DU TOMBFAU DE CHATEAUBRIAND
Je viens de parler du tombeau de Chateaubriand; c'est une histoire mémorable que celle de ce tombeau exceptionnel. Il lui fallut plus de temps pour l'obtenir qu'il n'en a mis à composer la plupart de ses plus illustres ouvrages.
Chateaubriand avait toujours souhaité de dormir de l'éternel sommeil au bruit des vents et des flots. Il assure, dans ses Mémoires d'Outre- Tombe^ qu'une tempête avait présidé à sa naissance, et que delà sont venues toutes les (ribulations de sa vie. Cependant, loin de tenir rancune à l'ouragan, il a persisté à vouh)ir h' braver jusqu'après sa mort.
Dès 1828, il avait témoigné le désir d'obtenir une concession de terrain sur Y\\o\ (hi Grand- Bey pour y faire déposer sa dépouiHe mortelle. Cet îlot, situé au sud-ouest de hi vilh^ d(^ Saint- Malo, et recouvert d'un rare gazon où font sem-
blaiit (le paître quelques moulons éliques et quelques vaches maigres comme celles du songe de Pharaon, parmi les débris d'un ancien fort, avait plu à la mélancolie de René. Voici comment il annonça son intention à la ville de Sainl-Malo :
(( Je n'ai qu'une crainte : c'est de ne pas voir ma ville natale avant de mourir. Il y a longtemps que j'ai le projet de demander à la ville de me concéder, à la pointe occidentale du Grand-Bey, la plus avancée sur la pleine mer, un petit coin de terre tout juste suffisant pour contenir mon cercueil. Je le ferai bénir et entourer d'une grille. Là, quand il plaira à Dieu, je reposerai sous la protection de mes concitoyens. »
La ville de Saint-Malo crut devoir ne pas se presser, comptant sans doute sur lalongévité des grands hommes, et la révolution de 1830 étant survenue, cette demande resta ajournée jusqu'à ce qu'un poète, un rêveur des grèves, Hippolyte de la Morvonnais, la rappelât à la mairie de Saint-Malo en termes respectueux mais pressants.
Il y avait une difficulté. Le Grand-Bey n'était point une propriété de la ville, c'était un terrain dépendant (l(^s forlificalions de la place. Il fallait que le génie militaire se prêtât au désir du génie
(lu christianisme ; de génie à génie on aurait cru que l'affaire pourrait s'arranger promptement ; mais le génie militaire se laisse rarement guider par le sentiment et par l'admiration. Chateaubriand ne se souciait pas d'avoir des démêlés à ce propos : un refus aurait humilié son amourpropre. Il s'était refusé à agir lui-même auprès du ministère de la guerre, même avant 1830. Sur les instances de M. de la Morvonnais, le conseil municipal se décida à faire la demande de concession, et résolut même de se cliarger des frais du tombeau. Le maire en avertit Chateaubriand qui répondit : « Il me serait impossible de vous exprimer l'émotion que j'ai éprouvée en recevant la lettre que vous m'avez fait l'honneur dem'écrire. Avant d'entrer dans (juelques détails,, je m'empresse d'abord, Monsieur, de satisfaire au devoir de la reconnaissance, en vous priant d'offrir mes remerciements les plus sincèn^s à MM. les membres du conseil munici])al. et d'agréer vous-même dans ces remerciements la part qui vous est si justement due.
«Je n'avais jamais prétendu, et je n'aurais jamais espéré, Monsieur, que ma ville natale se chargeât d(^ ma tomh(\ Je ne demantkiis (|u'à acheter un morceau de terre de vingt })ieds de
long" sur Joiizo do large à la pointe occidentale du Grand-lîey. J'aurais entoure cet espace d'un nuu' à fleur de terre, lequel aurait été surmonte d'une simple grille de fer, peu élevée, pour servir non d'ornement, mais de défense à mes cendres. Dans l'intérieur, je ne voulais placer qu'un socle de granit dans les rochers de la grève. Ce socle aurait porté une petite croix de fer. Du reste, point d'inscription, ni nom, ni date. La croix dira que l'homme reposant à ses pieds était un chrétien, cela suffira à ma mémoire.
(( Je ne suis revenu, Monsieur, que momentanément en France; il est probable que je mourrai en terre étrangère. Si la ville qui m'a vu naître m'octroie le terrain dont je sollicitai la concession, ou si elle maintient la résolution si glorieuse pour moi de s'occuper de ces soins funèbres, j'ordonnerai par mon testament de rapporter mon cercueil auprès de mon berceau, quel que soit le lieu où il plaira à la divine Providence de disposer de ma vie. Dans le cas oii mes concitoyens persisteraient dans leurs desseins généreux, je les supplie de ne rien changer à mon plan de sépulture, et de faire bénir par le curé de Saint-Malo le lieu de mon repos, après l'avoir préparé. »
On avait émis le vœu que Lamennais, autre illustre Malouin, bénît la tombe de son compatriote; mais depuis 1830, Lamennais ne bénissait plus guère, et d'ailleurs il ne s'entendait avec Chateaubriand ni en politique, ni en religion. Chateaubriand, qui avait été diplomate, et qui craignait que la bénédiction de Lamennais ne fût un peu restrictive, préférait celle du curé de Saint-Malo.
