SÉMINAIRE HISTORIQUE DE GOETTINGUE
Léopold de Ranke avait à peine fermé les yeux qu'un de ses premiers et de ses plus illustres disciples, Georges Waitz, le suivait dans la tombe. Si tous ceux qui s'occupent d'histoire moderne et qui étudient la politique européenne des quatre derniers siècles dans les documents diplomatiques regardent Ranke comme leur maître, c'est Waitz qui a exercé pendant ces quarante dernières années l'influence la plus grande sur les recherches relatives au Moyen âge. Son séminaire historique a été le plus célèbre de l'Allemagne après celui de Ranke, et, comme lui, il a par ses livres exercé son influence bien au delà des limites de son pays. Tandis que Ranke enseignait à manier avec intelligence et critique des masses imposantes de documents modernes, à faire un choix parmi des
sources trop nombreuses pour être toutes étudiées avec le même soin, à les éclairer par des vues générales, à les grouper pour en tirer de vastes synthèses historiques, Waitz enseignait à tirer, par une analyse minutieuse, des sources incomplètes et trop peu nombreuses du Moyen âge tous les renseignements historiques qu'elles renferment, à classer ces renseignements avec méthode et circonspection, et à apporter une extrême réserve dans les conclusions générales qu'on en tire. Tandis que Ranke s'intéressait surtout au côté politique et psychologique de l'histoire, tandis qu'il s'attachait à décrire les révolutions dont les États modernes ont été le théâtre et à peindre le caractère des hommes qui les ont dirigés, Waitz s'occupait de l'étude plus abstraite des institutions et des causes qui ont présidé à leur formation.
Critique des sources, critique des origines, critique des institutions, c'est sur ces points que Waitz faisait surtout porter son enseignement, en particulier celui de son séminaire, auquel il attachait un prix tout particulier. 11 n'était pas orateur, bien qu'il s'élevât parfois à l'éloquence par la force de sa dialectique et de sa pensée ^ ; et quelque excellents et
1. Je l'ai entendu à Stanz, à la réunion de la Société générale d^histoire suisse, parler avec une véritable éloquence sur Arnold de Winkelried. Sa position était délicate. U devait, dans le pays même du héros légendaire, et devant des hommes nourris dans le culte des gloires nationales, prouver que l'histoire d'Arnold de Winkelried n'offre aucune garantie d'authenticité. Avec sa parole lente et d'abord hésitante, il présenta sa
GEORGES WAÏTZ. 101
solides que fussent ses cours sur Thisidire-âu Moyen
âge, sur rhistoire d'Allemagne, sur Jes-'^antiquités
germaniques, ce n'était pas là qu'il iQontrait ses
plus hautes qualités; c'était le soir, dans^'Je' cabinet
de travail de la belle maison qu'il obcupait à
Gœttingue, en face de l'Université, où deux fols par
semaine il réunissait huit ou dix de ses mdlleurs
*-'■' ' élèves pour expliquer des textes, rendre compfe''des
travaux critiques qu'il leur avait donnés à composer
et les discuter avec eux. Il se préparait à ces dis*»
eussions avec le soin le plus attentif, prenant *des
notes d'une écriture microscopique sur de petite' :
morceaux de papier qu'il tirait un à un de la poche» •/
de son gilet ; il écoutait l'élève avec une attention . ,
bienveillante, puis examinait chaque point du tra- ^^
vail avec une rigueur minutieuse, unie au plus ^
grand respect pour la pensée et le travail d'autrui.
