Palais des archevêques de Ganterbury, à Londres
2. La première édition de la Short history ofthe English People parut en 1874. Quinze éditions, chacune de plusieurs miUiers d*exemplaires, se succédèrent de 1875 à 1886. Madame Green donna une édilion corrigée en 1888, puis une édition illustrée
après avoir terminé ses études d'université à Jésus Collège^ il y obtint le titre defellow en 1861. Il aurait pu y rester en cette qualité et y mener une vie studieuse, loin de tout souci et de tous devoirs absorbants. Mais s'il aimait passionnément Fétude et rêvait déjà d'éclaircîr quelque période obscure de l'histoire d'Angleterre, il avait aussi besoin d'activité et de dévouement. D se fit ordonner prêtre de l'Église anglicane, et après en avoir quelque temps rempli les fonctions comme vicaire, il prit bientôt la direction de la paroisse de Saint-Philippe, dans le district de Stepney, à Londres. C'est là que je l'ai vu pour la première fois en 1864, brillant de jeunesse et d'espérance. Sa figure aux traits fins et réguliers, au regard toujours souriant, avait une douceur attirante ; on y lisait la vivai^ité de son intelligence et l'élévation de ses sentiments; mais l'extrême délicatesse de ses traits et de son teint faisait déjà craindre que sa force physique ne fût pas égale à sa force intellectuelle et morale. Toutefois on ne s'attardait point à ces craintes, tant on était sous le charme de sa riche et généreuse nature. Sa conversation était d'une abondance, d'une variété, d'un éclat extraordinaires. Elle recevait une animation toute
en 1895. La grande Histoi'y of England^ en quatre volumes in-8, parue de 1881 à 1883, a été rééditée en 1895-1896 en huit volumes in-12. Une traduction française de la Short kislory a été donnée en 1886 par Auguste et Gabriel Monod (librairie Pion). L'étude que nous publions ici en formait rintroductioUi
particulière de l'évolution qui venait de se faire dans son esprit. Il avait abandonné les idées étroites et conventionnelles du ritualisme et de Torthodoxie anglicane, pour s'attacher à ce christianisme libéral qui allie en Angleterre, sous le nom de Broad Church, les formes traditionnelles du culte et un sentiment religieux très profond à l'esprit scientifique moderne et aux plus larges conceptions de réforme sociale. M. Green éprouvait une sympathie passionnée pour toutes les aspirations libérales et novatrices de notre temps, en politique, en religion, en art ; dans la joie de son émancipation intellectuelle, il sentait bouillonner en lui tant de forces vives, il scrutait avec tant d'ardeur l'horizon vaste et varié qui s'ouvrait sous ses yeux, qu'on pouvait se demander à quel objet il dévouerait de préférence ses puissantes facultés intellectuelles. Déjà pourtant l'histoire de son pays l'attirait; il trouvait dans l'étude du passé de l'Angleterre une satisfaction pour sa curiosité scientifique, pour son chaud patriotisme anglo-saxon et pour l'intérêt anxieux qu'il portait aux questions sociales. Il ne songeait pas encore à écrire l'histoire du peuple anglais dans son ensemble ; mais il rêvait d'une histoire des archevêques de Canterbury qui aurait été en réalité une histoire de la civiUsation anglaise, puis il faisait une étude spéciale de l'époque des rois angevins et songeait à une monographie sur Henri IL En même temps il se donnait avec toute sa chaleur de cœur et avec l'activité fébrile de sa nature à
son œuvre pastorale dans le quartier populeux et misérable qu'il avait choisi. L'épidémie cholérique qui ravagea alors Test de Londres lui fournit Toccasion de montrer Ténergie morale qui soutenait son corps débile ; il travailla à combattre l'épidémie et à donner à son troupeau les secours religieux et matériels dont il avait besoin, avec cette simplicité cordiale et souriante qu'il apportait en toutes choses. Très pénétré de la beauté et de l'importance du rôle social du christianisme et de l'Église, il s'était fait une conception large et intelligente de son rôle de pasteur. Il s'intéressait à la vie des pauvres de sa paroisse jusque dans les moindres détails, s'efforçait de comprendre tous leurs besoins, sympathisait avec tous leurs sentiments, ne s'occupait pas seulement de les moraliser et de les édifier, mais aussi d'améliorer et d'embellir leur existence, d'éclairer et d'enrichir leur esprit. Il leur procurait des livres, organisait pour eux des concerts et de petites expositions d'objets d'art, leur apprenait à nettoyer et à orner leurs demeures, et enseignait aux personnes riches et charitables à apporter aux malheureux non seulement le nécessaire qui permet de subvenir aux besoins de l'existence, mais un peu du superflu qui fait aimer la vie. Il y avait chez ce pasteur, avec le cœur d'un apôtre, l'esprit d'un savant et l'âme d'un artiste.
Sa santé ne put résister longtemps à cette vie d'activité incessante et surtout aux fatigues de la
prédication. U dut renoncer aux succèà que lui valait la rare distinction de sa parole et aux satisfactions plus douces encore que lui apporlait son œuvre de charité au milieu du peuple de Londres. Il accepta en 1867 le poste de bibliothécaire àLambeth, et se consacra dès lors tout entier à des travaux historicpies qui devaient lui permettre de servir d'une autre manière son pays, l'humanité et les idées qui lui étaient chères.
Dans la studieuse retraite qui lui fut alors ménagée, M. Green élai^it le plan primitif de ses travaux. Sans renoncer pour Tavenir à approfondir certaines périodes de l'histoire d'Angleterre, il pensa que pour écrire avec compétence et justesse sur un point spécial, il fallait d'abord avoir une conception générale de l'ensemble, il fallait se pénétrer de l'esprit même du peuple qu'on voulait faire revivre à un moment particulier de son existence. Il entreprit donc une revision totale et approfondie de l'histoire d'Angleterre, consultant simultanément les sources et les ouvrages de seconde main, contrôlant les uns parles autres; peu à peu ces études successives se condensèrent dans un livre qu'il récrivit deux fois d'un bout à l'autre et qui serait peut-être resté longtemps encore dans ses cartons comme un travail préparatoire, si ses amis ne l'avaient décidé à le donner au public, tout imparfait qu'il lui parût.
