‹ Portraits et souvenirs littérairesChapitre 6 sur 26 · LE FAUTEUIL DE CHARLES NODIER · texte numérisé non relu

LE FAUTEUIL DE CHARLES NODIER

Nodier, lorsqu'à tes soirées

Célébrées Par la voix de tout Journal, Poète au bagage mince

De province J'accourais à l'Arsenal,

J'étais fier de .voir, d'entendre

Alexandre (1), Causant près du grand Victor (2), Ou bien près de ta Marie

Si chérie, Musset, vrai papillon d'or.

(l) AlexauJro D\ifij;is.

("2.) A'^ictor Hugo.

Après avoir écouté mon œuvre avec attention, et non sans quelques signes d'impatience, lorsque la voix de mes personnages s'enflait jusqu'au lyrisme, selon la mode du temps, qui n'était pas la sienne, il me fît, sur la conduite générale de la pièce, de judicieuses observations que je promis de mettre à profit. Nous rentrâmes dans la salle de billard, en causant de l'espoir que je concevais devoir représenter mon drame, ce qui ne lui semblait pas impossible, à l'époque de vertige qui, d'après lui, entraînait le théâtre. Je profitai d'un brillant carambolage qu'il venait d'accomplir, et dont il était satisfait, pour aborder un point délicat : Je lui demandai s'il ne serait pas trop absurde d'espérer que Mi^'' 3Iars accepterait le rôle de mon héroïne éch(n'eléo.

— Ah î maintenant, dit-il. Mars est capable de tout.

L'intention d'Alexandre Duval n'élail pas Ires

Que j'étais loin dans les rôvcs, Qui sans irôvos

Tonrmentcnt un joiine org'noil.

De prévoir ({u'iin jour pout-tHio, 0 mon maître,

J'oci'uprrais ton fauteuil !

Oui, tlan!< ta MMiotlircjue,

(^.ettc iMof(]uo, Le sort m'a fait arriver. J'en connais chaque volume^ ^

Mais la plume, Mo reste onooro à trouver.

llallouse: mais moi qui avais une grande estime pour les rôles de hi Duchesse de Guise et de Doua Sol (1), (|ue i>ri« Mars avait créés, aux applaudissemeuls delà i>énéraliou lillérairea laquelle j'apparl(Miais, j'éprouvai une vive satisfaction, et je priai mon excellent compatriote de me donner im mot d'introduction pour la célèbre actrice: il le fit immédiatement de très bonne grâce, avec toute l'affabilité qu'il mettait dans ses obligeances lorsqu'on avait trouvé le secret de lui plaire.

Je me présentai donc de sa part cbezM^^^Mars; elle liabitait alors son cliarmant hôtel de la rue

(1) Victor Hugo n'avait pas adopté da premier coup le genre de talent de M"' Mars. Je me souviens d'être allé le voir un matin/à la veille de la l''*' représentation à'Hernani ; je le trouvai sur le point de sortir de chez lui, et je l'accompagnai jusqu'au Théâtre-Français. Chemin faisant, je lui demandai s'il était satisfait de la distribution de ses rôles.

« — Mon Dieu, me répondit-il, je suis dans la position d'un liomme qui a .mis son vin en bouteilles ayant déjà servi et imprégnées du goût de certains crus. Je ne reconnais pas toujours le vin de mon tonneau. »

Je voulus parler par images, comme le poète, et continuant la sienne, je lui dis :

— « Vous avez du moins dans M"' Mars un flacon de cristal et d'or.

— c( Oui, mais dans lequel il y a eu de l'essence de rose, » répliqua- t-il en riant.

Victor Hugo se déhail un peu de la charmante comédienne, habituée aux grâces et aux élégances de l'ancien répertoire ; celle-ci se déliait également du style moderne et d'un poète que son entourage lui représentait comme un Attila, fléau de Dieu. Cependant, l'auteur et l'actrice iinirent par se corn- ])rendre, et M'^* Mars joua le rôle de Dona Sol avec une rare ])crfcc!ion.

{Xole de V auteur.)

