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En 1896, le théâtre de Bayreuth dont les portes étaient restées closes depuis deux ans, se sont rouvertes pour une représentation ou, comme on dit là-bas, une Buhnenweihfestspiel d'une solennité particulière. La grande Tétralogie de l'Anneau du Nibelung y a été reprise, après un intervalle de vingt années. Grande mortalis aevi spatium.

Ceux qui ont assisté en 1876 à la première audition de cette partition colossale et qui, en 1896, ont gravi de nouveau la colline sacrée à l'appel du Leitmotiv de Wôtan ou de Siegfried lancé par les sonores trompettes d'argent, ont pu faire d'intéressantes et instructives comparaisons entre le passé et le présent, et mesurer, avec le recul que fournit la perspective de ces vingt années,, et la portée de

l'œuvre de Wagner et les résultats artistiques de la grande entreprise de Bayreuth.

Il y a vingt ans, quand les portes du théâtre ou, pour se servir d'un mot moins profane, du Buhnenfestspielhaus, se fermèrent, et que Ton constata que les comptes de Tentreprise, malgré Taffluence des spectateurs et l'aide financière du roi de Bavière, laissaient un déficit considérable qui obligeait de vendre tout le matériel de la scène, les décors si puissants et si originaux de Hoffmann, et les admirables costumes de Dœpler, bien des doutes s'élevèrent dans l'âme des plus fervents admirateurs de Wagner sur l'avenir des représentations de Bayreuth. Si les vrais amis de l'art et de la musique, de quelque nationalité qu'ils fussent, avaient salué avec enthousiasme la plus prodigieuse création dramatique et musicale que l'on eût jamais vue, s'ils regardaient avec une admiration sympathique le paradoxal effort d'un homme de génie pour faire d'une petite ville vieillotte et endormie le centre artistique de l'Allemagne, ou mieux encore, la Mecque musicale des deux mondes, la masse du

public mondain gardait une attitude de curiosité un peu ironique; 6n ne voyait pas, malgré les efforts des Wagner-Vereine^ se produire en Allemagne un élan national capable d'assurer Tavenir financier de l'entreprise; et Ton se demandait si les fêtes de 1876 auraient un lendemain. L'indomptable énergie de Wagner, et la surnaturelle apparition d'un nouveau chef-d'œuvre, Parzifal, qui venait illuminer son front d'une auréole triomphante et mysticpie au moment même où la mort allait mettre la main sur lui, ont vaincu toutes les difficultés, tous les doutes, toutes les hostilités. La hasardeuse et ruineuse fantaisie de 1876 est devenue une excellente affaire dont les bénéfices non seulement assurent un long avenir aux représentations de Bayreuth, mais permettent encore d'y créer une école de déclamation et de musique, que Wagner considérait comme un complément indispensable de son théâtre. Grâce à des amis dévoués, comme M. de Gross, grâce à des chefs d'orchestre comme Richter, Mottl et Lévy, grâce surtout à la femme admirable sans laquelle Wagner n'aurait pu sans doute ni réaliser ses rêves grandioses ni achever dans une paix triomphante une vie commencée dans la lutte et la souffrance, et qui a déployé dans la direction de Bayreuth une fermeté de vues, une autorité, un sens pratique égaux à son respect pour les intentions du maître et à son intelligence supérieure de l'art, grâce enfin aujourd'hui au concours du jeune Siegfried

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Wagner, qui se montre capalïle à la fois de diriger un théâtre et de conduire des musiciens, Bayreuth n'a point démenti les anibitions de son fondateur. Le culte du grand art y est encore aussi ardent et aussi pur qu'au premier jour au cœur de ceux qui organisent les représentations solennelles; Par^ zifal reste réservé pour le sanctuaire et y attire périodiquement les fidèles du maitre; nulle part certains de ces opéras ne sont donnés avec une exécution aussi parfaite, aussi religieusement conforme à sa pensée. Non seulement les pèlerinages de Bayreutb attirent des spectateurs de plus en plus nombreux, mais leur succès a contribué à accroître partout la faveur et la curiosité qui s'attachent aux drames w^agnériens. Us ont provoqué à Munich la représentation annuelle des Cycles wagnériens, où l'on passe plusieurs fois en revue tous les opéras de Wagner, sauf l'intangible Parzifal; ils ont contribué à vaincre les préjugés qui s'opposaient à l'exécution des œuvres de Wagner sur les scènes subventionnées de Paris, et leur triomphe éclatant à l'Opéra leur a donné une consécration dernière qui était en même temps une réparation de l'accueil barbare fait h Tannhœuser en 1861. Dans tous les pays du monde, Bayreuth a créé comme de petites églises wagnériennes, qui sont à leur tour des centres de propagande pour le nouvel évangile musical. « Avoir été à Bayreuth » est le shibbolelh de cette innocente franc-maçonnerie. Ceux « qui ont été à Bayreuth »

ne peuvent se rencontrer sans que la conversation revienne bien vite aux souvenirs des journées passées là-basy au pied du Mont Salvat de ce nouveau Sainl^Graal, aux émotions incomparables qu'on y a ressenties, à la perfection, souvent réelle, parfois imaginaire, des décors, de la mise en scène, de l'exécution musicale du théâtre sans rival. Les adversaires eux-mêmes contribuent autant que les fanatiques à la gloire de Bayreuth ; d'abord, parce qu'il n'y a jamais eu de forte orthodoxie sans hérésies, ni de vrai Dieu sans blasphémateurs, puis, parce qu'à force de dire que Wagner ne doit pas être joué hors d'Allemagne, et qu'on ne peut le bien comprendre qu'à Bayreuth, ils ont placé Bayreuth plus haut encore que ne font les admirateurs raisonnables.

On pouvait donc prédire que la reprise des Nibelungen en 1896 aurait un éclat extraordinaire, que l'affluence des spectateurs serait immense, et que les représentations répondraient aux espérances les plus exigeantes.

Et pourtant, il faut bien le dire, ce n'est pas sans quelque appréhension que les fidèles de la première heure, ceux « qui ont été à Bayreuth » dès 1876, ont repris le chemin de la colline sainte. Ds se demandaient avec crainte s'ils retrouveraient des émotions égales à celles d'autrefois. Ce n'était pas seulement parce qu'ils avaient vingt ans de plus, que les souvenirs de la jeunesse prennent avec les années des couleurs enchanteresses, et qu'en vieillissant on

croit souvent les choses moins belles, alors qu'on est simplement moins capable d'en jouir; ce qui est vrai pour beaucoup de jouissances ne Test pas pour les jouissances musicales : Teutbousiasme qu'elles font naître s'accroît avec l'âge. Ce n'était pas seulement parce que le maître n'était plus là pour tout animer de son souffle et illuminer de son génie : son esprit est encore vivant et sa tradition pieusement gardée. Non, c'est parce que vraiment cela n'était plus, cela ne pouvait plus être la même chose ; parce qu'on a vu et éprouvé, en 1876, ce qu'on ne verra plus, ce qu'on n'éprouvera plus jamais. En 1876, la mode, l'horrible modey mère du snobisme et meurtrière de tout vrai sentiment artistique, n'avait pas encore poussé vers Bayreuth les foules mondaines, que l'Agence Cook promène, l'hiver, de Monte-Carlo à Palerme, Télé, du Cap Nord à Pontresina ; on n'avait pas, pour s'assurer une place, à faire assaut de vitesse avec les viveurs, les boursiers, les sportsmen et les élégantes des deux mondes. La petite ville de Bayreuth n'était pas encore une grande auberge cosmopolite^ où tout est organisé en vue du théâtre et où de petites industries agaçantes ont tout wagnérisé, la vaisselle, le linge, les meubles, les cartes postales. Elle sortait avec peine de son long engourdissement, tout étonnée du miracle par lequel elle avait été choisie entre toutes pour donner naissance à l'art nouveau, et elle recevait avec une simplicité aimable dans sa gaucherie les hôtes inconnus qui lui arrivaient de

toutes parts. Et ces hôtes se sentaient tous membres ,d*une même famille. Aucune curiosité frivole, aucune obligation de rites mondains ne les avait réunis. Us étaient venus malgré la distance, malgré les chances de mauvais gîtes et de nourritures douteuses, malgré la dépense (il fallait verser trois cents thalers, — onze cent vingt-cinq francs, — pour être patron et avoir une place assurée), mils par la même foi ou le même espoir : pour jouir d'un art déjà connu et aimé, qui allait se révéler à eux plus complètement que jamais, ou pour apprendre à connaître un art dont ils pressentaient la beauté. Des sentiments sérieux, enthousiasme pour la musique wagnérienne, amour de Tart, intérêt pour une grande entreprise dramatique, animaient presque tous ces pèlerins de la première heure. U y avait sans doute parmi eux quelques fanatiques dont les outrances auraient pu jeter une teinte de ridicule sur l'œuvre nouvelle, comme ces intrépides commentateurs qui écrivaient un volume sur le rôle de la lettre a ou de la lettre w dans le Rheingold, ou qui comptaient combien de fois tel ou tel mot avait été employé dans les Nibelungen et découvraient un sens symbolique à cette arithmétique puérile. On trouvait un côté touchant à ces adorations pédantesques et naïves ; les plus sceptiques souriaient en silence, et tous, par une complicité secrète et involontaire, pensaient ce que Liszt disait à une jeune Busse curieuse et candide, qui lui

demandait s'il admirait tout dans les Nibelungen : « N'interrogez pas, nous sommes ici pour admirer. »

Oui, ce fut vraiment une vie inimilable que celle qu'on mena à Bayreuth au mois d'août 1876, dans cette petite ville franconienne qui n'était connue que par le souvenir de la spirituelle mai^rave, sœur de Frédéric II, et par la naissance de Thuinoriste Jean- Paul. Elle ne manquait pas d'originalité ni de charme. Ses deux ou trois rues principales, bordées de vastes maisons d'une assez belle architecture des XVI®, XVII® et xviii® siècles, son théâtre en style rococo que Wagner avait d'abord songé à transformer pour son usage, sa Résidence margraviale abandonnée au milieu d'un parc Louis XIV dont la mousse etJes herbes folles avaient envahi les allées, étaient entourées de maisons de paysans et d'ouvriers, de jardins et de champs. On aurait dit un morceau de grande ville planté au milieu d'un village. La campagne environnante, sans être très pittoresque, est agréablement ondulée ; les collines sont couvertes de belles forêts de sapins, et l'on avait à peu de distance, comme buts de promenade, l'un dans la plaine,

Tautre sur la colline, les châteaux de la Fantaisie et de l'Ermitage.

