‹ Portraits et silhouettes au XIXe siècleChapitre 49 sur 51 · De 1836 à · texte numérisé non relu

De 1836 à

Revue de Paris se réunissaient ions les jours, do quatre à six heures du soir, dans une sorte de comité de rédaction, tantôl rue de Seine-Saint-Germain, 39, <;i VArtiste, tantôt quai Malaquais, 1<S, à la Revue. Au milieu de ce cercle d'hommes d'esprit, tons connus du public et fort estimés pour la plupart, Théophile avait soufflé la rage de mal parler du prochain. C'était un véritable coupe-gorge de médisance. On s'évertuait sur le chapitre des absents, on exagérait leurs défauts, on niait leur esprit, on les aplatissait sous le ridicule, et presque toujours, quand la porte venait à s'ouvrir, il fallait changer brusquement de conversation, car la victime entrait.

Une fois là, personne n'osait plus sortir. Les habiles arrivaient de très-bonne heure.

Auguste Maquet n'oublia jamais une séance. Il devançait régulièrement ses confrères de vingt minutes pour le moins, par excès de précaution. Paul de Musset, moins exact à l'heure, crut entendre souvent, dès le péristyle, son nom voler sur des éclats de rire. Karr et Gautier ne hâtaient jamais leur marche, certains de rendre au centuple et coups de griffes et coups de langue. Les trois plus paresseux, c'est-à-dire Arsène Houssaye, Ourliac et Sandeau furent maltraités. Pour obtenir quelque respect dans cette réunion, il fallait compter beaucoup plus sur ses jambes que sur son mérite.

Nous ignorons si Théophile se fatigua d'entendre crier à l'immoralité au sujet de ses oeuvres, ou si la parcinhérente à sa nature détruisit en lui le goût du travail ; mais il se. livra, dès son entrée à la Presse, au far niente le plus absolu.

Dans l'espace de dix années, il fit une multitude de voyages eu Italie, en Espagne, à Constantinople surtout.

0 Constantinople ! il était là dans sa sphère, il nageait on plein dans son élément! Le Français n'existait pins, et le Turc avait la bride sur le cou. Vêtu de pied en cap à la mahométane, Gautier-Pacha s'entourait d'aimées et de circassiennes. Allons, esclaves, mon chibouek ! Apportez l'opium, brûlez le sandal et l'aloès, dansez vos danses les plus folles, enivrez-moi de parfums et d'amour ! Six semaines ou deux mois se passaient ainsi dans les délices, et Théophile songeait sérieusement à se faire circoncire; mais la Presse avait un moyen sûr de le ramener à Paris : elle ne lui envoyait plus aucune espère de traites.

Une fois le gousset vide, Gautier-Pacha reprenait l'ignoble paletot-sac, les bottes et le chapeau rond, puis se jetait sur le premier navire en partance pour Marseille.

Au retour de Pun de ces voyages, il rapporta quelque chose de son costume oriental, et se promena sur les boulevards, habillé moitié en Parisien, moitié en fils du prophète. Il était superbe ! Nous ne savons quelle Dalila maladroite ou perfide s'avisa de couper, un jour, les longs cheveux de Théophile; mais ils n'ont plus repoussé depuis. Beaucoup de personnes assurent que c'est la cause de sa décadence littéraire.

Dans le steeple-chase aux quatre coureurs, qui eut lieu devant tous les abonnés de la Presse, le cheval de Gautier manqua de souille et fut longuement distancé par les montures plus fringantes de Méry, de Jules Sandeau et de madame de Girardin. L'héroïque et charmante amazone arriva la première, si nous avons bon souvenir, après avoir franchi halliers, fossés et barricades. Théophile eut moins de succès encore dans la publication de son livre Jean et Jeannette el dans celle des Roués inno-

cents, Son Voyage en Italie, à pari une remarquable description de Venise, reste infiniment au-dessous des belles choses qui ont été écrites sur cette terre aimée du

ciel par le président de Brosses, Stendhal et Paul de Musset. Plus heureux en imprimant Constantinople, il a presque égalé Lamartine et Gérard de Nerval dans leurs magnifiques peintures de l'Orient. Mais ee livre, comme ceux qu'il a consacrés au récit de ses voyages, pèche d'un bout à l'autre par l'absence d'observations de mœurs et de jugements sur les hommes 1.

Grec et païen, Théophile ne voit que les contours et les couleurs; ne lui demandez rien de plus.

C'est là sans doute le motif qui l'engage à s'occuper exclusivement aujourd'hui delà critique de tableaux. Il v trouve pour son génie descriptif un aliment qui se renouvelle chaque année et suffit à sa gloire. Du reste, ses prétentions technologiques sont énormes. Non-seulement il fait grand étalage de sa science, mais encore il transforme les colonnes de la Presse en un véritable atelier de néologisme. Sans compter les mots qu'il forge, il aligne dans ses feuilletons une troupe bizarre de vocables inusités, qu'il s'applique chaque jour à découvrir. De tout temps, les dictionnaires ont été et sont encore la lecture favorite' de Gautier. Il en a cinquante sur le premier rayon de sa bibliothèque, à portée de sa main : dictionnaires techniques, dictionnaires de sciences, dictionnaires des différents arts et des métiers manuels; dictionnaire du peintre, du sculpteur, du charpentier, du vitrier, du maçon , de l'ébéniste, et même... ah! c'est difficile à dire! le

1. Outre les ouvrages que nous citons, il a publié un volume de nouvelles dont les plus remarquables sont Militona et le Roi Candaule. On a fait aussi un livre de son Salon de 1847.

