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de l'immortalitS. » Ainsi devait finir comme un d&ste, devait p6rir par le sentiment, un homme qui avait fait du sentiment sa rfegle, qui, depuis les petites chapelles de son enfance, jusqu'a Tautel civique de la Montagne ne devait cesser d'avancer dans la vie et de marcher vers la mort une rose k la main.
■OMMfM
Pyvcrt de Scnancour
Je pense ardemment a Senancour, que in avons trop oublie et qui fut, au milieu des be: arbres de sa for£t, comme une figure recueillie 1'enthousiasme. Je pense a lui quand le soir c cend, a petites ombres, sur tout ce qui fait la < a 1'heure ou le crepuscule commence a envel per, de legers voiles, le tumulte de l'exister Cette heure-la est douce et discrete, elle ap: les coeurs et les paysages. Obermann l'aimait, vint se bercer du calme merveilleux de son lence. Cette heure est celle de Senancour.
Je pense a lui et a sa belle vie triste parmi arbres. Le voici comme une figure Iointaine, rieuse et r£signee. On ne peut pas le separer forfits au milieu desquelles il v6cut ; de celles il a le calme dominateur, la quietude faite de titude et cette grave s£renite qui donne, a t
ses traits, une suave m61ancolie. Senancour, c'est une sorte de faune extrSmement doux et bon, dont le sourire fut tou jours triste en raison de ce qu'il y a de mort dans les forSts. La plainte 16gdre des petites feuilles arrach6es ne connut jamais de plus secret 6cho, ne trouva chant plus semblable et plus myst£rieux que ceux que lui renvoya ce coeur tout empli de la grande voix des bois. Cette vie douce, grise, « clandestine a force d'etre modeste » (i) ne peut pas Stre 6voquee autrement que pr£s desarbres. II nest pas de d6cor qui convienne davantage a cette 4me chaste et belle — qui ne souffrit jamais de la nature, mais des hommes — plus que ce prestige des frondaisons. L'oeuvre de Senancour c'est une source, a Tombre. On a soif, on se penche et Tori boit ; mais Ponde est trop forte a nos coeurs sans passion ; elle excite leur ardeur et ne les apaise point. Voila le tort; il vient de nous et non de Senancour. Ce n'est pas lui qui est trop ancien, ni ses paroles qui sont trop vieilles. Mais nous n'avons pas sa puret£. Devant sa quietude nous nous trouvons tellement vains et bruyants, qu'il semble que nous ne possddons plus, pour entrer dans sa cath6drale, qui est faite de tous les hfitres et de tous les peupliers des bois, le respect n£cessaire. Ce-
(i) Jules Levallois.
PYVERT Dfi SENANCOUR 125
pendant cette ceuvre est si belle, elle vit d'une telle ardeur que je crois bien que nous gofiterons de la joie a y revenir encore.
Senancour avaitune vraie philosophic Cepoete pensait, ce promeneur raisonnait. A Pexemple de Rousseau, il allait dans les bois et cueillait des simples ; mais Senancour — mieux que Rousseau — tirait lesraisons de ses cueillettes. Nul — ainsi que lui — ne comprit qu'il n'y a que des systdmes et peu de v£rit6s. S'il savait ce qu'offrent d'immuable sagesse les ormes et les chataigniers, il savait aussi ce que pr£sentent de mobile les idtes des hommes. II disait de Marc Aurdie : « Je Tai lu ; il ne m'a point surpris ; je con^ois les vertus difficiles et jusqu'a Th^roisme des monastdres. Tout cela peut animer mon ame et ne la remplit pas. Cette brouette que je charge 4 e fruits et que je pousse doucement la soutient mieux. »
Voila Senancour en peu de mots. Appel6 a
choisir entre une pens£e d'homme et les treilles
gonfl&s de son petit bois d'Armand, il n'h6site
pas, cueille la grappe et la mange. Nul, mieux
qu'Obermann, ne sait que les discours peuvent
£tre parfois harmonieux; mais il croit que les
fruits sont meilleurs. Cest.un conseiller de vo-
lupt6.