Ce milieu, à la fois rural et rococo, semblait bien peu fait pour servir de cadre à des solennités artistiques qui devaient à la fois rappeler les fêtes dramatiques de la Grèce, doter TAllemagne d'un théâtre national et créer un modèle nouveau de scène musicale. Pourtant, Wagner avait eu des raisons sérieuses de le choisir, raisons pratiques et raisons sentimentales ou philosophiques. A Bayreuth, on était sur un terrain vierge et libre, on n'avait à lutter ni contre des traditions établies, ni contre les intérêts et les jalousies qu'on aurait trouvés dans toutes les grandes villes. On était sûr d'avoir affaire à un public où les indifférents, les simples curieux, les adversaires seraient en infime minorité, à un public dont les sympathies étaient assurées d'avance, et qu'aucune distraction extérieure n-arracherait au recueillement quasi religieux que Wagner attendait de ses premiers auditeurs. Bayreuth était en Bavière: c'était un devoir vis-à-vis du roi Louis, le protecteur et l'ami des jours difficiles, le seul prince qui eut apporté à l'œuvre un concours pécuniaire. Mais les habitants de Bayreuth n'oubliaient pas qu'ils avaient appartenu jadis à la maison de Hohenzollern ; ils étaient dévoués aux idées unitaires, et le nouveau théâtre devait être allemand, et non particulariste bavarois. Bayreuth, enfin, était un point central entre le nord et le midi de l'Allemagne, situé dans

un de ces pays de marche où les Allemands ont lutté contre les Slaves, et où l'influence française n'a pu pénétrer, entre Nuremberg, la ville des Maîtres chanteurs, et la Wartbourg, le château où Tannhaeuser disputa le prix de poésie et où Luther donna le premier une voix à Tâme germanique moderne.

Bayreuth avait compris à merveille le prix de Tèlection dont elle avait été honorée. Toutes les maisons s'étaient ouvertes pour recevoir les deux ou trois mille inconnus qui leur arrivaient de tous les bouts de l'horizon. D'habiles et dévoués organisateurs, HM. Feustel et Heckel, avaient assuré à tous des gîtes simples, propres, confortables... et économiques. Rien d'aimable comme ces modestes intérieurs de petits bourgeois, qui tous sentaient l'orgueil de collaborer à la grande œuvre ; presque tous sont restés les amis de leurs hôtes d'un mois ou d'une semaine.

La singuhère et charmante vie I On se sentait vraiment hors du monde et hors des temps I Était-on en Allemagne ou dans quelque château féerique d'une Belle au bois dormant, réveillé par enchantement de son sommeil séculaire? Était-on en 1876 ou dans je ne sais quelle époque fabuleuse, comme celle où Vénus retenait Tannheeuser dans sa montagne, ou bien encore dans cette antiquité hellénique où la vie politique et toutes les querelles locales étaient suspendues pour qu'on pût assister aune fête religieuse, à une lutte d'athlètes, à une représentation drama*

tique? Tous ces hôtes de Bayreuth, si divers de types et de langage, et qui vivaient tous de la même vie, qui semblaient tous se connaître et s'aimer, qui pensaient, sentaient ensemble, qui, sans s'être jamais vus auparavant, causaient ensemble comme de vieux amis, étaient-ils des Allemands, des Français, des Anglais, des Américains, des Russes, des Italiens, ou bien appartenaient-ils à une race nouvelle, inconnue des ethnographes et des explorateurs, la race polyglotte des Wagnériens? On oubliait presque qu'il existait quelque part des gouvernements, des armées, des parlements, des luttes nationales, politiques ou sociales, qu'à ce moment même la presqu'île des Balkans était en feu et qu'une révolution de palais éclatait à Constantinople. On vivait dans le royaume idéal et paciflque de l'art, en l'an premier de l'ère musicale nouvelle, avec Wagner pour souverain. Cela est si vrai qu'au grand banquet officiel qui fut donné le 18 août à Wagner, et auquel aucun Français n'avait cru pouvoir assister, par crainte des manifestations politiques qui pourraient s'y produire, on oublia complètement de porter le toast traditionnel au roi de Bavière et à l'empereur d'Allemagne, et on ne but qu'à l'Art et aux Rois de la Musique. A la dernière représentation, un malencontreux spectateur se leva pour prononcer une allocution patriotique. L'impatience du public le fit taire.

On ne recevait pas, on ne lisait pas de journaux ;

jamais on n'entendait dans les conversations un mot de politique. On ne parlait que de musique, de poésie, de théâtre ; on lisait le texte des opéras qu'on allait entendre, les Eddas, le poème des Nibelungen, la Mythologie allemande de Simrock, les pièces de théâtre que les aventures de Siegfried et de Brunhild ont inspirées à Hebbel, à Geibel, à Lamotte-Fouqué, à Henrik Ibsen. Les représentations ne prenaient que quatre soirées par semaine, de sept heures à neuf heures et demie pour le Rheingold (jui n'a point d'entr'acles, de quatre heures à neuf heures pour les autres parties de la trilogie ; les autres soirs, il y avait, d'ordinaire, réception et soirée musicale chez Wagner. On y entendait Liszt, Saint-Saëns, Joseph Rubinstein, le violonisje Wilhelmi, Niemann, Betz, Hill, madame Materna, les sœurs Lehmann. Dans la journée, le temps qu'on ne donnait pas à l'étude des Nibelungen ou à la promenade, se passait en réunions musicales. Les chanteurs et les cantatrices du théâtre mettaient autant de bonne grâce que les nombreux artistes présents à Bayreuth à ajouter des jouissances nouvelles à celles qu'on allait chercher au Festspielhaus. On était comme enveloppé d'harmonie. Les œuvres de Bach, Beethoven, Schubert, Weber, Liszt, Saint-Saëns étaient autant de stations musicales où Ton faisait ses dévotions avant d'entrer au temple wagnérien. On reprenait aussi les partitions de l'Anneau du Nibelung et l'on se préparait à l'audition du soir en les étudiant au piano, ou en com-

mentant les passages obscurs du texte. Bayreuth était rempli de ces petits cénacles musicaux. Le plus brillant se réunissait chez la jolie et spirituelle baronne de Schleinitz, femme d'un des ministres les plus dévoués et des conseillers les plus écoutés du roi et empereur Guillaume. Elle était à Berlin Fâme de la propagande wagnérienne ; infatigable par la parole et par Faction, elle suscitait les dévoûments, réchauffait les zèles attiédis, intimidait les hostilités, et tout cela avec tant de belle sincérité et de vivacité gracieuse que personne ne songeait à trouver son ardeur déplacée ou excessive. C'est certainement à elle qu'on dut la présence de l'empereur à la première du Rheingold. A Bayreuth, elle réunissait chez elle quelques amis le matin, deux ou trois fois par semaine. Heureux ces privilégiés I car Liszt était toujours là; il s'asseyait au piano et pendant une heure il jouait, tantôt des œuvres de sa composition, tantôt du Chopin, du Schumann, et, quand il se sentait particulièrement inspiré, du Beethoven. Tout différent d'Antoine Rubinstein qui semble pétrir les touches d'une main puissante et en faire ruisseler les sons « comme l'eau d'une éponge », Liszt paraissait poser à peine les doigts sur le clavier, évoquer les sons comme par un magnétisme, pour faire jaillir des harmonies tantôt d'une douceur pénétrante, tantôt d'ime puissance si surnaturelle qu'elles vous bouleversaient jusqu'au fond de l'âme.

Liszt était le plus extraordinaire et le plus séduisant

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des visiteurs de Bayreuth. Avec sa fière tournure et son grand air, où il entrait de l'enthousiasme de Tartiste, de la distinction du gentilhomme, et de la majesté du prêtre, avec son front et ses yeux inspirés, et sa bouche au sourire énigmatique et ironiquement bienveillant, entouré de sa fille et de ses petits-enfants, escorté d'admiratrices qui s'observaient avec jalousie et quêtaient la faveur d'un regard ou d'un entretien, il forçait la sympathie et il imposait le respect. On avait beau se rappeler tant d'étranges aventures, dont la dernière contrastait si fort avec la gravité de ce grand-père aux vêtements à coupe ecclésiastique, qui ne manquait jamais à sa messe quotidienne, on était attiré par l'homme autant que subjugué par le musicien. On se disait surtout que c'était à son amitié et à sa foi inébranlables, à son dévoûment, toujours prêt à tous les sacrifices, que Wagner avait dû de surmonter les crises les plus terribles de sa vie. En voyant l'attitude d'aflectueuse déférence que prenait vis-à-vis de Wagner ce grand artiste qui était son aîné, et qui avait, lui aussi, les dons du génie, on devinait ce que sa correspondance a révélé depuis, le désintéressement absolu avec lequel, tout en le protégeant, il s'était subordonné à celui en qui il reconnaissait le maître. A Wahnfned, où il habitait, il était presque aussi admiré, aussi entouré par les visiteurs que Wagner lui-môme. Ds étaient tous deux «les génies» du lieu, et quand Wagner, avec cette « humour » dont il était incapable

de réprimer les boutades, se plaignait que « Messieurs les pianistes » se fissent entendre trop longtemps, il se contentait de sourire doucement. II savait ce que Wagner lui devait, et dans son orgueilleuse abnégation, il aurait peutrétre sacrifié toute sa gloire de compositeur à la gloire d'avoir aidé Wagner à donner ses chefs-d'œuvre au monde. Wagner savait aussi ce qu'il devait à Liszt, et il le lui dit dans quelques mots éloquents et dans une étreinte plus éloquente encore au banquet du 18 août.

