ROSSINI
VOUS, ma clière, ma femme est si jalouse; lorsqu'on réunit comme vous l'esprit et la grâce, on est bien dangereuse. Ma femme a peut-être raison!!. » Et il laquitta surce galant propos. Notez que cette (lame était vieille et laide, mais pleine de prétention. Elle s'en alla raconter à tout le monde comment la jalousie de M"'^ Rossini lui avait fermé le salon du Maestro.
Les soirées de Rossini étaient justement célèbres. On y exécutait souvent des productions qu'il n'a pas voulu livrer à la publicité. Je me souviens que, dans une de ces soirées, M""^ Alboni clianta une cantate qu'il avait écrite autrefois pour M"^ Olympe Pélissier, à laquelle il donnait des leçons de chant. Cette cantate devait être exécutée dans un concert à Londres. Ce concert n'eut pas lieu et la cantate, intitulée Giovanna /^'Arc. demeura dans le portefeuille du Maestro ou plutôt entre les mains de son élève , depuis M"^" Rossini. Le sujet de cette cantate était des plus simples ; ce n'était pas riiistoiri^ de Jeanne d'Arc (jui demaml(\ avec toutes ses péri|)éties. un opéra tout enlier. C'étaient les adieux de la sainte (ille à ses parents, lors(ju(î des voix célt\stes lui ont ordonné de marcher au secours de la France et du Roi,
et pondant un rêve qu'elle faisait, on entendait les accords militaires qui allaient la conduire à la victoire ; Jeanne d'Arc, certaine de triompher, se réveillait inspirée et partait pour Orléans. Ce morceau, coupé par des récitatifs, était digne des plus brillantes productions de ce puissant génie qui a jeté dans le monde tant de mélodies nouvelles.
Une des dernières compositions de Rossini a été une tarentelle^ exécutée également dans ses salons. Cette tarentelle est éclose sous les ombrages du bois de Boulogne; mais l'imagination du Maestro était à Naples. Des Napolitains dansaient sur une place publique, ou dans les environs du Pausilippe, et s'agenouillaient toutes les fois qu'une procession passait et repassait, pour reprendre ensuite leurs bonds rapides avec plus de vivacité. Tel était le motif. Ce morceau était brillant et coloré comme un tableau de Léopold Robert.
La facilité et la fécondité du maître étaient restées intactes, etj'en donneraipour preuve cinquante-huit mélodies qu'il a composées, en se jouant, sur les paroles de Métastase :
Ml lafpihero tacenclo.
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Avec les simples paroles du poète italien, il a exécute d'incroyables tours de force, et entre autres un morceau d'une seule note soutenue des plus riches accompagnements (1).
Il n'était pas de physionomie plus bienveillante que celle de Rossini, malgré la malice cachée dans les plis de sa bouche. Ses yeux, d'un brun clair, avaient de la douceur, et ses traits réguliers prévenaient en sa faveur. Le bas de sa figure indiquait une certaine sensualité. C'est là que Stendhal, son biographe dont j'ai parlé plus hautj a sans doute découvert la gourmandise. Il est certain du reste que Rossini n'a jamais été ennemi de la bonne chère, ni de la gaieté qui suit un excellent repas. Si, dans les dernières années il n'avait plus sur les lèvres l'éclat de rire qu'on lance à vingt-ans, aux quatre coins du ciel, comme un déli aux chances adverses de Texistence, il possédait la grâce aimable d'une vieillesse honorée et sage. Une philosophie un peu scepti({ue avait remplacé Tinsouciance : le goût du repos avait succédé à Tamour du mouvement
(1) La maison do Rossini était ouverte aux illustrations de tout genre et particulièrement aux artistes qui étaient liers de se faire entendre chez lui. U no dédaii;nait pas d'accompa^nier lui-mrme les cantatrices qui ccorchaiiMit ([uel(jU(^fois ses plus ravissantes mriodii^s. C4omm(^ Voltairt^ ilconseillait à collesqui se destinaient au théâtre d'avoir un p(ui le diahle au corps. 11 disait en parlant d'une cantatrice un peu froide, qu'elle avalait la nuisitpie comme on avale l'huile de ricin.
et (lu bruit (jui semblait respirer dans un l)eau portrait de sa jeunesse où il est représenté fier et hardi comme un montagnard des Abruzzes. C'est à tort qu'on a prétendu qu'un état maladif avait assombri cette brillante imagination. Ses jugements railleurs sur les liommes et les choses de son temps, ses bons mots n'avaient rien perdu de leur finesse. Il décochait volontiers un trait plaisant et ne s'épargnait pas au besoin plus que les autres. Lorsqu'il a posé la première pierre de la belle villa qu'il occupait à deux pas du chemin de fer de Passy, on eut toutes les peines du monde à l'empêcher de placer dans les fondations une vieille médaille de l'empereur Caracalla qu'il avait depuis longtemps en sa possession. Il s'égayait à l'idée que les antiquaires futurs ne manqueraient pas de faire de vagues dissertations sur l'état de la musique chez les Romains et sur le nommé Rossini, que l'empereur Caracalla avait honoré sans doute d'une amitié particulière. — Cette habitation s'est élevée par les soins d'un habile architecte, Charles Doussault, mon compatriote et mon ami... sur un terrain ayant laforme d'un piano à queue, enfacedel'emplacement oii l'on voyait autrefois le Ranelagh. Elle était décorée de peintures italiennes exécutées par des artistes venus exprès de Bologne et de Florence.