Mademoiselle mars 3i

la Rochefoucauld. J'avoue que j'entrai chez elle avec quelque embarras, mais je fus reçu d'une façon si bienveillante et si simple à la fois que je me rassurai bien vite. Ma lettre d'introduction mit M^^^ Mars au courant de ma requête; elle aurait pu, et je le craignais, s'excuser très poliment et ne pas perdre un temps précieux à m'écouter. Il est rare, en effet, que la première pièce d'un jeune honune soit de nature à être représentée et surtout avec le concours d'une actrice de la valeur deM^^^Mars; mais l'audition que je sollicitais ne fut pas déclinée ; l'illustre comédienne eut la bonté de prendre jour avec moi pour m'entendre, et, avant de me donner congé, elle me fît voir sa serre délicieuse et Tintérieur de sa charmante maison comme si j'étais déjà de ses amis. Je remarquai, parmi les tableaux qui ornaient son salon, une ravissante figure qui avait avec la sienne quelques Irait» de ressemblance ; on pouvait croire que c'était un j)()rlrait d'elle dans sa jeunesse. Je m'arrêtai quelque temps à consi(h'M*er ce portrait.

— C'est le portrait d'une iille que j'ai j)erdue, me dit-elle avec un soupir.

Et moi, je me jcprochai intérieurement de m'être arrêté devant ce portrait, qui hii rappe-

lait de si tristes souvenirs, et je m'inclinai sans mot dire.

Je la quittai enchanté de son accueil, et j'allai rendre compte à Alexandre Duval de la réception qui m'avait été faite en son nom.

— Allons, elle n'a pas tout à fait oublié les anciens, répondit-il; et cela lui lit plaisir. J'avais été chargé d'ailleurs de mille compliments pour lui.

Nous passâmes dans la salle de billard, où je fus affreusement battu, ce qui acheva de mettre Alexandre Duval de bonne humeur.

Il faut lire votre pièce à Dupaty, me dit-il, et savoir ce qu'il en pense. Dupaty, auteur de très jolis opéras-comiques, était du petit nombre de ses intimes amis. J'avais eul'occasion de le voir aux soirées de l'Arsenal et d'apprécier ses qualités spirituelles et bienveillantes. Il avait toujours quelque chose d'agréable à dire, aux dames surtout, pour lesquelles il professait un culte véritable qui se traduisait, la plupart du temps, en ingénieux madrigaux.

J'allai voir Dupaty avant de retourner chez M'^^ Mars. Je le trouvai eaveloppé dans sa robe de chambre, une cravate blanche négligemment nouée autour du cou, et déclamant comme un

comédien qui apprend un rôle; Dupaty composait une tragédie qui n'a jamais vu le jour, et dont il refaisait constamment le plan et les vers. La scène se passait en Orient.

J'allais pour lui lire ma pièce, et ce fut Dupaty qui me lut, ou plutôt qui me déclama sa tragédie; il me retint jusqu'à cinq heures du soir.

Nous prîmes rendez-vous pour le lendemain.

Le lendemain, Dupaty me relut sa tragédie, en remontant depuis la dernière scène jusqu'à la première, sous prétexte de quelques changements qu'il avait faits dans la nuit; nous remimes la lecture de ma pièce au surlendemain.

Le surlendemain, ce fut encore la tragédie de Dupaty qui eut les honneurs de la séance. Cette fois-cij nous avions commencé par le milieu: mais le tout y passa comme les deux autres fois.

Je vis bien ([u'il me serait impossible dV)l)lenir l'avis de Dupaty sur mon drame; et comme il travaillait depuis (hx ans à sa tragédie, et qu'il se proposait d'y travailler dix ans encore, j'ajournai ma (piatrième visite, et je retournai chez Mlle Mars. Je lui contai (ont d'abord ce qui venait de nf arriver avec Dupaty ; elh^ h^ connaissait et s'amusa beaucoup de mon récit.

34 i>0RTnAiTs i<:t souvenirs

— Le voila bien, dil-elle; excellent Iiomme. mais personnel a Texcès.

