‹ Portraits et souvenirs littérairesChapitre 8 sur 26 · CHAUDESAIGUES · texte numérisé non relu

CHAUDESAIGUES

GHAUDESArGUES

Ce gracieux fantôme vient de repasser devant mes yeux, et de merappeler lesjours de ma jeunesse littéraire et toules les séductions de la sympathie poétique. Il n'y avait pas de plus aimable et déplus joyeux compagnon ({ue Cliaudesaigues. En 1833, au moment où il venait de publier un charmant petit volume de vers, intitulé le Bo)xl de la coiqie^ Chaudesaigues, bien fait de sa personne, élégant, spirituel, était (h^ toutes les fêtes où il portait la ver\ o (run(* h(Mireuse natui'eplus voilée de nudancolie (huis ses vers (|ue dans nos amicah's l'éuuious. CaustMU' vif etlég(T,av(^c un(* pointe mociueuse. il égnvail par ses saillies les plus grav(^s convei'salions. Les bons mots parlaient de ses lèvres, comme des (lèches quidipie peu acéréc^s, mais pourtant peu (buig(U'(Mises. Il posscMJail b^ scuM'et (b^ i^uérir les

blessures qu'il pouvait faire à Tamour-propre de ses auditeurs. Sa bonue liumeur était une pauacee. Il embaumait la plaie avec un sourire caressant: on ne lui gardait pas rancune; on ne lui en voulait pas plus qu'à Tenfant gâté ayant Fairde se repentir d'une espièglerie qu'il est prêt à recommencer. Bien persuadé que tout lui était permis, il faisait partager cette conviction aux autres.

Cbose assez singulière, mais qui s'explique aisément, sitôt qu'il avait la plume à lamain,'il n'était plus le même liomme. 11 affectait un ton grave, érudit., austère. Il essayait de prendre, à Faide d'une forme sérieuse et dogmatique, Tautorité que la jeunesse ne pouvait pas lui donner. Lié avec Gustave Planclie (1), écrivain aux allures un peu pédantesques. il imitait la manière du maître et sa critique contrastait avec son ton babituel. Mais lorsque je l'ai connu à ses débuts, il n'était encore que poète et liomme du monde, à peine romancier. Je ne me rappelle plus si son roman iVElisa de Rialto avait paru. Ce que je veux esquisser ici, d'ailleurs, c'est sa pliysionomie intime, en rouvrant avec discrétion le livre ài son cœur, livre oii j'ai lu quelques pages.

(1). F. lettre de lui à l'appendieei

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Bien différent de ce pauvre Lassailly, dont je viens de raconter Fliistoire, Chaudesaigues' se voyait accueilli dans le monde avec une bienveillance marquée, car tout prévenait en sa faveur. Quoiqu'il se donnât volontiers un air byronien, qui était de mode alors, et jouât au désenchantement des choses delà terre, on sentait qu'il était plus ambitieux de vivre que d'avoir vécu, et que les apparences sceptiques déguisaient cliez lui un vif et ardent désir d'aimer et d'être aimé. Il était venu de Grenoble à Paris, à sa majorité, avec vingt-cinq à trente mille francs que lui avait laissés son père, dont la perte avait été une des peines de son enfance. Dès (ju'il fut en possession de cet héritag-e, il crut que le monde lui appartenait, et que cette somme ne s'épuiserait jamais. Il avait sans doute fait â ce sujet les phis profonds calculs, mais l'existence (ju'il mena tout d'abord s'accordait mal avec hi durée (luil supposait â son trésor. Il apprit comliien coùt(^ chov une passion du grand in()nd(\ U)rs(pron veut se maintenir avec elle sui* un pied d'égalité.

Il aima une fenunc l'iche et hc\U\ un piui plus âg'ée qu(î lui, ([ui Tadunt dans sa société, et \o crut longtiMups aussi favorisé cpridli^ du coté de la fortune. H était trop lier pour avouer la

modicité de ses ressources. Il eut un cheval pour la suivre au Bois el caracoler autour de sa voiture. Il s1ial)illa avec la dernière reclierchepour briller dans son salon ouvert à la jeunesse dorée et lutter de fashion avec ses rivaux. Il la combla de ces petits cadeaux permis, mais dispendieux, ([u'on regarde comme desbagatelles, lorsqu'on a riiabitude de les recevoir. Il dépensa un argent fou en fleurs, et M""' Prévost, bouquetière sous les galeries du Théâtre-Français, le regardait comme une de ses meilleures pratiques. Il jouait, le malheureux^ il jouait lorsqu'il était sous les yeux de la maîtresse de la maison, et perdait ou gagnait vingt-cinq louis dans une partie d'écarté avecTaplomb d'un homme qui a cent mille livres de rente. Le reste du temps, il le passait à faire des vers pour attendrir la beauté adorée, et c'était, à coup sûr, le temps qu'il employait le mieux.