L'apparition de la Short History of the English people (Histoire abrégée du peuple anglais) en 1876
fut une révélation littéraire. Les articles de M. Green dans la Saturday Review et dans le Mac Millan*s Magazine avaient bien été remarqués des esprits attentifs, mais ils ne l'avaient point fait connaître du grand public. L'Histoire du peuple anglais le rendit populaire en quelques semaines. Dès sa première œuvre, M. Green se manifestait comme un écrivain accompli. On trouvait dans son livre des descriptions de nature d'un coloris merveilleux, des narrations entraînantes, des portraits d'une fine psychologie et d'un étonnant relief, des appréciations littéraires d'une délicatesse exquise, des jugements lumineux et profonds, et partout le mouvement, la chaleur et la vie. Quelques critiques pointilleux ou jaioux se plaisaient bien à relever des erreurs et des lapsus échappés en assez grand nombre à l'auteur dans la correction de ces huit cents pages compactes; mais les vrais historiens étaient émerveillés de voir une connaissance si étendue et si sûre des textes et des faits unie à des qualités de composition et de style aussi remarquables. Ce n'était pas seulement un talent nouveau qui était révélé au monde lettré; c'était aussi une manière nouvelle de concevoir et d'écrire l'hisloire.
Ce que M. Green s'était proposé, pour son instruction personnelle, en parcourant le vaste champ de l'histoire d'Angleterre, ce n'était pas seulement d'en connaître tous les faits, mais surtout d'en bien comprendre le sens. Ce qu'il avait écrit, ce n'était
pas l'histoire militaire et politique, c'était l'histoire des idées et des institutions, l'histoire sociale, intellectuelle et morale du peuple anglais. Le peuple anglais était le héros de son livre ; il raconte sa formation, son développement, ses malheurs et ses grandeurs; il analyse son caractère et son rôle. Cette conception donne au livre son unité, l'intérêt vivant d'une biographie et le souffle d'une épopée.
« Le but de mon livre, dit l'auteur dans sa préface, est défini par le titre même : c'est une histoire, non des rois anglais ou des conquêtes anglaises, mais du peuple anglais. J'ai préféré passer rapidement sur les détails des guerres et des négociations, sur les aventures personnelles des rois et des nobles, sur les fêtes des cours ou les intrigues des favorites, et m'appesantir sur les incidents du développement constitutionnel, intellectuel et social qui nous font connaître l'histoire de la nation elle-même. C'est pourquoi j'ai parlé plus longuement de Chaucer que de Crécy, de Caxton que du misérable conflit entre les maisons d'York et de Lancastre, de la loi des pauvres d'Elisabeth que de sa victoire à Cadix, du réveil méthodiste que de l'entreprise du jeune prétendant.
» On reproche avec raison aux historiens d'avoir trop souvent réduit l'histoire à n'être qu'un récit de guerres et de massacres. La guerre joue un rôle secondaire dans l'histoire réelle des nations européennes, et son rôle est particulièrement insignifiant
dans rhistoire d'Angleterre. La seule guerre qui ait eu une influence profonde sur la société anglaise et le gouvernement anglais, a été la guerre de Cent ans avec la France, et cette guerre n'a eu que de funestes résultats. Si je me suis un peu étendu sur les gloires de Crécy, c'est parce que j'ai longuement parlé des maux et des misères qui ont inspiré les vers de Langland et les prédications de Bail. Mais, par contre, je n'ai jamais manqué de m'étendre sur les victoires pacifiques. J'ai le premier fait figurer parmi les exploits des Anglais la Faerie Queen et le Novum Organum. J'ai placé Shakespeare parmi les héros du siècle d'Elisabeth, et j'ai mis les investigations scientifiques de la Société Royale à côté des victoires de Cromwell. Si quelques-unes des figures traditionnelles de l'histoire politique et militaire occupent dans mon livre moins de place qu'on ne leur en donne souvent, c'est que j'avais à y faire figurer des personnages dont les ouvrages d'histoire se soucient peu d'ordinaire : des prédicateurs, des poètes, des imprimeurs, des négociants ou des philosophes.
)) En Angleterre, plus que partout ailleurs, le progrès constitutionnel a été le résultat du développement social. Je n'ai pas pu insister autant que je l'aurais voulu sur chaque phase de ce développement ; mais j'ai cherchée montrer, pour toutes les grandes crises, telles que la révolte des paysans ou la formation de la monarchie des Tudor, à quel point l'histoire politique est déterminée par les révolutions sociales, et je
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me suis attaché, plus qu'aucun historien antérieur, à noter les progrès religieux, intellectuels et industriels de la nation elle-même. »
Au moment même où son histoire lui apportait à Ja fois la fortune et la gloire, M. Green trouvait le bonheur. Il épousait en 1877 une femme aussi remarquable par l'esprit que par le caractère, qui non seulement l'entoura d'une tendresse toujours en éveil et soigna avec un infatigable dévouement sa santé de plus en plus chancelante, mais fut pour lui un secrétaire et une collaboratrice ^d'une rare intelligence, Grâce à cette aide qui allégeait sa tâche et charmait sa vie, il put poursuivre ses travaux avec plus d'ardeur que jamais, malgré ladiminution graduelle de ses forces. Il se savait atteint d'une maladie de poitrine, et il aurait pu se croire autorisé par sa santé à jouir en repos de sa réputation et de son bonheur domestique. Mais sa nature active jusqu'à l'héroïsme regardait le repos comme un crime. Plus il se savait gravement atteint, plus il se sentait obligé de se hâter pour accomplir au moins une partie de la tâche qu'il s'était imposée. D commença par reviser son histoire et la refondre en quatre volumes, où il corrigea les fautes de la première édition, supprima certains développements, combla des lacunes et donna plus d'ampleur à quelques chapitres. Cette nouvelle œuvre achevée en 1880, il entreprit d'écrire une histoire détaillée de l'Angleterre au Moyen âge, époque après époque. Il savait que ses jours étaient comptés, surtout depuis
une maladie contractée dans son séjour en Egypte, en 1880-81 ; mais il n'en travailla qu'avec plus d'ardeur; il fit paraître, cinq mois après son retour à Londres, un volume sur la formation de la nation anglaise : The making ofEngland^ et entreprit immédiatement un second volume qui devait comprendre les deux conquêtes danoise et normande: Theconquest ofEngland. Ce volume resté inachevé ne devait paraître qu'après sa mort. Il en poursuivait 'achèvement au milieu de souffrance continuelles et au prix d'efforts surhumains. Tous ceux qui l'ont vu pendant ces mois de luttes héroïques contre un mal implacable ont eu l'impression que sa vie fut prolongée par l'indomptable vigueur de son âme. Quand il apprit que sa fin approchait : « Je vais, dit-il, tâcher de gagner une semaine, pour écrire encore un chapitre de mon livre. Je sais que ce que j'ai â faire sera bon. » Le jour vint où ses forces le trahirent. « Je suis fatigué maintenant, soupira-t-il; je ne puis plus travailler. » La résignation avec laquelle il abandonna son œuvre, pour ne plus songer qu'à la mort, égala le courage avec lequel il avait lutté pour son œuvre, contre la mort. Quelques années auparavant, causant avec des amis sur le choix d'une épitaphe, il avait dit en souriant : « Savez-vous ce qu'on dira de moi? Il est mort en apprenant. He died leaming, » Sa prédiction a été réalisée.