Je déployai mon mannscrit en tremblant; le verre d'eau sucrée était préparé, il y avait là une certaine solennité, et je me crus au jugement dernier, malgré le sourire encourageant de l'amie d'Alexandre Duval.

Je lus et, après ma lecture, j'osais à peine lever les yeux, comme un coupable que j'étais.

— C'est bien, me dit mon affable auditrice: mais c'est trop passionné pour moi; vous avez songé à M""^ Dorval, quand vous avez écrit ce rôle. J'ai fait quelques excursions dans le drame, et j'ai peut-être eu tort. Les grands mouvements no me conviennent pas. Votre béroïne meurt au dénouement! je ne sais pas mourir.

— Mon béroine vivra, si vous voulez, répondis-je : dites un mot.

— Non, nie répondit-elle en riant, le dénouemont est convenable à l'action. Je vous ferai obtenir une lecture au Tbéâtre-Français ; voilà tout ce que je puis pour vous dans cette circonstance. Si vous travaillez pour moi, restez davantage dans le ton de la comédie, venez me voir (|uelquefois et je vous donnerai peut-être un suj(.l.

MADEMOISELLK MARS 3j

Je m'en allai un peu désappointé.^ mais toujours ravi do M'^^ Mars.

J'obtins une prompte lecture, grâce à son intervention, mais le succès ne répondit pas h mon attente, et je remis ma pièce en portefeuille jusqu'à des temps meilleurs. Elle fut jouëe plus tard, et réduite en un acte, de trois qu'elle avait, au théâtre de TOdéon.

J'eus l'occasion de reconnaître à l'une de ses réunions d'amis jus([u'à quel point 31"' Mars portait le sentiment des bienséances sociales et le ton de la femme bien élevée qui ne l'abandonnait jamais. Après le repas, un de ses intimes amis, qui portait un beau nom, gentilhomme très distingué, mais pris d'une invincible envie de dormir, s'était établi au coin du feu, dans un fauteuil, et pendant (pi^on servait le café, se laissait aller aux douceurs du sommeil. M"^ Mars voulait le réveiller sans (pie hvs autres personnes se doutassent de rinconv(Miance de ce convive familier; elle [ne cessait de tourner autour de lui; a' fut un léger IVnlcment d'épaule en passant, un petit coup d'écran, un motadressé à l'oreille, rien n'y faisait; rim])itoyable dormeur rouvrait les yeux et relomhail dans sonassoupisseuîent. Les pieneursde café ne

s'en inquiétaient pas, ils causaient entre eux d'une façon animée ; moi seul, assis à l'autre côté de la cheminée, j'observais le manège de M"*'Mars,qui me paraissait la personne la plus malheureuse du monde et dont la bouche exprimait une moue presque enfantine, que je me rappellerai toujours, c'était une petite scène muette de Marivaux. Enfin, malgré tous les eflorts qu'elle fil, toute la peine qu'elle se donna pendant quelques minutes, un ronflement formidable et digne d'un corps de garde annonça qu'on ne pouvait plus même compter sur la réserve du dormeur. Chacun le regarda et, le premier étonnement passé, ce fut un rire général auquel jyjiie ]\iars se livra elle-même avec un geste charmant, comme si elle jetait son bonnet par-dessus les moulins. Le dormeur se réveilla à tout ce bruit et, partageant la gaieté commune, se hâta de prendre son café, pour ne pas manquer une seconde fois aux lois de la civilité.

M*^^ Mars m'adressa un matin le billet suivant, en réponse, je crois, à l'envoi d'un livre que je venais de publier.

Je remercie beaucoup M. Hippolyte Lucas de son souvenir, et suis bien iViclioc qu'il n'ait pas voulu

monter chez moi l'autre jour : par le plus grand hasard, j'avais quelques instants detranquillitr, et j'aurais été bien charmée de le recevoir et de causer avec lui. J'ai dans ce moment-ci un service à luidcmander, et si^ dans cette matinée, il pouvait disposer d'un moment pour venir me trouver au théâtre, où je serai depuis midi jusqua deux heures, je lui en serais obligée.

Je le prie d'agréer mes compliments.

Mars.