GAUTIER. /d5

dictionnaire du vidangeur. Gautier prétend qu'il a besoin de celui-là pour rendre compte des pièces de M. Clairville.

Toutes les fois que notre chasseur de mots en découvre un qu'il n'a point encore employé et qui porte le cachet de bizarrerie voulu, il le prend en note, afin de l'encadrer dans la Presse ou dans le Moniteur 1. C'est là qu'il place ses expressions à effet, absolument comme Scribe plaçait dans ses vaudevilles les traits d'esprit qui avaient vingtcinq ans de bouteille.

Cependant il serait injuste d'appliquer à Théophile ce passage des Femmes savantes :

Et Malherbe et Balzac, si savants en bons mots, En cuisine peut-être auraient été des sots.

Il possède également les dictionnaires de cuisine de tous les siècles et de tous les pays ; nous pouvons certifier qu'en fait de science culinaire, il joint au sentiment plastique le sentiment du fond.

Le rédacteur en chef de la Presse a conservé longtemps dans son journal ce critique fantasque, et lui pardonnait ses écarts de néologisme, parce que Théophile se montrait fort dévoué à la rue Chaillot.

C'était lui qui entretenait les bonnes relations avec les théâtres.

1. Ayant vu dans un dictionnaire de blason que le pelage de l'écureuil qui figure dans les armoiries s'appelle vair, il s'écria tout joyeux : « Parbleu ! c'est évidemment de cette fourrure qu'était faite la pantoufle de Cendrillon! »

Et, le lendemain, parut une immense tartine, au sujet de cette pantoufle, où Gautier se moquait de la sottise et de l'ignorance de ceift qui jusqu'à ce jour ont cru qu'elle était de verre.

ili; HISTOIRE CONTKMPOUAWE.

11 relisail les pièces de Madame, donnait çfi ei là quelques conseils e1 suivait les répétitions d'un air ennuyé, mais avec exactitude.

Gautier, pour son propre compte, n'a pas eu de bonheur au théâtre. Il a commis plusieurs vaudevilles, enl autres le Tricorne enchanté, méchante parodie en vi burlesques, sans aucune verve comique; le Voyage en Espagne (collaborateur M. Siraudin,)et Ne touchez pa la Reine (collaborateur M. Bernard Lopez). Rien de ton! cela n'a réussi. Après 1848; en l'absence de la censure, il fit jouer aux Variétés (on affirme que MM. Léon.Gozlan et Laurent Jan étaient ses complices) la Goutte de lait. qui souleva pendant trois jours un véritable orage de sifflets. L'œuvre était d'une obscénité notoire, et le public prouva qu'il savait faire lui-même l'office de censeur.

Tbéopbile n'a pas été plus heureux dans le drame. Il composa pour l'Ambigu-Comique avec Noël Parfait 1:; Juive de Constanline, qui eut une fort belle chute.

Cependant il faut lui rendre justice, au sujet des trois ballets ravissants de Giselle , de la Péri et de Gemma , seules victoires qu'il ait remportées à la scène.

Pour nombre de personnes il est de toute évidence que Fauteur d'Albertus est devenu critique par paresse. Il s'est mêlé à peu d'entreprises littéraires. Ayant voulu, un jour, ressusciter la Revue de Paris avec MM. Cormenin fils, Maxime Ducamp et Arsène Houssaye, il se vit tracasser cruellement par M. Buloz, qui envoya des huissiers à ses trousses pour lui réclamer nous ne savons combien de milliers de francs.

Mirés , le millionnaire , aimait beaucoup l'auteur de Mademoiselle de Maupm et se conduisait avec lui en

véritable Mécène. Étant à Marseille, et lisant sur la Gazette des Tribunaux le compte-rendu du procès intenté à Fauteur de Fortunio, il écrivit sur l'heure à son caissier de Pàrib .

« Payez Buloz bien vite, et tirez Gautier de ses inities. »

L'ordre fut exécuté sans retard.

Théophile Gautier fait bon marché de sa qualité de poète et de son mérite littéraire. Ses prétentions comme peintre, comme dessinateur, comme graveur à Peau-forte absorbent tout son amour-propre ; il ne lui en reste plus pour ses livres. Beaucoup d'écrivains et d'artistes lui ressemblent sous ce rapport. Chaque jour on en voit qui font consister leur principal mérite dans un talent que le public ne leur connaît pas. Au moment de la fondation de Y Artiste, le directeur adressa une lettre à Victor Hugo et à Gavarni, les priant de vouloir bien appuyer le nouveau journal de leur puissant concours. On promit avec beaucoup de grâce de lui venir en aide. Huit jours après, il reçut de Victor Hugo un paysage, et de Gavarni une pièce de vers.

En 1856, Théophile Gautier passa de la Presse au Moniteur, où il est encore. Six mois après son entrée à ce dernier journal, il y publia le Roman de la Momie, où il promène son imagination vagabonde clans les temples, dans les palais, dans les hypogées de la vieille Egypte et pénètre même sous les Pyramides.

Nous lui conseillons d'adresser au sphinx un exemplaire de son œuvre.

Le Capitaine Fracasse est son dernier roman à succès. Depuis vingt ans il était annoncé sur tous les calait! 27

Page 1