A côté de Liszt et de madame de Schleinitz, il y avait encore bien des types intéressants dans la foule de musiciens, de littérateurs, de critiques, d'acteurs^ d'auditeurs de tout genre qui peuplait alors Bayreuth ; depuis le pauvre diable d'organiste qui était arrivé là avec plus d'enthousiasme que d'argent, et à qui Wagner dut payer son hôtel, et à un compatriote son billet de retour à Paris, jusqu'à notre grand Saint- Saëns qui déclarait, au sortir de la Walkyrie, qu'il y trouvait comme invention musicale de quoi défrayer cinq opéras ordinaires ; depuis le sceptique et ironique Paul Lindau jusqu'à l'idéaliste Edouard Schuré, l'auteur du Drame musical^ qui voyait avec un légitime orgueil la réalisation de ses rêves, et le triomphe de l'art dont il avait été en France l'apôtre éloquent et convaincu.

Deux figures m'ont surtout frappé dans cette foule. La première était celle de Joseph Rubinstein, pianiste remarquable, auteur des plus belles réductions pour

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piano qui aient été faites des œuvres de Waguer. Il était Juif, Wagnérien et Schopenhauerien. Il avait pris au sérieux, au tragique, les diatribes de Wagner contre les Juifs et aussi le pessimisme de Schopenhauer. II avait fini par se persuader que sa qualité de Juif était un péché dont il avait besoin d'être racheté, et que le salut, selon la formule schopenhauerienne, ne pouvait être obtenu que par un oubli complet de soi-même dans le dévoûment à Tœuvre de Wagner. C'était une âme douce, mais tourmentée, poétique et critique, naïve et compliquée. A Bayreuth, il se disait heureux, se donnant tout entier au Sauveur musical qu'il avait trouvé, et ruminant tout le jour, avec les motifs des Nibelungen, la Quadruple racine de la raison suffisante, qui était pour lui l'Évangile des temps nouveaux. Quelques mois plus tard, le doute s'empara de nouveau de lui; le pessimisme prit en lui la forme du désespoir ; il crut que le ciel wagnérien ne s'ouvrirait jamais à son âme imparfaitement purifiée, et il termina par le suicide sa bizarre et mélancolique existence.

Frédéric Nietzsche était un esprit d'une autre envergure, et le séjour à Bayreuth fut pour lui l'occasion d'une crise morale bien plus intéressante que celle où sombrèrent la raison et la vie du pauvre Joseph Rubinstein. Quelques personnes ont cru que le revirement d'idées par lequel Nietzsche, partisan fanatique de Wagner dans ses premiers écrits, les Considérations inopportunes (Unzeitgemassen Betrach-

tuBgeD), prit vis-à-vis de lui une attitude hostile qui ramena dans le Cas Wagner à le sacrifier à Bizet, était dû à une blessure d'amour-propre, parce que Wagner, au milieu de l'agitation de ce mois d'août 1876, n'avait pas montré à son plus éminent disciple tous les égards et toute l'attention que celui-ci attendait. Le divorce entre Nietzsche et Wagner eut des causes plus profondes et plus élevées. A demislave et à demi-allemand par ses origines familiales, imbu de l'esprit grec qu'il avait étudié en philosophe et en philologue, attiré vers l'esprit français par les tendances critiques de son esprit, par son sens artistique, par son goût pour la clarté et la réalité, Nietzsche était voué d'avance à une lutte sans issue entre des tendances contradictoires. Écrivain de premier ordre, moraliste pénétrant, capable de vues métaphysiques profondes et d'élans poétiques presque sublimes, il ne pouvait ni coordonner ses idées en ordre démonstratif, ni créer im système original et cohérent. Q a revêtu d'une forme personnelle et splendide des pensées qu'on retrouve chez les philosophes grecs, chez Schopenhauer, chez La Rochefoucauld, chez Chamfort, chez Helvétius, chez Taine et chez Renan. Cet ennemi forcené du christianisme, cet apôtre des droits illimités de l'individu, était un ascète qui n'avait qu'une passion au cœur : la recherche et la prédication de la vérité, mais de la^ vérité démontrable, de la réalité tangible. Il a voulu écarter tous les prestiges, toutes les illusions que le

sentiment, Timagination, la rêverie artistique ou métaphysique placent entre nous et la réalité ; il a cru pouvoir trouver la vérité positive par la voie d'une critique impitoyable, destructrice de toutes les idoles; et comme il était au fond assoiffé de poésie et d'idéal, et qu'il tâchait obstinément à découvrir le fond même des choses dont les réalités tangibles ne sont que l'apparence, il s'est débattu dans une impuissance tragique où périt sa raison. Quand il vint à Bayreuth pour la première fois en 1872, lorsque Wagner célébra la fondation de son futur théâtre par une exécution merveilleuse de la neuvième symphonie, il était dans une première phase de son développement. Tout rempli des grandes impressions que lui avait données la lecture des tragiques grecs, profondément épris de musique, subjugué par l'ascendant impérieux du génie de Wagner, qu'il avait connu en Suisse, pénétré, lui aussj, des idées de Schopenhauer dont Wagner se disait et se croyait un disciple, Nietzsche vit d'abord et chercha dans l'art la révélation de la vérité. Il croyait être dans la vraie voie, « avec le ciel grec au-dessus de sa tête, et Wagner et Schopenhauer pour soleils ». Mais quand il retourna â Bayreuth en 1876, ayant pris conscience de sa personnalité, s'étant déjà proposé des doutes sur la valeur de la méthode qn'»' 'avait suivie, ayant le sentiment de ce que la poésie et Fenthousiasme peuvent avoir de décevant, il éprouva un véritable ébranlement moral en consta-

RICHARD WÂ6NBR ET BAYREl'TH EN 1876. 287

tant la différence qui sépare l'artiste créateur du philosophe ou du savant qui cherche la vérité. 11 n'y a qu'une vérité pour l'artiste créateur, c'est l'œuvre belle qu'il crée. Pour la créer, il doit y croire comme à quelque chose d'étemel et d'absolu, et pour y croire, il a besoin de la voir comprise et admirée. Nietzsche se sentit blessé au cœur, dans sa foi même, en voyant Wagner absorbé dans son œuvre et dans le succès de son œuvre. Au lieu du prêtre d'une religion, il ne voyait plus en lui qu'un artiste comme tant d'autres, qui ne distingue pas ses sentiments personnels de l'idée objective qu'ils traduisent, qui veut le succès de l'heure présente, et qui, après la conclusion désespérante et schopenhauerienne de Tristan et du Crépuscule des Dieux^ retrouvera dan» Parzifal l'espoir mystique et chrétien. C'est Par ai fol y en effet, et le retour de Wagner aux pratiques religieuses qui achevèrent la rupture entre Nietzsche et lui. Mais, dès 1876, Nietzsche avait obscurément senti quel désaccord le séparait de celui en qui il avait vu un prophète et un maître. Sans attendre I9 fin des représentations, malade et troublé, il s'enfuit dans les montagnes. Ceux qui l'ont approché alors, qui ont contemplé ce visage singulier et puissant, aux yeux fulgurants, avec une chevelure de poète et une grosse moustache d'officier de cavalerie, garderont de lui un ineffaçable souvenir.

Pour nous, qui cherchions à Bayreuth, non une révélation de vérité, mais une révélation de beauté, et qui acceptions même d'avance que cette beauté eût la part d'imperfection de toute chose humaine, nous montions au théâtre sans avoir le cœur troublé par tous ces doutes, et disposés d'avance à ouvrir docilement nos oreilles, nos yeux et notre âme, pour bien comprendre et bien goûter l'œuvre d'art qui allait être offerte à notre admiration.

L'aspect extérieur du théâtre n'était pas fait pour préparer les spectateurs aux émotions idéales qu'ils allaient chercher à Bayreuth. Sans doute il était bien placé, dominant la ville, sur une colline d'où l'on découvre toute la vallée du Mein Rouge, et adossé à une jolie forêt de sapins. Si Ton avait pu exécuter les projets de l'architecte Semper, l'édifice eût été à la fois imposant et élégant; mais les fonds avaient manqué, et Ion avait dû se contenter d'une construction quelconque, qui n'avait d'imposant que sa masse, et qui avait lair à la fois d'un gazomètre et d'une gare de chemin de fer. La double allée circulaire qui conduisait au théâtre promettait de devenir un jour agréable, mais pour le moment, avec ses plantations

récentes, elle n'était rien moins que pittoresque. Des deux côtés de la terrrasse où s'élevait le théâtre, deux immenses baraques en planches servaient de Restais ration. On y soupait d'un côté pour deux francs cinquante, de l'autre pour cinq francs ; ici on sablait le Champagne et Ton buvait les meilleurs vins du Rhin, là la bière de Nuremberg ou de Pilsen coulait à flots. Tous les spectateurs s'y retrouvaient pendant les deux entr'actes, d'une heure chacun, qui coupaient les trois actes de chacune des parties de la trilogie ; on y voyait à une longue table toute la famille de Wagner, avec le maître lui-même et quelques amis intimes, et l'on pouvait y serrer la main de Wôtan ou de Siegfried redevenus un instant des bourgeois en redingote.

Cette installation rustique, ces longs intervalles qui interrompaient le spectacle par la gaité bruyante de la Kneipe allemande, auraient dû, semble-t-il, être nuisibles à toute haute impression artistique. Il n'en était rien. Nous vivions dans un état trop constant d'exaltation et de rêve pour sentir ces inévitables mesquineries de la réalité. Même à la brasserie, les visions héroïques de la Walhalla ne cessaient pas de nous hanter; les conversations ne quittaient guère le domaine de l'art et de la musique. On était heureux de pouvoir se conununiquer les impressions qu'on venait de ressentir; par les belles soirées d'août, ces longs entr'actes, quand on les passait à se promener sous les claires étoiles, ren-

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daient ces impressions plus profondes encore. D'ailleurs, dès que les portes du théâtre s'étaient refermées sur nous, que nous nous étions assis sur nos sièges cannés dans cette salle élégante et sévère où se faisait aussitôt une mystérieuse obscurité, qu'àTappel des trompettes d'argent le rideau, se séparant en deux, se relevait en bandeaux pour laisser voir l'immense scène, et que du fond de a l'abîme mystique » où étaient enfermés les musiciens de l'orchestre s'élevaient des harmonies qui envahissaient l'être entier, rien n'existait plus pour nous de TUnivers ni de l'humanité que Wagner et ses Nibelungen. Ce monde de héros et de Dieux vivait en nous et nous vivions en lui.

Aimons ce que jamais on ne Terra deux fois !

