LETTRES DE GÉRARD DE NERVAL
Mon cher ami.
Je vous envoie un volume que je vous recommande pour le Siècle ou le National, J'en ai envoyr un à l'artisle. Vous le lirez, n'est-ce pas, mon ami? J'y compte bien.
Je suis en ce moment à Bruxelles, fort agréablement et au milieu des sociétés les plus charmantes. On vient de représenter Piquillo et je n'ai pas besoin de vous dire que j'en ai profité pour revoir une charmante dame que vous connaissez. Je vous écrirai encore dans quelques jours, et je vous demanderai (|uel([ue autre service semblable pour elle. Je vous préviens. Adieu, mon cher ami.
GÉRARD DE Nerval.
Mon cher ami.
Je suis bien reconnaissant de voire arlich* ; tout le monde m'en a parlé hier ; il était excellenl et charmant. Je crois qu'il fera grand bien au livre, parce
qu'il y a lu votre nom et celui du Journal, et de plus parce que vous avez su exciter la curiosité du public pour l'ouvrage (jui risquait bien autrement de faire le peu d'effet d'une impression de voyage quelconque. Encore une fois, grand merci. LeSartoriusa poussé les hauts cris en entendant parler d'un livre quelconque à mettre au jour, dans l'état des affaires. Il dit qu'on ne vendrait pas 300 exemplaires. Cependant, ce serait déjà peut-être couvrir une partie des plus gros frais, et en attendant un peu on gagnerait riiiver. Si vous vouliez faire comme moi de compte à demi avec lui, je crois la chose possible et de plus qu'il est le seul homme qui saurait en vendre à l'étranger plus que d'autres, à Paris autant que d'autres. De plus c'est l'honnêteté même que cet éditeur. J'irai causer de cela avec vous un de ces matins. Car je voudrais en faire autant pour autre chose.
Adieu et à bientôt.
GÉRARD DE Nerval.
Mon cher ami.
Combien je vous remercie de votre trop bonne appréciation et de votre souvenir, moi qui vous ai un peu oublié. J'ai été un peu découragé, il faut le dire, par Leroy qui m'a soulevé des difficultés. Il faudrait cependant voir Deligny; et moi j'ai été plein d'ennuis ces derniers temps-ci et d'ouvrage pressé à faire, dont
j'ai peu fait n'étant pas encore en très bonne santé. Je vais vous aller voir un de ces matins et causer de tout cela.
Votre aifoctionné.
Gérard de Nerval.
Mon cher ami.
C'est bien Tidée ((ue j'avais eue d'abord. La flûte enchantée va comme de cire pour les deux sujets (1). Notre donnée de Francesco fait disparaître tout le commun d'Aurore où il y a deux ou trois scènes et un dénouement remarquables. Je crois ([ue le caractère de larivale est très bien et la supposilion d'une femme chargée de remplacer la morte par sa ressemblance rentre bien dans le sujet tel queje lavais conçu : l'intervention de l'Inquisition et Francesco indigné qui veut briser tout le prestige forment une scène essentiellement dramatique, et le dénouement d'Aurore est parfait. La scène où le comi([iie fait des prodiges est très bonne/comme vous disiez. Il aura de plus la soubrette qui le lutine commedansla ilùte enchantée. J'irai d'ici à deux ou trois jours élucider h^ sujet avec vous. J'en cherche lacombinaison. Voyez un peu l'Iiistoire (ritalie au ti^ps desMédicis. Ilfaut, jecrois, que Francesco soit lils d'un Médicis ou d'iui souverain
(1) Il s'agissait d'adapirr un ik.iivimii juxine a la Mùtc encliaulôc de Mozart.
quelconque assassiné, ou fils inconnu^ perdu, ou souverain lui-même, oupelit-lils du grand Duc, car il ne faut rien négliger pour dojiner de l'importance à l'épreuve qui ne doit pas porter seulement sur Tamour en ce que trop de gens y sont intéressés. Enfin, nous verrons cela.
Votre ami.
Gérard DE Nerval.
Ne dites pas, pour cause, que nous travaillons à cela.
