Rome, 1890, in
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leçons de Michelei à l'École normale, et les fragments que nous en connaissons nous autorisent à penser qu'elle ne Teût cédé en rien pour l'originalité et la profondeur à l'Histoire de la République*. Il y aurait montré tes bienfaits que l'administration impériale, même celles des mauvais empereurs, apporta aux citoyens de YOrbis romanus^ ce qu'ilsfirent pour l'unité morale et matérielle du monde, pour l'établissement de l'égalité civile, pour la jurisprudence et pour le droit de tous les temps. Mais la révolution de Juillet, qui éclata trois mois après son retour, lui fit remettre à un avenir indéterminé l'achèvement de l'Histoire Ronaaine, l'enleya à l'antiquité et l'obligea à ne plus s'occuper que du Moyen âge et des temps modernes. Dans Y Introduction à l'Histoire universelle, écrite, comme il l'a dit « sur les pavés brûlants », et qui résumait en traits de flamme la philosophie de l'histoire qui inspirait son enseignement, Michelet espère encore donner une histoire complète de Rome ; mais il fut détourné de son dessein par les changements apportés le 30 octobre 1830 à l'organisation de l'École préparatoire. On lui rendit son nom d'École normale; on y rétablit la scolarité de trois ans et on confia l'enseignement de l'histoire à deux professeurs : Lebas, en première année, était chargé de l'histoire ancienne; Michelet, en seconde année, de l'histoire du Moyen âge et des temps modernes. Tous deux se
i Voyez ces fragments publiés en 1877 par la Revtie historique, t. I»
partageaient la direction des exercices pratiques de la troisième année en vue de Tagrégation. Michelet, qui concevait toujours Thistoire comme une grande synthèse philosophique, ne voulut point priver ses élèves ties travaux qu'il avaient faits de 1827 à 1830, alors que Thistoire ancienne était le principal objet de ses leçons ; nous le voyons en 1831-1832 et en 1833-34 refaire aux élèves de troisième année ses anciens cours sur TOrient, la Grèce et Rome ; mais ses deux conférences de seconde année furent toujours consacrées à la France et à l'Europe moderne. Sa nomination comme chef de section aux Archives en 1831 mit à sa portée une mine inépuisable de documents qu'il fouilla avec passion. Il y retrouvait les émotions qu'il avait ressenties, tout enfant, dans le Musée des monuments français, quand il y évoquait les ombres de Chilpéric, de Dagobert et de Frédégonde. C'était la France même qu'il voyait là, ensevelie dans des cartons poudreux. Cette mort n'était qu'apparente ; il sentait en lui la force magique qui allait la ressusciter.
Dès lors la composition de V Histoire de France fut sa grande affaire. Elle absorba presque toutes ses pensées. C'est à elle que se rattache presque tout son enseignement. Elle devait d'abord tenir tout entière en cinq volumes ; les deux premiers, parus en 1833, embrassaient à eux seuls plus de huit siècles ; mais à mesure qu'il étudiait notre histoire, elle lui paraissait plus mal connue et plus nécessaire à connaître dans
tous ses détails. A partir de 1834, son œuvre prit dans son esprit de si vastes proportions qu'il lui fallut quatre volumes pour la conduire de Philippe le Bel à Louis XI. Il dut prendre des secrétaires pour Taider dans sd9 travail de dépouillement des textes : ce furent ses anciens élèves de Sainte- Barbe et de rÉcole normale, Ravaisson, Duruy, Chéruel, Wallon, Yanoski, et un jeune théologien alsacien, Miintz. Il menait la vie la plus retirée, plongé dans ses livres et dans ses manuscrits, fuyant les réunions mondaines, et n'ouvrant guère sa porte qu'à ses secrétaires, à qui il distribuait à midi le travail quotidien tout en déjeunant avec eux, à quelques anciens élèves qu'il aimait à recevoir à sa table, et à de rares amis, parmi lesquels les plus intimes étaient Quinet, Eugène Bumouf et le médecin Edwards, l'auteur des Caractères physiologiques des races humaines considérés dans leurs rapports avec Vhistoire^ qui exerça sur lui une assez profonde influence. Les visites que Michelet fit en Angleterre avec Chéruel en 1834, dans le sudouest de la France avec Duruy en 183S, étaient entreprises en vue de son histoire, et nous y retrouvons remaniées et transformées les pages de ses journaux de voyages. Les Mémoires de Luther^ parus en 1833, se rattachent encore à ses leçons de l'École normale sur le XVI® siècle. Le cours qu'il fit à la Sorbonne en 1834 et 183S, comme suppléant de Guizot, alors ministre, n'est pas autre chose que son cours de l'École sur le Moyen âge, présenté sous une forme plus ora-
toire et plus philosophique, et continué jusqu'à la fin du xvi« siècle. C'est vraisemblablement aussi l'histoire de France qu'il enseignait à la princesse Clémentine, fille de Louis-Philippe, dont il fut le professeur, comme il avait été celui de la princesse Louise^.