Quand reverra-t-on jamais pareil orchestre, pareil ensemble de chanteurs, pareille exécution? L'enthousiasme et la foi de Wagner avaient été contagieux. De tous côtés s'étaient offerts des concours désintéressés. Les plus célèbres artistes tenaient à honneur de prendre part à une solennité qui devait marquer une des grandes dates dans l'histoire de la musique dramatique. Même ceux qui recevaient un salaire faisaient un sacrifice, car le salaire n'était pas en rapport avec les mois de travail qu'ils devaient consacrer aux répétitions et aux représentations; mais, en oulre, un grand nombre des exécutants

BIGHARDWAGNEB ET BAYAEUTH EN 1876. 291

jouaient et chantaient gratis. Ce dévoûment était surtout admirable chez les musiciens de l'orchestre qui, au lieu d'assister aux représentations des Nibelungen, y collaboraient obscurément, enfermés dans un sous-sol, où ils ne pouvaient ni voir ni être vus, et où ils subissaient les tortures d'une température sénégalienne. Cet orchestre de cent douze musiciens, qui presque tous étaient des solistes distingués, quelques-uns des virtuoses de premier ordre, était la perfection même. Il avait pour le diriger M. Hichter, l'admirable CapeUmeister de Vienne. WQhelmi, le rival de Joachim, avait sollicité l'honneur d'y tenir un des premiers violons; un riche industriel français de Montbéliard, violoncelliste excellent, y jouait humblement sa partie. Sur la scène l'ensemble, sans être aussi parfait, pourtant était merveilleux. Des artistes, qu'on admire encore aujourd'hui après vingt ans, y apportaient la fraîcheur juvénile de leur voix et la plénitude de leurs forces et de leur talent. C'était madame Materna, alors la Brunhild idéale, grande actrice, cantatrice admirable, qui supportait sans faiblir un rôle écrasant et incarnait toute la poésie de cette création surhumaine. C'étaient les ravissantes sœurs Lehmann qui, avec mademoiselle Lammert, jouaient les filles du Rhin, et pour qui leur mère, admiratrice passionnée de Wagner, avait demandé au maître, comme une faveur, de leur permettre de chanter gratuitement à Bayreuth. C'était VogI,

rancien maitre d'école devenu chanteur, qui prêtait au dieu Loge sa délicieuse voix et sa spirituelle diction. C'était Hill, ancien employé des postes à Francfort, que Faversion contre le gouvernement prussien avait arraché à la carrière administrative, et qui, par sa superbe et formidable voix et son action pleine de feu, donnait un caractère saisissant au rôle diabolique d'Alberich. C'était Betz-Wôtan, que notre Delmas rappelle beaucoup, dont la voix puissante et chaude rachetait ce que son jeu avait d'un peu trop solennel. C'était enfin Schlosser, Tincomparable Mime. Niemann était encore un excellent Siegmund par la beauté de la prestance, du geste et de la diction, mais la voix n'avait plus la fraîcheur ni même la justesse d'autrefois. Quand au rôle de Siegfried, il était malheureusement rendu de la manière la plus insuffisante par Unger, à qui Wagner avait bien pu, à force de patience, apprendre à déclamer avec justesse, mais qui n'avait, hélas I ni voix ni sens musical.

Ce qui a assuré aux représentations de 1876 un caractère exceptionnel, ce n'est pas seulement la supériorité de la plupart des interprètes, mais c'est que Wagner avait tout dirigé, avait tout animé de son esprit, soutenu de sa volonté. Ce n'avait pas toujours été facile. Tous étaient venus à Bayreuth, conduits par l'enthousiasme; mais une fois arrivés, les susceptibilités, les exigences, les rivalités avaient reparu. Que de disputes et de brouilles dues soit au

caractère des artistes, soit même aux lubies du maître I Son tempérament de feu était sujet à mille inégalités, éclats de colère, attendrissements subits. Avec Betz, c'étaient des orages continuels; peu s'en fallut qu'il ne laissât tout en plan au milieu même des représentations. L'amour de l'art, le respect pour le génie triomphèrent de ces agitations passagères, et tous finirent par accepter docilement la direction de Wagner. Jamais sans lui l'énorme travail de la mise sur pied des Nibelungen n'aurait pu être accompli en si peu de temps. Il fallait le voir aux répétitions I II était partout, il était tout : chef d'orchestre, machiniste, metteur en scène, chef des chœurs. Il faisait réciter et chanter son rôle à chaque artiste pris à part, il enseignait aux figurants à se grouper, à faire des gestes; il sautait de l'orchestre sur la scène et de la scène dans l'orchestre, criant, trépignant, ayant l'œil et l'oreille à tout. Ce n'était plus un homme, c'était un élément, une force de la nature; mais une force guidée par une volonté et une intelligence souveraines. Ceux qui ont assisté à cette évocation d'un monde de formes et de sons à la voix du maître, ont eu devant eux l'inoubliable vision de l'esprit créateur ordonnant le chaos pour en tirer l'Univers.

La mise en scène de Bayreuth était digne de l'exécution. Il y avait bien certains détails, qui, avec un public moins recueilli, auraient pu faire sourire. Les béliers du char de Fricka faisaient un aussi

piteux effet que ceux de TOpéra, mais ils avaient au moins le courage de leur rôle et ils venaient sans honte jusque sur la scène au lieu de rester dans les frises. Le dragon Fafner était, dit-on, venu de Paris. Il n'en était pas moins drôle pour cela. Mais combien la chevauchée des Walkyries, où les vierges guerrières osaient se montrer sur de vrais chevaux et s'abandonnaient à un vrai délire guerrier, était plus émouvante à Bayreuth qu'à Paris! Combien supérieure la machinerie de Tincantation du feu, où un système de vapeurs d'eau colorées et de gazes mouvantes donnait l'illusioa d'un embrasement magique ! Quelle impression enivrante et sublime au premier acte de la Walkyrie quand, au moment où Siegmund, transporté d'amour, saisit dans ses bras Siegelinde et fait éclater l'hymne triomphal du printemps, un coup de vent mystérieux arrachait la toile de la tente de Hunding et laissait voir un grand lac éclairé par la lune ! Et la forge de Mime 1 et la demeure de Gunther et les profondeurs azurées du Rhin éclairées par le trésor des Nibelungen I combien la beauté féerique de ces décors ajoutait à l'impression musicale et dramatique!

Grâce à l'obscurité qui régnait dans la salle, on avait l'illusion complète, on vivait dans la pièce même ; on oubliait qu'on était au spectacle, entouré de co-spectateurs. Ce public silencieux et attentif, qui jamais ne révélait sa présence par un applaudissement, ni même par des chuchotements, aurait été

pourtant curieux à analyser. On aurait aimé savoir ce que pensaient les soixante-treize chefs d'orchestre qui s'y trouvaient ; et tous ces directeurs et intendants de théâtre dont beaucoup avaient montré naguère si peu de sympathie pour l'œuvre de Wagner ; et ces princes, dont quelques-uns, comme les ducs de Saxe-Weimar et de Saxe-Meiningen, étaient mieux préparés à comprendre les Nibelungen que beaucoup de directeurs de théâtre. Le roi de Bavière avait assisté aux répétitions, mais il était parti avant la première représentation, peut-être pour ne pas se rencontrer avec l'empereur Guillaume. Il ne revint qu'à la dernière série, et Wagner, dans la belle et touchante allocution qu'il prononça après l'exécution du Grépmcule des DieuXy put rendre un éloquent hommage à ce que l'art allemand devait au roi. L'empereur d'Allemagne n'était pas mélomane, et il fallut toute l'éloquence de madame de Schleinitz pour lui persuader que le théâtre de Bayreuth était une œuvre nationale à laquelle il devait un témoignage de sympathie. Toujours prêt quand il y avait un devoir à remplir et un « service commandé », le vieux souverain arriva de Nuremberg le 12 août, la veille de la première représentation du Rheingold, Le 13 août, à minuit, il quittait Bayreuth pour passer une revue le 14, à huit heures du matin, dans la Saxe prussienne. Il avait accompli un devoir militaire et avait répondu « présent » à l'appel de l'art allemand.

Ceux qui n'ont fait qu'assister aux représentations des Nibelungen et entendre Wagner prononcer de courtes allocutions au théâtre ou au banquet du 18 août, n'ont pas complètement joui du Bayreuth de 1876. Quelques-uns des visiteurs ont été plus heureux. Ils ont pu approcher le maître de plus près, le voir dans son intérieur de Wahnfried, non pas dans de grandes réceptions comme celles qui furent organisées plus tard, où ce devint un rite de high life d^être admis, mais dans des réunions intimes où il montrait tout ce qu'il y avait en lui de verve, d'esprit, de génialité spontanée. La belle et paisible demeure que Wagner s'était fait construire à l'extrémité du Rennweg (chemin des courses), sur la lisière du parc de la Résidence, et qu'il avait nommée Wahnfried (])aix des rêves), a été trop visitée et trop décrite pour que j'aie besoin de redire ce qu'on peut lire dans le beau livre de M. Jullien sur Richard Wagner. Si caractéristique d'ailleurs que fût cette maison, avec les sgraffiti qui ornent ses murs extérieurs, avec son immense vestibule éclairé d'en haut, et sur lequel donnent, par une galerie située à mi-hauteur, les chambres d'habitation; avec son salon qu'une vaste

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verandah semi-circulaire de six fenêtres ouvre largement sur le jardin; si intéressant que fût tout ce qui remplissait cette maison, livres, tableaux, tentures, objets d'art, qui tous y parlaient de la vie et des goûts de celui qui Tavait fait construire, on ne regardait plus, on n'écoutait plus que lui quand il était là. Sa bibliothèque musicale témoignait d'une curiosité infinie et d'un respect profond pour les maîtres, dont il possédait toutes les plus belles éditions ; mais au lieu de r^arder ses partitions il valait mieux le faire causer sur ses prédécesseurs : sur Mozart, dont il admirait si profondément la fécondité créatrice; sur Gluck, en qui il voyait, non un de ses précurseurs, mais un frère de Racine, celui qui a traduit et complété dans I la langue des sons la tragédie classique du xvii® siècle ;

sur Bach, Weber et Beethoven, qui étaient à ses yeux les grands innovateurs dans l'art musical. Cet homme, que certaines intempérances de polémique ont fait taxer d'intolérance et d'exclusivisme, avait le goût le plus large, et je l'ai entendu parler avec feu des mérités de la musique italienne et de la musique française ; mais il est vrai qu'il s'élevait vivement contre les musiciens français qui voulaient lutter avec les Allemands en empruntant leur style et leur inspiration, au lieu de rester dans la tradition nationale de Rameau, de Grétry, d'Hérold et de Gluck. La biblio- Uièque littéraire de Wagner n'était pas moins significative que sa bibliothèque musicale. Toute la littérature poétique du Moyen âge, allemande et française,

y était réunie. En causant avec lui, vous vous asRuriez que ces beaux et curieux livres n'étaient pas là seulement pour la montre, qu'il les avait lus, étudiés, qu'il avait faite sienne l'âme poétique des scaldes, des rouvères et des Minnesinger, et qu'il aimait la vieille France, sœur de la vieille Allemagne, d'un amour filial. On se demandait même lorsqu'il vous rappelait ces origines littéraires communes s'il avait raison d'interdire aux Français d'aujourd'hui de chercher aux mêmes sources poétiques que les Allemands des inspirations semblables aux leurs.

