S PORTRAITS
reflux, leurs corsi et rioarsi, Timportauce de raotion des masses anonymes dont les grands hommes ne sont que les représentants accidentels, symboles d'une collectivité comme les faits particuliers sont les symboles d'une idée générale, le rôle capital des traditions poétiques à l'aurore des civilisations et des recherches étymologiques pour l'étude des origines, toutes ces idées, qui animeront son œuvre entière, se A x^sont fixées dans son esprit par l'étude de Yico. H y ajouta une vue personnelle qui modifie sensiblement le déterminisme idéaliste et religieux de Vioo : c'est la conception de l'histoire comme une lutte entre l'homme et la nature, entre la liberté et la fatalité, entre la lettre et l'esprit, comme une ascension constante et providentielle vers l'autonomie morale. Dans le bouillonnement intellectuel qui l'agite pendant ces années de préparation féconde, on voit naître dans son cerveau des projets que son âge mûr réahsera en partie : en 1826 il trace le plan d'une Philosophie de Thucydide et d'une Philosophie dEschyle, puis d'une Étude religieuse des sciences naturelles. En 1826, il commence à préparer une histoire de la Réforme et de la Ligue ; il rêve d'écrire une géographie historique et de former un recueil des Monuments historiques du christianisme.
Bien que ni le Yico, ni le Précis d'histoire moderne n'eussent encore paru quand Michelet fut appelé à l'École préparatoire, on savait qu'il ne serait déplacé dans aucune des deux chaires qu'on lui
MIGHELET A L'ÉGOLB NORMALE. S3
confiait. En le choisissant on évitait d'assez gros embarras. Si l'école de Laromiguière, qui était seule bien vue de Tadministration supérieure, était discréditée auprès de la jeunesse, tandis que M. Cousin et ses disciples passaient pour des révolutionnaires, Micheiet tenait le milieu entre les deux partis, et ses préoccupations, en apparence exclusivement psychologiques et historiques, le faisaient regarder comme inofFensif. D'ailleurs, bien qu'il fût en relations personnelles avec Yillemain, Guizot et Cousin, il était considéré comme bien pensant. Il était lié avec Ballanche, avec Lamartine , avec des membres du Conseil royal connus pour leur piété, MM. Guéneau de Mussy et de Maussion , avec M. Mazure, un axK^ien censeur, intime ami de monseigneur Frayssinous. Il s'était fait baptiser en 1816 ; il faisait partie de la Société Catholique des Bons Livres créée en 1824 ; enfin il était patronné par l'abbé Nicole. L'influence de l'abbé était prépondérante au Conseil royal ; elle était puissante aussi au Château, où il avait une amie dévouée en madame de Gontaut, gouvernante des Enfants de France. Il est probable que c'est principalement à l'abbé Nicole que Micheiet dut d'être nommé à l'École préparatoire et désigné pour enseigner l'histoire à la princesse Louise.
Faut-il croire d'après cela que Micheiet fût alors, comme on l'a dit quelquefois, un catholique croyant? Faut-il admettre comme authentique l'anecdote rapportée par M. d'Haussonville^ d'après laquelle
M. de Yatimesnil aurait dit aux personnes qu'effrayait la nomination de M. Guigniaut comme directeur de rÉcole : « Rassurez-vous, nous avons M. Michelet, dont l'influence combattra la sienne^ » ? Je ne le pense pas. M. Guigniaut n'a jamais effrayé personne, et Michelet, tout en se croyant et en se déclarant chrétien, ne faisait ni ne disait rien qui pût le faire passer pour un dévot. Son Journal intime nous le montre en 1820 et 1821 tout imbu de l'esprit du xvni® siècle et de la Révolution, humanitaire à la façon de Rousseau, démocrate et libéral avec passion, et aussi détaché des dogmes que le Vicaire savoyard. Il était, il est vrai, ardemment spiritualiste et il le restera toujours, convaincu à ce point de l'indestructibilité du Moi qu'à ses yeux l'existence de Dieu était comme le corollaire de la croyance en l'immortalité de l'âme ; il était religieux, mystique même de nature et d'instinct ; il avait pour l'Église catholique la piété filiale due à « la vieille mère du ^0 monde moderne » ; mais cette piété était déjà en 1827
\ une piété d'historien; il vénérait et admirait le christianisme comme la religion qui a libéré l'homme des servitudes de la matière, et comme la dernière et la plus haute évolution religieuse de l'humanité; mais s'il le regardait alors comme la religion définitive et étemelle, il admettait qu'il devait se transformer sous l'effort de la science. Il suffit de se rappeler