Quel que soit le mérite des ouvrages de M. Green qui ont succédé kV Histoire abrégée du peuple anglais^
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c'est cette histoire qui est restée en possession de la faveur publique. Elle a été écrite de verve, sans idée de publication immédiate, dans des années de retraite et de méditation, où Tauteur, au milieu de ses livres, vivait vraiment la vie du passé et parcourait l'Angleterre d'autrefois en explorateur enthousiasmé de ses découvertes. Aussi son livre a-i-il dans toutes ses parties la fraîcheur de coloris, la chaleur communicative des récits d'un témoin oculaire. Pas un instant dans cette œuvre de longue haleine, fruit de tant de lectures et de veilles, M. Green ne paraît avoir éprouvé de lassitude, avoir senti faiblir sa passion pour son sujet. Son talent d'écrivain et de penseur est resté partout égal à luimême, qu'il parle d'Alfred ou d'Elisabeth, de Henri II PU de W. Pitt.
Ce livre si vivant, si passionné, est en même temps un livre remarquablement impartial. Le patriotisme anglais de M. Green, qui éclate à toutes les pages de son histoire, ne l'empêche pas de porter parfois des jugements sévères sur la politique de rAûgleterre vis-à-vis de l'Irlande, de l'Ecosse, de rinde, des colonies d'Amérique, et même de la France. Il parle en termes enthousiastes de Jeanne d'Arc, et il condamne l'ambition de Henri V. Bien que toutes ses sympathies soient, au xvi^ siècle, du côté des réformés, il flétrit les violences dont les catholiques ont été victimes, et il révère les martyrs catholiques à l'égal des martyrs protestants. Son
admiration pour Elisabeth ne l'entraîne à dissimuler aucun de ses défauts, et le merveilleux portrait qu'il trace de la grande reine est d'une vérité souvent cruelle. Il réfute avec indignation l'audacieuse apologie de Henri Vin tentée par Fronde, mais il met en lumière rtiabileté diplomatique du Roi, et les services rendus par lui à la renaissance des lettres. Dans la grande lutte de Pitt et de Fox, il ne diminue aucun des deux adversaires, mais fait comprendre comment ces deux hautes intelligences ont pu suivre deux politiques aussi opposées. Son ardent libéralisme ne le rend pas aveugle aux fautes des whigs, bien qu'il lui inspire peut-être une sévérité excessive à l'égard des Stuart. Cette impartialité n'a pas été goûtée de tous les Anglais. Plus d'un a trouvé que M. Green ne respectait pas assez les préjugés nationaux, et qu'il faisait trop bon marché de la virginité d'Elisabeth ou des droits d'Henri V à la couronne de France. Dans beaucoup de collèges, on le met à l'index. Cette opposition est un hommage rendu à son équité d'historien.
Nous n'imiterons pas cette étroitesse, et nous ne nous offenserons pas de certains passages où, malgré son désir d'impartialité, il s'est laissé entraîner par son patriotisme à juger trop sévèrement la France ou à exalter outre mesure l'Angleterre, d'autant plus qu'il y a toujours une part de vérité sous ces exagérations. Il a pour la chevalerie et la féodalité une aversion qui tient à la fois à ses idées anglaises et à ses senti-
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ments démocratiques. « C'est surtout en France, dit-il, que s'était développée la chevalerie, tant célébrée par Froissart, avec son étalage pittoresque de beaux sentiments d'héroïsme, d'amour et de courtoisie envers les dames, étalage qui recouvrait souvent, non une véritable noblesse de cœur, mais la plus grossière licence de mœurs, l'esprit de caste le plus étroit, et la plus brutale indifférence pour la souffrance humaine. La nature d'Edouard P% si délicate et si élevée, l'empêcha d'être séduit par les côtés malsains de la chevalerie. » Il est parfaitement vrai que la chevalerie du xiv® et du xv® siècle a mérité souvent les reproches que lui adresse M. Green; mais c'est être injuste pour les sentiments qui ont donné naissance à la chevalerie que de n'en rien dire de plus. Il dira ailleurs : « L'Angleterre, à partir du xviH® siècle, enfante des nations. Tandis que la France n'exerce que peu d'influence hors de son territoire, que l'histoire de l'Allemagne et de l'Italie est renfermée dans les limites de ces deux pays, l'Angleterre proprement dite n'occupe qu'une petite place dans l'histoire des Anglais. De cette histoire dépendent les destinées non seulement de l'île mère, mais de nombreuses nations en voie de formation. Les luttes de nos patriotes, la sagesse de nos hommes d'État, l'amour de notre peuple tout entier pour la liberté et la légalité profiteront dans l'avenir à l'humanité tout entière. » Il y a sans doute quelque chose de légitime dans cette explosion d'orgueil national. De toutes les nations
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européennes, la nation anglaise est celle qui a créé et peuplé le plus de colonies. Il est sorti d'elle des peuples nouveaux qui dominent aujourd'hui dans r Amérique et TOcéanie; elle possède une partie considérable de TAsie et de l'Afrique; son commerce maritime est aussi considérable que celui de toutes les autres puissances réunies; par Gibraltar, Malte, Chypre, Aden, Périm, Ceylan, Singapore, le Cap, Sainte- Hélène, les Antilles anglaises, elle commande toutes les grandes voies de la navigation du globe. Il est vrai aussi que l'esprit de la métropole revit dans les colonies, et que cet esprit d'initiative individuelle, de liberté politique et d'indépendance a réagi par une contagion heureuse sur les institutions et les mœurs de tous les peuples civilisés. J'ajouterai même que l'esprit anglais, essentiellement pratique, industriel et commercial, est sûr la terre un élément d'activité pacifique et de civilisation.
