UN ÉPISODE DU SIÈGE
A ces souvenirs contemporains de l'exil, j'ajouterai un court épisode qui lui est postérieur, et »c{ui peint bien le caractère de Victor Hugo comme grand citoyen. C'était en 1870, au moment du siège, dont il avait voulu partager les épreuves avec la population de Paris. Me souvenant des liens d'amilié qui nous avaient unis pendant tant d'années, je luis écrivis pour lui proposer devenir habiter la bibliothèque dcTArsenal qui, à cette heure critique, nu^ paraissait un asile pUis sûr qu(^ (ont autre pour sa famille cl pour lui. Victor Hugo répondit à ma proposition par 1(1 lettre suivante, où l'cspire le phis pui' patriotisme.
(]lier coiilrèro, je reconnais l;i votre vieille ci lortc aiirlié. Jr vous remercie du l'ond (hi comu*: jclic^ns en réserve voire ollVc ex^cellente ])our wnx hru r\ pour
mes doux pelits-entants. Quant à moi, 'je suis venu à Paris pour des devoirs suprêmes, et j'ai l'intention de peu me ménager. Je ne ferai pas au bombardement riionneur de me déranger pour lui. Merci pour mon petit Georges et ma petite Jeanne.
Je serre votre vaillante et cordiale main.
Victor Hugo.
A quelque temps de là, une matinée littéraire, consacrée à l'audition de pièces de vers tirées des Châtiments était donnée à l'Opéra par des artistes en renom tels que Frederick Lemaître, Dumaine, M"^ Favart, M^^^Ugalde, etc. Victor Hugo abandonna le produit de cette matinée pour la fonte d'un canon. Ce canon, qui fut surnommé cde Châtiment», ne tarda pas à faire parler de lui. En effet, habilement pointé par un jeune sous-officier de l'armée d'Afrique, M. Frédéric Masson, il fit sauter, dès son premier coup, une poudrière prussienne sur les hauteurs de Châtillon.
Plus tard, j'eus l'occasion de rencontrer dans le monde M. Frédéric Masson, aquarelliste distingué en môme temps que brave soldat. Nous parlâmes du ((Châtiment» , et de l'exploit qui avait, grâce à lui, couronné son début. Il me confia qu'il avait précicusemenl conservé lagargousse
VICTOR HUGO Ho
qui avait servi à charger lecanon. Je l'engageai à adresser cette relique à Victor Hugo et, sur le désir qu'il me manifesta, je lui donnai un mot d'introduction auprès du poète. J'y ajoutai quelques vers improvisés pour la circonstance, et que je ne cite que pour mémoire :
Quel est donc ce canon qui tonne?
(i'est le Châtiment, Dieu merci !
Prix de tes vers. Nui ne s'étonne, Tes vers étant de bronze aussi.
Ce canon-là pendant la guerre, Dans un rouge et large sillon, Fit sauter une poudrière Sur les hauteurs de Chàtillon.
L'artilleur, après la secousse, Enchanté du coup qu'il porta, Serra sur son cœur la gargoussc, Et chez toi, maître, il la porta.
Ce patriotique trophée
Est un des succès éclatants
De ta muse, une double fée,
Lumière et foudre eu même temps.
Victor Hugo fut très sensible à riiomniagiMle M. FrédéF'ic Masson, et il lui envoya, à tilre de remerciement, un supt^rbe exemplaire de Quatrevingt-treize. Le volume était du formai publié en livraison (^t ilhisd'é d'une façon remarcjuable par des artistes de taleni, y compris l'auteur.
I^OlVrUAlTS ET SOUVEiNîRS
qui avait lui-même dessiné un bois celui de la ft Tourgue », vieille tour d'un effet imposant. Sur la première pap^e du livre figuraient les vers qu'on vient de lire, puis la dédicace suivante :
Je reçois la gargousse qui a chargé le canon « le Châtiment)), 'donné par moi à la défense de Paris. Le premier coup decanon a fait sauter une poudrière prussienne, le 20 janvier. L'artilleur M. Frédéric Masson nvenvoie cette gargousse historique.
Je remercie M. Frédéric Masson, et je lui offre ce
l'vre.
Victor Hugo
12 juillet 1877, Paris.