‹ Portraits et souvenirsChapitre 12 sur 23 · SO PORTRAITS · texte numérisé non relu

SO PORTRAITS

âmes. Jamais spectacle plus original. Quand on montre au milieu de tout cela une prédilection obstinée pour le Moyen âge, c'est inconcevable. Voir de grands esprits préoccupés du Moyen âge au point de mépriser le temps présent ! La France d'aujour- 'hui est plus forte que l'empire romain. »

C'est dans ces notes éparses des petites leçons de 1829 à 1834 qu'éclatent dans toute leur force Foriginalité de Michelet et son génie divinatoire, et aussi qu'on saisit le mieux l'unité et la permanence de ses vues historiques et philosophiques. Qui les a lues ne peut plus dire que Tauteur de VHistoire'^ de France au Moyen âge et l'auteur de Y Histoire de la Révolution sont deux hommes différents, ni voir en lui, avant les journées de Juillet, un royaliste catholique. On retrouve là en germe une foule d'idées qui se développeront avec puissance, et même avec excès, au milieu des luttes politiques et religieuses des années ultérieures ; on y reconnaît déjà le futur adversaire des jésuites, le démocrate qui déifiera le peuple de 89. Ceux qui ont entendu ces leçons en ont conservé un souvenir inoubliable. « C'était surtout la petite leçon qui nous charmait, dit M. Jules Simon. Nulle suite, nul enchaînement; il ne s'astreignait pas même à un sujet. Il s'adossait à la cheminée. Nous étions debout autour de lui et il parlait de toutes choses pendant près de deux heures avec une verve et une simplicité, et un enthou-

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siasme, et des tendresses, et des bonheurs d'expression qui nous faisaient goûter Tune après l'autre toutes les joies de la pensée. Tout ce qu'il décrivait, on le voyait. Toutes les émotions qui l'agitaient, nous les ressentions. Il avait de la gatté ces jours-là. » Si ce maître incomparable exerçait sur ses élèves une véritable fascination, il trouvait en échange dans ce jeune auditoire la sympathie dont il avait besoin pour donner à ses facultés créatrices une harmonieuse et heureuse activité. Ces jeunes gens étaient des amis pour lui^ et des collaborateurs. C'étaient Lehuérou, Chéruel, Gaillardin, Duruy, Germain, Wallon, qui allaient à leur tour devenir des maîtres, et par qui il voyait déjà sa pensée répandue et multipliée par toute la France. « La société de mes élèves, a-t-il dit, ouvrit mon cœur, le dilata. Ces jeunes générations, aimables et confiantes, qui croyaient en moi, me réconcilièrent à l'humanité... Ils m'ont rendu, sans le savoir, un service immense. Si j'avais comme historien, un mérite spécial qui me soutint à côté de mes illustres prédécesseurs, je le devrais à l'enseignement, qui pour moi fut Vamitié. D'autres ont été profonds, judicieux, éloquents. Moi, j'ai davantage aimé ».

Malheureusement, il vint un moment où cette féconde communion des esprits et des cœurs fut troublée. L'année 1834, où Michelet suppléa Guizot à la Sorbonne, marqua la fin de cette période heureuse où l'enseignement de l'École lui sufiBsait

pleinement et où rien n'ébranlait la foi que ses élèves avaient en lui. — L'attrait des succès plus retentissants obtenus sur un plus grand théâtre parait lui avoir fait attacher moins de prix à cet auditoire restreint de TÉcoIe, plus dévoué, mais aussi plus exigeant, plus critique que tout autre. Il demanda à la rentrée de 1834 de supprimer ses conférences de seconde année et de faire venir ses élèves à la Sorbonne. Sa demande fut repoussée par M. Cousin, qui venait d'être chargé, le 20 novembre 1834, de la surveillance spéciale de l'École normale. Il répondit que les deux enseignements ne devaient avoir ni le même but ni le même caractère.

La sourde hostilité qui régnait depuis quelque temps entre Cousin et Michelet paraît avoir été la principale cause qui détacha ce dernier de l'École. En 1824, Cousin, déjà illustre, l'avait accueilli avec bienveillance ; il espérait en lui un brillant disciple. Mais ce disciple s'était singulièrement émancipé, et quand ils se retrouvèrent à l'École après 1830, Cousin enseignant la philosophie et Michelet l'histoire, il se forma vite deux clans rivaux autour de ces deux professeurs diversement admirables et admirés. Pendant les premiers temps, c'était Michelet qui excitait le plus d'enthousiasme et Cousin en était secrètement jaloux. Il mina peu à peu l'influence de son collègue en faisant doucement remarquer ce qu'il y avait d'aventureux dans ses idées et sa méthode. Des élèves de philosophie, particulière-