Si M. Green s'était borné à dire qu'à l'heure actuelle les nations française, allemande et italienne tiennent sur le globe une place moins considérable que la race anglaise, personne ne songerait à y contredire ; mais la forme générale et absolue qu'il adonnée à sa pensée la rend excessive et injuste. L'Italie a exercé sur le monde par la Renaissance une influence intellectuelle qui durera autant que le culte de l'art et des lettres; par la papauté elle a exercé et exerce encore une influence morale à laquelle l'expansion de la race anglaise n'est comparable ni pour la durée ni pour
l'étendue. C'est de rAUemagne que sont sortis les peuples qui ont renouvelé, au commencement du Moyen âge, toute l'Europe occidentale, et qui ont supplanté en Angleterre même les vieilles populations celtiques; c'est la Réforme allemande qui a brisé l'unité catholique et changé l'équilibre moral et religieux de l'Europe du Moyen âge; de nos jours, l'Allemagne a ouvert des horizons nouveaux à la pensée philosophique avec Kant et Hegel, et par ses universités elle exerce une influence prépondérante sur le mouvement scientifique, qui transforme la vie intellectuelle, morale et matérielle de l'humanité. Qui pourrait dire enfin quelles seront les conséquences pratiques pour le monde entier de l'hégémonie politique à laquelle elle prétend aujourd'hui et de l'émigration colossale que la fécondité de la race allemande favorise? La France enfin, si petit que soit son territoire comparé â celui de l'Allemagne du Moyen âge ou aux possessions anglaises d'aujourd'hui, si restreint que soit le nombre d'hommes pour qui sa langue est leur langue maternelle, a joué dans l'histoire de la civilisation un rôle qui n'a rien à envier à celui d'aucun peuple européen. Aux xii® et xm" siècles elle a été la maîtresse des nations par sa littérature, par ées arts, par son enseignement; elle a été pendant les Croisades à la tête de l'Europe chrétienne et Ta représentée en Orient; sa société féodale a été le brillant modèle que tous les peuples admiraient et imitaient. Si elle n'a plus retrouvé une domination aussi incontestée
sur les esprits, elle a été néanmoins de nouveau, au xvn® et au xviii® siècle, la directrice du mouvement intellectuel dans toute l'Europe, et, quel que soit le jugement qu'on porte sur la Révolution française, il est difficile de refuser à ce grand bouleversement politique et social une portée universelle. Si FAngleterre a enseigné aux autres peuples les conditions pratiques du gouvernement libre, la France leur a enseigné les principes qui fondent la liberté sur le droit. L'Angleterre, si flère aujourd'hui de posséder seule un empire que le soleil ne cesse jamais d'éclairer, ne doit pas oublier qu'il fut un temps où l'Espagne elle aussi se vantait du même privilège et se considérait comme la maîtresse des mers ; que les Hollandais à leur tour ont été les voituriers de l'Océan et ont édifié une richesse colossale sur le commerce et le crédit; enfin que Tempire colonial anglais est fait des dépouilles de l'Espagne, de la Hollande et de la France. Je vois bien que la puissance anglaise a des bases infiniment plus solides que la puissance espagnole, et que son empire colonial a été pour elle une source aussi prodigieuse de fortune parce qu'au lieu d'en épuiser les richesses sans rien lui rendre, elle en a fait le débouché de ses produits et le marché de ses échanges avec le monde. Mais elle ne doit pas se. dissimuler que si une nation européenne se trouve un jour assez féconde pour essaimer au dehors comme l'a fait la nation anglaise, assez intelligente et assez active pour détourner à son profit une partie du mouvement commercial, assez
bien constituée socialement pour produire autant et à meilleur marché que l'Angleterre, enfin assez forte pour lui enlever ses colonies, la colossale puissance dont elle s'enorgueillit à juste titre aujourd'hui peut s'écrouler comime par enchantement; qu'alors son peuple, qui a laissé tarir ses richesses agricoles au profit de l'aristocratie terrienne, périra par la famine au milieu de ses parcs stériles et de ses landes incultes, et à la porte de ses magasins encombrés de marchandises sans acheteurs.
Ces lugubres prévisions ne sont pas près de se réaliser, et nous ne souhaitons pas qu'elles se réalisent jamais, car l'Angleterre, malgré la politique égoïste et oppressive qu'elle suit souvent dans ses relations internationales, est un élément pondérateur, un élément de liberté et de paix, dont le monde se passerait difficilement. Elle donne avec les États-Unis l'exemple d'une société où l'armée ne joue qu'un rôle tout à fait secondaire, où la vie militaire n'existe qu'à l'état d'exception, où tout est combiné pour développer l'activité pacifique et la richesse, et où la liberté politique est fondée sur des traditions nationales indestructibles. La formation de la puissance commerciale et industrielle de l'Angleterre, qui a donné à sa civilisation un caractère si essentiellement pacifique, et la formation de son système de gouvernement parlementaire, ce sont là les deux faits essentiels de son histoire. Ce sont ceux que M. Green s'est surtout efforcé de mettre en lumière dans son ouvrage,
sans négliger de montrer en même temps tout ce que l'Angleterre a produit d'original dans les lettres et les sciences, et aussi les grands mouvements religieux qui l'ont agitée à diverses époques. Ces mouvements religieux ont exercé au xvi® et au xvn® siècle une action directe sur le développement des libertés publiques; on doit y chercher en partie l'explication de la politique étrangère de l'Angleterre et aussi des difficultés de sa tâche en Irlande; ils constituent enfin un des traits caractéristiques et un des traits les plus nobles de cette physionomie du peuple anglais que M, Green s'est attaché à faire revivre.
On a souvent cherché à expliquer les divergences si profondes qui distinguent l'histoire de France de l'histoire d'Angleterre par des causes purement ethniques. On a attribué à des aptitudes inhérentes aux races mêmes les caractères différents de chacune des deux civilisations, et l'on a résumé ces aptitudes en des aphorismes commodes, mais qui n'expliquent rien : « Les Anglais sont colonisateurs, les Français ne le sont pas ; les Anglais ont besoin de liberté, les Français ont besoin d'égalité, etc., ,etc. > M. Green s'est sagement gardé des exagérations où tombent les théoriciens qui prétendent tout rapporter aux tendances et aux aptitudes des races. Sans refuser au caractère même des Angles qui ont conquis la Grande-Bretagne au v® siècle une influence profonde sur les destinées ultérieures de sa patrie, il donne une importance bien glus grande encore
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aux circonstances historiques et aux conditions matérielles auxquelles ses concitoyens se sont trouvés soumis. Comment d'ailleurs, quand on étudie la France et TAngleterre, déterminer le rôle de la race? Combien de fois le fonds celtique de la nation française n'a-t-il pas été modifié, altéré, transformé par les invasions romaine, wisigothique, burgonde, franque, sarrasine et normande ? Et les Anglais ne sont-ils pas, eux aussi, un mélange de Celtes, de Germains, de Scandinaves et de Français? Si le type et le caractère des deux peuples sont aujourd'hui si profondément divers, c'est aux circonstances bien plus qu'à la race qu'il faut l'attribuer. Personne n'aurait pu se douter dans les premiers siècles du Moyen âge que l'Angleterre devait devenir la plus puissante nation commerciale et industrielle du monde : elle n'avait guère d'autre richesse que l'agriculture et l'élève des troupeaux. Les grandes villes industrielles et commerciales étaient alors les communes des Flandres et du nord de la France, les villes hanséatiques et les républiques d'Italie. L'Angleterre exportait des laines en Flandre et en Italie pour qu'elles y fussent changées en draps, et la ligue hanséatique tenait entre ses mains une grande partie du commerce de Londres. Mais l'Angleterre avait, par sa situation et dans son sol, tous les éléments de sa future grandeur. Sa position insulaire lui donnait une population de marins que la pêche et la piraterie avaient exercée à la navigation dans des
mers dangereuses et difficiles ; elle avait des ports capables de recevoir toutes les flottes de la terre; ses troupeaux fournissaient de la laine à tous les métiers de Flandre et dltalie; son sol contenait en abondance le fer, le cuivre, Tétain, et de plus le charbon qui allait lui permettre de travailler ses métaux. Au XV® siècle, on dit déjà que l'Angleterre est reine des mers du Nord, mais qu'au lieu de se servir de cette royauté pour transporter ses marchandises, elle ne s'en sert que pour piller les navires marchands des autres nations.^ Elle se vante déjà des richesses métalliques de son sol sans entrevoir encore l'usage qu'elle pourra faire de ses mines de charbon. Au XVI® siècle, elle travaille elle-même ses laines et exporte ses draps, et ses marchands apparaissent dans la Méditerranée et la Baltique. Au xvi® et au xvii® siècle, tout concourt à la fois à développer la puissance économique de l'Angleterre : la découverte de l'Amérique qui ouvre un champ immense à la navigation, les guerres d'Italie qui achèvent de ruiner ses républiques déjà épuisées par les querelles civiles, la Réforme qui, déchaînant la guerre en Flandre et en Allemagne, y amène la décadence du commerce et de l'industrie, et qui d'autre part détermine en Angleterre l'émigration d'où sortiront les colonies d'Amérique. Si la Hollande rivalise en ce moment avec l'Angleterre et la devance même peut-être au
