Pseudonyme de M, Sainte-Beuve
:;mi. IJISTOÎUE CONTEMPORAINE.
Le succès qu'il obtint l'encouragea. Ses tendances matérialistes le portant à se préoccuper surtout de la forme et du contour, il se mit à la recherche des mots qui lui semblaient le mieux faits pour peindre les objets extérieurs. Il étudia profondément le dictionnaire, emmaga sina dans sa mémoire une foule d'expressions inusitées, de tours archaïques, fit la chasse aux vocables de toute espèce, et fabriqua pour son usage un glossaire opulent, au moyen duquel il put donner à son style l'originalité qu'il ambitionnait. Une fois son arsenal bien fourni, Gautier se mit à l'œuvre.
Au mois de juin 1828, il se présenta chez M. Sainte- Beuve, et lui demanda permission de lui lire une pièce de vers intitulée la Tête de mort.
— Oh ! oli ! murmura le critique, un titre bien sombre! Enfin, n'importe. Voyons cela.
Dès la troisième strophe, Sainte-Beuve arrêta Gautier.
— Quelles ont été vos lectures? demanda- t-il au poète. Ce n'est pas en étudiant le rhythme de Lamartine que vous êtes parvenu à écrire de pareils vers. Vous avez dû lire Clément Marot, Saint-Gelais et Ronsard?
— Oui, répondit Gautier. Nous ajouterons, si vous le voulez bien, Baïf, Desportes, Passerat, Bertaut, Duperron, et Malherbe.
— Toute la pléiade! dit Sainte-Beuve.' A merveille, jeune homme! Vous êtes dans les saines traditions. Je m'explique pourquoi vous avez l'hémistiche si net, le tour si exact, la rime si châtiée et si scrupuleuse. Achevez, je vous prie.
Quand la Tête de mort fut lue , Sainte-Beuve se leva de son fauteuil , embrassa Théophile et s'écria :
— Bien, très-bien!... Courage!... Voilà de la poésie substantielle. Je trouve un homme qui sculpte clans le granit et non dans la fumée. Demain, je vous présente chez Victor Hugo.
Théophile ne se sentait plus de joie. Dès ce jour, il devint l'un des plus fervents disciples de l'école nouvelle, entassa rimes sur rimes , et laissa pousser sur son crâne cette foret luxuriante de cheveux noirs, magnifique symbole de la puissance et du développement qu'il espérait donner à son génie.
Le jour où fut publiée la préface de Gromwell, il se déclara l'apôtre de l'évangile littéraire promulgué par l'auteur des Odes et Ballades, et montra ses deux poings énormes aux classiques épouvantés. A la première représentation à'Hernani, le bras de ce nouveau Samson fît cruellement repentir de leur irrévérence les Philistins du parterre. On eut peur un instant que le Théâtre- Français n'eût le sort du temple de Gaza, et que Théophile ne se mît entre deux colonnes pour écraser les mécréants qui se permettaient de siffler le maître . 11 s'abstint néanmoins de faire crouler la salle, se contentant d'aplatir une quarantaine de chapeaux sur les crânes, de démettre cinq ou six épaules et d'enterrer ses adversaires sous les banquettes. Dans un de ses feuilletons de la Presse, il nous révèle que les combattants, pour se reconnaître, avaient un billet rouge, timbré de cette devise symbolique: Hierro.
Cette noble ardeur, hélas ! ne fut pas de longue durée. Théophile eut la mauvaise chance de publier son premier volume de poésie, le 27 juillet 1830. La fusillade seule obtint le retentissement prédit à ses vers; rémeute lui vola sa gloire, et les exclamations de ses amis se perdirent
dans le tohu-bohu politique. Gautier prétendit qu'ils n'avaienl pas crié assez fort.
Occupé de Notre-Dame de Paris et de Lucrèce Bor- (j\a, le maître ne songeait que médiocrement à exalter ses disciples et à les mettre à côté de lui sur le pavois.
Théophile dissimula sa rancune. Son poing continua de s'abattre sur les dos classiques ; mais, dans l'intimité, ses plaintes étaient amères. Lorsqu'il rédigea plus tard le feuilleton de la Presse, il ne loua plus qu a contre-cœur le grand poète, pour la gloire duquel il avait assommé tant de monde.
— Enfin, lui disait-on, rien ne vous empêche d'exprimer nettement et catégoriquement votre opinion présente?
— Pardonnez-moi, répondait Théophile d'un air piteux, je suis lié par des promesses terribles. Tout enfant, Ton m'a fait venir dans un caveau, et là, j'ai juré sur un crâne humain de trouver tout sublime. Il faut que je tienne mon serment, sinon quelqu'un viendrait, avec des lunettes vertes et un nez de carton, me dénoncer à la Presse, dire que j'ai tué père et mère, et Girardin me chasserait 1 .
En 1830, Théophile Gautier demeurait à la Place- Royale, pour être plus à portée de rendre à Victor Hugo ses humbles devoirs. Ce fut là qu'il écrivit Albertus, petit poème original et fantasque, plein de beaux vers, écrit sous l'influence d'un vrai souffle poétique, et qui peut dignement tenir sa place à côté des œuvres d'Alfred de Musset.
, Nous en donnerons une courte analyse, pour faire apprécier le talent de l'auteur. La scène commence dans le galetas d'une sorcière.