Je m'empressai de répondre que je me rendrais au théâtre selon son désir, et j'allai, en effet, trouver M'^*^ Mars avant deux heures. Elle me reçut dans sa loge, joli et élégant salon (juc j'avais vu quelquefois le soir tout rempli de célébrités. C'était un honneur envié d'v être admis. Elle me dit que depuis ({uelque temps elle avait formé, en secret, um^ élevé, et (jue son intention était de la faire débuter prochainement, (lue le moment était venu de renoncer à sonmvstére, et ([ifelle me priait de le révéler des premiers à mes amis et connaissances, et parliculièrement au public. Le service était facile à rendre. Je regrettai ({u'elle n*(u\( i*ien de plus considérable à réclamer de mon dévoueineiil.

— Quand vous verrez uia protégée, me ditelle en souriant, le service vous paraîtra plus facile encore. Et elle nie dépeignit une blonde tête d'enfant, comme celle des chérubins.

Quelques jours après, elle m'écrivit de nouveau pour me demander un rendez-vous ou chez elle ou chez moi; je me rendis naturellement chez elle, et j'y rencontrai M*^^ Doze, son élève, dont l'intelligence et la beauté ont jeté un si vif éclat au Théâtre-Français, et qui devait devenir la femme d'un écrivain de beaucoup d'esprit, Roger de Beauvoir (1).

Une autre fois, vers midi, j'étais à'ma|croisée, rue Bréda, et je vis passer devant ma maison une dame qui leva la tête vers moi et me sourit gracieusement. Malgré mes mauvais yeux, je reconnus M^^^ Mars. Il n'y avait pas deux sourires connue le sien. Je descendis aussitôt, je la rejoignis bien vite, et je m'informai curieusement du motif qui la faisait sortir seule, ainsi à pied.

— Je veux déloger, me dit-elle, je cherche un appartement; accompagnez-moi.

Je ne demandai pas mieux, et nous voilà visi-

(l) V. IcUrc de lui ù rappcndice.

tant la rue Laval, la rue des Martyrs et les lues avoisinantes. montant et descendant les escaliers, riant des prétentions des concierges, nous égayant de toutes les petites aventures qui ont lieu en pareil cas.

Au haut de la rue des Martyrs, à l'entrée de l'avenue Trudaine, elle s'arrêta et me montra une maison qu'habitait, je crois, un sculpteur. Elle me dit d'un air mélancolique :

— Il y avait autrefois ici un pensionnat où j'ai passé les meilleures années de ma jeunesse. C'était là le bon temps.

— Mais, lui dis-je, vous n'avez pas eu à vous plaindre de votre carrière ! il n'en est pas de plus splendide; votre nomrestera gravé à jamais dans les fastes du Théâtre-Français; la postérité saura que vous avez été un modèle de grâce et de distinction, et peut-être, hélas! la dei'uière grande dame du théâtre et de notre temps, car les grandes dames s'en vont.

— Ah! répondil-elle, si vous avi(v. vu M^'* Contât 1 C'était là une grande dame. Elle avail toutes les tradilionset loule la grandeur de l'emploi.

— Je n'ai pu voir M*'' Coulai, l'epris-je. mais je sais l)ien (pie personne à mes yiaix n'a aj)[)roché de la perfection luunaine autant (|ue vous.

et que vous réalisez pour moi l'idéal que je me suis crée (le la femme du monde.

— Vous m'avez toujours llaltée, répondit-elle avec ce charme qui n'appartenait qu'à elle et (jui la rendait si séduisante; taisez-vous.

Nous causâmes longtemps de son enfance, de sa jeunesse, de ses travaux assidus, de ce que l'art avait ajouté chez elle à la nature, de ses chagrins, de sa vie, et elle me fît pénétrer dans ce monde théâtral qu'elle avait connu tout enfant. Fille de Monvel, célèbre acteur, n'avait-elle pas débuté à l'âge où l'on joue encore à la poupée? Un peu plus tard, on l'avait mise en pension, elle avait reçu une excellente éducation ; elle écrivait d'une manière charmante, et son orthographe irréprochable ne rappelait pas les bulletins fameux de quelques-unes des célèbres actrices de la Comédie-Française. Le théâtre l'attirait, elle y revint. Elle me raconta tout ce qu'elle avait eu à souffrir avant de s'élever au rang qu'elle occupait sur la scène française, sans omettre les ennuis incessants qu'elle éprouvait encore pour s'y maintenir.