Grace a la beaut6 de ses bois, a celle de ses
prairies, au regime de ses eaux, le Valois est Tun des plus riants coins de France. La pente molle des collines, la fraicheur des campagnes, le petit bruit des rivieres bordtes de moulins, le calme des 6tangs n'offrent, nulle part ailleurs, ensemble plus heureux. Li se groupent les forSts aux routes carrossables de Coye et de Chantilly , de Pontarm6 et d'Ermenonville; la de beaux lacs s'6tendent et de gracieuses rivi&res, la Theve, la Launette, la Nonette se rdpandent dans les pr& qu'elles traversent. Une vaste v6g£tation couvre ce sol fertile; les chemins sont ombreux qui m£nent aux villages; ceux-ci ont gard6 leur aspect rustique, leurs vieux moulins, leurs murs a auvents et cqs petites maisons ou les poutres sont visibles. II faut, par un matin de printemps ou d'6t6, avoir gravi en carriole ou a pied la longue route qui m£ne de Senlis i Ermenonville en passant par Chaalis ou celle qui descend de Fontaine-les-Corps- Nuds a Mortefontaine — par le pav£ d'Avesnes — pour mieux decouvrir, dans leur diversity, ces aspects du Valois qui n'ont d'6gaux en France que ceux de la Touraine.
Senancour connut ces sites d&s l'enfance. On le plaga, tout jeune, chez un cur£ de campagne, a moins d'une lieue d'Ermenonville. Alors, c'6tait d£ja un petit gar^on reveur, epris de solitude et de verdure. M. de Boisjolin qui le connut en ce
PYVERT DE SENANCOUR 127
temps-14, a dit a Sainte-Beuve comment cet enfant ch6tif, timide et casanier commenga de s'6veiller aux beautfe de la nature. A sept ans, il savait la gfographie, aimait les iles, avait le gofit des voyages et, dans ses rSves fidvreux, songeait d'Otai'ti, des Antilles et de Java. Son petit cceur sensible vibra extr£mement tot aux spectacles naturels. Les longues veill£es au presbytere, devant la carte ouveite, la sphere vein£e de lignes et teintee de taches l£g£res le pr£paraient a des nuits sans sommeil. Tenu 6veill£, il songeait aux lectures et, durant de longues heures, cette plainte qui vient des bois lui semblait comme le bruit du vent sur la mer; le craquement des peupliers, le petit bruissement du lierre lui devenaient autant de familiers et lointains appels que son coeur 6coutait comme ceux des voyages. A Taube, le bon pr&tre et lui partaient par les bois. Senancour suivait le vieillard au chevet des malades, a la veillee des fermes, aux travaux de la saison. A Ver, Loisy ou Montlognon ils promenerent ensemble leur reverie inquiete. Et c'est ainsi que l'enfant connut d'6tranges histoires, et ce qu'on disait de ces soirees myst£rieuses du chateau d'Ermenonville, ou se rdunissaient les Illumines. Le pretre savait les 16gendes du pays. II les dit a Tenfant. Senancour sut que tout a un sens dans les for&ts, que les arbres sont habitus des nymphes, les lacs par des
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ondines et que les racines des chfenes ne sont parfois que le pied racorni d'un sylvain. A Loisy, il vit les beaux joueurs d'arcs qui lancent sur un but des fldches effiltes; il vit le bal de Chaalis et les chasses de Cond6. II trouva cette contrte attrayante et superbe et, depuis que lui fut r£v6l£e la pr&ence, dans les bois, de mille fitres invisibles et charmants, il ne cessa de chercher a connaJtre le puissant secret de la vie mystdrieuse que cachent les forfits. Un jour que, par le chemin de Senlis, il s'6tait, par mdgarde, gliss£ dans le domaine deM.de Girardin, il vit venir a lui un Strange vieillard. C&ait un petit homme maigre, & la face tourment6e, coifffe de fa$on orientale, chaussfe de bas & la mode ancienne et qui cherchait des herbes en se penchant sur les pelouses. Ce vieillard passa pr£s de Penfant, absorbs dans sa recherche et ne voyant rien du monde que les fleurs cach£es. Ainsi Senancour apprit & 6tendre aux herbes et aux plantes les plus humbles son ardent amour. Peu de temps aprfis il sut aussi que le vieillard 6tait mort et qu'on Tappelait Jean- Jacques Rousseau. L'enfant demanda a voir le tombeau du sage. Et on le mena dans Tile des Peupliers, oil il vit une sorte dautel blanc avec des inscriptions. Ce site, d'une grandeur tranquille, n'a rien de fun£raire. Une barque se d£tache du bord et conduit au rivage plants d'aulnes et de