CHARLES LâSSAILLY
CHARLES LASSAILLT
C'osI iino dos plus ofranf^es. (l(^s plus etonnaules. dos plus iuooliércntespliysionomios qu'il m'ait oto douno de roncontrer dans la lidoraturo. o( toutes les épi tliètes du monde bizarremeut accumulées no sauraient en donner une idée exacte au lecteur. Charles Lassailly n'avait pas reçu imi naissant la beauté de l'Apollon du Belvédère: il était osseux et maigre, il avait des joues creuses et les yeux renfoncés sous dV'pais sourcils, et son nez im peulortso contournail d'une manière grotesque qui aui'ait pu (b)nnei' raison au V(M*s (](' Juvénal : displacuit nasus. A ces dt'dauls physiques se joignait un ('(M'iain ihîcousu <hins l(\s idées, car il n'avait jamais bien ])u (h^v(M]ir maître (\v son imaginalion; (h\s hM'Iurtvs nombreuses et sur ions h^s objels toui-biUonnaient
dans son cerveau ; son cspi'it était emporte de divers cotés tour à tour, comme les feuilles détachées de Tarbre par l'ouragan. Le jour se faisait quelquefois mais avec peine dans ce chaos. Sous cette enveloppe singuh'ère, et avec ces imperfections intellectuelles, il possédaitun cœur généreux, dévoué, sincère, un cœur excellent; rémotion était prompte sur lui et l'exaltation facile. Il pleurait comme un enfant, à la moindre occasion, et quoiqu'il supportât avec assez de courage les difficultés d'une vie laborieuse^ il sentait que la force de résistance lui manquerait un jour, et qu'il serait accablé sous le fardeau de la mauvaise fortune. Une fée malencontreuse, la fée des déceptions, semblait avoir présidé à sa naissance ; il avait subi dans sa jeunesse des épreuves telles que si je les racontais, on m'accuserait de les avoir inventées. Des catastrophes qui ne sont peut-être jamais arrivées à d'autres avaient laissé dans son organisation une susceptibilité nerveuse et une inquiétude morale qui semblaient le destiner à être pendant toute son existence un souffre-douleur.
Une autre fatalité s'attacha à lui.
Ce fut l'amour dans les conditions les plus romanesques oi^i il puisse exister, l'amour de
Riiy Blas pour la reine d'Espag-nc. Figurez-vous Lassailly comme je vous l'ai dépeint, n'avant rien de séduisant dans sa personne ; Lassaillv qui ne pouvait se permettre aucun luxe de vêtements, aucun dehors d'elég-ance, qui, de même que ce personnage d'une comédie moderne, eut été oblige de se passer de dîner pour aclieter une paire de gants. Figurez-vous le pauvre diable amoureux d'une grande dame à équipages, ayant sa loge à TOpéra, jeune et superbe, entourée d'un cercle brillant d'adorateurs. Il l'avait entrevue lorsqu'elle allait au Bois, un jour de printemps. Elle était seule dans sa voiture. Ebloui de l'éclat de sa beauté, il avait poussé un cri d'admiration. Un regard d'étonnement était tombé d'abord sur lui, mais connue il n'est pas de femme qui ne reconnaisse immédiatement la nature des sentiments qu'elle inspire, et (|ui ne soit flattée d'un bommagt^ spontané et iinj)r(''vu, la surprise avait tout à coup fait place à uik' sort(^. de gratitude. Un sourire empi'eiiit de bi(M]veillanc(* avait eflleuré b^s lèvres charmantes de In promen(uiS(^ solitaire, et il n'en fnlhit pas davantage pour faire naître une de ces passions (|ui n'avait peut-être pas existé depuis r('*|)0(|ne (h^ la
chevalerie errante... Noire pauvre Lassailly,
transformé aussitôt oiiAiiiadis, n'eut plus (]u'un(3 idée, un désir, une occupati'^)n : Revoir son inconnue ou niourii*. L'amour estpatient, obstiné, infatii^able. Lassailly se mit en observation dans les Champs-Elysées ; il passa plusieurs joiu's à interroger des yeux tous les équipages qui allaient au Bois, ou qui en revenaient; il eut le bonheur d'apercevoir à riieure du retour celle qu'il adorait, à demi couchée dans sa voiture. Elle se souleva d'une façon presque imperceptible à sa vue^ et, prononçant quelques paroles qu'il n'entendit pas, sembla le montrer gracieusement par un léger signe de tête aune dame âgée qui se trouvait à côté d'elle, et qui avait l'air d'être sa mère. Il avait donc été reconnu ! Il suivit la voiture au pas de course, et arriva en même temps que sa divinité à la porte d'un splendide bôtf^l de la Chaussée-d'Antin ; elle fut singulièrement émerveillée et un peu contrariée de le retrouver là, lialetant, le front en sueur, et les pieds couverts dépoussière. Elle ne sourit plus; elle prit un air grave, et la vieille dame fit, en le toisant de haut en bas, une moue qui n'avait rien de flatteur pour lui. Lassailly comprit que, dans l'enivrement où l'avait jeté cette rencontre désirée et dans sa course fantastique, il avait mis un em-
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pressement plus qu'indiscret et risqué de passer pour un fou ou pour un sot; mais il se consola, en pensant qu'il n'ignorait plus oii elle demeurait, qu'il avait un but à ses pas, ({u'il parviendrait à savoir son nom, à connaître les endroits où elle avait l'haljitude d'aller; sa vision, enfin, revêtait une forme visible et réelle; il eut la délicatesse de ne pas se représenter aux yeux de lajeime dame, encore moins à ceux de la vieille, pendant quelques jours, afin de faire oublier ce (|u'il y avait eu d'anormal dans sa conduite ; mais ce temps il l'employa à se procurer en secret tous les renseignements qu'il soubaitait d'apprendre.