ment dévoués à Cousin et d*esprit caustique, relevaient dans les leçons de Michelet les erreurs échappéesàrimprovisation, les rapprochements hasardésoù son imagination l'entraînait ; ils raillaient la répétition annuelle de ceiiains mots frappants, de certaines images, de certains traits pittoresques; ils rapportaient leurs observations à Cousin ; ils en riaient avec leurs camarades. Le cours de la Sorbonne, où Michelet avait poussé jusqu'au paradoxe quelques-unes de ses idées, exagéré ses effets et abandonné la simplicité charmante des conférences de TÉcole, avait suscité, à côté d'admirateurs fanatiques, des critiques acerbes. Quand il. dut renoncer, à la rentrée de 1833, à l'enseignement de la Sorbonne, où Guizot, inquiet de ses témérités, l'avait remplacé par Charles Lenormant, et qu'il se retrouva simple maître de conférences à l'École normale, il ne sentit plus entre lui et ses élèves le courant de sympathie qui l'avait jusque-là soutenu et entraîné. Cousin attirait vers la philosophie les meilleurs élèves. Michelet se sentait délaissé. Le 15 octobre 1836, il demande à être suppléé et adresse à Cousin une lettre qui témoigne de sa lassitude et de son mécontentement :

f Monsieur, j'ai l'espoir que vous voudrez bien agréer M. Duruy comme mon suppléant pour cette année. H. Guizot, qui Ta interrogé plusieurs fois aux examens de l'École et qui l'a fait revenir à Paris dès la première année de son enseignement paraît le

considérer comme un de nos jeunes professeurs les plus distingués.

» Quant à moi, qui, pour la première fois, n'ai pas d'élèves en troisième annéeS ma présence à rÉcole ne serait ni très utile, ni très convenable.

» Voilà dix-neuf ans que j'enseigne, seize ans que je suis agrégé, dix ans que je professe à TÉcole ou à la Faculté. Tous mes anciens camarades, plusieurs même de mes élèves occupent des positions supérieures à la mienne. Ils ont moins de titres universitaires et n'ont jamais écrit.

» Tels sont les motifs qui m'ont décidé à demander une autre position. Je ne doute pas que vous ne les appréciiez.

« Recevez, monsieur, l'hommage de ma vieille admiration et de mon respect.

» MIGHELBT » •

Cousin autorisa Michelet à se faire remplacer par M. Duruy, tout en conservant son traitement intégral, mais à la rentrée de 1837 il le mit en demeure ou de reprendre ses cours ou de donner sa démission. Michelet lui répondit :

« Vous me placez, monsieur, dans l'alternative de reprendre immédiatement mon cours ou de donner ma démission.

1. Cette assertion est 8ingulièi*e, car il y eut en 1837 deux candidats à Tagrégation d'histoire, Macé de Lépinay et Puiseux.

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» Si c'est un abus si grave d'être suppléé au bout de dix-neuf ans d'enseignement non interrompu, je me démets de mes appointements, mais non pas de mon titre. Je veux tenir enœre à l'École au moins nominalement.

» Je n'ai jamais compté avec l'Université. J'ai cumulé longtemps deux chaires à l'École (philosophie et histoire) sans réclamer d'augmentation de traitement. Je suis resté fidèle à l'École en 1835, en sacrifiant la suppléance de M. Guizot, qui me valait deux fois plus. En 1826 j'ai refusé l'indemnité que m'offrait le ministre pour la mission que j'avais remplie dans le midi ; j'ai môme imprimé mon rapport à mes frais.

» Je ne rappellerais rien de tout cela si vous n'aviez dit, la dernière fois que j'ai eu l'honneur de vous voir, que vous en appeliez à ma moralité.

» Votre bien dévoué serviteur,

D MIGHELET )).

« J'aurai, dit-on, trois élèves d'histoire en tout, savoir deux en troisième année, un en deuxième *. Les élèves qui se destinaient à l'histoire sont appelés à la philosophie et aux lettres. »

Quelques jours après, nouvelle lettre :

« Monsieur, il m'est impossible de reprendre mes

1. Le renseignement était inexact; il y avait trois historiens en troisième année, et quatre en seconde.

conférences à TÉcole normale. J espère que dans le cours de cette année ma position se régularisera d une manière ou d'une autre. Permettez en attendant que je sois encore suppléé.

j> La santé de M. Duruy l'oblige à renoncer à rÉcole. Aucun des anciens élèves n'est plus capable de faire le cours d'histoire que M. Wallon, professeur au collège Louis-le-Grand. Il a été reçu le premier à l'agrégation. D est docteur es lettres et licencié en droit. Sa thèse sur les asiles est certainement une des plus remarquables qui aient paru depuis longtemps.