1. Voyez le Débat des HéraïUs d'Armes publié par M. P, JHeyer, dans la collection des Anciens Textes français.
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point de vue commercial et colonisateur, cette concurrence ne fait qu'aiguillonner les Anglais sans arrêter un élan déjà irrésistible. Au xviu® et au xix® siècle enfin, l'Angleterre hérite de Tempire colonial de la France, bien plus considérable d*abord que le sien, et d'une partie des colonies hollandaises. La transformation qui se produit alors dans la constitution sociale de l'Angleterre S la transformation d'une caste nobiliaire fermée, accaparant peu à peu toutes les terres et en excluant la bourgeoisie, faisant refluer la population agricole dans les villes, diminue la fécondité du sol et rejette toutes les forces vives du pays vers l'industrie et le commerce. L'Angleterre ne pourra plus nourrir ses habitants; il faudra qu'elle puisse vendre pour importer ; c'est l'industrie qui lui donnera la matière de ses échanges. Les mines de charbon fournissent une immense provision de combustible à l'industrie métallurgique qui, au XVI® siècle, était entravée par la disparition graduelle des forêts ; enfin les découvertes mécaniques du XIX® siècle viennent décupler la puissance de production de l'Angleterre, à qui sa richesse simultanée en charbon et en fer permet de défier toute concurrence. Ajoutez à cela le génie politique de la reine Élisa beth, qui a su conserver la paix pendant presque
1. On trouvera une analyse lumineuse de cette transformation dans le beau livre de M. Boutmy sur le Développement de la oonstUiOion et de la société politique en Angleterre. (Paris; Pion, 1887, in-18.)
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tout son règne et n'a songé qu'à améliorer l'état social et économique de son royaume, protégeant les marins, prenant part aux entreprises commerciales, développant par son exemple le luxe et le confort ; enfin la longue paix dont l'Angleterre a joui depuis la chute de Napoléon P' et pendant laquelle son commerce a bénéficié de toutes les guerres des autres nations, des guerres d'Italie, d'Autriche et de France, comme de la guerre civile d'Amérique. Si les Anglais sont aujourd'hui un peuple de fabricants, de marchands, s'ils apportent en naissant le génie commercial, s'ils envoient sur tous les points du globe leurs produits et leurs colons, ce n'est point parce qu'ils descendent des compagnons d'Hengist et d'Horsa, mais parce que la nature, qui a fait d'eux des marins, a mis aussi à leur portée toutes les matières premières nécessaires à l'industrie, et parce qu'une série de circonstances heureuses a, depuis le xv® siècle, abattu successivement tous leurs rivaux, et les a pour ainsi dire contraints à devenir ce qu'ils sont. C'est également une longue série de circonstances et d'événements historiques qui expliquent comment la liberté politique s'est complètement épanouie en Angleterre, tandis qu'en France c'est l'autorité monarchique qui a toujours été grandissant depuis l'établissement de la dynastie capétienne jusqu'à la fin de l'ancien régime. Sans doute on peut retrouver le germe de certaines institutions judiciaires et parlementaires de l'Angleterre actuelle dans les coutumes
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que les Angles avaient apportées avec eux des marécages du Jutland; mais ces coutumes existaient chez toutes les nations germaniques, et pourtant elles n'ont produit les mêmes institutions ni en Allemagne ni en France. On peut dire aussi que le caractère des Français est moins propre que le caractère anglais à supporter les inconvénients et les périls delà liberté illimitée; mais ces caractères si différents des deux nations ne sont-ils pas le résultat d'un long développement historique et des conditions diverses de climat, de situation géographique, de vie matérielle où elles se sont trouvées Tune et l'autre? Si les Français d'aujourd'hui ressemblent encore au portrait que César a tracé des Gaulois du premier siècle avant notre ère, c'est moins probablement par un phénomène d'hérédité que parce qu'ils vivent sous le même ciel et sur le même sol. Indépendamment de cette différence morale entre les Anglais et les Français, qui tient plus à des causes climatériques qu'à des causes ethniques, et qui a influé puissamment sur leurs institutions, toutes les circonstances se sont réunies pour faciliter chez les uns et entraver chez les autres le développement des libertés publiques.
Parmi ces circonstances favorables au développement des libertés anglaises, il faut compter tout d'abord le fait que l'Angleterre est une île. Enfermés dans cette île comme dans une forteresse protégés contre toute agression du dehors par un fossé large et
profond, les Anglais, depuis la conquête normande, n'ont eu à subir aucune invasion étrangère; ils n'ont même jamais eu à en redouter sérieusenient aucune. Aussi pouvaient-ils lutter contre la tyrannie de leurs souverains sans avoir à craindre de compromettre leur indépendance nationale. Les guerres qulls poursuivaient dans les limites mêmes de la Grande-Bretagne contre les Gallois ou les Écossais entretenaient leur esprit militaire et conquérant, sans que leurs ennemis pussent, à leur tour, les menacer d'une conquête. Pendant plus de trois siècles d'ailleurs le royaume anglais se composait de deux parties bien distinctes, l'Angleterre proprement dite, et les États continentaux, que ses rois administraient comme ducs de Normandie, comtes d'Anjou ou ducs d'Aquitaine, mais qui, géographiquement et politiquement, appartenaient au royaume de France.
