‹ Portraits et souvenirs littérairesChapitre 14 sur 26 · LE MAITRE D'ITALIEN · texte numérisé non relu

LE MAITRE D'ITALIEN

Un jour de brume, ua jour de givre.

Nonchalant d'esprit et de corps, Au coin du feu j'ouvrais un livre, En bravant le froid du dehors.

C'était vers la fin de décembre.

On sonne, on m'annonce quelqu'un.

La bise pénètre en ma chambre Avec l'étranger importun.

Comme une feuille sur sa tige, Comme un homme au brusque réveil Je tressaille et dis : « Quel vertige Do sortir par un temps pareil ! »

Ja désigne un siège, je reste, Tétc couvoile, dans lo mien, a Monsieur, fit l'étranger modeste, « Je suis maître d'italien.

a J'enseigne nuit et jour sans trêves « La langue où résonne lo si.

a Vous m'avez cherché des élèves, a J'ai voulu vous dire : Merei î

a Je monte l'escalier des autres,

« Comme Dante en son dur chemin.

« Rudes jours. Monsieur, (|ue les nôtres. »

« — Quoi î Vous seriez ? — u Je suis Maaiu. »

Martyr d'un long martyrologe, C'était Manin ! IManin. chez moi !

Le dictateur plus grand qu'un doge, Le citoyen plus grand qu'un roi.

^^2 l^ORTRAITS ET SOUVENIRS

Je vois le lion de Venise Ouvrir son aile en frémissant !

Je rois une cité qui brise Ses fers tout rougis de son sang.

Au lieu de ces doux chants du Tasse Dont la lagune était l'éclio, J'entends chaque vague qui passe Crier vengeance au Tûdesco.

Devant la grandeur de mon hôte, Emu, je découvre mon front.

Dans une détresse si haute, Liberté, je sens ton affront î

Manin prend mes mains dans les sienne?»

Ma voix se perd dans un sanglot; '

Ses larmes, quand il voit les miennes, |

S'épanchent dans un même flot.

J'ai beaucoup connu Brizeux, et je puis parler de lui. Son compatriote et son ami, j'ai assisté à ses premiers succès; j'ai été témoin de ses premières épreuves, et quoique je le ne visse qu'à de longs intervalles, car il était sauvage même avec ceux qui lui portaient le plus d'affection, je n'ai ignoré aucune de ses joies, ni aucune de ses souffrances. Si jamais on naquit poète, on peut dire que Brizeux était né ainsi, lui qui rapportait tout à la poésie, qui en a vécu, et qui en est mort.

Élevé par un prêtre de sa famille, dans la vallée du Scoriï, sur les bords de l'Ellé, près de Lorient, lieux agrestes et verdo\ anls qu'il a si bien décrits dans son poème de Ma/ie, et qui ne sont jamais sorlis de sa mémoire, il respira dès son enfance, à pleins poumons, leparfum des bruyères, il s'égara dans les bois, sur la monta-

giie voisine, se mêla aux travaux des paysans bretons, parla leur langue, apprit leurs chants populaires, et fut bientôt à même d'en composer de nouveaux qui sont devenus populaires, à leur tour. En un mot, c'était un Kler, un écolier poète. Plus tard, lorsque tous les secrets de la langue française lui furent connus, il symbolisa en quelque sorte sa Bretagne aimée dans Marie^ et la chanta avec toute la pudeur et la discrétion d'un amant, car iJ était jalouxde son pays comme d'une maîtresse, et rien ne le contrariait plus que de voir des romanciers placer le lieu de leur scène dans quelque coin de son Armorique, et défigurer les mœurs et les usages qu'il connaissait à fond, et qu'il ne voulait pas, pour ainsi dire, que d'autres connussent, excepté par lui. Il avait en horreur les touristes et, dans la préface de Marie, il s'écriait avec un pressentiment amer : a Que mon pays me pardonne, si j'ai montré le chemin de ses fontaines et de ses bruyères ! »

Tel était Brizeux, Breton bretonnanl et qui redoutait avec une profonde terreur l'invasion des chemins de fer dans le vieux pays Celtique. Les locomotives étaient pour lui de longs serpents de feu qui viendraient brûler les dernières bruyères de nos landes, renverser tout Menhir, tout Peul-

ven, tout autel druidique, et porter la civilisation, c'est-à-dire pour lui la démoralisation, dans les campagnes oij la serpette de Yelléda avait coupé jadis le gui sacré ! C'était bien assez que César eût passé parla autrefois, avec ses légions. Il en voulait à César, qui avait commencé le mal que le temps accroissait de jour en jour, et que la fatale invention des chemins de fer activait jusqu'à la destruction complète de la langue et des mœurs primitives. En un mot, plus il voyait la Bretagne antique resserrer ses limites, et plus son cœur qui la portait tout entière se resserrait et se déchirait. C'était là une de ses angoisses perpétuelles.