» Son caractère m'inspire beaucoup de confiance. C'est un jeune homme religieux et grave. C'est vraiment le venerandus puer de Virgile.

» Recevez l'hommage de mon dévouement inaltérable.

ï> MICHELET ».

Un congé complet lui fut accordé. On lui laissa même, avec son titre, mille francs d'appointements ; mais, au lieu d'accepter M. Wallon comme son suppléant, on chargea de la seconde et de la troisième année M. Filon, qui enseignait déjà l'histoire en première année depuis 1834.

En 1838, Michelet sortit de la fausse et pénible situation où il se trouvait par sa nomination au Collège de France. Il était appelé, en remplacement de Letronne, à la chaire d'histoire et de morale illustrée

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par Daunou. Il donna aussitôt sa démission de maître de conférences à FÉcole normale. Il écrit le 10 octobre au ministre :

Monsieur le Ministre,

» Maître de conférences à TÉcole normale et professeur au Collège de France, je ne puis me partager entre ces deux enseignements sans inconvénient pour Tun ou pour l'autre. Permettez-moi de me démettre de la place de maître de conférences.

» Je ne me déciderais pas à me séparer de l'École, à laquelle j'ai eu l'honneur d'appartenir pendant tant d'années, si les cours du Collège de France n'étaient publics et par conséquent ouverts aux élèves de l'École normale. »

Cousin n'avait pas attendu que Michelet eût donné sa démission pour pourvoir à son remplacement. Dès le 24 septembre, il avait écrit au ministre pour demander que M. Wallon fût nommé professeur d'histoire pour la première année, M. Filon pour la seconde et la troisième année. Il ajoutait : « L'École perdra avec beaucoup de regrets M. Michelet, dont le talent et le zèle sont au-dessus de tout éloge ».

Le titre de la chaire du Collège de France : Histoire et morale, semblait ramener Michelet de onze ans en arrière, au temps où il était chargé d'enseigner simultanément la philosophie et l'histoire à l'École préparatoire. Mais tout était différent : le temps, le lieu, l'auditoire, le professeur lui-même.

Sans doute il s'occupera encore quelques années de THistoire de France au Moyen âge, dont les derniers volumes paraîtront de 1839 à 1843, mais cette histoire était déjà presque achevée ; elle était sortie tout entière des cours de l'École normale. Un nouveau Michelet va apparaître. Ce ne sera plus le solitaire paisible qui, du fond des catacombes des Archives, évoquaitle passé avec une ardente et tendre sympathie, pour le faire revivre aux yeux émerveillés de quelques disciples choisis; l'Université ne sera plus sa seule patrie, où il voudra vivre et mourir. Ce sera un homme de lutte que l'évolution de sa pensée éloigne toujours plus du christianisme et de l'ancienne France, qui se retourne violemment contre le passé qu'il a lui-même ressuscité et qui menace maintenant de barrer sa route vers l'avenir. Il se mêlera à la foule ; il pensera et parlera pour elle, non pas sans doute avec des idées entièrement nouvelles, mais avec un accent nouveau. C'est à la foule qu'il jettera ses paroles brûlantes, comme aux jours de Juillet, où il criait aux combattants des barricades : « Faites l'histoire, nous l'écrirons I » Ce nouveau Michelet à l'âme embrasée et tumultueuse créera des œuvres merveilleuses de poésie, de vie et de passion ; mais Theure du juste équilibre entre la science et l'imagination, entre la fougue et la réflexion, entre la philosophie et l'histoire, sera passée le jour où la porte de l'École normale se sera refermée derrière lui. En quittant cet auditoire studieux et clairvoyant

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dont Tâmitié enthousiaste lui avait révélé son génie, tout en maintenant dans de prudentes limites ce qu'il avait d'aventureux, et devant lequel les enivrements de l'orateur étaient toujours contenus par la responsabilité de l'éducateur, il avait privé TÉcole normale d'un maître tel qu'elle n'en devait jamais revoir; mais il avait aussi perdu quelque chose. L'Histoire Romaine et V Histoire de Finance au Moyen âge restent parmi les œuvres de Michelet les plus solides au point de vue de la science et les plus parfaites au point de vue de l'art. C'est au professeur de l'École normale que nous les devons.

L'âuteur de V Histoire du peuple anglais est mort à Menton en 1882, à l'âge de quarante-cinq ans. Sa carrière littéraire ne date guère que du moment où il fut nommé bibliothécaire du palais archiépiscopal de LambethS en 1867. Elle a duré quinze ans à peine, mais ces quinze années ont suffi pour assurer à M. Green une place éminente parmi les historiens du XIX® siècle ".

John Richard Green est né à Oxford en 1837. Il y passa toute son enfance et toute sa jeunesse, et

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