La conversation ne se tenait pas toujours sur ces hauteurs sereines. Wagner savait recevoir avec la plus exquise courtoisie; mais ce qui faisait son charme et son ascendant, c'était la variété prodigieuse de son humeur, cette puissance torrentueuse de tempérament qui éclatait tantôt en saillies énormes, en calembours dont il riait comme un enfant, tantôt en accès de colère et d'indignation, où il ne respectait rien, ni titres, ni rangs, ni amitiés, plus souvent en élans d'enthousiasme où rayonnaient son originalité poétique, l'universalité de son esprit et de ses connaissances, sa force de pensée. Pour savoir ce qu'il était, il fallait l'avoir vu successivement s'amuser avec les enfants, rire et plaisanter avec les sœurs Lehmann, gourmander ses acteurs, causer de philosophie ou d'art. La tendresse égale que lui portaient les enfants du premier mariage de sa femme, qui l'appelaient « oncle Richard », et les siens propres, en disait long sur la

richesse de sou cœur. H suffisait d'avoir vu son intérieur ou dtné à sa table pour juger à leur juste valeur les légendes qui, à cause de quelques bizarres fantaisies d'artiste, lui prêtaient des raffinements d'épicurisme. Cet épicurien avait reçu du père de Wilhelmi, possesseur du crû renommé de LiebfrauenmUch, une large provision de vin du Rhin des meilleures années. D le faisait servir dans des carafes et on le buvait à sa table avec de Teau, au grand désespoir du pauvre Wilhelmi.

Cette spontanéité de nature, cette excitabilité incoercible, unies à tant de sérieux, de profondeur, de bonté foncière, d'élévation intellectuelle et morale, commandaient à tous ceux qui l'approchaient, avec l'admiration, la sympathie. Il ne connaissait pas la rancune, et il était impossible de lui garder rancune, ni de ce qu'il avait pu faire, ni de ce qu'il avait pu dire ou écrire. On finissait toujours par penser : Es war nicht schlecht gemeint (il n'y avait pas là mauvaise intention). Les Français qui venaient à Bayreuth avaient encore sur le cœur la bouffonnerie épaisse écrite par Wagner en janvier 1871 et intitulée : Une capitulation, qui leur paraissait alors ins-» pirée par une mesquine animosité contre les siffleurs de Tannhœuser et ils éprouvaient quelque scrupule à lui tendre la main. Ces scrupules s'évanouissaient bien vite quand on avait eu avec lui une franche explication, et surtout quand on avait vu avec quelle sauvage indépendance, avec quelle irrépressible

humeur il s'exprimait sur tout et sur tous, amis et ennemis ; avec quelle haute impartialité, quelle intelligente sympathie aussi, il jugeait les nations étrangères et leur génie, et quelles sévérités son patriotisme pourtant si ardent savait exercer contre ses propres compatriotes. La lettre bien connue qu'il m'a fait l'honneur de m'adresser en 1876 S en réponse à une lettre où je lui exprimais, avec mon admiration, le regret qu'il eut blessé les Français par d'injustes et cruelles attaques, contient la plus noble et la plus sincère expression de sa pensée sur les caractères du génie français et du génie allemande Même sans admettre complètement l'explication apologétique qu'il y donnait du sens de sa Capitulation^ destinée,

1. La traduction de cette lettre se trouve dans le volume d'O. Benoit : Souvenirs de Richard Wagner (Charpentier, 1886), et dans le curieux ouvrage de Grand-Carteret, Wagner encarir catures (Larousse, 1891).

1. Voici le passage essentiel de cette lettre : e J^ai reconnu aux Français un art admirable pour donner à la vie et à la pensée des formes précises et élégantes ; j'ai dit, au contraire, que les Allemands, quand ils cherchent cette perfection de la forme, me paraissent lourds et impuissants. Je voudrais que, quand les Français cherchent à se mettre en contact avec les nations étrangères pour renouveler les formes de leurs conceptions intellectuelles, surtout alors que leurs rapports avec TAliemagne deviennent plus fréquents, je voudrais, dis-je, que les Allemands eussent à leur montrer, non une caricature de la civilisation française, mais le type sans mélange d'une civilisation vraiment originale et vraiment allemande. Si Ton combat à ce point de vue Tinfluence de Tesprit français sur les Allemands» on ne combat point pour cela la civilisation française elle-même; mais on met nàturéUement en lumière ce qui dans cet esprit 9»

d'après lui, à railler les directeurs de théâtre d'Allemagne, toujours prêts à piller le répertoire dramatique français, il est certain qu'il n'a jamais songé à flatter bassement les passions nationales. Sa parole comme sa pensée étaient libres de tout mobile intéressé; il ne savait rien taire ni rien ménager. Je l'ai entendu, à sa table, devant vingt auditeurs stupéfaits, dire, en parlant d'un des plus respectés parmi les princes allemands, qui avait refusé de venir à Bayreuth : « De tels gens (j'adoucis les termes), qui

trouve être en contradiction avec les qualités propres de Tesprit allemand, et ce dont Timitation serait, par conséquent, funeste au développement de nos qualités nationales...

» Tout ce qui est extérieurement visible dans la culture allemande, s'il ne porte pas en soi les marques de la rudesse barbare, n^est pas autre chose qu^une pure « gallicisation >». Et combien maladroite est cette imitation I Combien risible doit être pour les Français cette façon d'interpréter, d*écorcher la civilisation française I Nous nous servons de mots français que pas un Français ne comprend, et par contre, il y a, dans la langue allemande, des mots que pas un écrivain à la mode ne connaît... Et ce qui arrive pour la langue se reproduit également dans toutes les autres manifestations de la vie intellectuelle et sociale. Celui qui connaît ce déplorable état de choses... commence à désespérer de voir jamais naître une forme d'esprit vraiment nationale et originale.

» Je suis resté plus éloigné de la sphère dans laquelle se meut le mouvement intellectuel de TAllemagne contemporaine, que des régions où sont les esprits sérieux de l'étranger, éloignés de cette soi-disant culture allemande. C'est peut-être là une preuve du caractère profondément humain de mon art, dans lequel des étrangers et des Allemands peu clairvoyants ont voulu ne voir qu'une tendance étroitement nationale. » ^Traduction Grande Carieret,)

n'entendent rien à Tart, ne sont pas des princes. » On a raconté que le soir de la première du Rheingold, irrité que l'empereur ne fît que toucher barre à Bayreuth entre deux revues, il répondit au chambellan qui venait l'inviter à se rendre auprès du souverain:

— Excusez-moi auprès de Sa Majesté; je suis trop fatigué.

Le chambellan s'inclina, partit, puis revint un instant après, disant :

— Sa Majesté vous invite à vous rendre auprès d'elle.

— Est-ce un ordre? interrogea orgueilleusement Wagner.

— Oui, c'est un ordre.

— Alors, j'obéis.

Pour juger équitablement les Allemands lorsqu'ils nous blessent, il faut toujours se rappeler le fond d'intraitable franchise, de Rucksichtslosigkeit, qui est, après tout, un des traits de caractère les plus nobles de cette nation si bien disciplinée. Pour ne pas en vouloir à un Mommsen de ses duretés envers nous, il n'y a qu'à se souvenir comment il a traité les académies et les universités de son pays et parlé de M. de Bismarck.

Quand, le 30 août 1876, le rideau se referma sur Brunhild expirante, Wagner se présenta devant la scène et dit : « I.res BUhnenfestspide sont à leur terme. Reviendront-ils? Je Tignore et cela dépend de la puissance divine. » Cette interrogation anxieuse, tous les admirateurs des Nibelungen, quelque exaltés cpi'ils fussent par ces semaines de vie idéale, où un été d'une beauté incomparable avait ajouté ses enchantements à ceux d'un art presque surhumain, se la posaient au fond de leur cœur. J'écrivais le 1®*" septembre les lignes suivantes :

« Maintenant que les fêtes de Bayreuth sont terminées, je me demande quel sera l'avenir de l'entreprise du Théâtre National. Le résultat des représentations du mois d'août sera considérable en ce qui touche la gloire de Wagner. Un homme capable de trouver un capital d'un million et demi pour élever un théâtre dans les conditions les plus invraisemblables, de réunir, pour jouer et pour voir son œuvre, deux cents artistes et cinq à six mille spectateurs venus de toutes les parties du monde civilisé et sacrifiant par amour pour les Nibelungen non seulement leur temps et leur argent, mais toutes

leurs habitudes de vie aisée et confortable; rhomme qui a fait ces prodiges est assurément une puissance, et il devient ridicule de nier son génie. Mais son entreprise vivra-t-elle et quels en seront les résultats ?

» Les fêtes de Bayreuth devaient avoir un double caractère : national et artistique. Le premier a été complètement effacé par le second. Sans doute Tempereur, par ce sentiment de devoir militaire qui ne le quitte jamais, est venu faire acte de présence les deux premiers jours ; mais Tabsence du prince impérial qui se trouvait pendant le mois d'août à Ratisbonne et à Nuremberg, a eu le caractère d'une abstention volontaire. Le monde politique n'était presque pas représenté, et l'on prétend que M. de Bismarck a dit assez peu poliment à Wagner, quand celui-ci Ta vu à Berlin: « Ah! vous savez, moi, je y> ne vais pas à Bayreuth. » Ajoutez à cela la présence d'une foule d'étrangers, parmi lesquels les Français étaient en assez grand nombre, et vous comprendrez le caractère purement artistique et tout à fait cosmopolite des fêtes de Bayreuth.