Ce qui faisait l'originalité des cours de Michelet à cette époque, c'était l'association des recherches d'érudition les plus minutieuses avec les dons les plus rares de Timagination et une constante préoccupation philosophique. On peut dire que l'érudition et la philosophie sont les deux servantes de son imagination, et lui fournissent, Tune les matériaux, l'autre les plans des palais enchantés qu'elle évoque. Michelet a été un des premiers en France à recourir aux sources manuscrites pour la composition d'ime histoire générale. De 1830 à 1834, il consacrait toujours plusieurs conférences à des discussions de textes, en particulier à l'examen des lois barbares; il accompagnait chaque leçon d'une bibliographie ; il tenait ses élèves au courant de ses découvertes aux Archives ; il leur faisait faire des analyses de livres d'érudition et des études de textes. Mais son cours ne s'attardait
1. Ces leçons durèrent de 1832 à 1840. L'avant-dernier des fils du roi Louis-Philippe, le duc d^Aumale, qui avait conçu une vive admiration pour le professeur de sa sœur et la passion de rhistoire en écoutant au lycée Henri IV les cours de V. Duruy, rélève favori de Michelet, s'associa, dès qu'il eut quitté le lycée aux leçons de la princesse Clémentine. Il a conservé un souvenir ému de cet enseignement solide et éloquent, qui ouvrait à l'esprit et à l'imagination des perspectives infinies.
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pas au récit détaillé des événements ; il les supposait connus et en donnait la philosophie, non pas présentée en langage abstrait et sous forme d'idées générales, mais rendue sensible par quelques faits con« crets, particuliers et caractéristiques, décrits dans le langage le plus pittoresque et le plus imagé. La méthode de Michelet consistait toujours à prendre les faits comme des symboles, des « hiér(^lyphes idéo* graphiques » ; et la victoire de Fesprit sur la matière était toujours le fond de sa philosophie de l'histoire. La France occupait la plus grande place dans ce cours; mais toute l'histoire européenne y était rattachée comme à son centre naturel. Chaque année la répartition des leçons variait quelque peu; les sujets traités brièvement une année étaient plus développés l'année suivante, mais le fond restait le même. En 1830-31, le cours s'étendait jusqu'à Louis XI; en 1835-36, il allait jusqu'au xvn^ siècle; mais alors il avait fallu sacrifier les leçons d'érudition sur les lois barbares. La publication des Origines du Droit français les rendait moins nécessaires.
A côté de ce cours suivi qui occupait ce qu'on appelait la grande leçon, et qui était fortement conçu, très préparé pour le fond comme pour la forme, Michelet donnait en seconde année une conférence libre et familière, qu'on nommait la petite leçon, où il apportait aux élèves les idées suggérées par ses lectures et ses méditations de la semaine, ou des éclaircissements sur les diverses parties du cours.