La gaieté avait disparu de son front; elle était devenue sérieuse et pensive, et je la reconduisis presque silencieusement à son hôtel.

Le lendemain, en souvenir de cette journée et faisant allusion à cette maison de la rue des Martyrs, où elle avait été en pension, je lui envoyai un sonnet ; j'étais jeune, je faisais alors des sonnets.

Pour me remercier de mes vers, elle m'engag'ea, le jour même, à dîner avec sa jolie élève, et la conversation prit im tour moins triste que la veille. A cette soirée, personne ne dormit; le dormeur était en voyage.

ftf'' Mars se retira bientôt du théâtre, non sans peine ; il lui en coûtait d'al)andonner un art qu'elle aimait par-dessus toutes choses, et dont elle regrettait jusqu'aux déplaisirs. Elle quitta l'hôtel de la rue la Rochefoucauld et je la vis beaucoupplus rarement; lorsque j'appris sa mort. le 20 mars 1847, je fus un de ceux que cette perti^ affligea le plus.

Dans sa corrospondnnco, qui a rtr piihliro apivs sa mort. M"^' Mars sn livrait parfois à do ])(^lih^s inalict^s, nirmo à Tocard do SOS ])liis fidrlos îoliuiralcurs. Cost ainsi (jii'cll»^ s'anuisail, lo 27 mars 184;), à ôcrirc» sur mon conjpto los lignos snivanlcîs à l'aimahlo actrico sa protô«j;ô(\ xM"*' Dozt\ dont j'ai parlô plus haut, ot qui voyagojiit alors ou ltalii\

«J'ai vu doi'nièr<Mnont au Vaudovillo M. lIij)polylo Lucas, j'avais poiiK* à lo rooonnaitro; on n'apin'çoil plus cpio SCS yeux couverts, et le bout do son «^rand uoz. Lo reste du visage est enseveli sous nu amas de poils cpi'on aj)pelle favoris, moustache, barbe; il a l'air de lliommc des bois : il a vingt

ans do plus ainsi équipa : il s'est aporcn de mon étonncment et m'a dit que r'élait pour sa grande commodité qu'il s'était ainsi ombragé, mais qu'aux premiers beaux: jours il se tondrait, et se rendrait à la société dans toute sa jeunesse et sa frai cil eur.

{No/c de l'ail /eur.)

Voilà plusieurs fois que M. Lucas prend la peine de venir chez moi et que je ne puis le voir^ ce que je regrette beaucoup. Je ne veux pasdifrérer les remerciements que je lui dois pour toutes les choses aimables qu'il veut bien dire de ma rentrée. Je crains bien de ne pouvoir assister à sa lecture, et j'en suis bien contrariée. Mais je suis entre les mains des médecins, et toutes mes matinées sont employées en bain, douches et drogues qui m'empêchent de sortir avant deux ou trois heures. Je souhaite que le succès soit ce que M. Lucas désire, et je lui serais obligée de me faire connaître le résultat. Je le prie donc d'accepter toutes mes excuses et mes regrets.

Mars.

1^0 lun-ombre 1841.

Voulez- vous, mon cher Monsieur Lucas, ([uc je vous présente demain dimanche ma [)rolégée (^I)? Voulez-

(1) M"e Dozo.

TOUS que co soit chez vous ou chez moi? Toute ma journée est h'bre et votre heure sera la nôtre. Prévenez-moi seulement par un petit mot et agréez tous mes comphinents.

Mars.

