DISCOURS D'EDMOND ABOUT
Messieurs (1), .
La Société des gens de lettres a perdu dans la personne d'Hippolyte Lucas non seulement un de ses fondateurs, un de ses membres les plus actifs et les plus dévoués, mais un de ses modèles, un homme de lettres accompli. Celui qui dort dans cette tombe, après soixante et dix ans d'une vie laborieuse, modeste et digne, fut un des plus grands lecteurs et un des plus infatigables écrivains de son siècle. Les lettres n'étaient pour lui ni un gagne-pain, ni un moyen de parvenir, mais une fonction organique, il lisait et il écrivait comme on aspire et on respire.
Poète, romancier, auteur dramatique, historien, philologue, journaliste, critique, il a parcouru en tout
(1) Ce discours a étr prononce par Etlniond Aboiit, présidiMit du Comité do la Sociûti' des gens de leUres, sur la tombe d'Hippolyte Lucas, le 16novembn^ 1878. Nous avons cru devoir l'insérer ici parce (]u'il résume, en cjuelques lignes éloquentes, le caractère de l'honuiie et celui de l'écrivain.
(Note des Éditeurs.)
sens et visité dans ses moindres recoins le domaine illimité de l'esprit. Il Ta parcouru sans courir, avec rinfatigable mais tranquille et patiente activité du Breton. Paris n'oubliera pas de longtemps la physionomie originale et sympathique de cet homme remuant et posé, qui demeurait à l'Arsenal, au bout du monde, et qui trouvait moyen d'être au théâtre, aux conférences, au bal, sur les boulevards, un peu partout. On ne se souvenait pas de l'avoir vu très jeune, mais depuis bien longtemps il n'avait pas vieilli. C'était toujours le môme profil anguleux, avec un sourire très fin, un air de recueillement et une expression de bonté. La forme de ses vêtements était particulière et immuable comme lui; son style ne vieillissait pas non plus, c'était toujours l'expression correcte et mesurée d'un bon sens équitable et bienveillant sans banalité.
Hippolyte Lucas, Messieurs, n'était ni riche ni pauvre; sa fortune se maintint toujours dans cette honnête médiocrité qui est le milieu le plus favorable au travail de Técrivain ; mais il était hospitalier et généreux jusqu'à l'extrême limite de ses ressources. On peut dire qu'en argent comme en tout il était homme de lettres jusqu'au bout des doigts.
La profonde douleur de sa famille nous prouve que ce bon cœur ne se dépensait pas seulement en confraternité littéraire. Permettez-moi de vous citer les dernières paroles de l'homme que nous avons perdu. Lorsqu'il se sentit mourir, il s'écria : (( Ma pauvre femme! mon pauvre fils! que je vous plains!» Et depuis six mois, qu'il souffrait les tortures de la scia-
DISCOURS D'EDMOND ABOUT 23t
tique, il n'avait pas songé une fois à se plaindre luimême !
Messieurs, lorsque nous conduisons Tun de nous à son dernier gite, ce qui n'arrive hélas 1 que trop souvent, il faut tâcher que ce triste voyage ne soit pas inutile, et que nous en revenions, s'il est possible, un peu meilleurs. J'ai remarqué que le retour du cimetière, de ce cimetière où nous resterons tous à tour de rôle, était toujours fertile en bonnes pensées, parfois même en résolutions excellentes. Eh bien! permettez-moi d'offrir un thème à vos méditations d'aujourd'hui. Nous formons une famille très compacte en théorie, mais un peu divisée dans la pratique, et cela parce que nous avons l'habitude de nous juger les uns les autres. La critique nous divise peut-être plus cruellement que la pohtique, parce que les blessures qu elle fait sont plus personnelles. Peut-être serait-il excessif de demander que nous nous aimions tous comme les fils d'une seule mère; mais du moins ménageons-nous, respectons-nous, profilons, s'il se peut, de l'exemple du bon ilippolyte Lucas qui, après quarante ans de service dans la critiijue niilitante, meurt sans laisser uu ennemi.