‹ Portraits et souvenirs littérairesChapitre 18 sur 26 · ÉLISA MERCŒUR · texte numérisé non relu

ÉLISA MERCŒUR

ÉLISA MERGŒUR

Aucun poète à ses débuts ne se vit plus licureusement encouragé que la jeune Élisa Mercœur ; d'illustres suffrages et les faveurs du gouvernement vinrent la trouver dans sa paisible retraite de Nantes, où elle secondait sa mère dans les soins donnés à une maison d'éducation. L'année 1827 fut la plus lieureuse sans doute de la vie d'Élisa; la première édition de ses poésies, publiée à Nantes par souscription, s'étaitrapidement épuisée. On recherchait la jeune muse; on l'accueillait avec empressement. Nantes, cette ville plus conuner(;an(e que littéraire, et qui, plus injuste même ([ue lAFadame de Sévigné. n'estime pas les vers de Racine à Tégal du café, Nantes cependant se monti^a hère de sa poétique fille, et la Société Académique de la Loire-Tnférieure ne tarda pas à radmelire dans son sein.

Tous ceux qui ont connu Elisa Mercœur, à cette époque, s'accordaient à peindre sa naïve joie; elle voyait son avenir s'annoncer sous les plus brillantes couleurs et elle se livrait avec abandon à ses espérances.

Ce qui dominait dans les poésies d'Élisa Mercœur, c'était le désir de la gloire, c'était l'ambition d'une âme de seize ans qui s'élance dans l'espace, et demande à toute la nature une idée, un mot, un soupir capables d'attester éternellement son passage sur cette terre. A peine descendait-elle de ces liantes préoccupations pour s'abandonner à des songes d'amour conformes à son âge, et il fallait presque toute la mélancolie d'un beau soir, toutes les inspirations d'un vague clair de lune pour la ramener à des sentiments plus tendres exprimés avec beaucoup de délicatesse et de pudeur.

Rien n'était plus gracieux que le secret qui tourmentait le cœur de la jeune fille et qu'elle n'osait révéler.

Qu'un secret fait de mal quand on n'ose l'apprendre, 11 semble qu'un lien l'attache sur le cœur! Vois, mon regard te parle, il est plein de douceur, Dis-moi, mon doux ami, ne peux-tu le comprendre?

Je pourrais citer tout entière une pièce ingé-

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nieuse intitulée « V Illusion » avec laquelle l'auteur berçait ses propres rêveries, et qu'on ne peut relire sans émotion.

Madame Mercœur et sa fille avaient quitté Nantes en 1828 et étaient venues s'établir à Paris. Elles avaient échangé la tranquillité d'une vie de province contre l'agitation du grand monde et les douceurs d'une existence modeste, mais assurée, contre les embarras d'une position plus brillante, mais incertaine. La jeune Elisa. séduite par l'éclat du théâtre et les bénéfices assez considérables que rapporte cette partie lucrative de la littérature, s'adonna presque sans réserve à des études dramatiques et conçut bientôt le plan d'une tragédie des Abencérages. Consumée par un vif besoin de renommée, elle rêvait un succès qu'aucune femme n'eût encore obtenu, et lorsque des espérances de fortune vinrent se mêler à ses désirs de gloire, elle se livra au travail avec une incroyable ardeur. « J'ai (hi courages maintenant, je vais travailler à force, » écrivait-elle alors.