Durant les longues guerres qu'ils soutinrent sur le continent, souvent contre le voeu de leurs sujets, pour agrandir, défendre ou reconquérir ces domaines, les rois d'Angleterres se trouvaient, vis-à-vis de leurs vassaux insulaires, comme les chefs d'une association militaire qui devaient acheter l'appui de leurs compagnons par des promesses, des faveurs et des concessions. La France, au contraire, avait une vaste frontière de terre exposée de tous côtés aux envahisseurs. Mal limitée du côté de l'Empire, ayant à l'ouest et au nord un ennemi redoutable établi sur son propre territoire, elle est obligée de tout
sacrifier au soin de la défense nationale ; les Français se serrent autour de leur roi comme autour de l'image même de la patrie. Aussi la longue guerre entre TAngleterre et la France qui dura depuis Henri II jusqu'à Henri VI eut-elle une influence décisive sur rétablissement du régime parlementaire en Angleterre et sur rétablissement du despotisme monarchique en France.
L'origine mêmes des rois anglais et leur caractère contribuèrent à affaiblir l'autorité monarchique, et poussèrent la nation à défendre ses droits contre eux. L'Angleterre a changé constamment de dynasties, et les dynasties rivales comme les dynasties nouvelles cherchaient à retenir leurs partisans ou à désarmer leurs adversaires en cédant à leurs exigences. La couronne passe des princes normands à Etienne de Blois, d'Etienne aux Angevins, des Angevins aux Lancastre, des Lancastre aux Tudor, des Tudor aux Stuart, des Stuart à Guillaume d'Orange, de Guillaume d'Orange à la maison de Hanovre, et une longue série de guerres civiles ensanglantent périodiquement l'Angleterre, au grand détriment de l'autorité royale, mais le plus souvent au grand profit des libertés constitutionnelles. Un grand nombre de ces princes sont d'ailleurs des étrangers, suspects à une partie de leurs sujets, et à qui leurs sujets ne se font point scrupule de résister. Non seulement les ducs normands sont des étrangers pour la masse de la population anglo-saxonnC; mais
les premiers Angevins sont considérés comme Français, même par une partie de la noblesse anglo-normande. Plus tard, l'opposition aux Stuart brisera à jamais toute velléité de despotisme monarchique, et c'est sous Guillaume d'Orange et les Georges que le régime parlementaire assurera à l'Angleterre les garanties essentielles du gouvernement libre. Enfin, l'Angleterre a compté parmi ses princes un très grand nombre de souverains brutaux, tyranniques et dissolus, moins préoccupés des intérêts de leur royaume que de la satisfaction de leurs caprices; leurs violences, leurs prodigalités, leur mauvaise administration ont contribué pour leur part à donner à la nation conscience de ses besoins et de ses droits. Guillaume le Roux, Etienne, Jean Sans Peur, Henri IIÏ, Edouard IV, Richard III, dans l'ancienne monarchie; la sottise de Jacques P% la duplicité de Charles P*", la dépravation de Charles II, la tyran nie de Jacques H, ont fait plus pour les libertés anglaises que la sagesse de Henri II, d'Edouard III ou de Guillaume IH. La France, au contraire, a été gouvernée sans interruption pendant huit siècles par les diverses branches d'une môme dynastie, et pendant, trois cent trente et un ans les princes de la famille capétienne se sont succédés sur le trône de père en fils. Parmi tous CCS princes, il en est très peu qui se soient fait haïr ou mépriser par leurs sujets, et les rares moments où le gouvernement a été dans des mains indignes, sous Jean II, sous Henri HI ou sous
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Louis XV, sont précisément ceux où les idées de liberté et d'opposition au pouvoir royal se sont fait jour avec le plus de force. Mais lorsque ces mauvais princes ont régné, le pouvoir monarchique avait déjà jeté dans le pays de profondes racines, et si les vertus de Louis XVI ont été impuissantes à sauver la monarchie de Louis XV, la sagesse de Charles V et celle de Henri IV ont réparé toutes les fautes de Jean II et de Henri HI. La famille des Capétiens directs eut le bonheur de ne compter aucun mauvais roi et d*en avoir plusieurs qui furent de grands rois ; tous furent pénétrés des mêmes idées, suivirent la même politique, travaillèrent à la même œuvre, et chacun laissa à son successeur un héritage accru et un pouvoir agrandi. Cette dynastie capétienne était nationale au suprême degré. Elle était née, elle avait fondé sa puissance dans cette région baignée par la Seine, la Loire et l'Oise, qui, au x« siècle, prend par excellence le nom de France, et à laquelle reste jusqu'à la fin de Tancien régime la qualification d'Ile-de-France. Elle tenait la couronne, non d'une conquête violente, mais du libre choix de la noblesse et de l'Église de France. C'est autour de cette dynastie que se forme la langue, la littérature, les arts français. Son domaine sans cesse élargi reste le noyau solide de la nationalité française comme le foyer de l'esprit français. Cette dynastie s'identifie avec notre histoire ; elle est solidaire de toutes nos gloires, comme de tous nos revers ; atta-
quer le roi de France parait un crime, non seulement de lèse-majesté, mais de lèse-nation.
La monarchie anglaise ne diffère pas seulement de la monarchie française par la manière dont le pouvoir royal s'est transmis, mais aussi par la manière dont il s'est exercé, par sa nature même. Au lendemain de la conquête, Guillaume de Normandie, en partageant les terres de l'Angleterre entre ses compagnons, ne commit pas la faute d'y organiser une féodalité semblable à celle qui s'était formée en France et de distribuer les droits régaliens avec les terres. Il eut soin de conserver pour lui-même les domaines les plus riches et les plus nombreux ; il ne donna pas à ses vassaux d'immenses possessions d'une seule tenure, où ils eussent été comme les maîtres d*un petit royaume, ainsi que les ducs ou les comtes en France; il leur concéda des domaines souvent fort éloignés les uns des autres, et où les droits des possesseurs n'étaient pas partout identiques ; il n'établit pas une hiérarchie de vassaux qui aurait séparé du Roi la plus grande partie de la noblesse pour la mettre dans la dépendance des hauts barons ; il maintint les droits d'honunage et de vasselage direct entre le Roi et tous ses vassaux ; enûn^ la conquête ne fit pas disparaître la nombreuse classe des hommes libres non nobles, libres tenanciers dans les campagnes, ou libres ouvriers et marchands dans les villes, qui devaient jouer un rôle si considérable dans l'histoire constitutionnelle
d'Angleterre. L'ancienne organisation des shires ou comtés (au sens administratif du mot), les anciennes assemblées administratives et judiciaires ne furent pas supprimées, et le Roi conserva la haute main sur l'administration comme sur la justice. Il n'abandonna aucun droit régalien, ni les droits de justice, ni le droit de battre monnaie, ni le droit de percevoir les impôts, ni le droit de guerre. 11 s'ensuivit que les membres de la noblesse anglaise, impuissants individuellement et ayant devant eux un pouvoir royal très fortement constitué et qui pouvait aisément abuser de ses droits, étaient naturellement portés à s'unir pour résister à ses empiétements et pour défendre leurs privilèges. Comme il s'agissait pour eux, non de s'emparer des droits régaliens, mais seulement d'empêcher la royauté d'user de ces droits d'une manière tyrannique, la noblesse put facilement associer à sa cause le clergé et les habitants des villes.
