La tirade est textuelle
La limace baveuse argenté la muraille Dont la pierre se gerce et dont l'enduit s'éraille. Les lézards verts et gris se logent dans les trous, Et Ton entend, le soir, sur une note haute, Coasser tout auprès la grenouille qui saute Et râler aigrement les crapauds à l'œil roux.
En entrant là Satan, bien qu'il soit hérétique, D'épouvante glacé, comme un bon catholique, Ferait le signe de la croix.
Minuit sonne. C'est l'heure des conjurations. La sorcière, vieille, décrépite, horrible, se transforme subitement, grâce à la puissance de la magie, en une beauté merveilleuse. Elle change son matou noir en un élégant cavalier. Ce matou fait homme lui offre la main pour la conduire à un autre carosse de Cendrillon, et les voilà partis au bal de la landgrave de Gotha. Véronique, c'est le nom de la hideuse sorcière, transformée en Vénus, obtient, grâce aux charmes menteurs que lui prête le diable, un succès inoui. Les cerveaux germaniques sont en ébullition ; des volcans d'amour s'allument autour de cette beauté dangereuse.
Tout sur elle vivait. — Les plis semblaient comprendre Quand il fallait flotter ol quand il fallait pendre; La soie; intelligente arrêtait ses frissons Ou les continuait gazouillant ses louanges ; Une brise ;ï propos faisait onder ses franges, Ses plumes palpitaient ainsi que des oiseaux Qui vont prendre l'essor et qui battent des ailes; Une invisible main soutenait ses dentelles Et se jouait dans leurs réseaux.
Véronique dédaigne Ions 1rs hommages qui l'assiègent Ce qu'elle veut, c'est un cœur à flétrir, une âme à perdre, Plie a juré de séduire Albertus, peintre sage et laborieux,
L'indifférence de ce jeune bomine l'exaspère. Il semble méconnaître le pouvoir de la prunelle ardente fixée sui lui. Bientôt néanmoins Albertus cède â l'entraînement. Le ciel, par un prodige, lui annonce en vain le péril où il va tomber; la passion remporte et Véronique triomphe.
— Oli ! dit -il, mon cœur brûle à cette étrange flamme
Qui dans ton œil rayonne, et je vendrais mon âme Pour Tavoir à moi seul tout entière et toujours. Un seul mot de la bouche à la vie éternelle Me ferait renoncer. L'éternité vaut-elle Une minute de les jours?
— Est-ce bien vrai, cela? reprit la Véronique, Le sourire à la bouche et d'un air ironique, Et répéleriez-vous ce que vous avez dit ?
— Que pour vous posséder je donnerais mon âme Au diable, si le diable en voulait; oui, Madame,
Je l'ai dit. — Eli bien, donc, à jamais soit maudit! Cria l'ange gardien d'Albertus. Je te laisse, Car tu n'es plus à Dieu. — Le peintre en son ivresse N'entendit pas la voix, et l'ange remonta.
Mais voici que de nouveau minuit sonne.
. . . Le timbre, au bruit sourd de la grêle Qui cinglait les carreaux, joignit son fausset grêle, Le hibou du donjon cria.
C'est l'heure d'une seconde et sinistre métamorphose.
0 prodige à confondre
La plus haute raison! Albertus sentit fondre Les appas de la belle et s'en aller les chairs. Le prisme était brisé. Ce n'était plus la femme One tout Leyde adorait, mais une vieille infâme, Sous d'épais sourcils gris roulant de gros yeux verts.
Quand il se vit si près de cette mort vivante, Tout le sang d'Albertus se ligea d'épouvante.
Mais il ne peut plus fuir, il appartient à la sorcière et au démon. Véronique remmène au sabbat.
. . . . Ils vont, ils vont comme le vent de bise. La terre, sons leurs pieds file, rayée et grise ; Le ciel nuageux court sur leur tète au galop. A l'horizon blafard d'étranges silhouettes Passent. — Le moulin tourne et fait des pirouettes ; La lune en son plein luit, rouge comme un fcillot; Le donjon curieux de tous ses yeux regarde, L'arbre étend ses bras noirs ; — la potence Ingarde Montre le poing et fuit emportant son pendu. Le corbeau qui croasse et lîairc la charogne Fouette l'air lourdement, et de son aile cogne Le front du jeune homme éperdu.