Le voilà donc organisant son siège et se livrant à toutes les ressourcesde bistratéiiie amoureuse ; il rédigeait alors un pelit journal li((éraire, intitulé VAriel, dont la poésie en général faisait les frais; il envoya VA/'iel, ce nu\ssager subtil, à la dame de ses pensées (4 se servit de ce moyen de comnumiiNition afin d'c^xprimer la A'iolence d(^ son amoui*. Pour \)vu ([\\\Mr onvi'it le journal, il iTélait pas possibb» (pTclh^ ne de\ inàt pas les intenlions du poMe, car tout ce ([ui se raf)portait à elle, àla desci'iption de sa beauté, aux cii'conslances de leurs deux rencontres, aux
incidents dont j'ai fait mention, se reproduisant dans des vers passionnes ou dans une prose non moins passionnée, et une légère marque au crayon désignant ces passages à l'attention spéciale de la lectrice, elle ne put douter de l'impression qu'elle a\ait faite sur l'esprit du poète, et telle est la fascination d un amour véritable qu'elle n'en fut pas trop fâchée. En effets quoiqu'elle essayât de lui marquer de l'indifférence ou du mécontentement, lorsqu'à l'Opéra (où il avait ses entrées), blotti dans un couloir de l'orchestre, il ne cessait d'avoir les yeux attachés sur sa loge, ou lorsqu'à sa sortie de théâtre il se tenait respectueusement à quelque distance sur son passage, au bas du grand escalier, elle finissait presque toujours par laisser tomber sur lui un coup d'œil de compassion.
Rien n'est plus exigeant que l'amour; il demande sans cesse pour obtenir quelquefois; cependant, les rêves les plus extravagants de Lassailly n'allaient pas jusqu'à des faveurs qui pussent offenser la vertu de la personne aimée; il ne se dissimulait pas que l'intérêt qu'il commençait à exciter ne pouvait faire franchir tous les obstacles qui le séparaient de son idole; mais un ruban, une fleur auraient mis le comble
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à ses vœux. C'était la grande récompense qu'il assignait à ses travaux, la décoration qu'il ambitionnait comme chevalier fidèle, la victoire enfin qu'il s'agissait de remporter.
L'époque de la villégiature étant arrivée sur ces entrefaites, la dame alla à la campagne aux environs de Paris. Etait-ce à Passv, était-ce à Meudon? Je ne m'en souviens plus. Mais ce que je sais, c'est que le malheureux errait toute la journée autour de la villa comme Adam aux portes du paradis terrestre, se cachant aux veux des domestiques, de la mère et du mari, et tachant de faire comprendre à la châtelaine qu'il avait découvert en face de ses fenêtres im vieil orme dont le tronc creux pouvait lui servir de poste aux lettres. C'étail pour lui une scène de l'Astrée. Tl faut dire que \ Ariel était mort comme meurent hvs journaux de celte famille mal constituée, avant mém(^ la chute des feuilles. Un jour il trouva sa hMtre enlevét^ : il faillit tomber à la renverse au |)ied dt» Tni-bre, tant sa joi(^ lui grande; mais nulb^ ré|)onse : il écrivit lettre sur lettre : jamais de réponse, mais toutes les letti*(^s étaiiMit prises. C'est aloî's ([u'il dtMuanda à grands cris et en désespéré une ll(Mir,un souvenir, quelque^ cliose qui attestai
qu'on lui savait quol(|uo gré de son (lévoiiemont. Après avoir éci*it plus (l'un voliirno pcut-elro pour établir ses droits incontestables à la faveur ([u'il sollicitait, il retira un matin du tronc de l'arbre non pas une lettre, mais une fleur, une pensée du plus pur velours, et sur les pétales de laquelle brillait une goutte de rosée, qu'il crut être une larme; il revint a Paris dans un état voisin de la folie, et son cœur ayant besoin de s'épancber, comme si une grande joie débordait malgré lui, il vint me demander à déjeuner ce jour-là, et me raconta son ivresse. Non, je n'ai jamais vu d'bomme si heureux : il riait, il pleurait, il pressait la fleur sur sa poitrine et sur ses lèvres, et je craignis que sa raison, qui n'était pas très solide, ne se démontât tout à coup. Il entra alors dans le détail de ses amours; mais en me taisant le nom de la beauté qui était l'objet de son culte. Je l'ai vue depuis à l'Opéra; je l'ai reconnue sur la désignation qu'il avait faite involontairement de sa loge; elle méritait d'être adorée; mais lui ne devait plus la revoir.