En France, au contraire, la dynastie capétienne, établie sur le trône par une aristocratie qui avait arraché à la royauté tous ses droits régaliens, avait beau conserver en théorie toutes les prétentions monarchiques des Carolingiens, elle ne jouissait d'un pouvoir effectif que sur ses domaines féodaux, et n'exerçait sur le reste de la France qu'un pouvoir presque purement nominal de suzeraineté. Tel ou tel seigneur pouvait entrer en conflit avec le Roi ; mais les nobles, pris en masse, pas plus que le clergé
OU les bourgeois, n'avaient d'intérêts communs à défendre contre lui; ils étaient plutôt disposés à réclamer son aide pour les protéger dans leurs querelles. La royauté n'inspirait donc pas à l'origine de craintes par sa puissance. C'est peu à peu, et de proche en proche, en se servant d'abord des usages de la société féodale et de leurs droits de suzeraineté, puis en faisant intervenir des principes de droit romain et les droits toujours virtuellement existants de la souveraineté, que les rois de France ont étendu leur pouvoir et leur territoire.
Tandis que l'histoire d'Angleterre est l'histoire du développement des droits et des libertés du peuple, l'histoire de France est l'histoire du développement des droits et de la puissance du Roi ; là, nous voyons la conquête du pouvoir politique par la nation ; ici, nous voyons la conquête de la France par le Roi ; et comme cette conquête se produit non par la destruction directe et explicite du système féodal, mais par l'agrandissement graduel du domaine royal, et la substitution lente du pouvoir royal à tous les droits des ordres privilégiés, un moment est arrivé où la royauté s'est trouvée, théoriquement du moins, propriétaire de toutes les terres, et maîtresse de la fortune et de la liberté de tous ses sujets. Aussi a-t-on pu dire, non sans une pointe de paradoxe, que si en Angleterre le pouvoir royal a été de bonne heure limité par des institutions représentatives, c'est parce que, & l'origine, la royauté était forte et
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la noblesse faible, et que si en France le pouvoir royal est devenu absolu et illimité, c'est parce qu'à l'origine la royauté était faible et la noblesse forte. Cette proposition a besoin d'un correctif. La faiblesse de la royauté française et la force de la royauté anglaise étaient plus apparentes que réelles ; le roi d'Angleterre, il est vrai, possédait l'exercice des droits régaliens dans toute l'étendue de ses États, tandis que ces droits avaient été, dans la plus grande partie de la France, usurpés par la féodalité ; mais le roi d'Angleterre avait, comme ses barons, ses domaines disséminés de tous côtés; il n'avait pas autour» de lui une armée de vassaux dont il fût absolument sûr, et une révolte pouvait le dépouiller assez aisément de sa. puissance tout entière. Le roi de France, au contraire, avant d'être roi, était un grand seigneur féodal : il avait un domaine fortement constitué, et sur son domaine des vassaux étroitement dépendants et absolument fidèles; on pouvait repousser ses attaques, mais il eût été difficile d'entamer son domaine. Ajoutez à cela que le roi anglais était, comme nous l'avons dit, un demiétranger, dont les intérêts les plus chers étaient sur le continent, tandis que le roi de France était avant tout un roi national ; il n'avait aucun intérêt hors de France; sa pensée, enfermée dans un cercle étroit de territoire, restait fixée sur les mêmes objets; aussi, tandis que les princes normands et angevins sont constamment hors d'Angleterre , changent à
tout moment de projets et de politique, les Capétiens poursuivent avec une persévérance et une conséquence inébranlables leur plan méthodique d'agrandissement.
A cette profonde différence dans la nature du pouvoir royal tel qu'il est constitué en France et en Angleterre, correspond une différence non moins profonde dans Torganisation sociale tout entière. La féodalité, nous Tavons vu, n*a pas eu en Angleterre les mômes caractères qu'en France ; le clergé établi par les rois normands s'est trouvé dans une dépendance beaucoup plus étroite vis-à-vis de la couronne que le clergé français ; la classe des hommes libres n'a jamais cessé de jouer un rôle social considérable. La société anglaise du Moyen âge ne s'est point divisée, comme la société française, en trois classes, en trois ordres nettement séparés par des barrières presque infranchissables. La noblesse anglaise n'avait pas les mêmes privilèges que la noblesse française au point de vue de la justice et de l'impôt ; et de bonne heure les frontières entre les nobles et les non nobles tendirent à s'effacer. Tandis que les chevaliers se confondaient dans la masse des hommes libres, les plus riches parmi les cultivateurs libres s'élevaient à la noblesse et entraient, par le fait seul de leur richesse et de leurs biens, dans les rangs de la gerUry. On ne voit point dans le Parlement l'antagonisme éclater entre les divers ordres, et les chevaliers qui sont délégués par les habitants des ;
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comités ou shires représentent aussi bien les non nobles que les nobles. Quand le Parlement se divise en Chambre haute et en Chambre basse, il ne faut pas croire que Tune représente la noblesse et l'autre le tiers état. La Chambre des communes est rassemblée représentative de la nation tout entière, tandis que la Chambre haute est une assemblée de hauts dignitaires et de grands barons qui y sont appelés par la volonté royale, et qui y siègent héréditairement à titre personnel, sans aucun caractère représentatif. C'est une assemblée de conseillers de la couronne, et un pouvoir pondérateur et modérateur [entre la Chambre des communes et le Roi. En France, les trois ordres de TÉtat sont nettement sépai'és : ils ont des privilèges enviés qu'ils maintiennent avec un soin jaloux et qui créent entre eux des intérêts antagoniques. Jamais ils ne pourront s'accorder pour une action commune contre la royauté; chacun d'eux invoquera la royauté pour se défendre contre les autres ordres, ou aidera la royauté à écraser les autres ordres. Les États généraux non seulement n'eurent jamais aucun pouvoir délibératif et ne constituèrent jamais une . vraie représentation du peuple, mais leur division en ordres rendait impossible leur transformation en un véritable Parlement. Si on les avait séparés en deux Chambres, la Chambre basse, purement bourgeoise et populaire, n'aurait pas eu l'autorité, le prestige de la Chambre des communes ; si l'on en avait fait une assemblée
délibérative unique, on se serait heurté à la difficulté qui s'est posée en 1789 à propos du vote par ordre ou du vote par tête, et du doublement du tiers. Le tiers état aurait forcément été opprimé ou oppressif. Le clergé, bien loin de constituer dans le Parlement anglais, comme dans les États généraux de France^ un ordre à part, se trouva confondu avec les autres ordres ; il arriva même souvent qu'offusqué de cette confusion, il se tint à Técart des délibérations parlementaires, préférant régler dans ses propres assemblées les questions de subsides. Enfin, la Réforme, en brisant l'organisation de TÉglise catholique, fit rentrer absolument le clergé dans la masse de la nation, et en même temps le soumit étroitement à l'autorité royale. Aussi, bien que la plupart de ses membres aient compté au xvn^ siècle parmi les défenseurs les plus zélés de la royauté, ils ne purent pas s'opposer au progrès des libertés parlementaires. A côté de l'Église anghcane, d'ailleurs, la Réforme avait donné naissance aux Églises presbytériennes et congrégationalistes, où les idées de liberté politique associées aux principes d'indépendance ecclésiastiqueprenaient le caractère absolu d'un dogme et inspiraient le même enthousiasme fanatique qu'une foi religieuse» En France, l'Église catholique fut l'alliée la plus convaincue et la plus puissante du despotisme royal; elle le fortifia par ses doctrines et le servit par ses actes» Le protestantisme, au contraire, s'était associé en France comme partout i,
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des idées d'indépendance et d'opposition politique ; son écrasement au xvi® siècle, puis sa suppression officielle au xvii«, marquèrent le triomphe définitif de Tabsolutisme monarchique.