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La santé de Rossini était assez bonne; il souffrait pourtant quelquefois, et quand la douleur était trop forte il ne pouvait pas toujours retenir quelques-unes de ces locutions énergiques que la langue italienne possède en aussi grandnombre que la langue française, et dont Napoléon ne se faisait pas faute enpareillecirconstance; on dirait qu'elles ont le privilège d'apaiser le mal: mais Rossini voulut mettre sa conscience en règle de ce coté, et ce petit trait caractérise bien son genre d'esprit. L'archevêque de Florence était un mélomane distingué, grand admirateur de Rossini. Le Maestro lui ouvrit un jour son àme à ce sujet :
— Diavolo, lui dit l'archevêque, c'estun péché que de jurer.
— Je le sais bien, répondit Rossini : aussi je vous en demande la permission en tel et tel
cas.
— Encore faudrait-il savoir ([uelle (^spèce de jurons vous emplovtv.. Henri IV disait : Venti^esaint-gris ! et cela pouNait se lob'^rt^r.
— Ventre-saint-gris est bien innocent en elfet, reprit Rossini. auprès d(^
— Voyons, dit rarehevé(|U(\
— Corpo di Baccol \\'\)v\\ Rossini.
142 POIITRAITS ET SOUVEiNlUS
— Passe pour celui-là, répondit rarclieveque, Bacclius était un païen.
— Per Dio ! reprit Rossini.
— C'est grave, reprit Tarchevêque; il ne faut pas jurer le nom de Dieu en vain.
— Per la Madona! reprit Rossini.
— Ah ! s'écria l'archevêque en l'interrompant, ceci est hien fort; ne pouvez-vous vous passer do la madone ?
— Impossible, reprit le Maestro; c'est justement ce qui me soulage le plus.
— Passons donc, répliqua l'excellent archevêque.
Tout y passa; mais Rossini, après avoir reçu la permission désirée, jura de s'en servir le moins possible; il fut surtout heureux, on le comprend, de n'avoir pas trop souvent l'occasion de profiter de la tolérance de l'archevêque.
Venise a pris rang parmi les cités dont Tliistoire enregistre les généreux efforts contre le joug de l'étranger. On sait comment sa vieille République, qui comptait quatorze cents ans d'existence, tomba sous la domination de FAutriche. Abandonnée à cettepuissanceparle traité de Campo Formio, en 1797, ressaisie par Napoléon en 1806 pour être réunie au royaume d'Italie, et réintégrée en 1814 dans ses premiers fers que riva la Sainte-Alliance, elle se débattit en vain jus({u'en 1848, époque à laquelle Daniel Maiiin, un simple avocat, essaya de luireconquérir son indépendance.
Daniel Maniu, nouveau Masaniello, mais (jui ne perdit pas la tête au pouvoir, ne négligea rien pour bâter la délivraiici^ de Venise, et d'abord il épuisa avec une rare adresse les voies de
la légalité; il mit à profit sa science d'avocat et ses connaissances spéciales pour créer au gouvernement dominateur toutes sortes d'embarras et de tribulations ; questions de cbemins de fer, réformes de procédure, tout lui fut bon, comme au grand agitateur de l'Irlande, pour soutenir l'esprit public et répandre autour de lui l'irritation qu'il avait l'air de contenir. Il s'adjoignit dans cette tâche un poète sur lequel s'étaient fixés déjà les yeux de l'Italie, Tomaseo, écrivain éloquent et aimé. Tomaseo réclama de son côté contre la censure autrichienne. Les deux orateurs firent des discours à l'Athénée, seule tribune ouverte à la manifestation des idées; ils recouvrirent leur politique de toutes les fleurs de la littérature , comme Harmodius et Aristogiton enveloppaient leurs glaives demyrteset de roses, et de discours en discours ils se firent arrêter et jeter en prison. Le peuple de Venise ne pouvait pas les laisser là sans leur donner des témoignages de reconnaissance; les femmes, les entants passaient sous leurs grilles en agitant leurs mouchoirs et en leur envoyant des baisers; les gondoliers appelaient à leur aide saint Marc et la Madone. Des démonstrations populaires ne tardèrent pas à avoir lieu, et l'ancien palais des
(loges fut troublé par des cris qui demandaient la fin de la captivité des deux courageux citoyens. Le gouvernement autrichien céda. La place Saint- Marc retentit de bruyantes ovations ; le peuple Yenétecontinua de s'agiter; on se vit obligé de recourir àManin lui-même, afin de dissiper les attroupements. Manin^ qui ne manquait aucune occasiouj profita de celle-ci pour demander la création d'une garde civique. On accorda deux cents hommes; mais les deux cents hommes s'élevèrent presque aussitôt à quatre cents, ainsi de suite, de telle sorte que la garde ^civique occupa peu à peu tous les postes de Venise et s'empara de l'Arsenal presque sans coup férir.