» L'entreprise de Bayreuth n'a pas causé en Allemagne d'enthousiasme national. Elle n'a pas été populaire. Elle n'a intéressé que les artistes et les amis de l'art. Même la passion de Tunité n'a pas créé en AlJemagne un grand courant national. Quelques journalistes peuvent s'amuser à comparer l'œuvre de Wagner à celle de Bismarck, et à dire que

Bayreuth sera pour les races latines un Sedan musical, tout cela n'a aucun écho et ne répond à aucun sentiment général.

» Si l'entreprise de Bayreuth a échoué au point de vue national, quel est du moins son avenir au point de vue artistique? De toutes manières elle aura été un grand exemple. Wagner ne s'est pas contenté de dire et de s'écrier que le théâtre ne devait pas être considéré comme un lieu de plaisir et d'amusement, mais comme un temple de l'art où l'on doit goûter avec recueillement de hautes jouissances et de nobles enseignements; il a montré qu'en fait, il pouvait y avoir des représentations théâtrales dégagées de toutes les frivolités mondaines, libres de toute concession aux goûts légers du public. Il a réuni, en vue d'un but purement artistique et idéal, et dans les conditions de vie les plus incommodes, un public d'élite quin'a littéralement, pendant tout le temps des fêtes, vécu que pour l'œuvre qu'il était venu entendre. Cet exemple ne sera pas perdu et contribuera certainement à relever l'idée qu'on se fait du théâtre. Mais le théâtre même de Bayreuth, que deviendra-t-il ?

» Un patriotisme étroit pourrait se réjouir de l'insuccès de la tentative de Bayreuth. Je ne suis pas de ceux qui sentent ainsi. L'art universel profite des belles œuvres qui naissent partout ; dans le monde de l'art comme dans celui de la science, les conquêtes d'une nation enrichissent toutes les autres. Combien à

diverses époques de Thistoire n'avons -nous pas donné aux autres peuples I Combien n'en avonsnous pas reçu 1 Après avoir éprouvé à Bayreuth tant de nobles jouissances, je forme les vœux les plus sincères pour que l'œuvre de Wagner soit en Allemagne le signal d'une renaissance de l'art dramatique dont l'heureuse influence se fera sentir bien au delà de ses frontières, et même chez ceux qui ont tant de raisons pour en vouloir à l'Allemagne et à Wagner. »

Les vingt années qui viennent de s'écouler ont répondu par une affirmation victorieuse aux inquiétudes et aux espérances de 1876. Le jubilé des Nibelungen en 1896 a été la consécration du triomphe de l'art wagnérien.

Ce triomphe a-t-il eu tout à fait le caractère que lui assignait Wagner lui-même, quand il criait en 1876 à ses auditeurs allemands; « Voulez-vous un art? Cela dépend de vous. Ayez une volonté, vous aurez un art, un art nouveau, un art national. » A un certain point de vue on peut en douter. Le mouvement musical dans le monde entier a profité de l'œuvre de Wagner. Elle a été le point de départ d'une rénovation de l'art, hors d'Allemagne autant, plus peut-être, qu'en Allemagne même. Comme Wagner le pressentait dans la lettre qu'il m'adressait en 1876, c'est peut-être chez les étrangers qu'il a trouvé l'admiration la plus complète, l'intelligence

la plus profonde. Les livres de MM. Jullien et Ërnst, comme aussi ceux de M. Chamberlain, en sont la preuve. « Mes représentations de Bayreuth, m'écrivait Wagner, ont été mieux jugées et avec plus d'intelligence par les Anglais et les Français que par la plus grande partie de la presse allemande. Je crois que si j'ai eu cette agréable surprise, c'est que les Anglais et les Français cultivés sont préparés par leur propre développement à comprendre ce qu'il y a d'original et d'individuel, dans une œuvre qui leur était jusque-là étrangère. » Rien dans les fêtes de Bayreuth ne flatta et ne toucha autant Wagner que le banquet qui lui fut offert, ainsi qu'à madame Wagner et à Liszt, par les Français qui n'avaient pas voulu assister au banquet officiel du 18 août. Celui qui écrit ces lignes avait été chargé de porter la parole en leur nom. Il remercia Wagner de leur avoir fait connaître un art aussi profondément original et aussi profondément national, mais, en même temps, d'avoir révélé à la France même les sources toujours jaillissantes de poésie et d art que son génie tient en réserve pour le monde. « C'est avec orgueil, lui disais -je, que nous voyons, grâce à vous, redevenir populaires nos vieux héros et nos vieux poèmes. Nous saluons dans Tristan et Iseult la plus pure et la plus tragique incarnation de l'amour tel que l'ont conçu les races celtiques. Vous avez recommencé cette quête au Saint - Graal qui exerçait sur nos pères son mystérieux attrait.

Vous nous avez déjà rendu le chevalier au Cygne; demain vous ressusciterez son père, Perceval le Gallois. Et pouvons -nous oublier que le héros même des Nibelungen, l'héroïque et divin Siegfried, est un de ces Francs que les Français et les Allemands peuvent revendiquer comme leurs communs ancêtres? Nous avons commis la faute de laisser tomber en oubli nos traditions poétiques. Nous apportons notre hommage reconnaissant à Tart allemand qui leur a redonné le prestige de la jeunesse! »

Tout cela est vrai, mais Wagner avait raison aussi de penser qu'une œuvre d*art ne peut avoir une beauté durable, ne peut être vraiment humaine, ne peut enrichir le patrimoine commun de Thumanité, qu'à la condition d'être profondément originale et nationale. C'est la vertu de l'irt de prouver que les diversités nationales peuvent être un élément d'harmonie et d'union, non de luttes et de haine. Qu'y a-t-il de plus grec qu'Homère, de plus latin que Virgile, de plus italien que Dante, de plus espagnol que Cervantes, de plus anglais que Shakespeare, de plus français que Molière, de plus russe que Tolstoïlf Qu'y a-t-il aussi de plus humain? De même qu'y a-t-il de plus allemand et de plus humain tout à la fois que Wagner ?

l'Allemagne en 1896

3 août 1896. — De Paris à Heidelberg.

Je vais à Bayreuth, naturellement. Mais ce n'est pas seulement V Anneau du Nibelung qui m'attire, cet anneau fatal dont la puissance fait le nœud de la tétralogie colossale de Wagner; je ne suis pas seulement poussé par le désir de savoir si je retrouverai, en 1896, les indicibles émotions de 1876 ; je suis curieux aussi de revoir de près cette Allemagne oùje n'ai passéjourné depuis 1876, et que je ne connais plus que par ses livres, ses journaux, mes relations personnelles avec ses savants et ses étudiants, ou par les impressions qu'y ont recueillies mes amis et mes élèves.

Je ne fais que traverser l'Alsace, cette province française, de population germanique, à laquelle

j'appaxtieas par la moitié de mon âme, celle qui me vient de ma mère. L'angoisse qui me saisit chaque fois que je touche ce lambeau douloureux et sacré de la patrie est faite de sentiments bien divers. Ce ne sont pas seulement mes souffrances personnelles, celles de mes parents, de mes amis, des Alsaciens en général qui causent mon malaise ; ni le souvenir de la funeste guerre de 1870, ni la pensée de la blessure que mon pays porte depuis lors à son flanc. A ces douleurs personnelles se mêlent des émotions d'une nature plus générale et plus désintéressée. Je me rappelle qu'en 1867, lorsque j'ai fait pour la première fois cette route de Strasbourg à Heidelberg, j'éprouvai, en franchissant le Rhin, un sentiment de tendre et pieux enthousiasme. Le Rhin était pour moi, conune pour Lamartine, lorsqu'il écrivait la Marseillaise de la Paix,

Le Nil de rOccident, père des nations,

destiné à couler toujours pacifiquement entre les peuples qui bordent ses deux rives : Francs d'Occident, et Francs d'Orient. Comme Michelet, conmie Renan, comme Taine, je voyais dans l'Allemagne le foyer le plus intense de la science et de la philosophie modernes, dans ses universités les héritières de nos anciennes universités françaises et les modèles de nos universités futures, et le rêve de ma jeunesse était, comme celui des meilleurs parmi mes compa^

gnons d'étude, de travailler à Funion du génie alle^ mand et du génie français pour une œuyre commune de civilisation. L'Alsace, si française de cœur, si allemande par certains traits de son caractère et de son esprit, me paraissait le symbole de cette union des deux pays. Enseigner à l'université de Strasbourg^ reconstituée d*après les idées du grand ministre novateur d'alors, Victor Duruy , était à mes yeux la plus Doble des ambitions. Vingt -neuf années se sont écoulées depuis lors, et l'Alsace, qui était, entre les mains de la France, un trait d'union avec l'Allema-gne, l'interprète naturelle des deux pays, est aujourd'hui la plus hostile des barrières, une source incessante de malentendus et de conflits.

L'impression pénible que me cause l'Alsace nouvelle tient encore à d'autres causes plus générales, àTincerlitude que j'éprouve comme historien quand j'examine l'Allemagne elle-même et que je cherche à deviner son avenir. Le malheur de l'Allemagne à travers les siècles, la raison des brusques effondrements de sa puissance après des périodes de grandeur inouïe, a été l'impossibilité où elle s'est trouvée d'avoir jamais ni une constitution politique définie ni des frontières fixes. Elle a toujours été une race plus qu'une nation, une agglomération d'éléments hybrides plutôt qu'un organisme régulièment constitué. A-t-on jamais su au juste ce qu'était l'Empire, les institutions d'Empire et les relations précises de l'Empire avec les Étals qui le constituaient?