n ne cédait jamais au plaisir de critiquer sans motif,
mais il excellait à montrer toutes les difficultés d'une
pensée avec des ménagements infinis, puis accumula les arguments en faveur de sa thèse avec une clarté, une puissance et une force de conviction qui rendait impossible toute autre protestation que celle du sentiment. Cette protestation s^élevait en silence dans le cœur de plus d^un des assistants, quand M. Waitz, quittant le ton de la démonstration critique, demanda à ses auditeurs si c'était abaisser le passé du peuple d'Unterwralden que de rendre à tous la gloire qu'on avait voulu réserver pour un seul, et si ce n'était pas le rôle de l'histoire de restituer aux foules muettes l'honneur dont on a fait souvent le privilège de quelques héros. Toute l'assistance était émue quand M. Waitz se rassit*
question, <6us\les arguments qui pouvaient être prés^tés pQy£.et contre chaque opinion, la réserve qu'il fallait agposter dans ses conclusions. On sortait de ces leçoi;^ tton seulement plus instruit, non seulement avec l^y idées plus claires et Tesprit mieux ordonné, mais avec plus d'amour et plus de respect pour la vérité /^ la science, avec la conscience du prix qu'elles co(lHt^.t et la résolution de travailler pour elles. On sehj^t que M. Waitz mettait toute son âme dans cet .enseignement familier et direct, qu'il y voyait une , œuvre morale en même temps qu'une œuvre intel- - iêctuelle à accomplir, qu'il voulait y former des V 'Sommes en même temps que des savants, et ;qu*il y donnait le meilleur de lui-même. Comme '. il me le disait avec une modestie qui n'avait rien d'affecté, un jour que je lui parlais de ses ouvrages : « Mes meilleurs ouvrages, ce sont mes élèves; ce sont ceux auxquels je tiens Je plus et que je crois avoir le mieux réussis. Mes livres seront dépassés et oubliés, mais ils auront servi à former des savants, qui en feront de meilleurs. »
L'influence considérable exercée par M. Waitz ne tenait pas seulement à ses grandes facultés intellectuelles, à sa science, à sa pénétration critique, à la rectitude lumineuse de son esprit, mais aussi à ses qualités morales, à une droiture et à une candeur d'âme qui commandaient la confiance, à ce désintéressement qui le faisait s'inquiéter moins des Intérêts de sa renommée que des progrès de la science,
à l'absence de tout parti pris, de tout fanatisme, de toute mesquine vanité, enfin et surtout à sa bonté. Ce n'était pas une bonté expansive et bavarde, car M. Waitz avait une réserve et même une timidité qui étonnait chez un homme si grand, si robuste, aussi puissant par le corps que par l'esprit ; mais sa bonié se faisait sentir dans toute sa manière d'être et de parler, dans les attentions qu'il avait pour ses amis et ses élèves. J'en peux citer un exemple bien caractéristique. Il avait, en 1870, un Français parmi ses élèves de Gœttingue. Quand la guerre fut déclarée, celui-ci, qui retournait s'engager en France, vint lui faire ses adieux. M. Waitz, après lui avoir exprimé la douleur que lui causait la guerre et les conséquences funestes qu'il prévoyait, surtout pour la France, lui prit la main, et, très ému, lui dit en le quittant : « Dieu bénisse votre patrie. »
U ne faudrait pas conclure de ce que j'ai dit du caractère strictement critique de l'enseignement de M, Waitz, de sa crainte des conclusions précipitées, qu'il fût ennemi de la généralisation et des idées d'ensemble. Dans ses cours, dans son histoire des institutions allemandes, dans ses articles sur le développement de l'historiographie au Moyen âge* et sur les empereurs allemands de Charlemagne à Maximilien ^, il a montré qu'il savait embrasser d'un
1. Zeischriftfur Geschichte de Schmidi, II, IV. 3. DeuUche Nationalbihliotkek, V*
seul coup d'œil de vastes périodes et voir les grandes lignes de l'histoire. Son admiration pour Guizot n'était pas le fait d'un homme insensible aux idées générales, et il ne craignait pas d'appliquer sa science historique à des spéculations politiques, car il professait à Gœttingue et il a publié un cours théorique de politique fédéraliste. Mais il se méfiait beaucoup des constructions a priori^ il se mettait en garde et il mettait ses élèves en garde contre l'influence des théories subjectives en histoire, des partis pris politiques ou religieux; il voulait que toute généralisation ne fût qu'un groupement de faits. Il a peut-être contribué par là à diriger les jeunes historiens vers les études de détail et d'analyse, à fortifier la tendance, bonne en elle-même, mais poussée aujourd'hui à lexcès, aux monographies. On en arrive à se confiner dans Texamen des infiniment petits et à qualifier de superficiel tout travail qui, comme la Deutsche Verfassungsgeschichte elle-même, veut reconstituer l'histoire ou les institutions d'une époque entière. M. Waitz appartenait à une génération qui avait de plus larges horizons et de plus vastes ambitions, et, malgré ses scrupules de critique, on sent toujours qu'il appartient à cette époque de puissance et de fécondité intellectuelle qui a produit les Niebuhr, les Grimm, les Rankeet les Mommsen*.