On arrive. Satan préside, et le sabbat commence. La scène est d'une sublime horreur.
Pour ne rien voir, le ciel ferma ses yeux d'étoiles, Et la lune, prenant deux nuages pour voiles, Toute blanche de peur de l'horizon s'enfuit.
Or, au milieu des ébats impurs et des rondes échevelées de la troupe infernale, Albertus vient a prononcer étourdiment le nom de Dieu.
A peine eut-il lâché le saint nom, que fantômes, Sorcières et sorciers, monstres, follets et gnomes, Tout disparut en l'air comme un enchantement. 11 sentit plein d'effroi des griffes acérées , Des dents qui se plongeaient dans ses chairs lacérées; Il cria: mais son cri ne fut point entendu... Et des contadini, le matin, près de Home, Sur la voie Appia trouvèrent un corps d'homme, Les reins cassés, le cou tordu.
On voit que Théophile Gautier est un véritable poète. Ses autres vers ont été réunis plus tard dans le même volume qu'Albertus avec la Comédie de la Mort, à. l'exception i'Emmcx cl Contres qui appartenaient à un autre éditeur. Malheureusement, comme Alfred de Musset, m 26
Théophile abonde en scènes immorales, en tableau* lascifs. Il traîne range de l'inspiration dans une ornière fangeuse et le mène au lupanar.
Il publia ses premières poésies dans le Cabinet de lecture, journal facile et hospitalier, qui prêtait ses colonnes à tous les jeunes talents de l'époque. La France littéraire s'attacha bientôt Gautier comme rédacteur, et lui commanda quelques Eludes sur les poètes du temps de Louis XIII, sur Colletet, Scudéri, Saint- Amand, Scarron, etc. Ces articles n'ont d'autre mérite que l'humour et la fantaisie de la forme ; jamais on n'a pu les considérer comme des études sérieuses. Il en fait le plus souvent des cadres à paradoxes, où l'on ne trouve aucune appréciation juste du goût de l'époque, aucun renseignement biographique utile à l'histoire littéraire. Le tout fut réuni par l'éditeur Delavigne , en deux volumes in-octavo, sous le titre des Grotesques, et le public n'acheta pas l'édition. Elle est descendue sur les quais, où l'on trouve encore aujourd'hui les exemplaires par douzaines. En conséquence, nous ne voyons pas pourquoi Michel Lévy a cru devoir en publier une seconde édition. Il est vrai que, depuis, Gautier est devenu célèbre. L'étiquette fait passer le sac.
La publication des Études donna naissance à un procès bizarre et métamorphosa Théophile en critique.
Nous ouvrons ici la préface de Mademoiselle de Maupin et nous y trouvons ce curieux passage :
« Vous ne vous faites critique qu'après qu'il est bien constaté l\ vos propres yeux que vous ne pouvez être poète. Avant de vous réduire au triste rôle de garder les manteaux et de noter les coups comme un garçon de billard ou un valet de jeu de paume, vous avez longtemps
courtisé la Muse; vous avez essayé de la dévirginer; mais vous n'avez pas eu assez de vigueur pour cela. L'haleine vous a manqué au pied de la sainte montagne. »
Nous conseillons à M. Gautier de biffer ces lignes maladroites dans les éditions nouvelles de son livre. Quand on est devenu critique, exclusivement critique, on ne stimule pas ainsi la malveillance des commentaires.