Il exprima de nouveau son sentiment dans une lettre adressée en 1835 à M.Hippolyte delà 3Iorvonnais, et dans laquelle nous remarquons ce passage assez fier, et dans sa grande façon :
(( Mille grâces à vous, Monsieur, et Dieu soit loué ! la chose est doncfinie! tout est bien, pourvu que je sois sur un point solitaire de Tile, au soleil couchant, et aussi avancé vers la pleine mer que le génie militaire le permeltra. Quand ma cendre recevrait avec le sable dont elle sera chargée quelques boulets, il n'y aurait pas grand mal : Je suis un vieux sohhit. »
Le génie militaire, malgré cette héroïque déclaration se fit prier jusqu'en 1839, où il eut bien soin de faire constater (hms un ncte que c'était par pure tolérance du départemeiU de la guerre qu'un tombeau était érigéàM. de Clialeaubriand,
et que cette construction ne pourrait jamais faire acquérir à la commune aucun droit de propriété sur le Grand-JJey ou il maintenait son autorite dans toute sa plénitude.
On voit jusqu'à quel point le génie militaire tient à ce qu'il possède, et qu'il n'abandonne pas aisément quelques pouces de terrain.
Chateaubriand mourut en 1848, au lendemain de la révolution, et fut inhumé le 19 juillet dans le tombeau qui lui avait été préparé avec tant de soins. Le génie militaire prêta à la cérémonie le bruit du canon, en se souvenant qu'il avait été ministre et homme d'État. De nombreuses députations des corps savants et municipaux de la Bretagne, ainsi que des détachements des gardes nationales des villes et communes voisines, s'étaient rendus à Saint-Malo pour ses obsèques. M. Ampère prononça son oraison funèbre au nom de l'Académie française, et le curé de Saint-Malo bénitla pierre tumulaire. Lamennais était occupé à faire des constitutions. Il mourut aussi, lui, bientôt, et loin de demander un tombeau à sa ville natale, il voulut être enterré dans la fosse commune des pauvres de Paris. Fût-ce par excès d'humilité ou par excès d'orgueil ? Éloquent écrivain de l'école de Rous-
seau, Lamennais n'eut pas les grands coups de pinceau de Chateaubriand, mais sa gloire n'a pu être absorbée par celle de son illustre compatriote (1).
(1) J'ai sous les yeux un buste de Lamennais, œuvre parfaitement réussie du sculpteur Pierre Gourdel. C'est bien le Lamennais que j'ai connu avec sa figure ascétique et contemplative, avec les rides que le temps avait creusées sur son front plein dé soucis, et sur ses joues amaigries empreintes d'une constante expression de souffrance. Je le revois tel que je l'ai vu, audacieux de pensée et presque timide dans la vie réelle, facile à déconcerter par un compliment, lui qui bondissait sous l'aiguillon de la plus légère injure et lançait à ses adversaires des éclairs comparables à ceux de la foudre. Il avait bien le physique de son caractère irritable et fiévreux, pour lequel la célébrité était comme un tourment et un remords.
J'ai (lu la connaissance do IVl^'^ Mars à mon conipalriote Alexandre Duval (1), chez lequel la rudesse toute bretonne du caractère était loin d'exclure la bonté du cœur; il accueillait à merveille les jeunes littérateurs de son pays, alors même qu'il les soupçonnait (rêli'e un peu romantiques. Le romantisme était sabéte noii'e.ll ne lui pardonnait pas d'avoir envahi la Comédic^-Fi-ançaise ; il en voulait au baron Taylor, à son ami Nodier (2) même, bibliothécaire comun^lui à l'Arsenal;ilen voulait à Yictoi* llut;'o. à Ale\an(h"e Duuias (3), et un peu à ]\r^'Mars, de cr (|u'eHe avait pi'été toute hvs séductions dv sa ptu'sonne et (h^ sou lal(Mit aux ti*iomph(\s nouv(vuix (|ui lui paraissaJ(Mît la décadence absolue de Tari dra-
(1) V, Ic^ttro (le lui .'i rappoii(lic«\ (:2) V. lettre de lui i\ rap}):Mi(licc, (3) V. lettre de lui à rai)])eiidice.
nialiqiio. Cependant, il était reste en très bons ternies avec la ravissante actrice, sa Betty de la Jeunesse d' Henri V son Emma de la Fille d* honneur, rinterprète de plusieurs autres rôles de son répertoire, que Técole dite moderne dédaignait beaucoup trop; on ne pouvait contester à Alexandre Duval une grande habileté scéniqueet la franchise des situations. J'étais venu naturellement à Paris, comme tout jeune poète de province, avec un drame en vers dans mon portefeuille. Je demandai à Alexandre Duval les conseils de son expérience, et je lui lus mon drame entre deux parties de billard à la bibliothèque de TArsenal, oii ilavait un logement, et oii je ne me doutais pas en ce moment que j'habiterais moi-même un jour (1).
(1) Hippoîyte Lucas devint bibliothécaire à l'Arsenal en 48G0. Il a composé, en souvenir de Cliarles Nodier, l'un de ses prédécesseurs, la pièce de vers suivante.