1. M. Waitz a même montré, dans son édition des lettres de sa beUe-mère, madame Schelling {Carolinens Briefe, 1871), et dans le livre qui y fait suite {Caroline und ihre Freunde, 1882),
GEORGES WAITZ. lOo
Comme Mommsen et Niebuhr, Waitz appartenait à cette forte race holsteinoîse, qui a aussi donné à TAlIemagne son grand homme de guerre, celui qui a appliqué à l'art militaire les procédés de la science et de la critique, M. de Moltke. C'est du Schleswig- Holstein que sont venus les Angles, les conquérants de la Grande-Bretagne, et la race qui habite ce pays joint les qualités anglaises aux qualités allemandes. Elle a la force d'application, l'esprit de méthode des Allemands, avec l'énergie primesau- Uère, l'originalité, l'intraitable indépendance des Anglais. Georges Waitz est toujours resté très attaché à son pays natal, et il a toujours uni l'amour de la patrie holsteinoise à celui de la patrie allemande. Sans être partisan de la Kleinstaaterei (car, en 1848, au parlement de Francfort, il siégea au centre droit et était au nombre de ceux qui voulaient donner au roi de Prusse la couronne impériale), il était très opposé aux idées d'unification et de centralisation monarchique. Il continua, après l'annexion de Gœttingue à la Prusse, à enseigner le fédéralisme ; il voyait sans trop de déplaisir se manifester dans son entourage des sentiments de violente hostilité contre l'avidité conquérante et unificatrice de la Prusse, et
des qualités de littérateur et de psychologue, quoique sa nature droite et saine et sa rigidité protestante fussent peu faites pour S3rmpathi3er avec le sentimentalisme et la morale fantaisiste de Fépoque de Wahlverwandtschaften (affinités électives), à laquelle appartenait Caroline.
si, après 1810, il devint, comme il me Ta écrit lui- | même, a un enthousiaste juvènil » de M. de Bismarck, ce ne fut cependant qu'avec peine qu'il se résigna à se rendre à Berlin. Il ne s'y acclimata jamais tout à fait et songeait avec regret à son cher Gœttingue« Il sentait mieux que personne tout ce que l'Allemagne avait dû de force, de santé morale et d'originalité intellectuelle à son extrême décentralisation, et il rêvait toujours une organisation politique où l'unité impériale pourrait se concilier avec une large autonomie des diverses provinces de la grande Allemagne.
M. Waitz n'oublia jamais les liens qui l'attachaient au Holstein et il lui fit toujours une place dans ses travaux à côté de ceux qui étaient consacrés à la patrie allemande. Il écrivit une histoire du Schleswig- Holstein * immédiatement après les événements de 1848 qui avaient fait de lui un député à l'assemblée de Francfort et qui, en replaçant le Holstein sous la domination danoise, lui avaient fait abandonner l'université de Kiel, où il professait depuis 1838, pour l'université de Gœttingue. En 1864, les événements qui avaient enlevé le Schleswig-Holstein au Danemark lui firent reprendre le même sujet sous une forme abrégée et populaire *. Il apportait en même temps un zélé concours à la publication des
1. Schlesting-Holstein's Geschichte in drei Buchem, 1851-1854 2 volumes in-8*>.
2. Kurze Schlesmg-HQlsteinsdte Landeiffeichichie, 1864, in-S%
sources de rtiistoire du Schleswig-Holstein ^ Enfla il consacra à Thistoire de Lubeck, au temps de la réforme, un ouvrage très important*, où l'ancien élève de Ranke montrait qu'il aurait pu devenir son émule dans le domaine de Fhistoire diplomatique européenne.
Quand il se fut transporté à Gœttingue, il s'attacha
de nouveau avec force à cette petite patrie dans la
grande et, pendant une activité professorale de
trente années, il sHdentifia si bien avec la Georgia"
Augusta (comme on appelle l'université hanovrienne),
que ni ses amis ni lui-même ne pouvaient imaginer
qu'il pût la quitter jamais. Il fallut la conviction
d'un impérieux devoir et des instances plusieurs fois
répétées pour qu'il consentît, non sans déchirement
de cœur, à aller à Berlin prendre la direction du
grand recueil des sources de l'histoire d'Allemagne
au Moyen âge, les Monummta Germaniœ. Quand
nous l'avons connu à Gœttingue, en 1868, il
exerçait une sorte de royauté scientifique, et la
GeqrgiorAugusta était pour nous la Georgia-Waitzia.