Or, puisque nous avons parlé de Mademoiselle de Maupin, faisons au plus vite, et pour nous débarrasser d'un pénible devoir, le procès à cette œuvre sans nom, dont pourtant nous sommes obligé de reconnaître tout d'abord les prodiges de style. L'auteur y donne à boire le poison dans une coupe de diamant. Il se pose en athlète sur la route du vice et déploie l'étendard de la débauche la plus ignoble de toutes, celle qui n'a pas même d'excuse dans la nature. En se faisant l'apôtre de criminelles doctrines, M. Gautier traite les moralistes de erétins et de goitreux. Puis, les ayant honorés de ces gentillesses, il affirme nettement qu'il n'y a pas assez de péchés capitaux, que l'adultère lui paraît la chose la plus innocente du monde, que la correction de la forme est la vertu, et qu'il renoncerait volontiers à ses droits de Français pour voir Julia Grisi entrer au bain.
L'impiété se met de la partie. Bientôt il déclare que le Christ n'est pas venu pour lui, et qu'il est aussi païen qu'Alcibiade.
« 0 vieux monde ! tout ce que tu as révélé est donc méprisé; tes idoles sont renversées dans la poussière; de maigres anachorètes vêtus de lambeaux troués, des martyrs tout sanglants et les épaules lacérées par les tigres de tes cirques, se sont juchés sur les piédestaux de tes dieux si beaux et si charmants ! »
Plus loin il insulte la Vierge et se fait Pécho des ignobles plaisant* ries de M. de Voltaire.
(-elles, nous n'avons garde d'aller jusqu'au fond de l'œuvre et d'analyser ces pages déplorables. M. Gautier a fiait plus qu'un mauvais livre, il a commis une mauvaise action. Consacrer un talent réel, incontestable, un génie descriptif merveilleux, une prose colorée saisissante, riche en images, pleine d'élégance et de verve à broder, sur un canevas semblable, c'est un crime, à moins pourtant que . ce ne soit une maladie. Or souvent le genre de maladie dont nous voulons parler consiste dans l'excès même de la santé physique. Le corps démoralise l'âme, la matière domine l'intelligence. Pour ne pas convenir de sa t3 éfaijte, celle-ci appelle à son secours le paradoxe, cherche à diviniser les instincts de la brute, et se fait un piédestal de la fange.
Gautier, ce gros garçon, nous a toujours paru trop bien portant. Là peut-être est son unique tort.
Mais, dans ce cas, on ne s'avise point d'écrire. On quitte les pays chrétiens, on part pour Constantinople, on se rase la tête pour vivre à perpétuité dans un harem, et l'on se dispense ainsi de jeter au public ses rêves immondes, ses imaginations impures.
Accusez-nous de brutalité tant qu'il vous plaira. Ce n'est point ici qu'on peut faire de la critique à l'eau de rose.
Voilà le véritable livre à craindre, le livre dont chaque phrase est un sophisme et qui pose la débauche en reine au milieu des pompes littéraires les plus éclatantes. Qu'un jeune homme au sortir du collège, qu'une fille de quinze ans viennent à feuilleter une de ces pages, ils seront démoralisés jusqu'à la moelle des os. Tous les romans de
Paul de Kockj si bon vous semble : Mademoiselle de Maupin, jamais! Que devient un pauvre lecteur sans logique et sans force contre ses pàsskms, lorsqu'il parcourt deux volumes obscènes écrits avec ce style enchanteur dont voici le spécimen le plus chaste?
« Ange ou démon, vierge ou courtisane, bergère ou princesse, toi que je ne connais pas et que j'aime, oh ! ne te fais pas attendre plus longtemps, ou la flamme brûlera 1 autel, et tu ne trouveras plus à la place de mon cœur qu'un monceau de cendre froide. Descends de la sphère où tu es ; quitte le ciel de cristal, esprit consolateur, et viens jeter sur mon âme l'ombre de tes grandes ailes.
« Portes d'or du palais qu'elle habite, roulez sur vos gonds ! humble loquet de sa cabane, lève-toi ! rameaux des bois, ronces des chemins, décroisez-vous! enchantements de la tourelle, charmes des magiciens, soyez, rompus ! ouvrez-vous, rangs de la foule, et la laissez passer!
« Situ viens trop tard, ô mon idéal, je n'aurai plus la force de t'aimer.