ITl

Je l'ai bion connu, rexcollent et aimable Gérard, le poèteinofiensif, uniquement voue au culte des lettres, dont Tbéopbile Gautier (1) a retracé un jour l'existence avec toutes les qualités de peintre exact, et, dans cette circonstance, nul ne pouvaitetreplus exact que lui, ThéopbileGaufier a été un des amis intimes, un ami d(^ la première beure, de ceux-là qui sont des frères ; ils avaient vécu ensemble, poursuivi les mêmes (Mudes, partagé les mêmes illusions et les mém(\s (b'ceptions, à leur entrée^ dans la vie lillérair(\ Us s'étaient appuyés l'un sur r;uitr(^; ils avaient cb^mandé ensiMubb' à la prose (bi IViiilIclon, i^l du même feuilb^ton, \vnv paiu([uoli(b'(Mi (mi reerellanl d'al)and()nn(^r la belle lani;!u* des \ ers cpTils sn-

[{) y. lotlrodo lui i\ l'appondico.

vaiont parler lous les deux; mais par le caractère, parla force morale, leur nature était aussi (lillereute que celle delà gazelle et du lion.

TJukjpliile Gautier, aii^ressifet belli([ueuxalors5 toujours prêt au combat, ne redoutait g^uère les obstacles; il les sollicitait, au contraire, avec l'audace du gladiateur romain. Gérard les évitait et les tournaitcomme le coureur des Jeux Olympiques dont le cliar se gardait de beurter la borne du stade; et lorsqu'il se sentait opprimé ou vexé, il s'en allait paisiblement cbercber dans un pays étranger un ciel plus clément et plus doux ; il disparaissait soudainement sans rien dire à personne; on le voyait revenir trois ou quatre mois après, quelque beau récit à la main.

Un amour surtout, — (il s'était épris d'une fraîche et blonde comédienne, Jenny Colon) — -un amour qui ne pouvait lui rendre tout ce qu'il apportait de tendresse et de candeur, le rejeta dans la vie errante qui lui souriait toujours comme aux Bohémiens de Déranger :

Voir

C'est avoir.

Vie errante

Est chose enivrante.

C'était un peu la devise de Gérard : il avait

(If'Jà semé sur les grands chemins Tlieritage de sa mère, et il était en train d'achever celui d'un oncle, héritage qui l'avait aidé, en rétablissant ses finances au niveau de ses goûts, à fonder un journal, le Monde dramatique, en l'honneur de sa divinité, et môme à acheter un lit à baldaquin et à hautes colonnes torses, vieux lit du temps de François P'", qu'il traînait avec lui de logements en logements, lit royal (i) qu'il destinait à al)riter ses propres amours. 11 n'y vit pas, je crois, s'y reposer sa Diane de Poitiers, et, de dépit, il partit pour l'Orient.

A son arrivée en Grèce, notre touriste, fout rempli de souvenirs classiques, éprouva un de ces accès d'enthousiasme (|ui repeuplent 10lympe et font voir danser les nymplies (huis les vallées du Taygète. Pendant ce (hdire d(' son imagination, grande fut sa surprise d'ent(Mi(h'e h\s enfants grecs se dire entrt^ eux, en le regardant : « Katholicosl »... (Tétait un catlioli(]ue pour eux, lui (jui murnnu*ait tout bas un livume au dieu Pan. Mais hélas ! c( Pan es! mort. VM

(1) Hnlzac n lait iiK^nlion (](^ re lil dans un {\q. sos j'^tis romans, Honorine. On y lil : « On nTa parir d'un poj'to (jni. di^venu presque^ fou d'amour poni' nn«^ canlali'ici^avait au drluit de sa. [)assiou acheir li^ pins beau lil di* Paris sans saxoii' It^ ivsullat quo raclrico ivsorvail à sa passion. n Bal/ac avait vrcu dans rinlimilôdc^ Gérard do Nerval.

bO PORTRAITS ET SOUVENIRS

quoi, le compagnon des esprits simples et joyeux, le dieu qui bénissait l'iiymen fécond de Tliomme et de la terre ! il est mort, lui par qui tous avaient coutume de vivre î mort sans lutte au pied de l'Olympe profane ! mort comme un dieu peut mourir, faute d'encens et d'hommages, et frappé au cœur, ainsi qu'un père, par l'ingratitude et l'oubli. Et maintenant, arrêtez-vous, enfants, que je contemple encore cette pierre ignorée qui rappelle son culte et qu'on a scellée par hasard dans le mur de la terrasse qui soutient votre église ; laissez-moi touclier ces attributs sculptés, représentant un cistre, des cymbales, et au milieu une coupe couronnée de lierre. » Ainsi disait le voyageur dont le mot « catholique » avait détruit les illusions, en pleurant la mort du dieu Pan sur les ruines de la Grèce antique. Dieux immortels! aller en Grèce pour trouver la déesse Cythérée, le puissant Jupiter, Diane chasseresse, et s'entendre appeler catholique!