Pendant ces trente années, il est bien peu d'étu*
diants en histoire qui ne soient pas venus écouter
les leçons et, s'ils le pouvaient, prendre part
1. Quellensammhmg derSchleswig-Holstein'Launenhurgischen Ge9elUchaft filr vaterlœndUche Gesehichtj 1862-1865, 3 volumes
2. Lubeck unter Jurgen Wulentoever und die Europosmhié PolUik. Berlin, 1850^1856, trois Yolumes in-8o*
aux séminaires de M. Waitz. Quand on voulait s'occuper du Moyen âge, il fallait aller à Gœttingue recevoir le baptême scientifique.
Pendant cette période, M. Waitz s'occupa avec beaucoup de zèle de TAcadémie des sciences de Gœttingue, à laquelle il donnait des travaux de critique historique*, et des Gœttingische gelehrte Anzeigen (Annonces savantes de Gœttingue), dont il fut un des principaux collaborateurs. Depuis 1860, il eut, en outre, la direction des Forschungen zurdeutschm Geschichte (Recherches sur l'histoire d'Allemagne), qui ont imprimé une vigoureuse impulsion aux travaux de critique historique, ont poursuivi, comme YArchiv de Pcrtz et mieux que YArchiv, une œuvre de critique parallèle à l'œuvre d'édition de textes des Monumenta Germaniœ ; et ont donné une fidèle image du travail qui se faisait dans le séminaire de Gœttingue.
M. Waitz avait été, dès ses débuts dans la carrière scientifique, attaché à la publication des Monumenta Germaniœ. Il en a été un des collaborateurs les plus actifs. Qu'il nous suffise de rappeler, parmi les textes les plus importants dont il a été l'éditeur,
1 . Études sur les Annales de Ra venue (1865), sur la Loi de Bavarois (1869), sur la Vita MaOïUdis (1852), sur Hermanns Kœrner (1855), sur la Sœchsische Kaiserchronik, sur les Formules de couronnement des rois et des empereurs d'AUemagn (1873), sur les Annales carolingiennes, etc., etc. Éditions du Carmen de bello Saxonico (1870), de la VUa CaniUi (1858), d'un traité de Jordanus d'Osnabruck (1869), etc. .
Widukind (tome III), Ekkehard d'Aura, TADnaliste saxon et la Chronique de Wurzbourg (VI), les Gesta Treverorum (VIII), Hugues de Fleury (IX), Marianus Scotus, l'histoire de Téglise de Reims de Flodoard (XIII), Anselme de Liège (XIV), Geoffroi de Viterbe (XXII), etc., et les rééditions in42 de Paul Diacre, d'Éginhard, des Annales Bertiniani, de Richer, des Annales de Cologne. Quand M. Pertz, après un labeur de cinquante années, dut passer à d'autres mains Tentreprise colossale qu'il avait dirigée à lui seul avec une si sûre maîtrise, M. Waitz fut unanimement désigné comme le président de la commission chargée de continuer la publication des Monumenta, On sait combien a été féconde l'activité de la commission et de son président. Au lieu de Tancien Archiv, dont douze volumes seulement avaient paru de 1836 à 1870, un volume parut annuellement sous le titre de Neues Archiv. A côté des séries in-folio des ScHptores et des Leges, qui s'enrichirent rapidement de volumes nouveaux, des volumes in-4® nous donnèrent les chroniques en langue allemande, les Scriptores Antiquissmi, les Scriptores rerum Langobardicarunif les Scriptores rerum Merovingicarum, les Poetae Aevi Carolinij les Poésies de Fortunat, les Lettres des papes, les Diplômes ottoniens, les Capitulaires, les Formules, etc. M. Waitz ne se contentait pas d'exercer une haute et générale surveillance sur l'entreprise, il dirigeait tout de près, et il donnait à tous l'exemple du travail.
Jusqu'à la dernière année de sa vie, il a continué ses voyages scientifiques, et, en 1885, occupé de collations à la bibliothèque du Vatican, il remplissait d'admiration ceux qui l'entouraient, par son assiduité et sa juvénile ardeur.
A la direction des Monumenta Germaniœ il joignait encore les fonctions de membre de la commission historique de Munich.
