent ne peut résister à cette fièvre de production qu'excitent et développent les besoins du journalisme moderne.

Élu président de la Société des gens de lettres, PbuI Féval exerce avec une exquise bienveillance et avec un tact parfait les devoirs que cette dignité lui impose. Une troupe hostile d'écrivains démagogues ayant voulu jeter le désordre, à diverses reprises, dans les assemblées générales, il a su leur imposer silence par sa parole calme, et repousser leurs boutades violentes par de fines et spirituelles répliques .

C'est un des rares jouteurs qui désarçonnent l'adversaire sans le blesser. Presque toujours ceux qu'il a le plus vivement combattus restent ses meilleurs amis.

GAUTIER (Théophile)

Tarbes, la vieille cité contemporaine des druides, a donné naissance au conventionnel Barrère, au célèbre chanteur Laïs et à Théophile Gautier, dit le Chevelu. Cette dénomination mérovingienne lui restera, si, comme la chose est probable, son nom figure dans les siècles à venir parmi les écrivains célèbres de notre époque. Poète et prosateur, il s'est fait une assez belle place , n'en déplaise à certains esprits jaloux, toujours prêts à répéter avec une méchanceté notoire que Fauteur à'Albertus et de Fortumo a plus de cheveux que de talent.

Les rares biographes qui se sont occupés de lui jusqu'alors le font naître en 1814. Nous savons de bonne source qu'il n'en est rien.

Théophile Gautier, complice évident de l'errçur commise, nous permettra delà dévoiler sans scrupule. Il est né le 31 août 1808. Quelques personnes en seront scandalisées peut-être et lui feront la moue pour avoir abusé

•r, HISTOIRE CONTEMPORAINE.

de leur crédulité naïve; mais il faut , ici-bas, que tout se découvre. Notre devoir d'historien fidèle nous impose < 1 « * s lois. En 1819, Gautier était le champion le plus redoutable dans les luttes à coups de poing (THemani. Lorsqu'on veut se rajeunir il faut le faire a^ec quelque vraisemblance, et ce n'est pas un collégien de seize ans qui eùl assommé les classiques. A dix-sept ans on n'écrit pas Al bc ri us à dix 1 mit ans la Jeune France e1 à vingt ans Mademoiselle de Maupin. Si les dames ont une illusion de moins, Gautier n'en aura, certes, pas de plus un seul cheveu blanc. Donc, il aurait tort de nous en vouloir parce que nous pénétrons le mystère de son acte de naissance.

Ses premières études se firent au collège de Tarbes. Vers 1822, sa famille l'envova à Paris achever ses humanités à Charlemagne, où il se lia bientôt avec Gérard de Nerval, qui, depuis, a été son plus actif collaborateur. Gautier obtenait régulièrement la dernière place en thème. Il le dit très-haut à qui veut l'entendre, et s'en honore. Externe libre, il travaillait peu. Le grec et le latin lui semblaient des superfluités dans l'éducation moderne. Au lieu de faire les devoirs donnés par ses professeurs, il étudiait nos vieux écrivains, remontant aux sources de la langue, et se moquant de toutes les grammaires possibles.

C'était un gros garçon, robuste et sensuel. Une santé par trop florissante Ta toujours poussé vers le réalisme et la matière. Comme beaucoup d'autres, il a profité d une époque de licence pour souffleter la morale. Jamais, ni aux yeux de notre siècle, ni aux yeux de l'avenir, il ne pourra se faire pardonner Mademoiselle de Maupin.

Gautier n'est devenu poète que par accident. Tous ses instincts le portaient d'abord à être peintre. Peu soucieux

des classes de Charlemagne , il allait étudier l'art plastique dans les musées, passant des heures entières à contempler certains tableaux, à se pâmer d'admiration devant certaines statues. Il finit par entrer comme élève dans latelier de Rioult. Cette phase de son existence lui a dicté le Rapin, l'un des plus charmants articles du recueil des Français peiîits par eux-mêmes.

Déjà s'annonçait, à cette époque, la révolution littéraire et artistique. Les idées de révolte contre les règles établies germaient dans toutes les têtes ; on voulait briser les vieilles idoles et les réduire en poudre. Victor Hugo en poésie, Eugène Delacroix en peinture s'entouraient d'une foule de partisans intrépides, décidés à toutes les luttes, à tous les combats. Il n'y avait pas un cerveau de vingt ans qui ne fit un rêve de gloire. Chacun demandait à passer grand homme, et Gautier montra pour conquérir ce titre une ardeur extrême. Seulement son pinceau trop novice encore ne pouvait l'aider dans cette conquête. Le premier rhétoricien venu compose une tragédie ou un livre, mais l'exécution d'un tableau présente des difficultés plus sérieuses. Il savait broyer les couleurs et les marier sur la palette, mais il ne les transportait pas encore assez adroitement sur la toile; il avait en tète une foule de tableaux superbes, mais en dépit de ses efforts, il n'enfantait que des croûtes.

— Décidément, se dit Gautier, la peinture est plus facile avec la plume qu'avec le pinceau.

Nourri de la lecture des poètes du xvic siècle, que Joseph Delorme 1 et le bibliophile Jacob venaient de mettre à la mode par leurs articles rétrospectifs, il rima d'abord quelques strophes modestes, et les lut à ses amis.

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