11 poursuivit son chemin, et, moins gêné par les réminiscences mythologiques, il se trouva plus à l'aise chez les Turcs, se pliant à leurs habitudes autant qu'il pouvait s'y prêter. Ce fut au Caire qu'il eut occasion de pénétrer dans les secrets de la vie orientale, et de lever le triple

voile qui couvre le visage de la déesse Tsis. A peine fut-il établi au Caire que ses voisins les Musulmans vinrent le trouver en le priant de prendre femme, s'il voulait demeurer près d'eux, parce que le voisinage d'un célibataire était une cbose immorale, et qu'ils ne pouvaient tolérer. Cette proposition de mariage a brûle-pourpoint, sous peine d'être expulsé de son domicile, lui causa naturellement un certain embarras. Il obtint comme faveur spéciale, attendu la douceur de ses réponses, quelques jours de réflexion. On lui expliqua qu'il y avait trois manières de se marier : ou bien à la copbte, avec la liberté de divorcer, mais sous la condition d'apporter un douaire à sa femuie, ce qui eût dérangé ses dispositions pécuniaires ; ou bien devant le consul. ce qui eût été plus grave encore, puisque le mariage, conclu suivant la loi Française eût (Hé indissoluble; ou bien enfin le mariage passager du maître avec une esclaves achetée au bazai*. Ce fut ce dernier mariage ([ue le voyageur préféra, malgré les souvenii's de la coméditume adorée.

J'ai entendu Géi'ard de Nerval raconter bien des fois lui-même les tribulations qu'il éprouva à la suite de l'achat qu'il avait fait étourdimeni d'une esclave javanaise, lui qui savait tant de

langues, mais qui ne comprenait pas le javanais, et qui l'écrivait encore moins. 11 a narré cette piquante aventure avec beaucoup de verve et d'esprit dans les Scènes de la vie orientale. Hélas! depuis ce voyage, ses amis remarquaient un peu de désordre dans ses idées. Il n'avait jamais eu la tête très solide; mais il y avait de l'extravagance dans l'époque et l'on ne se préoccupait pas infiniment de certaines excentricités : c'est pourquoi le lit à baldaquin de Gérard^ par exemple, avait passé pour une originalité^ et

voilà tout.

Je me rappelle avoir rencontré l'insoucieux

garçon que nous aimions tous, longtemps avant son voyage en Orient, par une nuit d'biver. une nuit de pluie battante, vers une heure du matin, à deux pas de ma demeure. Il descendait le trottoir que je remontais en revenant d'un théâtre quelconque. 11 semblait un peu effaré. Je Taccostai et, Tabritant sous un parapluie que, plus prudent que lui, j'avais eu la précaution de prendre, je lui demandai où il allait de ce pas précipité et à cette heure tardive. Il me répondit qu'il n'en savait rien, qu'ilavait frappé inutilement à la porte de samaison, que le concierge n'avait pas daigné lui ouvrir, et que, de guerre lasse, il

allait tacher do trouver un hôtel où l'on voulut hien le recevqir. Je fus touche de sa mésa\'onture, et je lui dis immédiatement : « Si vous voulez coucher sur un canapé que nous transformerons tant bien que mal en ht qui ne ressemblera g'uère à votre beau lit à baldaquin (il me l'avait fait voir quelques jours auparavant), venez chez moi, mon cher Gérard. »