A côté des travaux si variés et si absorbants que nous venons d'énumérer, M. Waitz poursuivait une grande œuvre qui était Tœuvre de sa vie, à laquelle il ne cessa jamais de travailler pour la préparer, la continuer ou la perfectionner, et qui sera dans l'avenir spn titre de gloire le plus durable. Je veux parler de son Histoire des Institutions de l' Allemagne ^
II en avait certainement conçu le plan pendant qu'il composait pour la collection des Jahrbucher des deutschen Reichs (Annales de l'Empire d'Allemagne) de Ranke, lorsqu'il n'avait encore que vingtrquatre ans, l'histoire de Henri !«' % et, en 1844, il en faisait paraître le premier volume consacré aux origines, aux mœurs et institutions de l'ancienne Germanie, jusqu'au moment de la conquête de la
1. La Ùeuische VerfassangsgeschvMe, dont le premier tolume parut à Kiel en 1844^ forme aujourd'hui huit volumes en onze tomes in-8",
2. M. Waitz remania son Henri 1er pour la collection des Jahrb&cker der deutschen Geschichtej publiés par la commission historique de Munich, et il en donnait en 1886 une troisième édition corrigée et augmentée!
Gaule par les Francs. Le second volume traite des institutions mérovingiennes, le troisième et le quatrième des institutions carolingiennes. Les quatre derniers embrassent les périodes saxonne et franconienne de Fempire d'Allemagne et nous conduisent jusqu'au xu^ siècle. En même temps, il consacrait des monographies à l'étude de points spéciaux de ce vaste sujet. La plus importante est son ouvrage sur la loi salique^ H ne cessait aussi, à mesure qu'il avançait dans son œuvre, de recueillir des matériaux et des notes en vue d'un remaniement, et il a, en effet» donné deux éditions remaniées du second volume et une édition nouvelle des volumes III et lY , dans lesquelles il a augmenté d'un bon tiers son travail primitif, tenu compte de toutes les récentes recherches, soumis chacune de ses assertions à un examen rigoureux. L'Histoire des Institutions de V Allemagne est un des monuments historiques les plus considérables de ce siècle. Les quatre derniers volumes n'ont sans doute pas la même valeur que les premiers ; les documents y sont moins bien coor* donnés et fondus et les lignes générales de la constitution s'y dégagent moins nettement ; mais, malgré
1. Dos alte Recht der Salischen Franken (1846), avec une édition de la loi salique. — Ueher dos Leben und die Lehre des UlfUa (1840), avec une édition d'Auxentius. — Ueher die aUdeutiche Hufe (1854). — ùie Anfœnge des Lehnwesen$ (1856). — Ueber die Ursprung der Vassaliiœt (1856)— Die Formeln der deutschen Kcenige und der rœmischen Kaiserkronung vom X»" W» X//»« Jahrhundert (4873).
ces défauts^ malgré les critiques auxquelles plusieurs parties des premiers volumes eux-mêmes ont donné lieu, l'ouvrage reste une construction magistrale, prodigieuse par Térudition, admirable par sa belle ordonnance, par l'originalité des vues, par la profondeur du sens historique.
M. Waitz, comme un grand nombre d'historiens allemands, comme le maître des études romaines, M. Mommsen, était un juriste avant d'être un historien. Il était étudiant en droit quand il entra, en 1830, à l'âge de dix-sept ans, au séminaire de Ranke : mais, comme chez M. Mommsen, les connaissances juridiques ont éclairé et non étouflfé chez lui le sens historique. Il n'a jamais versé dans l'esprit de système, il n'a jamais voulu soumettre les libres manifestations de la vie aux catégories rigides et exactes du droit, comme l'ont fait parfois quelquesuns de ses plus éminents émules et contradicteurs, M. Roth, par exemple, et même M. Sohm. D sait discerner les origines des institutions dans les faits historiques avant l'heure où elles sont exprimées dans des lois et des formules ; il sait aussi reconnaître la variété de la vie sous des formules juridiques identiques, et la décadence des institutions avant le moment où se modifient les termes de droit qui les désignent. C'est ainsi que M. Waitz a admirablement démêlé le rôle joué par la propriété territoriale à l'époque mérovingienne et les rapports du système
bénéficiaire carolingien avec les institutions de l'époque antérieure. Malgré son patriotisme allemand et, si je puis dire, germain*, il a su se garder des partis pris que le patriotisme inspire parfois aux historiens. Il ne s'est pas fait, en étudiant les institutions franques, le défenseur exclusif des théories germanistes ou romanistes ; il a reconnu l'influence simultanée des civilisations et des institutions diverses, et surtout il a accordé Finfluence prépondérante aux circonstances historiques elles-mêmes, qui transforment, jusqu'à les rendre méconnaissables, les éléments fournis par le passé. Il a surtout apporté dans toutes ses affirmations et toutes ses théories une extrême réserve, et il n'est pas une seule des critiques dont son livre a été l'objet, dont il n'ait tenu compte pour le corriger ou le reviser.