N'y a-t-il pas eu toujours dans l'Empire des pays non allemands : Bohême, Italie, Provence, etc. , et des pays aUemands hors de l'Empire? Aujourd'hui, sans doute, l'Allemagne a fait un grand pas vers une constitution définie, mais qui oserait affirmer que cette constitution serait viable, si le souvenir des dangers récents et la crainte de dangers futurs ne donnaient une cohésion factice à des éléments bien disparates? Tout repose actuellement sur la volonté, la sagesse et le dévouement du chef de l'Empire, car personne n'oserait soutenir que ni le Bundesrath, ni le Reichstag, ni la Chancellerie impériale soient des institutions ayant en elles-mêmes leur raison d'être et une vie propre ; personne ne pourrait dire exactement quels sont les droits des États allemands et la nature des liens qui les rattachent à l'Emp'f^- La guerre de 1866 a exilé de l'Allemagne des pays purement allemands, les provinces de l'Autriche proprement dite ; des pays non allemands, danois, slaves, polonais, français, font partie de l'Empire, tandis que d'anciens pays allemands : Frise, Hollande, provinces baltiques, restent en dehors. L'Alsace devient pour moi comme le symbole de cette impuissance de l'Allemagne à se préciser et à se définir elle-même. Il semble impossible de maintenir indéfiniment le régime innomé qui la soumet aujourd'hui encore à une dictature bizarre, à la fois bienveillante et tracassière, et qui la rattache à l'autorité personnelle du chancelier impérial ; mais il ne semble pas moins impossible de

lui donner une constitution ; on ne peut ni la réunir au pays de Bade, ni Tunir à la Prusse, ni en faire un état particulier. Elle reste en l'air pour ainsi dire, symbole, comme seul pays d'Empire, Reichêland, de l'unité créée par la guerre, gage aussi de cette unité, par l'antagonisme qu'elle perpétue avec les yaincus de 1870. Ajoutez à cela qu'on retrouve chez elle ces divisions entre catholiques et protestants, entre socialistes et agrariens qui sont en Allemagne une source sérieuse de difficultés intérieures ; et vous comprendrez pourquoi l'Alsace fait naître en moi tout un monde de pensées anxieuses et pénibles.

Je franchis le Rhin I C'est au fond de ses eaux bleues que les nixes, ses filles, gardaient le redoutable trésor, ravi par Alberich. Les puissantes nations qu'il sépare se sont disputé l'anneau fatal, forgé et maudit par le Nibelung, instrument de puissance et de calamités. Les Ottons et les Hohenstaufen l'ont possédé après Charlemagne et Glovis ; Louis XIV et Napoléon ont à leur tour obtenu le formidable et funeste talisman. Il est aujourd'hui aux mains des HohenzoUern. Qu'ils prennent garde à la malédiction d'Alberichl

4 août. — Heidelberg.

Je retrouve la charmante, la pittoresque, la poétique résidence des électeurs palatins telle, ou à peu près telle que je l'avais vue la première fois en 1867,

telle que je Tavais laissée en 1872. Elle se compose toujours essentiellemeat d'une seule grande et longue rue, la Hauptstrasse (rue principale), parallèle au Neckar; toute la vie s'y concentre toujours autour de deux points : TUniversité et le château. Pourtant la civilisation a commencé à gâter ce coin de terre privilégié : un funiculaire conduit au château et à la Molkencur; deux immenses hôtels ont été construits à côté du château, Tun d'eux dans le style même du château, et font des trous blessants dans cette tenture splendide de forêts sur laquelle se détachait seule jusqu'ici la masse rouge de l'incomparable ruine. Enfin, ô profanation, une Restauration a envahi une grande partie du magnifique jardin qui entoure le château, et une construction nouvelle est en train d'en ravager un nouveau morceau. Heureusement qu'il est difficile et coûteux de construire sur les pentes escarpées du Geisberg, et ce n'est pas de ce côté que se développera un nouveau Heidelberg. Il est en train de se former autour de la gare et au delà du Neckar à Neuenheim. Le long du chemin de fer s'élèvent une foule d'usines dont les hautes chemi-* nées nous prouvent que môme ce sanctuaire de science, de nature et d'histoire ne restera pas à l'abri de la prodigieuse expansion industrielle de l'Allemagne moderne.

En attendant, le site reste merveilleux et la ville charmante. Elle est en fête quand nous y arrivons. La plus importante des associations d'étudiants du

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grand-duché de Bade, la Burschenschaft Alemannia célèbre le quarantième anniversaire de sa fondation. La Hauptstrasse est toute pavoisée ; de grandes tables sont installées dans la cour du château; une foule d'étudiants aux casquettes rouges et blanches y sont attablés devant des chopes de bière, avec des jeunes filles en robes claires; des hommes d'âge mûr, à ventres et à barbes respectables, des vieillards même se mêlent à eux, portant de nouveau, pour un jour, la casquette et les couleurs de TÂlemannia. Ils viennent fêter les souvenirs de leur jeunesse; tous ensemble ils entonnent les chants du Commershuchy (recueil des chansons d'étudiants) accompagnés par un orchestre rustique. Quand ils ont assez chanté et assez bu, toute cette foule se disperse paisiblement dans les bois qui entourent la vieille résidence. Nous les retrouvons au Wolfsbrunnen, à Schlierbach, au Philosophenweg, les uns à pied avec leurs familles, leurs sœurs ou leurs fiancées, d'autres dans d'énormes landaus dont les chevaux sont ornés de panaches aux couleurs de l'AIemannia, tous gais et riants, mais d'une gaîté peu bruyante et comme pénétrés de la sérénité de cette nature pacifique.

Le soir, grande fête de nuit. Le Neckar est couvert de barques illuminées. Un des immenses bateaux qui transportent du bois ou des pierres sur la rivière, tout orné de lanternes vénitiennes, est ancré près du vieux pont. Il est monté par une partie des Alemannen avec leur orchestre. A neuf heures, tout le vieux châ-

teâu s'illumine de feux de Bengale, et des gerbes de chandelles romaines s'élancent au-nlessus des tours. C'est une impression splendide et tragique. Ce n'est pas une ruine qu'on illumine. C'est un château qu'on incendie. On croit voir un brasier intérieur à travers les fenêtres vides; on s'attend à un écrouleoient de l'édifice tout entier dans les flammes. Je roe crois transporté en 1693, quand les Français mirent le feu à ce chef-d'œuvre de la renaissance allemande, ou en 1764 quand la foudre acheva ce que les fureurs de la guerre avaient commencé. Quand le château est rentré dans l'ombre, des fontaines de feu s'élancent de toutes les piles du vieux pont. Ses arches s'éclairent de feux de Bengale. Des fusées partent de toutes les barques qui sillonnent le Neckar. Le grand bateau de TAlemannia s'ébranle; il descend lentement la rivière, et le chant joyeux et solennel des Alemannen remplit le silence de la nuit. On débarque au Juài- IceumsplatZy où toute la corporation se forme en un immense cortège aux flambeaux, et se rend à la Kneipe des Alemannen (brasserie) où ils vont achever de célébrer leur Jubilé quarantenaire d'une manière sans doute un peu plus bruyante qu'ils ne l'ont fêté cette après-midi au château.

J'ai suivi d'un œil amusé et sympathique cette fête universitaire qui me rappelait le temps lointain où, en 1867 et 1868, je venais rendre visite au vieux Gervinus dans cette même villa d'où j'admirai» aujourd'hui Fembrasement du château, et où j'allais

écouter à Berlin et à Gœttingue Raake, Droysen et Waitz. Je me demandais alors, non sans envie, si nous arriverions à créer en France une vie universitaire \ analogue à celle de l'Allemagne. On sent que les

années d'université restent, pour tout Allemand cultivé, le temps le plus lumineux de sa vie; il se sent à jamais lié aux universités où il a étudié, à l'association d'étudiants dont il a fait partie et dont il reste toujours membre honoraire. La ville d'université considère avec orgueil son édifice universitaire, ses professeurs, ses étudiants, et aujourd'hui tout Heidelberg était de cœur avec les Alemannen. C'est toute la société d'Heidelberg qui a pris part au bal d'hier soir, à la fête du château d'aujourd'hui. On sent que la vie universitaire est un des éléments essentiels de la vie nationale tout entière.

J'ai retrouvé ici d'anciens camarades de Berlin et de Gœttingue. On arrive naturellement à parler des relations de la France et de l'Allemagne. Je constate de nouveau ce que j'ai toujours observé en causant avec des Allemands cultivés, le désir ardent d'un rapprochement avec la France, et une hostilité très vive contre l'Angleterre, Il y a trente ans, ce sentiment, si je ne me trompe, n'existait pas. Il est né de la rivalité commerciale et industrielle, à laquelle s'ajoute aujourd'hui une rivalité coloniale. Faire de la politique antianglaise d'accord avec la France, tel est, me semble-t-il, le rêve de beaucoup d'Allemands, surtout dans les classes

lettrces et savantes. Habitués pendant longtemps à changer avec docilité de frontières et de princes, ils ne comprennent pas que les Français puissent hésiter à s'unir â eux contre la superbe britannique.

6 août. — Rothenbourg-8ur-la-Tauber.

Je n'ai passé que quelques heures à Wurtzbourg, juste le temps de constater qu'ici aussi se manifestaient la richesse et l'activité industrielles de l'Allemagne contemporaine. Les promenades qui occupent tout autour de la ville la place des anciens remparts, ce qu'on appelle les rues des Glacis, sont maintenant entourées de quartiers neufs, et tout un faubourg de fabriques a été créé au delà de la gare. Un pont monumental vient d'être jeté sur le Mein, au pied du Nikolausberg, et les beaux bâtiments neufs de l'Université sont une preuve nouvelle de la ' munificence avec laquelle l'Allemagne dote ses établissements d'instruction publique, aussi bien apo ses postes et ses casernes.

Rien ne frappe plus l'étranger qui voyage en Allemagne que le luxe avec lequel sont installés les écoles et les hôtels des postes. On ne leur ménage ici ni la place ni l'argent. Je ne puis m'empêcher de songer à la modestie parfois piteuse des bureaux de poste de nos plus grandes villes de province, et aux ridicules protestations qui s'élevèrent chez nous quand le ministère Ferry commença â

doter la France d'écoles primaires simplement décentes. Que ceux qui se scandalisent de la prodigalité de notre ministère de l'Instruction publique aillent voir Técole normale primaire deBayreuth, une petite ville de vingtr<iuatre mille habitants, et qu'ils visitent ensuite certaines écoles normales de nos chefs-lieux, l'école normale de filles de Versailles, par exemple, où les murs suintent l'humidité et les rhumatismes, et ils jugeront si notre administration et nos conseils généraux ne sont pas économes jusqu'à la parcimonie.

