LETTRES DE VICTOR HUGO
22 janvier 1841.
Gomment! vous faites jouer une pièce qu'on dil charmante, et je n'en sais rien ! Vous avez un succès, et je ne suis pas là pour applaudir ! Savez-vous, mon cher poëte, que je vous en veux presque, et que je serais tenté de retourner contre vous le billet de Henri IV, au milieu d'un torrent de félicitations et d'injures ! C'est égal, vous allez me faire faire le voyage de rOdeon. En attendant, Je vous aime à tort et a travers,
Victor Hugo.
Hiiatovillo Hoiise, 24 mai 1854.
Après ce beau, ce l)on, ce noble et excellent article, cher poël(\ il l'aut (jue vous veniez voir le rocher du conl(Mui)lat(Mn'. J(* viens d'acheter une maison, avec les deux premières éditi(^ns des Contemplations : (juaud elle sera meublée et close (et un peu i)âtie), vous viendrez m'y voir, n est-ce pas? J'aurai bien do la joie à vous serrer la main. En attcMidant, je vous
envoie toutes les affections de ma vieille et reconnaissante amitié.
Ex iiïio corde.
Victor Hugo.
Hauteville House, 1860.
Gracias^ hombre y poeta miOy
Nous avons lu solennellement vos beaux vers, con mac/io aplaudo. Votre livre est solide et charmant. Vous placez leCid un peu haut peut être, mais j'aime les fanatismes et les tendresses d'un esprit envers un autre esprit. Quant à moi, je préférerai toujours les créations aux œuvres de seconde main (au fond, vous êtes de cet avis, n'est-ce pas?) etje donnerais cinquante Cid pour un Misanthrope et tout Corneille pour les soixante pages surhumaines éparses dans le vieux Dante. Mais ceci n'empêche pas votre envoi d'être exquis, votre livre d'être excellent.
Merci encore de votre livre et des vers qui me l'apportent sur leurs ailes.
A vous de cœur,
Victor Hugo.
Hauteville Ilouse, 1864*
Je viens de relire, mon cher confrère, votre gracieux volume. Yo^ Heures d'amour sont amies des heures d'exil. Vous rendez-vous compte que vous
VICTOR flUGO II:)
êtes un charmant poëte, pas racinien du tout? 11 y a en vous un critique du xvii° siècle, mais heureusement il y a aussi un poëte du xix®. Si Ton en croyait le critique, on n'achevèrerait pas le poëte, ^t les Heures d'amour n'en seraient pas à leur quatrième édition. Mais vous avez le bonheur d'être plus fort comme homme de l'avenir que comme champion du passé, et vos vers, cher poëte, triomphent de vos doctrines. Vous serez puni par le succès. C'est bien fait ! Ah! vous voulez relever de Boileau et de le Batteux en critique. Eh bien! votre poésie se révolte contre vous et vous bat. Elle ne relève, elle, que de l'éternelle nature. Elle a la grâce et le charme, elle est délicate et forte. Elle pense et elle aime. Dites en pis que pendre à présent. Elle s'en liclie pas mal. Votre ami,
Victor Hugo.
Ilauteville lloiiso, 1869.
Cher confrère, vous terminez sur riiomine (]ui nt comme vous avez commencé, élociuennnent cl cordialement. Je ne saurais vous dire combien votre' noble et allectueiisc^ adhésion m'est douce, si bien pensée, si bien sentie et si bien dite. On me fait riionueur de me traiter' comme Shakespeare, dont Forbes adit lotus in anlUhcsi, Tant que le bon Dieu ne renoncera pas à sa vieille antithèse, le jour et la nuit, la poëiie ne renoncera pas à la sienne. Lacriti(iue nV\iste ([uà la condition d'être aussi la philosopiiie. Vous la corn-
^-<> PORTRAITS I:T SOUVF.NIRS
prenez, vous. Pourquoi ? parce que vous êtes un poëte, parce que vous êtes un artiste, parce que vous éte.s un écrivain.
Uecevez mon plus cordial serrement de main.
Victor Hugo.
Ll CANNE DE BALZAC
Balzac était moins un homme d'inspiration qu un homme d'étude, de comparaison, de réflexion. C'était à l'aide d'un persévérant labeur dont les ouvriers typographes de nos imprimeries ont longtemps conservé le souvenir qu'il composait ces petits tableaux charmants et vrais dans lesquels se reflétait la société contemporaine. G'estlàune desgrandes qualités deBalzac. Beaucoup mieux que Scribe (1), et les principaux auteurs dramatiques, il a représenté son temps, et cela, en suivant les préceptes du poète :
Cent fois sur le métier remettez voire oiivra'^e.