Si remarquable, si durable que soit l'œuvre maîtresse de M. Waitz, nous croyons toutefois qu'il
1. Ce patriotisme s^est quelquefois manifesté avec cette candeur qui était un des charmes de sa nature. J'en citerai un exemple caractéristique. Grégoire de Tours, après avoir raconté les meurtres par lesquels Clovis se débarrassa de tous les rois francs, ajoute : « Dieu prosternait ses ennemis sous ses pieds et accroissait son royaume. » M. Waitz ne craint pas d'exprimer la même idée, en faisant servir ces meurtres à la gloire de TAUemagne, tandis que pour Grégoire, ils servaient à la gloire de rÉglise. < Clovis nous apparaît, dit-il, comme un instrument de Dieu, qui avait décidé dans ses conseils que, de même que le monde romain avait été pénétré d'une vie nouvelle par les Germains, ainsi les éléments d'un développement ultérieur seraient imposés par Clovis au peuple allemand. »
avait raison en disant que l'œuvre dont il pouvait être le plus fier, c'était ses élèves. Non pas, hélas I que la génération actuelle puisse se vanter de posséder des historiens supérieurs ou même égaux à leurs prédécesseurs. Les Ranime, les Mommsen, les Curtius, les Waitz, les Giesebrecht, les Sicltel, les Sybel, restent jusqu'ici sans rivaux qui puissent leur être comparés : mais M. Waitz avait raison de penser que c'était surtout comme professeur qu'il était incomparable. S'il n'a pas formé d'historiens capables d'entreprendre une œuvre égale à la sienne, il a contribué plus que personne à transformer les universités allemandes en un prodigieux atelier scientifique où l'on prépare, par de patientes analyses, les matériaux éprouvés et résistants qui serviront à de futures synthèses. Si les hommes illustres que j'ai cités n'ont pas encore de rivaux, c'est qu'ils ont inspiré à leurs élèves une si haute idée des devoirs de l'historien et du critique que ceux-ci ne veulent rien dire dont ils ne soient sûrs, ne veulent élever aucun édifice sans avoir établi sous terre de solides assises. Ils en ont tant vu crouler à terre de ces édifices orgueilleux qu'on croyait étemels 1 M. Waitz avait lui-même le sentiment qu'en écrivant son ouvrage capital, il traçait un programme pour l'avenir, et posait des questions plus encore qu'il n'en résolvait d'une manière définitive. Il laisse après lui tout un peuple de travailleurs qu'il a pénétrés de son esprit, de son respect pour le passé, de son amour
pour la vérité, et qui continuent son œuvre comme il désirait qu'elle fût continuée, avec une entière indépendance, mais avec une profonde reconnaissance pour celui qui restera toujours pour eux : le Maître *.
1. C'est dans Tintérôt de ses élèves et des travailleurs en général que M. Waitz a consacré une partie de ses dernières années à revoir et à refondre entièrement le catalogue méthodique des sources de Thistoire d'Allemagne de Dahlmann, Qudlenkunde zur deutschen Geschichte, dont il a donné trois éditions nouvelles, toujours remaniées. La dernière a paru en 1883. Depuis sa mort Touvrage -a été encore complété et remanié par son gendre, M. Steindorff, en 1894.
Il est difficile de louer Victor Duruy comme il le mérite et de faire comprendre par des paroles à ceux qui ne l'auront pas connu tout ce qu'il valait, car, quelles que soient* les qualités de savant et d'écrivain dont il a fait preuve dans ses œuvres et quels qu'aient été les résultats visibles de son ministère, il y avait en lui quelque chose d'infiniment supérieur à ses talents d'historien et d'administrateur, c'était son caractère. Ce qui lui a donné une influence profonde et bienfaisante, ce qui assure aujourd'hui à cet
1. M. E. Lavisse a retracé la vivante image de V. Duruy dans un admirable petit volume rempli de souvenirs personnels et de détails autobiographiques inédits : Victor Duruy (Hachette). M. J. Simon a consacré aussi à Y. Duruy une notice émue et spirituelle.