C'était comme une série de notes, sans lien entre elles le plus souvent, sans ordre méthodique ni chronologique, où l'antiquité, l'époque contemporaine, la politique, les questions sociales, Tart, la littérature, la morale, l'érudition, se mêlaient de la manière la plus imprévue et la plus suggestive. Dans une même séance, Michelet parlait du roi Robert; de l'état politique de ritalie contemporaine; des jugements de Vico sur Descartes; du siècle de Louis XIV; de Fontenelle; de la démocratie; du rôle de la noblesse dans l'histoire de France; du rôle du droit romain en France; de la Perse et du manichéisme; de Frédéric Barberousse; delà Suisse. Quelques citations feront comprendre ce qu'étaient ces causeries géniales :
— a Le xvin® siècle s'est moqué amèrement des siècles qui l'avaient précédé. Il a agi en fils dénaturé. Il était fils légitime du Moyen âge. En effet, qui a fait la Réforme? La scolastique. — Qui a fait Descartes? La Réforme. — Qui a fait la Révolution française? Descartes. »
— « Christianisme, Islamisme, religions bibliques, par là profondément différentes de la plupart des religions de l'antiquité, qui n'ont pas de livre. »
— « Ce qui nous fait trouver tant de charme dans le style figuré, c'est que l'esprit semble habiter deux mondes à la fois. »
— « Le xvn® siècle en France est une révolution, une révolution paisible opérée par le Roi. »
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— « Luther ne raisonne jamais. Il est très éloquent,^ r, ^^ V
jamais raisonneur. Un auteur populaire ne peut être un logicien. Au contraire, Calvin est un esprit durement éloquent qui poursuit très longtemps son raisonnement. C'est le génie de Rousseau. Le génie de la France, c'est une logique passionnée dans les esprits supérieurs, de la rhétorique dans les talents secondaires. On trouve de la naïveté dans nos anciens auteurs ; mais cela tient souvent à la langue qui est un peu celle de nos paysans. Beaumanoir est tout le contraire de la naïveté. Comines est naïf comme Machiavel. C'est dans la vieille Allemagne qu'il faut chercher la naïveté. La France a une virilité précoce moins riche que la véritable enfance. Cet enfant naïf, après avoir subi l'influence de Luther, tournera, non à la logique comme la France, mais à la haute métaphysique. Ce génie, c'est le génie symbolique. L'Allemagne n'est que poésie et métaphysique. Nous autres, nous nous tenons dans cet intermédiaire qu'on appelle la logique. »
— « Les jésuites avaient tout pour eux, même des \ martyrs. C'est une merveille que cet ordre intrigant ^ ait su en faire. En Chine, au Japon, en Amérique, s'il reste quelque souvenir des Européens, c'est un souvenir des jésuites qui y ont pénétré au péril de leur vie. Plus que tous les autres instituts, ils ont été les Christophes Colombs et les Hercules de la civilisation moderne. Voici ce qu'on peut dire contre eux: c'était un ordre d'intrigants. Le caractère de la
société était l'intrigue. Une autre chose les condamne, c'est qu'ils n'ont pas e u, ^m ^^"^"rift Hp. p^pift- Tous ont eu du mérite, de l'instruction, quelques-uns ont été des héros d'une persistance et d'un courage admirables ; mais au milieu de tout cela, aucun grand talent. Les^ jésu ites n'ont pas bon cœur. Le vilain cœur perçait partouC" C'étalBUir"3evilaines gens. . . Ils avaient donné leur âme. Que voulez- vous attendre d'un homme qui a donné son âme ? C'est un homme vidé. »
— « Il y a dans le peuple français, à un très haut degré, la qualité d'être sociable. Être sociable, c'est se réunir aisément dans une communauté d'idées. Qu'estce que ces idées communes ? Le sens commun d'une très grande masse d'hommes, il est très probable que Aî'est la vérité. Vnx pa^fidi ^msr. fhiî.. Le sens commun c'est le sens divin. Aussi, c'est à cause de cette sociabilité que la France est le plus près de la résurrection des idées religieuses. Le plus grand danger pour notre génération serait de s'occuper du présent au point de ne plus travailler. On ne cornprend le présent qu'en s'occupanidu passé. Nos plus belles histoires de la Révolution sont entièrement ininstructives, parce que leurs auteurs n'ont pas connu ce qui précédait. Exemple : la France est divisée entre deux législations, deux systèmes contraires, le droit romain et le droit coutumier, et un des grands faits de la Révolution est celui-ci, la réunion des deux Frances en une seule. Ce que la Révolution a fait de