Que do pages péniblement écrites, revues, corrigées, raturées, augmentées ! (jue d'épreuves
(1) r. lettre de lui à l'appundicc.
presque illisibles ressemblant à des cartes de géograpbie! Combien de fois n'a-t-on pas entendu les compositeurs s'écrier : a J'ai fait mon heure de Balzac, à un autre! »
Le grand rêve de Balzac était le rêve des millions, le désir immodéré de passer à l'état de nabab. Il avait l'instinct des inventeurs. Il s'était livré de bonne heure aux sciences mathématiques, à la chimie. Il eût pu laisser des découvertes utiles, mais tel qu'il était, incessamment harcelé par les hbraires, il lui manquait toujours quelque chose, pour réussir dans ses combinaisons commerciales. C'était comme lorsqu'il bâtissait la maison des Jardies, dont il s'était constitué Tarchitecte. La maison bâtie, il n'y manquait que l'escalier. Ce diable d'escalier manqua toujours à Balzac, et cependant^ quant à la maison des Jardies, peut-être n'avait-il pas si grand tort de l'avoir oublié. L'homme de lettres a un si grand besoin de solitude etde tranquillité pour son travail, il lui déplaît tant d'être dérangé à toute heure pour les besoins de la vie, que j'en connais qui voudraient ne pas avoir d'escalier. Balzac aimait d'ailleurs en tout l'originalité. Il possédait notamment une canne, qui a fait beaucoup de bruit dans son temps; elle a inspiré
LA CANNE Dr: BALZAC 4^5
un joli roman h M"'^ Emile de Girardin et servi de thème moqueur aux petits journaux qui comparaient Balzac à Alcibiade coupant la queue de son ciiien, pour occuper l'attention des Athéniens. Balzac n'était pas en effet étranger à ce genre de vanité. Il aimait qu'on parlât de lui en bien ou en mal, et redoutait par-dessus tout l'indifférence du public. Il croyaitque la bizarrerie de son exislence aiderait à la réputation de ses œuvres. On savait qu'il s'enveloppait pour travailler dans une robe de dominicain, qu'il s'entourait de toutes les élégances du luxe, aussitôt qu'un rayon delà fortune pénétrait chez lui, qu'il jouait au grand seigneur afin d'éblouir les belles dames du faubourg Saint-Germain. Il portait fièrement Técusson
des Balzac d'Entragues sur son coupé de louage ; il avait sa stalle au balcon du Théatre-Ilalien, sa place dans l'avant-scène de l'Opéra (pron appelait Loge Infernale , à coté de MM. Lautour Mézeray, de Boigne et d'autres aimables et spirituels garçons de Tépocpie (|ui n'avaient rien de salani(iu(^, mais (|ui étaient censés faire h^ deslin des ai'tistos.
Cette vie, (|ue Balzac ne menait ([ue dans Tinlervalle de ses travaux, véi'ilables travaux forcés pendant les(piels il ne (juittait pas sa chambn^
et ne recevait que des éditeurs, cette vie de fêtes, de bruit, de dissipation entre deux romans lui plaisait, mais surtout il la jugeait utile à ses intérêts. Il recherchait la fortune aussi bien que la gloire. Celle-ci vint la première, et l'autre se fît malheureusement trop attendre. Il mourut en 18»')0, au moment oij elle commençait à lui sourire.
Un éditeur qui lui avait gardé un peu rancune à la suite de certains démêlés, M. Werdet. a publié jadis quelques détails assez piquants sur la fameuse canne aujourd'hui oubliée.
Le peintre des mœurs du dix-neuvième siècle, qui avait charmé la société parisienne et s'était montré particulièrement plein d'égards pour les femmes dont il prolongeait avec coquetterie^ dans ses romans, l'empire et la beauté, recevait fréquemment, au dire de M. Werdet, des marques de la reconnaissance du beau sexe, des témoignages d'admiration et de sympathie, bijoux, saphirs, émeraudes, et l'idée lui vint un jour d'envoyer tous ces dons provenant d'amies, la plupart inconnues, chez le célèbrebijoutier Gosselin, avec ordre d'en faire une tête de canne.
Ce fut à la prison militaire de la Garde Nationale, surnomméeV Hôtel des Ha}icot6\ ohil don-
naitun grand repas àplusieurs de ses amis, ([ue Balzac conçut ce merveilleux projet, qui ne laissait pas que d'être empreint d'un peu de fatuité.
L'intérieur de la tête de canne devait être creux pour y pouvoir placer des cheveux étrangers, bien entendu, à toute tête masculine. Gosselin surmonta une canne monstrueuse, semblable à celle d'un tambour major, de pierreries que Balzac lui avait confiées, et l'auteur de la Comédie humaine, tout triomphant, porta partout ce trophée avec lui.