Le lendemain, il se rendit à la villa avec une missive pleine des expressions les plus reconnaissantes, mais tout était fermé, les croisées,
la porte, le jardin^ tout aniionrail qu'il n'y avait plus personne au logis.
Il pensa ([u'elle était de retouraParis.il revint à son liotel ; une chaise de poste sortait en ce moment de Tliôtel; elle faillit lui passer sur le corps; il crut re(!onnaître la figure sèche et dédaigneuse de la mère, qui ne lui avait jamais pardonné sa folle course des Champs-Elysées, et la figure indifférente du mari, (|ui ne se doutait pas de l'existence de ce rival peu dangereux d'ailleurs; il lui semhla entendre un léger cri sortir de la voiture au moment où il avait failli être écrasé. Ses yeux se voilèrent, il s'appuya contre une fenêtre hasse et resta quelque temps anéanti; il ressaisit enfin un peu d'empire sur ses sens, alla aux informations et apprit que celle qui emportait sa vie (elle l'emportail en (dfel) venait de partir pour faire un voyage en llalie. Il éprouva un cliagrin profond. Son cœur se décliira. Il rentra cliez lui en sanglotant.
Je le renconti'ai (jue](|ues jours après. Ce n'était plus 1(^ ménn» homme. Un aballement extrême, une prosli'ation de loutes h^s forces me firent juger tout de suit(* (|u'il hii était survenu quelque mallieui'. J(^ lui demandai la cause de ce changement; il m'apprit en peu de mots ce
qui s'était passé, et me quitta sans être sensible à une petite nouvelle que je lui ménageais. Il m'avait prie do rendre compte d'un livre de lui, le livre le plus bizarre qui ait jamais été écrit, et ([ui était intitulé : Les Roueries de Trialph. J'avais mentionné ce roman dans une revue bibliogTaplu(|ue, avec quelques lignes d'éloges, plutôt dictées par l'estime que je faisais de lui que par la valeur du roman, où les idées les plus extraordinaires s'étalaient à profusion ; dans toute autre circonstance il m'aurait remercié avec effusion. Il prit à peine garde à mes paroles, et s'éloigna en se parlant à lui-même, comme un bomme dont l'esprit est troublé à jamais. Aussi, je ne fus pas surpris lorsque je sus, plus tard, qu'il avait donné quelques signes de déraison, et qu'on l'avait conduit dans une maison de santé. Au bout de buit mois, je reçus de lui la lettre étonnante que voici :
Sainte Paule veuve, mardi 26 janvier 1840.
Mon cher ami,
Est-ce vous qui avez écrit dans le Charivari ce membre de phrase-ci : « Ce bon Lassailly, qui, je Tespèie^, va bientôt nous être rendu... » Je ne puis croire
que ce soit un autre qui ait eu ce souvenir fidèle, et je vous en sais un gré infini.
Car tout le reste de mes anciens amis a l'air de m'abandonner; je ne vous nomme personne, mais j'ai soutïert infiniment depuis huit mois dans ce besoin d'aimer. Les uns ont jeté m'a-t-on dit, mes lettres dans leur corbeille, d'autres se sont importunés d'une démarche que tous les intérêts de mon avenir me forçaient à tenter auprès d'eux ; j'ai invité quelques conh'ères à me venir consoler, et personne ne m'a répondu; le seul Antony m'a peu ménagé, d'abord, ses excellentes visites, qui d'ailleurs deviennent rares, lui qui demeure trop loin.
Plusieurs personnes se sont rencontrées dimanche dans la maison où je suis. On a été surpris démon retour à la santé et du complet rétablissement de ma raison.