Allons! pour uii enfant, soyez humaine et bonne. Pourquoi ne pas vouloir adoucir mon exil ? Je no suis pas méchant, je n'ai pas le cœur vil. Je n'ai fait de mal à personne.

Il s'est peint tout entier dans ces jolis vers. Oui, c'était un enfant: ses poésies annoncent

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qu'on lui a tenu compte de son dévouement, de ses attentions délicates; mais si les poètes ont des moments où ils exagèrent leur malheur, il il en est d'autres où ils exagèrent aussi leur bonheur.

J'ignore s'il a été aussi heureux qu'il méritait de l'être ; ce que je sais bien, car c'est une confidence qu'il pouvait faire à ses amis, c'est qu'un pareil train de vie lui fit voir en peu de temps la fin de sa ricliesse. Un beau jour, il lui prit fantaisie de regarder dans son secrétaire. Il y trouva trois billets de cinq cents francs. Pour la première fois, il se mit à réfléchir sur son genre d'existence, et s'aperçut ([u'il lui était impossible de le continuer. Connnent sortir d'embarras! faire un aveu de sa pauvreté! s'exposer à rougir devant celle qu'il aimait! Fi donc! Demander de l'argent à sa mère qui nvn avait pas beaucoup. Encore moins. La situation étail (rop cruelle. Il ne prit conseil que de son désespoii*.

Muni de ces Irois billets (h^ cin(| cents francs, il s'élance vers une maison de itui. Il y en avait encore dans ce lemps-là. Il monte rapidement l'escalier. Il sollicite à trois rej)rises la ronge ou la noire de lui être fa\()rabl(\ A trois fois, le destin se tourne contre lui. lMiqu(d(|ues nu'nntes

il lie possédait plus rien. Ruine complète. Ce fui un inomenl soiennel dans sa vie : le suicide était pour ainsi dire à l'ordre du jour dans la litteralure. Il avait chante lui-même la mort d'Escousse et de Lebras, il se demanda s'il ne devait pas finir comme eux avec un peu de charbon, ou bien avaler les soixante gouttes d'opium de Chatterton. Il descendit l'escalier, pâle, éperdu ; mais en se trouvant à l'air libre et pur, sentant en lui la jeunesse et la vigueur,, il prit une plus courageuse résolution. Le temps des folies lui sembla passé pour toujours. Il jura de vivre et de se faire dans la littérature une position avec sa plume qui jusque-là ne lui avait servi qu'à chanter ses amours.

Pour cela il fallait rompre avec son passé. Plus de chambre somptueuse et meublée comme un boudoir de petite maîtresse! plus de cheval ! plus de dîners au café de Paris I plus de cigares de la Havane! Il vendit tout son mobilier; il ne conserva que sa pipe, à laquelle il avait adressé des vers, dans le genre des boutades d'Alfred de Musset; mais le plus difficile n'était pas fait. Il fallait rompre avec lariclie et noble dame, et briser, peut-être autant que le sien était brisé, un cœur qui lui témoignait de rattachement. Il

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comprenait que toute relation avait cesse d'être possible: il n'était pas homme à vouloir inspirer de la pitié, il préféra se donner les torts de Don Juan et mettre une barrière infrancJiissable entre lui et l'opulente beauté qui captivait encore son âme. Il reparut chez elle après quelques jours d'absence, mais totalement changé: amer, railleur, offensant; il n'eut pas de peine à se voir interdire la présence d'une femme qu'il n'avait aucune raison de.maltraiter et à s'enfuir, le cœur gros de soupir et de larmes. Comme il pleura dans le modeste asile où il était allé établir son domicile, non pas sur sa fortune évanouie, mais sur la passion qu'il venait de fouler si héroïquement aux pieds !