« Mon âme est comme un colombier plein de colombes. a toute heure du jour il s'en enlève quelque désir. Les colombes reviennent au colombier, mais les désirs no reviennent point au cœur.
« L'azur du ciel blanchit sous leurs innombrables essaims; ils s'en vont à travers l'espace, de monde en monde, de ciel en ciel, chercher quelque amour pour s'y poser et y passer la nuit: presse le pas, ô mon rêve ! ou tu ne trouveras plus dans le nid vide que les coquilles des oiseaux envolés 1. »
i. Mademoiselle de Mai/pin, — édition Charpentier, pages OU et 61.
400 MSTOÏKE CONTEMPORAINE.
Peut-être est-C| un torl de nous livrer à do pareilles citations. Elles sont capables de l'aire naître «liez cera qui ne connaissent poipt l'ouvrage l'idée de le parcourir d'un boul à Tanin1; mais en flagellant l'auteur, en le condamnant sans pitié pour le fond, n'est-il pas juste de parler du mérite incontestable de la forme? Nous Tarons dit; la coupe est de diamant, les bords en sont couverts de sucre et de miel; mais le poison vient ensuite. On est prévenu. Tant pis pour ceux qui voudront boire !
Avant Mademoiselle de Maupin, Théophile Gautier avait écrit pour le libraire Renduel le livre intitulé les Jeune-France.
C'était peu de temps après la publication de ses premières poésies; sa rancune durait encore. Il se mit à écorner quelque peu sa propre idole, plaisantant d'une façon piquante sur le dogme littéraire dont il s'était fait Tapotre, riant des collégiens écervelés qui traduisaient mot pour mot chaque page du romantisme, et le faisaient vivre en quelque sorte dans leurs mœurs, dans leur langage, dans leurs costumes.
Le tour de force était périlleux. Gautier l'exécuta trèsadroitement et avec beaucoup de bonheur.
Toute cette jeunesse enthousiaste qui prenait alors aux luttes d'école une part si active, qui applaudissait à la hardiesse des novateurs et mettait ses passions ardentes au service de cinq ou six vieux maîtres de vingt ans ; tous ceux qu'on nommait les hugolàtres, tous les don Quichotte de la chevalerie littéraire, au lieu de se fâcher, se mirent à rire, en se voyant si curieusement dépeints. Gautier eut un succès égal à celui de Henri Heine. Ce dernier venait de publier, sur un sujet analogue, ces fameux articles que chacun a lus, et dont la verve et l'originalité
semblaient inimitables. On se plut à reconnaître que l'intelligence de l'auteur à'Albertus se prêtait à toutes les formes de Fart et qu'il pouvait au besoin transporter dans ses livres l'excentricité d'esprit dont il donnait depuis longtemps la preuve dans les conversations intimes.
A oette époque, c'est-à-dire de 1833 à 1834, Théophile comptait au nombre des rédacteurs les plus spirituels du Figaro .
Sa liaison déplume avec Gérard de Nerval commençait. Tous deux venaient de se réunir à une petite colonie bohème, dont nous aurons à parler plus d'une fois. Ils habitaient le fameux logement de l'impasse du Doyenné, avec Edouard Ourliac, Arsène Houssaye, Camille Rogier, Murilhat, Camille Roqueplan et Célestin Nanteuil 1.
Gérard et Théophile ont renouvelé en littérature l'histoire des frères siamois. Leurs articles ne faisaient qu'un; leurs ouvrages avaient le môme souffle et respiraient par le même poumon.
Dans la première édition des Jeune-France, il y a une charmante nouvelle de Gérard, dont le Cabinet de lecture avait eu la primeur sous ce titre : la Main de gloire 2. Ils quittèrent ensemble la France littéraire pour emporter d'assaut la Revue de Paris ; ensemble ils firent à Y Artiste leur entrée triomphale ; ils rédigeaient ensemble le feuilleton de théâtre de la Charte de 1830, et la Presse, en 1836, les vit, du même bond, escalader ses colonnes.
Dans le journal créé par M. de Girardin, les comptesrendus de théâtre avaient été confiés d'abord à Frédéric