Un jour, la fameuse canne s'égara, et Balzac éprouva une angoisse mortelle. M. Werdet a raconté ainsi ce petit épisode.
« Fût-ce un caprice de cette canne volage, désireuse de changer de maître, fut-ce étourderie impardonnable de son heureux possesseur? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au moment du départ de Balzac sa fameuse canne ne se retrouva pas, elle avait disparu. Vainement nous ciierchâmes dans tous les coins et recoins de l'appartement. Point de canne nulle part.
« L'illustre écrivain était en proie àunein(juiétude extrême, ses traits étaient bouleversés: (( Messieurs, s'écriait-il àcha(|ue instant, assez de « ce jeu cruel; je vous en supplie, au nom du ciel,
c( rendez-moi ma canne. » Et il s'arracliail les cheveux; mais nous ne pouvions lui rendre ce que nous n'avions pas. Son desespoir me rappelait involontaii'enKuil, sauf une légère variante, la parodie de Boileau sur la perruque de Chapelain :
0 rage, ô désespoir, ô ma canne ma mie, Nai-je donc tant vécu que pour celle infamie !
(( Il était vraiment en hutte à un violent désespoir. J'étais certain qu'aucun de mes amis qui se trouvaient là, et qui étaient aussi les siens, n'aurait été assez harhare pour cacher le précieux bijou. J'offris alors à son propriétaire désolé de prendre un cabriolet et d'aller^ nouveau Christophe Colomb, à |la recherche de la canne. J'étais résolu à aller la demander dans tous les lieux sans exception oii notre grand étourdi aurait fait des visites. Il accepta. Je revins au bout de deux heures qui avaient paru deux siècles de torture pour lui. Hélas ! trois fois hélas ! je ne rapportai rien... A cette accablante nouvelle, notre grand romancier s'évanouit. Quand il reprit ses sens, je lui dis : « Allons, ne vous désespérez pas ainsi. Je vais courir chez votre loueur de voitures, 118, rue dnliac; peut-être
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ravez-vous oubliée dans voire coupé? C'était ce que nous aurions dû vérifier tout d'abord, mais on ne s'avise jamais de tout; et c'est d'ordinaire au moyen le plus naturel, le plus simple, qu'on n'a recours qu'à la dernière extrémité. Il ne voulut à aucun prix me quitter; j'étais sa dernière planche de salut, il s'attachait à mes pas, à mes habits, il faisait peine à voir. Nous tombâmes comme une double bombe chez le loueurde voitures. Notre coupé n'avait pas été visité, nous y courûmes; la magnifique canne s'y prélassait nonchalamment couchée dans un coin. Qu'on juge de la joie d'Honoré en retrouvant son inséparable compagne, cette partie intégrante de son être, dont l'absence lui avait été aussi sensible qu'aurait pu l'être pour lui la perle du manuscrit inédit et terminé d'un de ses chefs-d'œuvres 1 »
A parler franchement, je doute de l'évanouissement de Balzac, et le récit badin de M. Werdet ne m'inspire pas une confiance absolue. Je trouve aussi quelesmots de notre (jrand étourdi sont un peu bien faniiliers. Honoré lout court, en présence de la renonunée de Tauleur de la Comédie humaine^ ne me seinble pas du meilleur goût. Si Balzac a eu des torts vis-à-vis de
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son éditeur, il faut convenir que M. Werdet les lui a fait payer un peu cher ; mais passons ! . . . L'histoire est amusante.
Balzac gagne à être vu à travers sa correspondance. On y retrouve, avec des qualités d'esprit et de cœur, le tour vif et ingénieux qu'il savait donner aux moindres détails.
Voici, à titre d'exemple, une lettre tout à fait gracieuse et spirituelle qu'il voulutbienm'écrire, lorsqu'il demeurait dans la rue Cassini, après l'envoi d'un livre dont je lui avais fait hommage.
Monsieur,
Vous me paraissez un rival beaucoup trop dangereux pour que je vous fasse des comphments. J'ai lu avec trop de plaisir^ pour qu'il ne s'y mêlât pas de crainte, votre jolie nouvelle.
Agréez mes salutions inquiètes et les vœux que je fais pour que vous soyez un paresseux. Je vous remercie beaucoup de l'envoi que vous m'avez fait de votre
volume.
De Balzac.
Je ne pris, cela va sans dire, de cette lettre que ce que je devais en prendre, et je ne m'abu-^ sai pas sur les louanges qu elle contenait ; mais
je fus flatté, je Tavoue, d'avoir attire Tattention de Balzac.
Pour en revenir à sa canne, qu est-elle devenue? Si elle existe encore , son possesseur devrait la déposer dans un musée. Ne ferait-elle pas bien, par exemple, à l'Hôtel Cluny?
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