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coudriers. Les peupliers 6tendent, au-dessus du tombeau, la permanente symphonie de leur murmure. Le bruit des eaux s'ajoute k leur ehant. Le tombeau est bord6 de lauriers et de buis rustiques. Cest la que vint Senancour enfant. Ce spectacle sacr6 demeura si vivace dans son coeur que plus jamais il ne put Ten eflacer. Devenu, plus tard, le poete d'Obermann, il tint & retrouver cette contr£e exquise. II reconnut le tombeau, Tile abandonee et le pare habit£ des souvenirs de Jean- Jacques. II suivit le cours argent^ de la Nonette, revit les bois oil il avait jou£, le presbyt£re sans pasteur et, le coeur Streint de Amotion indicible des souvenirs, baisa le seuil rustique de cette maison amie oil, pour la premiere fois, la troublante nature vint se montrer & lui parte de toutes les graces. Quand il parvint a Senlis le soleil 6tait haut dans le ciel, les bois baignfe de brume, la fl£che de la cath6drale fondue dans Fair du soir. Le voyageur prit les faubourgs, la petite Place au Beurre et fut bientdt a la Villem6trie chez son ami, l'ancien garde-du-corps de Sautray. Cette campagne est avenante, plantde de tous les arbres les plus beaux de la contree ; la Nonette la traverse. Ainsi la mime riviere qui ber^a, dans le pass£, les reveries ardentes du promeneur solitaire devait mfeler son murmure 16ger aux Rtueries nou-
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velles que Senancour con^ut sur ses rives (1).
Le g6nie de Senancour suivit la courbe des paysages; a mesure que s'offrirent a sa vue de nouveaux sites, sa conception du monde prit forme et grandit. Naissante & Ermenonville, elle se d£veloppa a Fontainebleau ; au contact des beaux lacs de Geneve et de Bienne se fit sereine et grave ; enfin, au spectacle enchanteur des belles Alpes, atteignit jusqu'a la grandeur. Voila une vie discrete, aux Stapes silencieuses. Elle avance en bel ordre, part des campagnes francaises pour atteindre, par les Alpes, aux sommets. Senancour suit cette courbe id£ale qui passe par la cime des bois et s'616ve jusqu'aux pics les plus hauts des monts. Parvenu au sommet son regard contemple le monde et l'embrasse tout entier. La vie universelle palpite a ses pieds. Elle va depuis Thumble bruyfcre jusqu'a l'altier sapin. Cest un hymne prodigieux, d'une harmonie sauvage. Les montagnes sont de grandes confidentes. Elles contemplent, du haut des glaciers kernels, la vaine agition des hommes; ce sont des t£moins tranquil-
(1) Jean-Jacques Rousseau acheva, a Ermenonville, les Rfoeries du promeneur solitaire ; Senancour ecrivit, a la Villem&rie, ses Reveries de la nature primitive de Vhommc.
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les de nos douleurs; leur indifference vient de leur majestS; elles sont insensibles aux impulsions de nos coeurs, mais aident a les calmer. Le solitaire qui vivrait dans les montagnes et reviendrait, longtemps apr£s, vers les villes, serait aussi 6tonn£ que le sont ces patres des Alpes, perdus dans les plateaux, qui ne redescendent chez eux que quand les neiges les chassent: il trouverait les visages changes, le foyer itroit, le village petit et toutes les querelles des hommes sans grandeur.