homme, mêlé à tant de luttes et qui n'a jamais craint de soulever des oppositions et des colères pour faire et dire ce qu'il croyait juste, des regrets, une admiration et un respect universels, c'est son exceptionnelle valeur morale. Sa vie a été un modèle de travail, de désintéressement, de patriotisme. U n'a jamais eu en vue que la vérité, la science, la patrie; aussi,*bien qu'il ait eu des convictions fortes et qu'il les ait toujours exprimées sans réticence, bien, qu'il ait servi avec dévouement un régime qui a soulevé des répugnances et des haines légitimes, les hommes de tous les partis se sont unis pour entourer Victor Duruy d'affection et d'estime. C'est après la chute de l'empire, et bien que Duruy se fût renfermé dans une retraite vouée uniquement à la famille et à la science, que la France républicaine l'a comblé d'honneurs exceptionnels, en l'appelant à faire partie à un triple titre de l'Institut, comme membre de l'Académie des sciences morales et politiques, de l'Académie des inscriptions et belles-lettres et de l'Académie française, et en faisant de lui le représentant de l'Institut au Conseil supérieur de l'instruction publique.
Victor Duruy était né en 1811, à Paris, dans une position très humble ; il était issu d'une de ces familles d'ouvriers des Gobelins qui se transmettent héréditairement les secrets de la fabrication des tapisséries. Il était destiné à continuer le métier paternel, mais les aptitudes qu'il montrait pour les études littéraires et d'un autre côté son ardeur patriotique
VICTOR DUHUY. 119
rentraînaient dans d'autres voies ; il résolut de se vouer au professorat de l'histoire pour enseigner la Franoe, ou, s'il ne pouvait y parvenir, se faire soldat pour la servir. Il se présenta à TÉcole normale en 1830, bien décidé, pour n'être pas à charge à sa famille, à entrer dans l'armée s'il échouait. Au moment où le concours allait s'ouvrir, la révolution de Juillet éclata, et Duruy, qui avait déjà alors les convictions libérales et républicaines auxquelles, en dépit des apparences, il est resté fidèle, endossa l'habit de garde national pour combattre sur les barricades. C'est revêtu de cet uniforme qu'il se présenta aux épreuves écrites et qu'il eut à composer une pièce de vers latins sur la conquête d'Alger. La matière contenait l'éloge du ministère Polignac ; mais M. Guigniaut, le directeur, eut soin d'avertir les élèves que, vu les circonstances, on était libre de modifier cette partie du sujet. Duruy fut reçu, et il eut le privilège de recevoir à l'École les leçons de Michelet. Il s'attacha avec enthousiasme à son jeune maître, et celuici conçut un attachement tout particulier pour ce jeune homme sorti comme, lui des rangs du peuple, qui avait débuté comme lui par une profession manuelle et qui avait comme lui le culte de la France et de la Révolution. Immédiatement après que Duruy fut sorti de l'École, Michelet le prenait pour secrétaire, l'emmenait avec lui dans ses voyages en France, et il le chargeait, en 1836, de le suppléer à l'École normale, Duruy se trouvait ainsi, dès l'âge de vingt
quatre ans, chargé d'un des postes les plus élevés de renseignement supérieur, et il avait donné une telle idée de son mérite que ce choix ne surprit personne. Sa santé l'obligea quelque temps après à interrompre son enseignement, et il ne devait rentrer plus tard à l'École normale que pour une très courte période. Il se contenta, pendant vingt-six ans, des modestes fonctions de professeur au lycée Henri IV, auxquelles il joignit, en 1861, celles de professeur d'histoire à l'École polytechnique. Pendant de longues années, les nécessités de l'existence et l'obligation de subvenir à ses charges de chef de famille l'empêchèrent de se livrer aux travaux d'érudition qui l'auraient surtout attiré, et il commença la publication d'une série de manuels géographiques et historiques qui ont exercé une grande influence sur l'enseignement de nos lycées. U dirigeait en même temps la collection d'histoire universelle entreprise par la maison Hachette. Ce qui distingue les livres scolaires de Duruy, c'est le don de la clarté dans l'exposition, l'art de faire vivre les personnages et les époques, et surtout une chaleur de cœur, une rectitude de sens moral, un accent d'enthousiasme patriotique et humanitaire qui en font des ouvrages d'éducation au sens le plus complet du mot. Ce ne fut qu'en 18S3 qu'il passa sa thèse de doctorat et qu'il montra qu'il y avait en lui, à côté du professeur, un savant. Il avait formé le projet de continuer les travaux d'histoire romaine que son maître Michelet avait abandonnés
pour se consacrer tout entier à l'histoire de France. Ses deux thèses sur l'empereur Tibère (thèse latine) et sur Y État du monde romain vers le temps de la fondation de V empiré (thèse française) étaient, pour Tépoque où elles parurent, des œuvres tout à fait neuves et intéressantes. Elles restent même aujourd'hui la partie la plus originale des travaux de Duniy. Pour la première fois, les jugements de Tacite sur Tibère étaient soumis à une critique sévère, et l'auteur faisait ressortir avec force tout ce qu'il y eut de bienfaisant pour le monde dans cette administration impériale dirigée par des souverains dont on était habitué à ne considérer que le despotisme et les vices. La soutenance de ces thèses fut marquée par un incident qui fit scandale : M. Nisard, un des rares membres de l'Université qui se fussent ralliés ouvertement au régime issu du coup d'État, eut le mauvais goût de prêter à M. Duruy une intention que celui-ci n'avait jamais eue. Il le félicita d'avoir compris qu'il y a deux morales, l'une pour les grands politiques et l'autre pour le vulgaire.* Quelques personnes accusèrent Duruy d'avoir été guidé dans le choix de ses thèses par le désir de complaire au gouvernement impérial.