Il en connut d'autres, et de plus réelles. La fortune n'avait pas été laimarraine de Brizeux. Il ne l'avait pas trouvée assise à son berceau, et l'on sait combien la vie littéraire est dure à celui qui est obligé de lui demander son existence quoLidienn(\. Ni le cai'actère, ni Tespril dv Bi'izeux n'étaient faits pour se plier à ces travaux sans relâche, (|ui ticMUient phis derinchislrie (\\w du talent, et donl lanl dV^crivains subissent les tristes nécessités. Il avait unprofonddégoût pour tout ce qui n'élève pas l'àme, et ne la maintient pas dans les pures régions de l'idéal. Faire com-

merce de sa plume, se mettre aux gages d'un libraire ou d'un journal, n'avoir plus la libre disposition de soi-même, écrire pour amuser une certaine classe oisive et dépravée de la société, quelquefois aux dépens du bon goût et des saines traditions littéraires, cela lui semblait une profanation. Il sentait toutes les forces de sa nature se révolter à cette idée, et la pauvreté lui semblait cent fois préférable à l'opulence acquise à ce prix. Il s'indignait des succès obtenus dans ce genre, et les poursuivait de ses mépris avec la haine vigoureuse d'Alceste.

Cependant il fallait vivre, et Brizeux demanda aide et proteclion à un grand esprit qui avait connu aussi la rigueur du sort, et de plus l'exil et l'escalier des autres; il s'adressa au Dante, comme au Mécène qui pouvait le mieux comprendre la fierté de son âme ; il le traduisit, et sa traduction est restée un modèle d'exactitude et de vigueur. Le Dante avait répondu à l'appel et s'était prêté aux études de son courageux traducteur.

C'est sur la terre du Dante que Brizeux était allé le traduire. Il fit en passant un cours de littérature à Marseille, mais ni le Dante, ni Marseille et l'accueil qu'il y reçut ne purent le distraire

longtemps des souvenirs de sa jeunesse. La Bretagne était toujours en perspective; il y revint avec amour, heureux et fier de tout abandonner pour elle, et d'y rentrer tout aussi Breton qu'il en était parti, et le front haut comme celui d'un homme qui ne s'est jamais courbé, et qui vient d'avoir Dante pour compagnon. Ce fut alors qu'il composa son poème les Bretons, admirable épopée oii l'on voit revivre tout entière

La terre de granit recouverte de chênes ,

poème que couronna l'Académie Française en 1846. Quelques années après, il publia Primel et Nola, gracieux pendant du frais tableau de Marie, et enfin les Histoires poétiques, légendes bretonnes aussi, dans lesquelles son talent se montra avecplusd'éclat que jamais : sentiments nobles et délicats, style sûr de lui-même, où l'art se cache sous la naïveté, instincts religieux, voilà les qualités qui brillent dans ce d(4'nier recueil du poète dont la santé était déjà, hélas! profondément altérée. Une pension de rinstructiou publique, et jamais pension n'a été mieux employée, soutenait aussi médiocrement qu'une pension peut le faire son existence vouée à des travaux qui ne rapportent que la

gloire, et qui faisaient que Brizeux préférait la plupart du temps mener la vie de paysan breton, que de clierclier à Paris, des ressources lucratives.

La seule ambition qu'il eût, et celle-là était bien légitime, c'était d'entrer dans le sein de l'Académie qui l'avait couronné, et d'y reposer lionorablement ses jours. Je ne dis pas qu'il n'eût essayé de changer son dictionnaire en celto-breton, mais ce n'en eût pas moins été un de ces liommes de foi et d'honneur, de haute intellig^ence et de sens moral intact qu'un noble corps compte avec orgueil parmi ses membres. C'eût été un confrère un peu rétif, en apparence, mais excellent au fond. La dernière fois que je le vis, il m'ouvrit son âme à ce sujet, et m'exprima le désir d'occuper un des quarante fauteuils. Il s'e^t éteint en i8o8j à Montpellier, où il espérait que l'air du Midi ranimerait une fois encore ses forces épuisées par les longs travaux de la pensée toujours repliée sur elle-même qui finit par dévorer le cœur où elle a élu domicile. On a dit de Brizeux que, dans les dernières années de sa vie surtout, il était devenu d'une humeur âpre et de rapports difficiles. Quant à moi, j'ai toujours trouvé en lui un excellent confrère et un ami

AUGUSTE BRIZEUX 16d

dévoué. Les deux lettres suivantes quej'ai reeues de Brizeux à un long* intervalle en font foi et reflètent toute la bonté de son âme.

Vous êtes, mon cher ami, une de ces excellentes natures qu'on ne saurait trop aimer. Elles vont d'elles-mêmes à ce qu'elles croient bien et elles le produisent. Merci de vos bonnes espérances en votre ami. Mais à votre tour remplissez les miennes. N'avez-vous rien rapporté de ces forêts oii l'on voit

Scintiller sous les branches

Les yeux noirs du chevreuil (1) ?

A. Brizeux.

29 février J8o6.

Si vous avez oublié l'orthographe de mon nom, mon cher ami, vous connaissez mieux mon livre à présent que je ne le connais moi-même. Quelle complète et complaisante'analyse ! L'écrivain est menteur qui se dit peu sensible à Téloge. Quelle autre récompense esjiérer aujourd'hui, après le sentiment d'un devoir accompli? Mais Téloge augmente de douceur et de prix lorscpi'il vient d'un honime (\non estime, d'un compatriote et d'un frère en poésie. Votre reconnaissant et très dévoué.

A. Brizeux.

(!) Citation dos Heures cVamoiiv^ pnr Hippolyto Lucas.

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