S'il y a une initiation a la nature, je crois que personne ne la suit dans un ordreplus parfaitque Senancour. Ce qui donne a Obermann, aux RSverits? a plusieurs pages d'Isabelle et du livre sur f Amour, un si harmonieux ensemble c'est moins renchainement des Episodes secondaires que la belle direction que suit l'auteur dans ses voyages. Parti de la vall£e, Senancour passe par le lac et la forfit et vient demander aux monts leur consolante retraite. L'histoire d'Obermann n'a pas d'autre intrigue. Commence a Paris, l'auteur Tach^ve a Fribourg et ses meditations suivent, dans les voyages, les pas du promeneur. II n'est pas, pour qui sait y lire, de plus merveilleux livre que la nature. La, toute minute offre un spectacle ; chaque pas fait d&ouvrir un monde; le repos n$me est charmant et laisse aux yeux le loisir de
p£n£trer mieux la beaut£ de chaque aspect. Senancour le sent. II 6crit : « L'art de jouir est le seul art de l'Stre qui modifie et sent son existence. » Le coeur d'un tel homme est si sensible que rien de ce qui le touche ne peut le laisser indifferent et que c'est avec une joie sans cesse nouvelle, une surprise petmanente qu'il embrasse tout ce qui croit, accueille tout ce qui passe et re^oit, de tout ce qui vit, le mouvement int£rieur. De ce contact perp£tuel avec la nature, de cette intime communion avec tout ce qui germe, nait et fleurit, de cet admirable renouvellement des saisons qui, chaque ann£e, renouvelle aussi son coeur et l'agite, Senancour acquiert la redoutable certitude que rien de ce qu'enseignent les hommes n'est r£el, qu'il n'est de bonheur qu'a l'6cart et que c'est seulement dans la retraite que le sage peut, sans crainte, m£diter sur le monde et sur les lois du temps. Les cultes conventionnels, le fi&tichisme pour un dieu invisible, les chatiments religieux lui semblent autant de blasphemes qu'il ne peut pas entendre. L'insidieuse nature lui apparait si belle qu'il ne voit Dieu qu'en elle et que c'est chez elle seulement qu'il le veut adorer. A dix-neuf ans, invite par son pfcre, au sortir du college de la Marche, a entrer au S6minaire de Saint-Sulpice, Senancour se revoke, se cabre devant le sacrifice exig£ et quitte la ville odieuse
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pour venir, prds de sa m&re, a Fontainebleau, consulter sa conscience. Nouspouvons croire que c'est ici la seconde de ses 6tapes. La vue des ro ches escarp£es, des gorges abruptes, des arbres mill6naires lui ofFrit de la nature un aspect que les sites plus riants du Valois ne lui avaient pas montr£. Son penchant pour la solitude, d6j& si prononc6, s'accentua davantage au contact de ces bois. Senancour, k un dge oil d'autres hommes cherchent le bruit et le monde, ne songeait plus qu a vivre loin de toute activity, dans la retraite qu'il avait choisie. Alors les voyageurs, instruits des I6gendes, contaient qu'un terrassier nomm6 Lallemand, d6goiit6 du monde, s'6tait retirfi dans la forfit et, dans le site qui se trouve entre le plateau de Belle-Croix et Valvins, avait choisi la demeure primitive d'une caverne. Senancour fut extr^mement frappi de cet exemple. La source d'Obermann est ici. Cette exquise creation du g6nie de Senancour a pris naissance a l'ombre des bouleaux de la forfet. Obermann n'est autre qu'un Lallemand plus lettr6 et plus fin, un solitaire 6mu devant les grands bois. Cette sorte de souterrain oil v£cut Obermann « ferm6e en partie naturellement par les rocs, et en partie par les gr£s rassembl£s, par les branches de gen£vrier, de la bruyfere et de la mousse », existe encore a la Roche d'Avon; on le nomme le manoir d'Ober-
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mann. Le sentier du solitaire d'Avon, le Val rocheux de Senancour mfenent a ce lieu sauvage. Cest la, que, pour la seconde fois de sa vie, le podte ressentit, a la vue des arbres, le tremblement sacr6 d'une pieuse adoration. Les endroits isolfe de ces sites 6taient ceux qui plaisaient le plus a cette ame. L'odeur acre du geni£vre, des bruy£res mouillees du matin, le parfum du seringat ou de la menthe sauvage; accompagnaient ses pas et le suivaient longtemps. Lui-m£me a dit sa joie ardente et le bonheur de tout son etre 6mu devant l'imposante force des bois et des rochers et sa surprise et la joie de ses regards isurprendre, au milieu de ces sites, le mouvement onduleux de la vie animale, l'Sveil des fleurs, le chant des oiseaux et cette fuite rapide du li£vre ou du daim 6tonn6s de sa presence. D£s lors, la nature donne l'ordre & ses jours, inspire son g£nie, le soumet k ses lois. II tire d'elle toute vie, toute substance, tout amour, et, m&me 61oign6, demeure tout v£tu d'elle, & l'exemple de ce centaure de Maurice de Gu6rin qui, revenu sur la rive, gardait du beau fleuve le parfum humide.