La transformation économique que TAnglelerre subit du xvi® au xix« siècle acheva Tœuvre commencée par des siècles de luttes politiques. L'Angleterre est gouvernée de nos jours conune une immense société d'actionnaires qui sentent leurs intérêts solidaires. Ils tiennent à avoir tous leur droit de surveillance sur la société, mais ils en laissent volontiers la direction aux plus gros actionnaires, parce que ceux-ci sont les plus intéressés à la bonne marche des affaires. Quant à la royauté, c'est une vieille raison sociale à laquelle on tient, parce qu'on a fait fortune avec elle et qu'elle inspire confiance aux clients. Ce n'est pas payer trop cher ces bonnes traditions commerciales, que de payer une rente un peu forte aux représen- ^ts de l'ancienne famille des gérants pour que leur signature continue à figurer au bas des actes de la société. D'ailleurs, bien qu'ils n'interviennent plus beaucoup dans les décisions à prendre, ils ont le souci de l'honneur et des traditions de la maison ; ils sont un élément d'ordre, de dignité et de stabilité.
C'est ainsi qu'à travers les siècles deux peuples, dont la constitution ethnique n'est pas essentiellement différente, sont devenus aussi profondément opposés 4^ mœurs, de caractère et d'institutions. Chez l'un.
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à tous les degrés derorganisation sociale et politique, tout est régi par la libre association des volontés ; les institutions sont variées à Tinfini, et ladministration est dirigée par des usages particuliers et non par des règles générales; le pouvoir central, qui d'ailleurs s'occupe uniquement des affaires qu'il est impossible de laisser aux associations locales, s'est lui-même constitué par de lentes habitudes et par des transformations graduelles, sans aucune constitution écrite. Son organisation est d'autant plus solide que, n'étant définie nulle part, elle échappe par cela même aux attaques directes. Chez l'autre, il n'y a en présence que les individus et l'État : un État puissamment centralisé, qui gouverne le pays tout entier suivant des règles uniformes et précises par des délégués du pouvoir central, des individus qui ne se soucient guère de s'associer pour agir en dehors de l'action de l'État et cherchent plutôt à le servir ou à se faire servir par lui. La royauté, en s'emparant successivement de toutes les parties de l'administration et en soumettant toute la nation à la centralisation monarchique, a détruit toutes les forces collectives qui s'interposaient entre elle et ses sujets, pris individuellement. Quand elle est tombée, l'individualisme égaUtaire des Français n'aurait produit que l'anarchie si la centralisation administrative n'avait été rétablie par le despotisme de Napoléon, tandis qu'en Angleterre la royauté pourrait disparaître sans qu'aucun des rouages de la vie nationale cessât de fonctionner
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avec la même régularité. Aussi, tandis qu'en Angleterre, sous la monarchie, ce sont de libres associations qui accomplissent presque toutes les fonctions de la vie publique, la France républicaine est administrée presque despotiquement par son Parlement et ses ministres. Et ce despotisme administratif est inévitable et nécessaire tant que les mœurs de la liberté et l'esprit d'association ne se seront pas joints à la liberté politique et aux institutions représentatives dont nous jouissons. Cette réforme s'accomplira-t-elle, et la France sera-t-elle un jour libérée de la centralisation, qui est aujourd'hui sa dernière sauvegarde contre l'anarchie ? Quelques symptômes permettent de l'espérer. En tout cas, quand on voit de quelle manière les Français du Canada pratiquent un régime de pleine liberté, il n*est pas permis de dire que c'est le caractère de notre race qui rend cette réforme impossible.
Les deux nations si différentes qui se sont constituées des deux côtés de la Manche, à travers des luttes et des rivalités séculaires, sont-elles destinées à laisser se perpétuer entre elles une éternelle malentente et des jalousies inguérissables? On voudrait croire qu'il n'en sera rien ; car aujourd'hui leurs intérêts ne sont nullement inconciliables, et si elles continuent à se méfier l'une de lautre et à se contrecarrer l'une l'autre, c'est par une sorte d'habitude héréditaire et par une vieille tradition diplomatique qui ne répondent plus à des nécessités politiques.
La France, avec sa population presque stationnaire, avec une production industrielle modérée comme quantité et raffinée comme qualité, ne peut créer des colonies de peuplement et ne peut lutter commercialement avec rénorme production à bon marché de TAngleterre. Ses progrès coloniaux ne pourraient que profiter à l'Angleterre, si celle-ci, de son côtéy voulait laisser à la France, dans les pays où elle a par son voisinage et ses traditions le droit d'exercer son influence, la part d'action qui lui est due. Malheureusement, l'Angleterre semble répugner plus encore que la France à une entente qui serait profitable à toutes deux. Elle devrait comprendre pourtant que le jour où la France aurait cessé de compter dans le monde, c'en serait fait de la puissance anglaise, et que si jamais son immense Empire se démembre, ce ne sera pas au profit de la France, mais au profit de TAllemagne. Nous ne nous réjouirions pas de cette décadence, car aucun peuple n'a jamais porté aussi haut que le peuple anglais le sentiment de la dignité humaine. Il a pu mériter des haines ; il a toujours commandé l'estime. U a donné au monde des exemples admirables, non seulement de travail, de persévérance, d'initiative individuelle, mais aussi d'amour de la liberté, de résistance à l'oppression, de fidélité inébranlable au devoijr. La ruine de l'Angleterre ne serait pas seulement une défaite pour la liberté dans le monde ; le monde y perdrait quelque chose de sa noblesse.