1. M. Nisard a cherché, dans ses Souvenirs , à expliquer et à atténuer cet incident. Mais les impressions des auditeurs de la soutenance ne permettent pas de douter que M. Nisard avait malicieusement cherché à montrer dans le candidat, connu pour ses idées libérales, un apologiste du despotisme impérial.
Elles ne se doutaient pas que Duruy n'avait fait que développer des indications données par Michelet dans son cours de TÉcole normale, où il disait : « L'empire fut heureux sous Tibère. Le prince était économe ; il gouverna sagement la république et ne lui coûta presque rien; il s'arma de la loi contre l'aristocratie, qui depuis deux siècles avait pillé le monde... Comme toute cette histoire a été écrite par l'aristocratie romaine, par Suétone, Tacite, Dion Cassius, les empereurs durent y être fort maltraités,.. L'établissement de l'empire était une révolution populaire exécutée par la main d'un tribun. » Duruy avait si peu songé à plaire au pouvoir que, dans les années qui suivirent, il continua modestement le double travail de son enseignement et de ses livres, en particulier la composition de son Histoire des Romains, qui devait être l'œuvre capitale de sa vie, car son Histoire grecque, quel qu'en soit le mérite, ne peut pas être mise sur le même rang. Ce fat un hasard heureux qui signala plusieurs années après Duruy à l'attention de l'empereur Napoléon HI, lorsque celui-ci avait entrepris d'écrire l'histoire de César, Duruy était lié avec le maréchal Randon, qui devint ministre de la guerre en 1859. Il avait collaboré avec lui, avant son ministère, lorsque le maréchal voulut rendre compte des vues qui l'avaient dirigé dans son gouvernement de l'Algérie. Randon lui demanda encore le service de sa plume, quand il fut ministre, pour rédiger un rapport à l'empereur.
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C'est par Randon que Duruy fut mis en relations avec Napoléon III qui préparait son Histoire de Jules César, L'empereur fut séduit par la hauteur de vues, l'étendue de connaissances, la mâle franchise de rhistorien. Une brochure anonyme sur les Papes princes italiens qui répondait sinon aux idées^ du moins aux sentiments de Napoléon III, achevait de conquérir à Duruy la sympathie du souverain. Il pressa H. Rouland, alors ministre de l'instruction publique, de lui donner une situation en rapport avec son mérite. En 1861, Duruy était nommé inspecteur d'Académie et maître de conférences à l'École normale, puis en 1862 inspecteur général, et c'est pendant une tournée d'inspection, à Moulins, en 1863, qu'il fut surpris par la nouvelle extraordinaire qu'il était appelé au ministère de l'instruction publique ^ En acceptant le ministère, Duruy n'aliéna rien de son indépendance. Il avait eu l'occasion d'exposer à l'empereur ses vues sur le développement qu'il fallait donner à l'enseignement primaire et sur la nécessite de réformer tous les services de l'instruction publique pour mettre son administration en harmonie avec les idées libérales que Napoléon III, depuis 1860, cherchait à appliquer au gouvernement même de l'État *. Une fois ministre, il revendiqua la pleine