‹ Portraits et souvenirs littérairesChapitre 15 sur 26 · ÉVARISTE BOULAY-PATY · texte numérisé non relu

ÉVARISTE BOULAY-PATY

EVARISTE BOULAY-PATl^

ÉvaristeBoulay-Paly était un enfant de la Bretagne, ce pays quij outre deux hommes degénie tels que Chateaubriand et Lamennais, a enfanté tant d'écrivains remarquables, entre autres Brizeux, EdouardTurquéty parmi les poètes, et parmi les romanciers, Emile Souvestre(l)etPaul Féval (2), qui font honneur au dix-neuvième siècle. 11 était né à Donges, où son père, jurisconsulte de mérite et conseiller à la Cour royale de Rennes, possédait une propriété. Doué d'uiu^, grande tendresse d'àme, il était sensible avant loul à l'affection qu'on lui témoignait, l ne mère extrêmement distinguée d'esprit, et dont la beauté avait frappé un jour d'admiration le Ciénéial Bona})arle, une sœur d'un dévouement à toute épreuve

(1) r. lotlro (le lui à l'appiMidico.

(2) F. lettre de lui à rappeudice.

reiilourèrent des soins les plus assidus. Il avait sans cesse sous les yeux des modèles de grâce et de douceur, et il puisait dans ce noble intérieur, a la source des sentiments de famille que personne n a mieux exprimés que lui plus tard, les premières ivresses de la poésie. Les aspects variés de la nature sur cette côte delîretagnCjles navires qui passaient et repassaient éveillaient d'un autre coté sa jeune imagination. Il a décrit lui-même ses impressions, sous un nom supposé, dans un livre charmant qu'un scrupule de conscience lui a fait condamner, dit-on, à son lit de mort, mais que les amis des lettres n'oseront jamais condamner comme lui. Ce livre est intitulé : Elie Ma7naker;\\ s'est peint lui-môme, au physique, non moins qu'au moral, dans cette autobiographie, à la façon de Joseph Delorme, et il a peint également une foule déjeunes poètes d'alors qui passaient tour à tour de la tristesse de Werther à la passion d'Antony.

J'ai bien connu Evariste Boulay-Paty. Ensemble nous sommes venus de Rennes à Paris, vers l'année 1830. Nous habitions le même hôtel; les mêmes études, les mêmes goûts, les mêmes opinions nous rapprochaient à chaque instantdu jour. Nous assistions, courant les mêmedangers,

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à la révolution de Juillet. Nous prenions une vive part à toutes les luttes de FÉcole romantique. Ensemble nous allions embrasser Lafayette, qui se laissait embrasser volontiers, ou serrer la main à Victor Hugo. C'étaient les deux grands représentants de la liberté politique et littéraire. Ensemble nous allions applaudir Madame Pradher à l'Opéra-Comique, ou Mademoiselle Mars au Théâtre-Français. Qui m'eût dit alors que ce jeune liomme à la tête si expressive, aux yeux pleins de feu, à l'imagination exaltée et presque orientale, et qui s'élançait dans le monde comme un conquérant, aurait été avant Fàge si profondément détaché des plaisirs d'ici-bas, et qu'il se fût en quelque sorte réfugié au désert à l'instar des Jérôme et des saint Augustin?

Ce fut en 1825 qu'il publia son premier vo* lume de vers intitulé Dithyrambes .'ho^ réveil de la Grèce occupait alors vivement les espritï^. Toute la France était Philhellcne : riivmne de Riga, la mort de Byron, le désastre dTpsara les héroïques elforts (Tune contrée aimée pour reconquérir son indépendance enllaiumaient les cœurs. Il chanta cette noble cause avec une verve lyri(iue pleine d'exaltation, et l'on eût dit que le poète ([ui venait do mourir sous les murs

de Missolonglii lui avait transmissa lyre. Ses vers firent sensation. Il continua dans les Athéniennes^ publiées en 1827, à célébrer le patriotisme des Hellènes, ens'inspirant des cliants populaires de leur pays, et bientôt les Odes Nationales^ consacrées à la gloire de la France, lui conquirent une place d'honneur parmi les poètes Français. D'illustres amitiés s'empressèrent d'accueillir sa jeune renommée. Lamartine, Victor Hugo^ Casimir Delavigne, Alexandre Soumet (1), Charles Nodier (2), Alfred de Vigny (3) le reconnurent comme un des leurs.

Elégant, gracieux de sa personne^ avec une figure expressive où se peignait l'enthousiasme, il eût été bien difficile que l'amour ne vînt pas le ranger parmi les poètes élégiaques, 11 aima, et les inspirations les plus naturelles et les plus passionnées, auxquelles il savait donner une forme savante, en firent souvent l'émule d'André Chenier. Peu de poètes de notre époque ont dévoilé plus habilement que lui tous les mystères du cœur, et prêté plus de charme aux illusions et aux effervescences de la jeunesse. Nul n'a

(1) V. leth'C de lui à l'appendice.

(2) V. lettre de lui à l'appendice.

(o) V, lettre de lui à Tappendice.

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dépeint niieux que lui lamélancolie des regrets, et la douleur que cause la perte de l'objet aime. Il suflit de relire, pour s'en convaincre, la pièce intitulée « Folie » dans Elle Mariaker.

Mort, où ton noir navire a-t-il donc emporté La belle et blanche passagère ?

Il y a là des accents dignes de nos plus grands poètes lyriques.

Un beau jour brilla dans la vio d'Évariste Boulay-Paty. Ce fut celui où il lut dans la séance solennelle de rAcadémieFrançaiseTode intitulée: V Arc de triomphe de V Etoile, qui obtint le prix de poésie. Il déclama avec feu des vers énergiques et bien faits qui, à chaque strophe, provoquèrent de vifs applaudissements de la part de l'Assendjlée. L'àme de la France palpitait dans cette ode, et ce fut une ovation (jui rappela les plus grands jours. Après la séance, Monsieur (h^ Salvandy, ministre de T Instruction publi(|U(\ annonça au poète (pf il doubhiil h^ prix (jue l'Académie Franraise venait di^ hii décerner. J.'ode méritait cetle faveur exceptionnelle.

En 18i4, Évarisle iJoulav-Palv i)ubliait un nouveau volume d'odes dans lequel on remar-

qiuiil rexprossion de senlirnenls inlimes et individuels. La douleur humaine, car la perte de sa mère avait porté une profonde blessure à son cœur, y parlait le langage le plus simple et le plus touchant. On trouve rarement reproduites avec autant d'énergie les sombres idées de la mort et de la vanité de nos jours: la désillusion, les regrets prennent toutes les formes sous la phune du poète si heureux, si triomphant naguère. Dès lors commença pour lui une vie mélancolique qui ne devait plus cesser^ et que l'Académie elle-même, en couronnant, dans l'année 18S2, les Sonnets sur la Vie humaine, \\q put ranimer par des honneurs nouveaux.

De ces sonnets Sainte-Beuve (1) a dit avec raison qu'il n'en était pas un qui ne fût ciselé avec amour et avec une curiosité infinie, et il a reconnu qu'Évariste Boulay-Paty tenait la palme du genre.

Les Poèmes de la dernière saison, recueillis par l'un de ses parents, peignirent Tàme de l'auteur lorsqu'il vécut plus avec les ombres qu'avec les vivants. C'est là qu'il se montra surtout le poète des liens brisés, des amours finis et inlinisj des amitiés envolées, de toutes les illu-

(1) F. lettres de lui à l'appendice*

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