Après cet effort, Chaudesaigues se voua luut entier à la profession de journaliste et fit son rude apprentissage dans quehjues journaux de tliéâtre, en s'élevant peu à peu aux n^vues importantes où il tint une phice (h'slinguée. 11 souffrit longtemps encore d(^ son amour rompu, sijjrofondément mêlé aux (ibres de son ccrur: mnis à vingt-cin([ ans, vl dans le iuoikIi^ \v<xrv où il élnil entré, d(\s consolations ne tardèriMit pas n s'offi'ir à hii. Le di'auK^ la (huis(s h' chant, h^ \audeville, sous leurs plus charmanles formes,

éveillèrent tour à tour les songes amoureux de sa mobile imagination, et (réphémères tendresses remplacèr(nit celle à laquelle il lui avait été si pénible de renoncer. Dans ce labyrinthe oij l'on se retrouve toujours, il dépensa beaucoup de galants propos et de séduisants éloges, mais ce fut tout. 11 répandit peu de larmes, et ne se plaignit jamais d'un abandon prévu. Il cueillait toutes les fleurs qu'il pouvait cueillir sur sa route semée d'ailleurs de toutes les ronces de la nécessité. Le travail incessant et dévorant des journaux occupait toutes ses forces actives et lui laissait à peine le temps de respirer ces passagers parfums.

Il parut ainsi supporter avec aisance le poids des travaux quotidiens. Mais les veilles, les insomnies, la vie incertaine et peu rangée minèrent sa constitution nerveuse et sensible. Un matin de Tannée 1847, on le trouva inanimé dans son lit, à côté de quelques vers écrits sur son guéridon. On croyait qu'il dormait, iln existait plus. 11 s'était éteint, comme Alfred de Musset, dans la force de l'âge et du talent, mais en laissant un nom moins célèbre. Ses confrères, qui l'aimaient, et que la veille encore il avait fait sourire, le conduisirent en pleurant au cnne-

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tière Montparnasse, oùla voix éloquente do Jules Janin (J ) paya un juste tribut à ses brillantes qua- ^

lités qui n'avaient eu, bêlas! que Téclat fujzilif \

d'un météore. Pauvre Cbaudesaigues ! — Pau- \

vre Yorick ! ditHamlet.

(1) Voir lottre do lui ;Y rnpî»oiidice.

LETTRES DE CHAUDESAIGrUES

Excusez-moi, mon bon ami, de vous avoir fait attendre si longtemps ma réponse. 11 n'a pas dépendu de moi que je m'acquitasse plus tôt de l'agréable devoir de vous écrire ; seulement de jour en jour j'esprrais pouvoir vous envoyer mon livre avec ma lettre. C'est pourquoi je différais.

Aujourd'hui que quelques obstacles relardent lapparition de mes poésies, je me hâte de prendre les devants sur elles pour vous remercier de votre l)onsouvenir et vous assurer du mien. Cette pauvre Elisa de Iliallo (1) me charge de vous rendre grâces aussi pour la généreuse obligeance (jue vous lui témoignez. Elle reconnaît son impuissance i\ vous en remercier digneinent, mais elle chargera son hère d'acquitter un piMi sa dette envers vous.

Je suis bien heureux d'apprendre (|ue la poésie trouble vos sonuneils là-bas, comme ici. Vous aviez espéré, perhde, (lu'en vous éloignant d'elle, elle s'éloi-

(1) Roman do Ghaudosaigucs.

gnerait do vous. Ignorant du monde! ne savez-vous donc pas que loules les maîtresses se ressemblent ? elles ne s'attachent jamais plus à un homme que lorsque cet homme les veut fuir. Phis leurs faveurs ont été hautes, plus leur constance est acharnée. Ainsi de vous! Pour moi, je la bénis, cette muse, de vous rester fidèle, et, dans mon égoïsme, je la supplie de Fêtre toujours.

Cependant ne restez pas trop longtemps isolé avec elle. Revenez vers nous qui vous attendons. Elle vous suivra partout maintenant. Soyez tranquille.

J'espère, puisque vous ne revenez que dans un mois, pouvoir vous envoyer mon livre à Rennes, dans huit ou dix jours sans doute. N'oubhez pas, cherami, que je compte sur les trois journaux où vous avez accès. Le Voleur j le Cabinet de lecture et le Bon-Sens, Ce sera toujours à charge de revanche, comme de juste.

Tout à fait h vous,

Chaudesaigues.

P. -S. — J'ai imprimé à moitié frais avec Abel Ledoux, de sorte que nous partageons tout, dépenses et bénéfices, si par hasard il y en a.

Ce petit mot a pour but de te prévenir, mon très cher, que notre ami G.P...(1) ne peut aller dînerlundi

(i) Gustave Planche.

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OÙ tu sais. Je viens d'en informer Madame *** en lui \

disant que ce serait partie remise. Je t'en préviens ;

afin que tu puisses te dédire comme moi si tu le ;

juges à propos. '

Tout à toi de cœur, ]

GUAUDESAIGUES. \

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