O « formes alpiennes ! » Altitudes, glaciers implacables, neiges pures et tranquilles, quelle impression vous fltes sur ce g£nie amer ! Et vous
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torrents fougueux, abimes, cimes apparues, eaux dormantes des beaux lacs, de quelle vive impulsion vous soulevates ce coeur pr&t a vous adorer! Venu de Senlis a Fribourg en passant par Fontainebleau, Senancour, 6bloui, voit son r&ve grandir a mesure qu'il avance. Aux plaines fertiles et fraiches mais monotones, aux bois espac£s de la France, aux rivieres lentes et douces qu'il a, tant de fois, franchies, aux collines onduleuses, le voyageur voit succ6der les premieres pentes rocheuses du Jura. Le voici dans les monts. Le soir les troupeaux redescendent, agitent, sous le couvert des bois, le tintement des clarines ; le soleil, a son tour, d6croit sur les cr&tes, et ne laisse, derri£re lui, qu'une grande lueur rose d'une couleur charmante ; envelopp6s de brume 16gere les petits villages s'animent des seules lueurs de la veill6e ; le clocher aigu, a peine visible, se confond aux cimes tremblantes des pins; au seuil des m£tairies, les vaches et les moutons se pressent, et le chien du berger, en japant joyeusement, annonce le.soir venu et le repos gagn£. Bientot le brouillard fluide couvre tout le paysage et la chute lointaine d'un torrent invisible est le seul chant naturel que le voyageur 6mu entende venir a lui du fond de la valine. Celui qui marche est jeune. II oublie qu'il vient de France et qu'il fuit sa patrie parce qu'il est 6migr6. Tout a l'heure, il sera Thote des vil-
lageois : assis devant le foyer, il partagera le pain cordial de ses amis nouveaux. Son coeur, d6bordant de Tivresse de toutes les merveilles qu'il vient de contempler, se laissera aller au calme de cette soirie paisible. II dira dans un 61an d'indicible Amotion : « Un sentiment imp£rieux m'attache a toutes les impressions aimantes ; mon coeur, plein de lui-m£me, de l'humanit6 et de l'accord primitif des £tres n'a jamais connu de passions personnels et irascibles. » Le d£sir de se confondre a tout ce qu'il adore le pousse plus avant sur les chemins. Ce que voudrait Senancour ce serait de mSler sa vie a celle de la nature et de si bien s'identifier a tout ce qui croit, verdit, pousse et se d£veloppe que lui-meme ne serait plus que pareil £ ces torrents limpides, & ces pins gigantesques, & ces monts que son coeur a le sauvage d£sir d'6treindre.
Que sera-ce demain dans les monts de l'Ober Aargau ou de l'Oberland, dans les gorges perdues qui descendent, sillonn£esde rivieres, des Alpes vers Fribourg ? Ebloui de tant de merveilles, Senancour ne saura plus que g£mir devant Fan^antissement qui p£se sur son coeur et Tempeche d'exprimer, avec toute sa force, l'6clat de cette nature. « Les souvenirs apportes des plaines » habitent encore en lui. II n'est pas accoutumfe aux sommets. Et ce n'est pas aussitot que le g£nie d'Obermann
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peut trouver ces limpides accents par quoi se traduira son harmonieux amour. Bientot celui-ci trouvera a s'objectiver. Venu a Fribourg, Pyvert de Senancour rencontrera, dans une famille amie, la jeune fille qui devait devenir sa compagne. II trouvera auprfes d'elle, le calme accueillant, le tranquille repos et ce joug d6licieux qui tempore la passion et met de l'ordre dans le g£nie. Ainsi fix£ Senancour aimera cette patrie nouvelle. De Fribourg il descendra vers Berne, vers Aarberg, verra le lac de Bienne, Tile Saint-Pierre et ce sublime rivage ou Jean- Jacques a pass£. Ces sites harmonieux ont gardi, de la presence de Rousseau, une beaut6 6mouvante. Senancour ne vit pas sans 6moi cette ile Saint-Pierre, a peine plus grande que celle des Peupliers, ou le nouveau Philoctete se retira loin des hommes. « O nature ! ma mfere! » disait Jean-Jacques Rousseau en abordant ici, me voici sous ta seule garde ! » Et Senancour les larmes aux yeux, se confie, comme Jean- Jacques, au calme envahisseur de ce lac enchant£. Ainsi le pr£cfede le souvenir du Genevois. II Fa vu a Ermenonville, il le rencontre i Bienne, et bientot, sur les pentes du Valais, le retrouvera encore. Prestige de YHelotsel Lettres enflamm6es que le plus amer des hommes con^ut un jour, ici, dans le feu de son g6nie, vous ajoudtes si bien aux beautfe naturelles de ces sites que ceux-ci
