‹ Portraits et souvenirsChapitre 9 sur 23 · Revue des Deux MondeSy 1" juillet · texte numérisé non relu

Revue des Deux MondeSy 1" juillet

HIGHELET À l'eGOJ^E NORMALE.

que ses Mémoires de Luther étaient commencés dès 1823, et dans quel esprit il les a conçus, pour ne pas voir en lui un catholique au sens strict. Les notes prises à ses cours par ses élèves * nous montrent qu'il n'a jamais cherché à donner le change sur ses convictions. Il accorde une très grande place dans ses leçons aux questions religieuses; il témoigne toujours au christianisme un tendre respect, mais partout éclate son absolue indépendance à l'égard du dogme. U en parle en historien, en philosophe, jamais en croyant. Qu'on en juge par ce passage, le plus précis de tous comme affirmation religieuse :

« Une religion bien plus mystérieuse, bien plus profonde, croissait invisible, et devait les remplacer toutes. Ici encore nous trouvons le culte de la vie et de la mort, c'est l'enseignement commun des religions de l'Orient; mais il y a de grandes différences. Ici, c'est un Dieu qui meurt volontairement pour l'homme ; ce n'est pas ce Dieu multiple. Dieu actif et passif à la fois, ce Dieu indifférent du panthéisme, et si la Grèce avait accompli un immense progrès, en donnant à ses Dieux la perfection de la beauté humaine, combien est-ce un progrès plus grand d'avoir élevé la Divinité à la perfection morale de l'homme, et d'avoir fait de la Divinité, non pas le

1. Madame Michelet a bien voulu nous les communiquer ; qu'eUe reçoive ici l'expression de notre gratitude. C^est grâce à ces notes que nous avons pu reconstituer tout l'enseignement de Michelet.

lien commun de la nature matérielle, mais un type de toute perfection I Le genre humain tomba à ge^ noux, et, sauf les interprétations que la science peut donner, il doit y rester toujours. « La science, a dit » saint Clément d'Alexandrie, c'est la démonstra- » tion de la Foi. » Nous retournerons la proposition et nous dirons : « La Foi, c'est la science à démontrer ».

Le vendredi 9 juillet 1830, il commentadt ces paroles en ces termes :

« Cette pensée de saint Clément a besoin d'explication et de développement : démontrer la foi par la science est aussi Tune des vocations de notre siècle, et ce serait bien certainement le plus bel emploi de la science qu'une démonstration libérale des croyances religieuses que nous inspire le christianisme. Toute foi raisonnable sort de l'instinct na< turel ; ce n'est que de cette manière que l'on peut entendre la foi. Prenons un exemple : le christianisme a consacré de très bonne heure la croyance à la mère de Dieu, et toutes les nations barbares ont accueilli avec admiration et enthousiasme cette admirable poésie qui divinise à la fois la maternité et la virginité. C'est qu'il y a dans le cœur de l'homme un instinct naturel du rôle élevé auquel la femme est appelée dans le monde. L'exaltation des peuples de race germanique pour la raison froide des femmes du Nord a été la trame sur laquelle le christianisme a tissu cette poésie, cette

histoire, cette philosophie, car les trois noms lui coDyieoneiit également. Ainsi la foi natt toujours d'un instinct naturel. C'est le commencement, c'est la poésie. Voyons la science.

B La science consiste à montrer comment la foi est sortie d'un instinct naturel, car ce qui est conforme à la nature est ce qui est juste et, quand la philosophie ne justifierait pas la foi, il ne faudrait pas encore condamner la foi. L'adhésion du monde entier, pendant l'imposant espace de deux mille ans, ne peut venir d'une erreur passagère : on conçoit à peine une erreur qui vive deux mille ans. Le temp^ est venu où la science, s'agrandissantde jour eu jour, s'appliquera à la foi comme explication^ comme justification. Cet âge est venu pour le christianisme, et il ne faut pas que de pareils travaux aient la forme polémique; il faut que leur forme soit critique, dogmatique. Tout ce qui est polémique s'inspire des intérêts du moment. Tout livre scientifique sur le christianisme est à faire. Tous ceux qui ont paru jusqu'à présent l'ont traité, tantôt comme un objet de foi qui doit être inviolable, tantôt comme un objet de réprobation.