Mais ce n'est pas à l'Allemagne moderne que je veux consacrer aujourd'hui ma journée. Je la consacre à la vieille Allemagne, celle du xv® siècle, celle qui, sans autre unité que la lointaine et chimérique autorité de l'Empereur et la vaine parade de ses Diètes, était active, prospère, heureuse, en dépit des guerres intérieures et des guerres étrangères, grâce à l'énei^ie, à l'intelligence de ses bourgeois et de ses ouvriers, de ses villes impériales, épiscopales et princières. Une de ces villes nous a été conservée intacte, telle qu'elle était au moment où Tilly, en 1631, est venu la punir de s'être donnée à la cause protestante, et où le vieux bourgmestre, Georges Nusch, Ta sauvée du pillage, en consentant à vider d'un seul coup un bocal de vin vieux d'une contenance de douze schoppen bavarois ^. C'est

1. Cette précieuse relique m'a paru pouvoir contenir cinq litres de liquide.

Rothenbourg-8ur-la-Tauber. C'est à peine si Tindustrie moderne commence à s'y montrer avec le petit embranchement de chemin de fer qui y conduit et les deux fabriques de joujoux et de ciments qui se sont établies près de la gare. Quand on a franchi les fossés de la ville, aujourd'hui remplis d'une luxuriante végétation, et les murailles demeurées intactes, avec leurs créneaux, leurs mâchicoulis, leurs chemins de ronde et leurs trente-trois tours aux formes variées et pittoresques, on a devant soi la saisissante image d'une ville du xv® et du xvi® siècle. Toutes les maisons sont anciennes ; ce sont des enfilades de pignons, de balcons, de fenêtres en lanterne, de toits immenses avec quatre, cinq, six étages de lucarnes. Non seulement toutes les rues principales aboutissent à des portes de l'enceinte qui forment les tableaux les plus pittoresques, mais dans l'intérieur même de la ville, des tours et des portes montrent qu'elle a eu plusieurs enceintes successives. Les élégantes fontaines qui s'élèvent au milieu des rues, surmontées de statuettes de chevaliers ou de monstres bizarres, les belles églises de SaintrWolfgang, construite dans le rempart même, et surtout de Saint-Jacques, du plus beau style gothique et ornée d'admirables retables sculptés de Riemenschneider, la place du Marché, avec sa double maison de ville, gothique et Renaissance, nous disent quelles furent un jour la richesse et la puissance de cette ville hbre impériale, qui fut le siège de

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Diètes d'Empire, et qui faisait la guerre au burgrave de Nuretnberg, au duc de Wurtemberg et jusqu'aux seigneurs des bords du Rhin. C'était pourtant une république de paysans que cette ville de Rothenboui^ ; c'est par la culture de la terre et non par l'industrie qu'elle s'était enrichie, et c'est ce qui l'a si bien conservée jusqu'à nos jours. Ses habitants sont restés cultivateurs. On rencontre des vaches et des bœufs dans les rues, que parfume une bonne odeur d'êtable. On tisse encore ici des étoffes de couleur sur des métiers à bras, et l'on voit pendre sur des bâtons, à la devanture du tisserand, les fils multicolores de lin, de coton ou de laine. Les habitants sont fiers de leur passé; ils conservent leurs vieux meubles, leurs vieux costumes; tous les* ans, à la Pentecôte, six cents habitants, vêtus comme les contemporains de Gustave-Adolphe, fêtent, par une procession solennelle et par une représentation, donnée dans la grande salle du Rathaus, la délivrance de Rothenbourg.

Un petit fait donnera bien l'idée de l'esprit patriarcal et conservateur des habitants de cette villemusée. Il y a peu d'années, dans l'église de Saint- Laurent, à côté d'un admirable autel orné d'un retable en bois sculpté, une petite feuille verte est apparue entre deux dalles. Au lieu de l'arracher, on enleva un morceau de la dalle pour faire jour à la petite pousse miraculeuse, et aujourd'hui, un petit acacia, pieusement soutenu par des baguettes

protectrices, s'élève à côté du chef-d'œuvre de Riemenschneider.

Si Ton veut avoir la vision parfaite du Rothenbourg du XV® siècle, il faut contempler la ville des collines qui s'élèvent en face d'elle, de l'autre côté de la Tauber. On voit alors se développer, tout le long de la vallée profonde, dont les flancs presque à pic sont comme un prolongement des remparts, la fine et pittoresque silhouette des murailles, des tours, des églises, qui se découpe sur le ciel. Aucune ville italienne, pas même Sienne, ni San Giminiano, n'a un profil plus caractéristique, plus fièrement féodal.

En rentrant au soir dans Rothenbourg, par une des petites portes percées dans la muraille, j 'avise un vieux et grand bâtiment gothique où brillent des lumières. J'ouvre la porte; une vaste et magnifique salle, construite au XVI® siècle pour servir de magasin et de moulin, est aujourd'hui le gymnase de la ville. Les jeunes gens de Rothenbourg y sont réunis : les uns s'exercent à l'escrime, d'autres au trapèze, aux anneaux, aux barres parallèles, s'instruisant les uns les autres, avec un sérieux et une discipline silencieuse que j'admire. Dans la salle, où l'on amassait naguère les boulets de pierre qui servaient à défendre la ville, se préparent maintenant les soldats de l'armée nationale.

7 août. — Nuremberg.

Nurembei^ ! ce nom seul éveille dans mon imagi-

nation tout un monde de souvenirs d'histoire et d'art: Saint-Laurent et ce merveilleux tabernacle qui s'élève le long d'un des piliers du chœur jusqu'à la voûte, et où Adam Kraft a sculpté toute l'histoire du Christ ; Saint-Sébald et la ravissante châsse de bronze de Pierre Fischer; les fines sculptures de Notre-Dame ; la fontaine où les Vertus versent l'eau de leurs seins avec une générosité toute maternelle ; le vieux burg des Hohenzollern ; les puissantes murailles construites par Albert Durer ; les vieilles maisons de bois qui décorent si pittoresquement les bords de la Pegnitz, et la maison de Nassau, et la Halle aux marchands, et la maison d'Albert Durer, et tant de coins délicieux qui m'ont transformé, quand j'étais à Nuremberg en 1863, un contemporain de Hans Sachs, de Martin Behaim et de Willibald Pickheimer, de ces bourgeois savants, commerçants et artistes, qui ont fait de leur ville le plus extraordinaire des bibelots ou plutôt des musées. Aujourd'hui, quand j'arrive dans cette énorme gare centrale où seize quais versent et absorbent tour à tour dans un mouvement incessant des flots de voyageurs, où s'accumulent des marchandises sans nombre, quand je vois s'étendre à perte de vue, autour des murailles du vieux Nuremberg, les cheminées des fabriques qui versent sur la ville de noirs torrents de fumée, l'Allemagne moderne avec sa fièvre de production, de travail et de richesse, fait disparaître un instant à mes yeux l'incomparable joyau d'art que fut Nurem-

berg désormais comme englouti dans cette ville nouvelle qui Tenserre de toutes parts et menace de l'écraser. Je retrouverai, je le sais, dans un pieux pèlerinage à tous les trésors du xv® et du xvi® siècle, mes vives impressions d'autrefois ; mais je ne pourrai plus échapper à l'obsédante vision de cette puissance matérielle colossale, qui s'est accumulée là en quelques années, et qui a fait de Nuremberg le plus grand centre industriel de l'Allemagne du Sud. Elle avait cinquante mille habitants à peine en 1867; elle en a cent soixante-dix mille aujourd'hui. Depuis vingt ans elle s'accroît de cinq mille habitants par an. Elle n'avait pas un juif en 1867 ; elle en a dix mille maintenant et une superbe synagogue. Elle a organisé cette année une exposition industrielle nationale, qui est très intéressante à étudier. Les bâtiments ont grand air, tout en ayant été construits avec une extrême économie, et les produits y sont exposés par province, ce qui permet de se rendre compte immédiatement de l'activité des deux grands centres industriels de la Bavière, le Palatinat avec la ville toute récente de Ludwigshafen et la Franconie avec Nurembeig. La galerie des machines, avec ses puissants moteurs électriques, les belles locomotives construites pour les chemins de fer bavarois, donnent la meilleure idée de l'industrie métallurgique franconienne. II reste à l'industrie allemande de grands progrès à faire au point de vue du goût. Autant les mobiliers

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en style ancien sont beaux et harmonieux, autant les mobiliers modernes sont, comme les toilettes, d'un style lourd et criard; mais le temps est passé où la définition officielle de Tindustrie allemande était « schlecht uud billig » (mauvais et bon marché) ; on produit encore à bon marché, mais la qualité fait des progrès quotidiens, et le moment n'est pas éloigné où sur les marchés étrangers les maisons allemandes trouveront avantage à vendre sous leurs propres marques, au lieu d'emprunter des marques françaises ou anglaises. J'ai particulièrement admiré les remarquables résultats auxquels sont parvenues certaines industries d'art, les imitations de verreries, de faïences, d'objets d'étain anciens, surtout les gravures et les impressions en couleurs. J'ai vu là des chromolithographies tirées en trois couleurs d'une remarquable perfection.

Ce subit accroissement de Nuremberg a bien des inconvénients. Il y a amené une population ouvrière qui est assez mélangée et qui a fait de Nuremberg un des centres les plus importants du socialisme allemand ; mais il a aussi ses beaux côtés. Ces riches industriels ont, comme les anciens bourgeois du Moyen âge, l'orgueil de leur ville. Ils y ont créé un musée industriel, qui est peut-être le plus beau de l'Europe, et auquel sont adjoints des ateliers qui en font une véritable école. Leurs libéralités ont été pour beaucoup dans l'installation et l'enrichissement de ce splendide Mmée national germanique^ créé par

MM» d'Aufess et d'Essenwein, dont le local mériterait à lui seul une visite, et dont Tadmirable classement permet d'étudier méthodiquement toutes les parties de Tart et de l'industrie de l'Allemagne du Moyen âge. Rien n'est plus touchant que de voir, dans la salle des costumes, les beaux vitraux représentant le développement de la civilisation allemande. Chacun d'eux a été donné par un industriel de Nuremberg, et est orné d'une devise qui témoigne de la profondeur et de la noblesse des sentiments qui ont provoqué ces donations.

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