Il accepta ma proposition amicale: je fis un bon feu pour le réchauffer et nous causâmes de mille et mille choses littéraires du lemps. Son teint altéré reprit bientôt ses couleurs ordinairement fraîches etroses, sous l'action de la chaleur. Sa conversation était un pou (lévreuse et décousue, et si^s petits yeux gris étini^elaiont d'esprit et d'imagination. Je lui fis boire, en souvenir de ses voyages en Allemagne, plusieursgorgéesd'un vin du Rhin dont j'avais quelques bouleilles dans une armoire. Tl parla, pnrla beaucoup . Il m'entretint do diverses hishn'ros et do divers sujets de pièces, sujets Iros ingénieux, comme tout ce qu'il l'ovait sans avoir loujours lo lomps de mettre ses proji^ts à oxoculion : puis les instants qu\)n doit domioi* au somuKMl uio ])ai-aissant venus, je Temmaillotai comuio un enfant dans ma rc^bo do chambre ol je Ini mon! rai lo ca-

napé, où il s'étendit en cansant toujours. Je jetai sur lui un tapis en guise de couverture, et je me couchai. Gérard ne cessait de parler, mais cette lo({uacité ne m'étonnait pas outre mesure, car il y avait de la linesse et de. la raison dans ses discours, et je l'attribuais un peu à mon vin du Rhin.

Je me couchai et je m'endormis au son de ses paroles, comme au gazouillement d'un oiseau. Yers quatre ou cinq heures du matin, entendant quelque bruit dans ma chambre, je me réveillai-; j'entrouvris mes rideaux et je vis comme un fantôme assis devant ma cheminée. C'était Gérard qui, ayant eu froid, s'efforçait de rallumer le feu, et tisonnait avec ardeur. Je l'appelai et je lui dis : « Si j'étais superstitieux, vous m'auriez fait peur; vous avez l'air d'une ombre. » Làdessus Gérard chercha à me prouver que les esprits revenaient, témoin le père d'IIamlet, et qu'il y avait, comme dit Sliakspeare, plus de choses qu'on ne pense entre le ciel et la terre. Il entama des théories qui dénotaient une connaissance parfaite des sciences occultes, mais qui, à cette heure avancée de la nuit et dans la disposition somnolente où je me trouvais, ne me semblaient pas à leur place. Je le laissai dire et je me rendormis profondément.

GERARD DE NERVAL o5

A mon réveil, et le grand jour venu, je le retrouvai couché et lisant un des livres de ma bibliothèque. Nous nous levâmes et nous déjeunâmes ensemble. Nous achevâmes la bouteille devin du Rhin! Mais il était sombre et taciturne, il ne causait plus. Il me quitta en me remerciant de mon hospitalité, et depuis il ne me parla jamais de cette nuit qu'il avait passée chez moi, et de mon côté je ne lui en pai'lai pas, comme si ce souvenir eût pu le contrarier. Je n'y pensais plus, même en le voyant, et je ne me figurais pas que son cerveau pût être gravement atteint. Plus tard, on me dit qu'il était entré chez le docteur Blanche, et un jour il vint me voir à une époque où on lui laissait la liberté de sortir. Il m'assura qu'il avait reçu la visite de Jésus-Christ, de la Vierge et des Saints, en me dépeignant leurs costumes tels que la peinture les a conservés et qu'il les avait vus dans h^s divers musées d'Iùirope. Il me rapporta les paroles (jui lui avaicMit été adressées par ces hôtes célestes; j(^ vis bien que la tête du pauvre garçon avait déménagé, et je reconnus quivhjues-unes des idées donl il m'avait fait part sur les visions pendant h) nui! ou je l'avais recueilli, et que j'avais oubliée : mais elle est revenue surlout à mon souvenir

quand j'appris, au mois do janvier 1855, une quinzaine d'années après, et quoiqu'il se fût rétabli ou parût Tôtre, qu'on l'avait trouvé pendu dans la rue de la Vieille-Lanterne, rue qui n'existe plus. Je regrettai vivement de ne m'ètre pas trouvé cette fois sur sa route, et ce qui aggrava pour moi le chagrin de sa mort, c'est que j'étais souffrant et que je ne pus suivre son cercueil.

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