» D y a une chose bien remarquable et qui prouve en faveur du christianisme, c'est qu'après tant de siècles d'une guerre acharnée, il ne s'élève pas de nouveau culte. Quand le polythéisme ne trouva plus la foi au cœur des hommes, le christianisme était là pour le remplacer. Aujourd'hui, à la place de ce

culte qu'on veut renverser, aucun culte nouveau ne se présente. Car je ne parle pas du Saint- Simonisme : ceux qui commencent une religion par le panthéisme, tombeau de toute religion, n'ont ni science ni philosophie. Partout où le panthéisme porte la main, il glace le sentiment moral. On a dit que la vie tend à réconcilier Tâme avec le corps, l'esprit avec la matière, et cette réconciliation, cette paix entre Tesprit et la matière est Toeuvre que le panthéisme prétend accomplir. Je ne pense pas que rhomme puisse jamais faire un traité de paix perpétuelle avec le corps. Le corps est toujours l'ennemi de la liberté humaine. C'est le moyen le plus ingénieux que la nature sensuelle emploie pour nous tromper, que de se dire en paix avec l'âme, n ne faut pas qu'elle existe, cette paix ; il faut que l'âme lutte jusqu'à ce que le corps soit son esclave. On saoule le monstre et on se dit : Paix avec le corps ! Non, il faut que ce dernier soit vaincu, non rassasié. »

Cette admirable page nous montre à quel point Michelet était libre d'esprit vis-à-vis de la dogmatique chrétienne et pourtant attaché au christianisme. Sans être catholique au sens rigoureux du mot, il voyait dans le christianisme le fait essentiel de l'histoire, et la religion éternelle, a sauf les interprétations que la science peut donner ». Aussi pouvait-il en toute sincérité, lorsqu'il écrivit le 28 octobre 1 826 à monseigneur Frayssinous pour lui demander la

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chaire de philosophie et d'histoire à l'Ëcole préparatoire ^ parler en ces termes de ses titres et de ses principes : « J'ai déjà publié deux opuscules historiques (Tableaux chronologiques et synchroniques de Fhistoire moderne) ; je fais imprimer en ce moment la traduction d'un ouvrage de Vico, où l'étude de Fhistoire est éclairée par une philosophie conforme à la Religion. Les principes exprimés dans ces divers ouvrages répondent assez de ceux du soussigné. Il peut d'ailleurs invoquer le témoignage de plusieurs membres du Conseil royal, tant ecclésiastiques que laïques, ï> Une autre lettre du même jour adressée à un haut fonctionnaire (vraisemblablement M. Letronne, inspecteur général de l'Université et président de la commission d'instruction de l'École normale) nous apprend quels étaient ses répondants et ses vues d'avenir.

c L'intérêt pécuniaire n'est point ce qui m'a guidé dans cette demande *. M. Guéneau de Mussy, auquel j'ai exposé mes idées sur l'unité religieuse de la philosophie et de l'histoire, peut attester que mes

1. Dès le 4 septembre il écrivait à monseigneur Frayssinous pour lui demander une chaire à TÉcole préparatoire, quelle qu'elle fût, philosophie, histoire ou langues anciennes. Il disait avoir fait des vers grecs. Cette première lettre fut classée sans réponse.

2 On le croira sans peine. U eut deux mille francs de traitement pour son double enseignement. Il fut, sur ses réclamations, porté à deux mille quatre cents le 29 novembre 1828, puis à trois mille le 2 novembre 1829.

mobiles sont d'un ordre plus élevé... Tout mon présent, tout mon avenir sont dans TUniversité. Je n'ambitionne rien en dehors. C'est ma patrie, j'y veux vivre et mourir. Dès mon enfance, les pre- ^^^ mières consolations qui ont adouci les malheurs de

ma famille me sont venues de l'Université... Mes seuls amis, mes seuls protecteurs, sont dans l'Uni- •^ersité. Je n'en ai jamais cherché ailleurs. Ce sont plusieurs membres du Conseil royal, quelques inspecteurs, enfin mes anciens professeurs; ce sont MM. Guéneau de Mussy, de Maussion et Nicole, Mazure, Létendart, Villemain et Le Clerc. Les trois derniers de ces messieurs me connaissent depuis douze ans ; ils peuvent dire dans quelle retraite j'ai vécu, d'abord auprès d'une mère malade, depuis dans le faubourg le plus éloigné *. C'est ce qui m'a permis d'acquérir des connaissances plus variées peutêtre que les personnes qui, avec plus de facilité, partagent leur vie entre le monde et l'étude *. »

Une grave maladie, qui mit en danger la vie de Michelet en novembre 1826, fit suspendre sa nomination, et l'enseignement qu'il demandait fut provisoirement confié à Armand Marrast, ce fantaisiste surveillant général de l'École préparatoire qui charmait les loisirs des élèves en leur chantant les chan-

1. 11 ayait habité rue de la Roquette jusqu'en 1827; il Tint alors rue de l'Arbalète. Il était marié depuis 1824 et garda son père auprès de lui.

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