En 1829 je venais délire les poésies d'Éh'sa Mercœurlorsque monauii Evariste BouUiv-Patv dont j'ai parlé plus haut, me proposa de me présenter chez samêre à litre de Breton. Quuiqu'Élisa

n'ôdt jamais alors enlendii parler de moi, grâce à mon titre, qui nous suffit à tous, enfants de la Bretagne, de ce vieux sol hospitalier et franc, pour recevoir les uns des autres un cordial accueil, j'acceptai les offres qu'on me faisait. Madame Mercœur demeurait alors avec sa fille rue Meslay. Nous nous rendîmes une après-midi chez elles. Nous les trouvâmes dans une petite chambre au rez-de-chaussée 1

Élisa malade depuis quelques jours, et le front enveloppé d'un foulard arrangé à la manière orientale, avait la tête posée sur les genoux de sa mère. Elle se leva, et je fus frappé de la vivacité de ses yeux noirs où brillait tout le feu de la poésie. Elle me reçut avec une extrême bienveillance, et la conversation s'engagea sur sa santé. Elle travaillait alors à sa tragédie et venait d'achever une scène qui commence le cinquième acte, au moment où Boabdil, cédant aux conseils d'Aly, chef des Régris, vient de faire massacrer la tribu entière des Abencérages et d'ordonner le supplice de la reine Zoraïde; mais depuis trois ou quatre jourSj tombée daas un état d'anéantissement moral, où laissent fréquemment les travaux d'esprit, elle ne pouvait plus se livrer au ti'avail,elle se désolait de cette oisiveté

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forcée. Je me rappelai alors deux vers de son volume qui peignaient ce profend abattement, et qu'elle avait adressés à Chateaubriand : Je lui dis :

Mais il est des momens où la harpe repose, Ou rinspiralioii sommeille au fond du cœur.

Elle me sourit, me sut quelque gré de ma citation et, voyant que je n'étais pas tout à fait un profane, elle parla avec confiance de ses travaux poétiques et de ses espérances.

Nous priâmes Mademoiselle Mercœur de nous dire quelques fragments de sa tragédie. Elle y consentit, elle nous récita la scène où Boabdil rentre sur le théâtre, poursuivi par le remords, comme Hamlet par l'ombre de son père : cette scène, elle l'avait écrite déjà. Elle courut chercher son manuscrit; et bientôt, nous animant comme elle, et déclamant ces vers avec noire jeune exaltation, nous nous essayâmes tour à tour dans le rôle de IJoabihl. Nous l'écitàmes, cliacun d'après ses propres ins})iralions, le nmnologue (hi Uoi, en mêlant le geste de Tacteur aux indexions de la voix. Cette étude, conunencéo du plus grand sérieux, ne larda pas à devenir uu anmsemenl.Le rire s'en mêla, et nous en

vînmes à nous moquer les uns des autres, avec beaucoup de gaieté, de nos prétentions tragiques. Que de rêves nous fîmes ensuite, que de châteaux en Espagne nous bâtîmes pour elle! Nous partagions ses illusions. Nous ignorions alors les mille obstacles qui hérissent les abords du théâtre, et, lorsque vous les avez franchis, le caprice des acteurs, le mauvais vouloir des coterieSj la jalousie des rivaux : imprudents que nous étions, nous l'engagions à se jeter dans un gouffre pareil ! Nous la félicitions d'avoir renoncé à sa simple et douce vie He province, à ses promenades du soir sur les cours de Nantes ou sur les bords de FErdre, à ses études mêlées de loisirs, pour se laisser emporter haletante et tourmentée par le tourbillon de Paris !

Quoi qu'il en soit, la tragédie d'Elisa Mercœur, œuvre d'une jeune fille de dix-huit ans, était une des meilleures tragédies qui soient sorties de la nnain d'une femme. Reçue par le comité du Théâtre-Français en 1831, refusée par le commissaire royal d'alors qui avait peu de sympathie pour la tragédie, cette œuvre non jouée a été la cause de la mort de l'auteur en 1835. Elisa Mercœur, arrêtée dans ses espérances les plus chères, fut consumée par le chagrin. La France perdit

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en elle une de ses muses les mieux inspirées. Sa touchante figure, disparue avant le temps, méritait un souvenir à côté d'Auguste Brizeux et d'Évariste Boulay-Paty, ses compatriotes, dont elle était la digne sœur en poésie.

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