Je voudrais, (et en ceci vous pourriez me servir beaucoup), écrire un grand article littéraire sur le faux Polyeucte de Corneille, sur deux imperfections que je crois inconnues, du Cid; sur cette l^lu)dre de Racine, où il a été plus païen qu'Euripide, ami de Socrate ; sur le Misanthrope même de Molirre, dont vous m'avez vu si passionué admirateur, mais dont je connais le secret de la froideur à la repiésentation ; et enfin sur le Tartuffe,
Mon cher ami, soyez -en bien sur, ce que vous avez tous pris pour des paradoxes n'était ([ue d(^s vérités, encore douteuse aurore ou aube blafarde, mais ce sera une hunière qui vous éblouira les yeux.
Ainsi, Aristophane que je préférais à tout comique, n'avais-je pas raison, plus que vous ne le pensez, quand il était évident que lui seul descendait d'Homrre? Quchju'un de vous croit-il connaître Homère même? Je vous assure que Chateaubriand ne Ta jamais deviné dans la moitié de son génie, et je le prouverai.
Ne pensez pas que ce que ^ je viens de vous écrire soit de l'orgueil ou de la fohe aussi. Ne craignez plus pour moi, c'est ma religion qui m'a rendu toute mon intelligence et m'a toujours développé tant d'horizons de l'histoire, et tant de divinations que vous preniez tous pour des folies.
Mon cher ami, j'ai reçu un beau cadeau, celui d'une Bible complète, accompagnée des notes de tous ceux qui l'ont lue avec la foi orthodoxe.
C'est moi qui ai fait ce vers-là :
Et tous seront heureux, car tous seront aimés..
Mon cher ami, dites à tous mes anciens ennemis que je leur demande sincèrement pardon de Tàcreté de ma critique par laquelle je croyais devoir alors satisfaire aux principes de ma conscience; entre autres réparez mon passé avec Desnoyers et demandez-lui pour moi son amitié.
CHARLES LASSAILLY 7o
Quant à vous, vous savez bien que je vous ai toujours aimé entre tous.
Ch. Lassailly,
2/, rue Neuve-Sainte-Geneviève, derrière le Panthéon
(le matin jusqu'à midi;— depuis trois heures jusiju'à cinq heures ensuite).
Je vais à la bibhothèque Sainte-Geneviève, trois heures de la journée, sans avoir le droit d'aller autre part, et je n'ai jamais fait de ma vie un mensonge en parole ou en action.
Valeas !
Depuis six mois, je fais mes prières matin et soir et je dis rAngehis trois fois dans la journée; mais je lis dans la Bible tous les jours, jusqu'à onze heures, le rituel des nombreux saints de toute la chrétienté. Une tellelccture fidèlement continuée depuis six mois prouve-t-elle que la grâce de Dieu a descendu sur moi?
Je voulais être prêtre selon le vœu de mon père, et l'éducation rehgieuse qu'il m'a donnée; mais tout en vivant en chrétien, je crois devoir rentrer dans le monde, aiin de mieux servir le Seigneur.
J'ai retranché de cette longue lettre plusieurs a[)précicitions histori(|ues piuilucides ; je l'ai citée pour faire voir (juels bous siMitinienls conservait le cœur dcLassailIymalgréle naufraue de saraison, ([ui n'était pas aussi bien rétablie^ (|u'il le croyait.
Celte lettre atteste assez du reste qu'il régnait encore quelque desordre dans son cerveau. De son amour, il n'en parle pas ; il ne parle que de son besoin d'aimer. Avait-il oublié la belle voyageuse, ou la religion l'avait-elle consolé et guéri? 11 ne paraît plus se souvenir de sa période amoureuse; il ne songe qu'à sa période littéraire. Qu'est devenue cette pensée, cette fleur si clière et si funeste? Je m'étonnerais bien si on ne l'a pas trouvée sur son cœur, lorsque Dieu Ta rappelé à lui. Il est mort trois ans après avoir écrit cette lettre, en 1843, et ce fut certes un brave et lionnête garçon^ de moins sur la terre.
Mon cher ami,
Une petite réunion d'amis pantliristiques a lieu cliez moi mercredi soir, non pour boire ou pour chanter, mais pour un commencement d'association. Il faut que cela se prépare avant Thiver, il sera question d'une fondation do Journal dans les idées de la société. Vos confrères de plume et vos frères de cœur y seront et nous comptons sur vous.
Bonne amitié de ma part,
Lassaillv.
Mon cher ami.
Je suis allé vous voir ce matin pour vous demander un grand service, celui de me prêter, |)our huil jours seulenu^nt, la collection complète d'Aristophane. Il m'est impossible de me la procurer autre part, et j'en ai le besoin le plus pressant. Je m'engage à vous la
rendre jeudi prochain sans faute. Vous pouvez compter sur cette promesse et permettez-moi de compter sur
votre oblifT^eance.
Amitiés.
Lassailly.