ne vivront dans la mfemoire humaine qu'autant que les noms de Saint-Preux, de Julie et de Wolmar aideront a les porter, dans le temps, d'age en age. Ou Jean- Jacques a pass6, passferent Corinne et lord Byron. Mais que sont ces noms a cot6 de celui de Thomme adorable qui peupla cette contrie de creatures passionn6es et vivantes ? Un jour qu'il avait fui Saint-Point pour Chamb&y et, le coeur tout empli du souvenir de cet homme, 6tait venu jusqu'au lac, le grand Lamartine avait dit, dans un hymne limpide :
Je vois d'ici verdir les pentes de Clarens, Des r&ves de Rousseau, fantastiques royaumes, Plus reels, plus peupl£s de ses divins fan tomes Que si vingt nations sans gloire et sans amour Avaient creus£ mille ans leurs lits dans ce sejour : Tant ride"e est puissante a cr£er sa patrie I Voila ces pr£s, ces eaux, ces rocs de Meillerie, Ces vallons suspendus sur celui du Valais, Ces soleils scintillants sur les bois des chalets, Ou des simples des champs en cueillant le dictame, Dans leur plus frais parf um il aspira son ame !
Senancour, avant Lamartine, regut Tauguste impression de ces souvenirs. La vue de ces pics, de « cette immeuse plaine d'eau que le lac forme au sein des Alpes, de ces riches cdtes du pays de Vaud, dont la cime du majestueux Jura, couronne
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le tableau (i) », du mont Blanc, le jeta dans une Amotion indicible, dans ce trouble sacri du coeur, dont les pages les plus belles d'Obermann sont inspires. Enfin Senancour comprend la gloire des montagnes, ce que d6gage de divin leur s£jour plus 61ev6. « Je vis, dit-il, que malgr6 la lenteur des mouvements apparents, c'est dans les montagnes, sur les citnes paisibles, que la pens£e, moins pressfe, est plus veritablement active. »
Plus tard, quand l'amertume des hommes et le silence du temps l'auront jet£ dans Toubli obscur ou il faillit mourir, Senancour, en presence des jours chitifs de sa maturity, se souviendra de ce temps ou, comme un montagnard, il gravissait, de pente en pente, les belles Alpes hautaines. Alors c'est l'hymne universel, le chant. oecum6nique que laisse 6clater son coeur plein du robuste pass£ : « Souvent, dit-il, alors, au sein des montagnes, quand les vents engouffr6s dans leurs gorges, pressaient les flots de leurs lacs solitaires, je recevais, du perp£tuel roulement des vagues expirantes, le sentiment profond de Tinstabiliti des choses et de l'6ternel renouvellement du monde... Ainsi livr£s a tout ce qui s'agite et se succfede autour de nous, affectes par l'oiseau qui passe, la pierre qui tombe, le vent qui mugit, le
(i) Confessions.
nuage qui s'avance, modifies accidentellement dans cette sphfere toujours mobile, nous sommes ce que nous font le calme, l'ombre, le bruit dun insecte, l'odeur 6man6e d'une herbe, tout cet univers qui v6gfete ou se mineralise sous nos pieds; nous changeons selon ses formes instantan£es, nous sommes mus de son mouvement, nous vivons de sa vie. » Le coeur d'Obermann est a 1'image de cette nature. II est imp£tueux, torrentiel ; il vit d'une passion ardente mais pure. C'itait Julie que Saint-Preux aimait dans la nature. Senancour aime son amante, mais ne l'aime pas davantage qu'une des formes naturelles 6parses : un arbre, un mont, ou la fleur discrete qui se cache sous la neige. Qu'est cela auprfes de l'immense planfete, de la tyrannique nature et de ce monde prodigieux que les Alpes lui r£velent?