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piQs grand, c'est le code Napoléon, et ce code, c'est
la fusion de deux droits ; il faut donc les connaîtrç^
Étudions le passé ; le passé est difBcile à connaître ;^
mais le présent si agité, qui tourbillonne devant nos \v>/)^ ^ —
yeux, combien plus difficile encore I II faut avouer
qu'il est impossible à connaître à qui ne connaît pas
le passé. » /^
— « Le droit obscur et méconnu du peuple a eu pendant de longs siècles une enveloppe mystique. Les deux pouvoirs spirituels, le monarque et le prêtre, représentaient l'idée nationale, tout ce qui ne tenait pas aux localités de la terre, tout ce qui était abstrait et central. Le droit du peuple a grandi sous cette enveloppe. Peu à peu le prêtre s'est séparé du\ peuple ; puis enfin le roi s'est séparé du peuple. Le ^ peuple s'est aperçu qu'il pouvait s'en passer et les a rejetés. C'est ce que nous voyons aujourd'hui. C'est, le peuple tout nu. Cela surprend un peu. Quelquefois ce n'est pas beau ; mais, si ce n'est pas beau, c'est colossal. Le mont Athos taillé en statue... Ce colosse n'est pas si méchant ; comme les géants de romans qui ne sont jamais bien terribles, il ne s'agit que de l'apprivoiser. »
« — Le peuple grandit sous le prêtre et d'autant mieux que le prêtre est un homme du peuple. Au xm" siècle, ils se séparèrent. Et c'est fort heureux. Nous aurions eu une espèce de démagogie sacerdotale, qui aurait renversé les rois et la liberté. Si les communes l'avaient emporté, la France aurait été
divisée en une foule de petites républiques. Si les prêtres Tavaient emporté, la nation n'eût connu de liberté que dans la religion : une populace mise en mouvement par les prêtres... Par l'équilibre de tous les éléments, le peuple grandit avec l'appui du pouvoir royal et sacerdotal. Il a vu d'abord que la liberté était indépendante du prêtre. Ensuite il a vu que le roi lui-même était inutile. Combien il est important que les communes aient péri I Si la féodalité l'eût emporté, nous serions l'Allemagne ; si les prêtres ou les communes, l'Italie. »
— « Les communes périssent de 1300 à 1400. C'est précisément à la même époque que commencent les États généraux. Au moment où périssent les libertés locales, commencent les libertés nationales. Mais ce 1ie sont pas encore les vraies. Les rois étaient le seul pouvoir apparent. Ce pouvoir, ils l'emploieront à niveler le pays, c'est-à-dire à mettre le peuple en état de se passer d'eux. Lorsque Louis XIV eut achevé cette tâche, on se passa de suite du roi. Si on y est revenu, c'est à cause de la nécessité de lutter contre l'étranger. Il faut de l'unité, soit avec un roi héréditaire, soit avec un dictateur temporaire. Chose très curieuse, de voir dès le xvui® siècle le peuple, dont le droit était jusqu'alors couvert de cette enveloppe mystique du droit divin royal et sacerdotal , s'apercevoir qu'il pouvait se débarrasser de ce maillot. Ce droit divin avait été véritablement divin, attendu qu'il exprimait alors la pensée, le droit
général du peuple, c'est-à-dire de Dieu. Le prêtre était l'élu du peuple, le roi le chef du peuple contre l'aristocratie. Le droit divin n'est pas une chimère au Moyen âge. C'est une pensée sacrée, à condition de rester divine, c'est-à-dire générale. C'est là au fond toute notre histoire : il ne s'agit que de remplir les intervalles, d'y placer les faits. Dans ce moment-ci, ce qui a été autrefois engagé dans la royauté et le sacerdoce se trouve en position de parler pour soi. Spectacle nouveau de voir cet enfant colossal. Rien de préparé pour un pareil événement. Pas d'habit taillé. Tous les anciens sont trop étroits. On ne comptait pas sur ce nouveau venu qui demande des comptes. De là l'embarras ; rien ne convient. C'est là l'ineffable grandeur du spectacle que nous sommes appelés à comprendre, la prodigieuse singularité du moment présent. Un être qui n'avait jamais agi n?"^ parlé. Non pas le peuple d'une ville, non pas le ' peuple des campagnes, mais le Peuple, trente millions d'hommes. On serait bien embarrassé dans les autres / pays. On ne ferait pas parler ensemble un Napolitain et un Milanais, un Meckiembourgeois et un Bavarois. En France, le Flamand et le Gascon pensent de même. Et de plus, un centre. L'antique Athènes, Florence étaient des atomes. Voilà les seuls essais d'unité populaire qui aient existé au monde. Immédiatement après, nous voyons un essai à faire sur trente millions d'hommes plus unanimes que jamais on ne le fut dans une république de trois mille