Les Autrichiens furent contraints de s'éloigner. Le vieux maréchal Radetzki jura alors de rentrer dans Venise^ et il faut avouer que les circonstances semblaient lui être exceptionnellement favorables. L'aurore de la liberté ilalienne s'obscurcissait en effet de plus en plus.
Charles-Albert, brave sobhil, mais soldai roi, qui songeait à ragrandissement du Piémont, rêvait la couronne d'ilalie; le roi de Nai)les, olfusqué de CCS prétenlions, retirait ses ti'oupes en dépit du général Pépé qui s'élanrait noblement au secours de Venise à la tête de (|uehjues régiments ;
le pape Pie IX regrettait ses bénédictions : son zMe patriotique se ralentissait devant la fougue républicaine de Mazzini. La France et l'Angleterre ne donnaient pas leur concours. Le maréchal Radetzki se croyait donc sûr de vaincre toute résistance.
Mais au milieu de toutes ces ambitions diverses, dont les contradictions tourmentaient Fltalie et paralysaient ses tentatives , il y avait un homme sans intérêt personnel et une vaillante cité qui ne voulaient qu'être libres et qui devaient tenir longtemps en échec le vieux maréchal et ses bandes expérimentées. L'épée de Charles-Albert se brisa, il est vrai, et ce roi découragé, après avoir vainement cherché la mort sur le champ de bataille, prit le chemin du cloître où, comme Charles-Quint, il alla s'ensevelir vivant. Mais Manin et Venise restèrent debout.
Alors commença une défense véritablement héroique et exempte de tous les crimes intérieurs que la souffrance publique entraîne quelquefois après elle. Venise avait rencontré dans un simple avocat le si forte virum quem dont parle le poète, et, attentive à ses moindres paroles, apaisant ses plus tumultueuses émotions en sa présence, cette ville ne songea qu'à la lutte; elle
défia la guerre et la famine pendant une année entière, et elle réussit à obtenir une capitulation aussi honorable qu'un succès.
Tel fut Manin dans les circonstances mémorables que je viens de rappeler. J'ai été personnellement à même de voir que la fermeté de son âme ne se démentit pas lorsque l'adversité, qui n'épargne pas les grands hommes, vint le frapper plus tard et que la proscription le força de se réfugier à Paris.
Un jour d'hiver, j'étais tranquillement assis dans mon fauteuil, les pieds sur mes chenets, méditant je ne sais quelle bagatelle, comme dit Horace, tandis que la pluie battait mes vitres. Ma porte s'ouvrit, et je vis entrer un homme de petite stature, un peu gros, enveloppé dans un paletot propre, mais ([ui n'indiquait pas l'opulence; il mit discrètement son paraphiie à l'entrée de la chambre, et, après m'avoir demanih^ si j'élais cehii à qui il désirait parler, s'assit d'une manière simple cl digne à la fois au coin de mon feu, sur un siège que je lui présentai, sans trop y melli'e de façon. Sa physionomie était empreinte de tristesse et de douceur ; il y avait du lion danscette physionomie, mais du lion malade ou endormi.
— Monsieur, me dit-il je viens vous remercier (l'une démarche que vous avez faite en ma faveur et dont je vous suis reconnaissant quoiqu'elle n'ait pas réussi.
— Quelle démarche, répondis-je? et àqui ai-je riionneur de parler ?
— Vous avezeu la bontédeme désigner comme maître d'italien à une personne qui malheureusement a trouvé que mes leçons coûtaient trop cher. Je suis Manin.
Je ne chercherai pas à décrire l'effet que me me causèrent ces mots : « Je suis Manin. »
— Vous, m'écriai-je, vous, réduit comme Dante àmonter l'escalier des autres ! Vous, chez moi et me remerciant !... Oli! Monsieur Manin, vous me voyez profondément ému !...
Je saluai avec un grand respect l'ancien dictateur de Venise, cet homme qui avait tenu dixhuit mois entre ses mains une révolution sans la laisser flétrir par le moindre excès, et qui avait résisté à toutes les forces de l'Autriche, jusqu'au dernier morceau de pain d'une ville assiégée.
Manin comprit qu'il pouvaitme tendre la main. Il me la tendit en effet, et je la serrai avec orgueil.
Nous causâmes ensuite de sa laborieuse existence, de ses souffrances morales et physiques, comme si nous étions liés depuis longtemps. Je ne revis qu'une seule fois Manin. Il conduisait sa fdle au tombeau que lui prétait le grand peintre Ary SchefFer, tombeau qui devait bientôt recevoir etManinlui-même, provisoirementaumoins, et le noble artiste qui lui avait off'ert cette dernière hospitalité (1).
(1) Cette scène épisodique, dont les détails sont authentiques, a inspiré à l'auteur la pièce de vers suivante :