Jules Levallois, le regrett£ biographe de Senancour, a dit que, connu a peine en France, Obertnann 6tait lu assidftment en Norv&ge, en Finlande et les pays du Nord. II n'est pas de livre qui corivienne mieux aux peuples des sommets blancs.
Le destin d'Obermann n'est pas moins Strange que celui de son auteur. Paru en 1804, un an avant Rene, ce livre passa presque inapergu. Alors le monde anxieux, modifi6 dans son ordre par
PYVERT DE SENANCOUR I4I
une revolution inouie, ne vivait plus que par le souffle de 1'homme qui l'avait conquis. La penste de Bonaparte, en objectivant celle de TUnivers, ne permettait point aux hommes de se detacher d'elle. Para en 1805, au lendemain de la stupeur que tant de gloire eveillait, Rend eut le loisir d'etre lu. Mais on ne lisait pas en 1804. Et le livre tout trempe de nature, impr6gn6 du parfum des Alpes et de celui des for&ts que Senancour apportait ave^ lui ne toucha point ces coeurs distraits d'autres desseins. Ces proses molles et chantantes, ces hymnes rustiques et protonds laissirent indifferent un peuple tout occupe de la guerre. Les pages de Senancour subirent le sort de celles de Chenier. Perdues dans le tourment du siicle elles ne reparurent que plus tard, & Pheure du romantisme. Mais on sait ce qu'il en est de ces resurrections. Une oeuvre parfaitement belle, de conception neuve et hardie, ajourn£e de trente anntes dans sa gloire, peut avoir a souffrir de ce retard malheureux. Reedite, en 1833, avec une pr^ce de Sainte-Beuve, en 1834, avec une preface de George Sand, Oberm^nn ne naquit reellement a la gloire qu'aprfes que tous les fievreux heros de Byron, de Benjamin Constant, de Lamartine, de Musset et de Sainte-Beuve lui-meme eurent tenu le monde sous le charme de leur voix. Con?u avant Manfred, Adolphe, Jocelyn, Rolla et Joseph Delorme,
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Obermann enchanta mais ne surprit point. II semblait que les accents de cette plainte ne fussent pas nouveaux. Attentif a saisir l'echo de tout qui semblait traduire Tinqutetude de sa pens£e, le si£cle parut accueillir Senancour moins comme • un maitre que comme un disciple. Je ne crois pas que cette ame d'£lite en souffrit rdellement. Senancour £tait parvenu a une telle indifference du jugement des hommes que la sorte de succes qu'on lui fit plus tard le trouva comme d£sabus£. Le mouvement de son coeur, regie sur celui de la nature, ne s'en troubla pas d'une" ligne ; sa pudeur n'en fut pas atteinte. II continua de vivre a l'6cart, avec la certitude que tout ce qu'on peut 6crire n'a gufere plus de valeur dans Tordre universel, que le mouvement d'un insecte ou P6closion d'une fleur. II savait que sa pens£e 6tait trop belle, d'une saveur trop attirante, pour demeurer perdue. Le coeur d'Obermann 6tait semblable a celui de trop d'hommes de ce temps la pour rester ignorS de ceux qui le devaient connaitre. Ainsi Senancour ne vint au public qu'aprts que quelques ames exceptionnelles, £blouies de son g£nie, l'eurent d6sign6 a Tattention du petit groupe des esprits sup£rieurs. Jules Levallois a pensd que Jean- Jacques Ampere trouva un exemplaire $ Obermann sur le quai, en fut transport^ d'enthousiasme et le livra aux lectures de ses amis d'Auteuil. Cest
PYVERT DE SENANCOUR 143
d'Auteuil, que le comte Destutt de Tracy, ce
grand esprit que les orages rSvolutionnaires aussi bien que les meditations speculatives les plus haules avaient mene a I'expression la plus pure de ' 1'ideologie rationnelle, groupait dans le salon Helvetiusdevenu sien, une soci£te choisie de philosophes et de penseurs. Daunou, Guinguene, Volney, M. Joseph Chenier, de Gerando, Ampere, Laromiguiere, 1'illustre Maine de Biran composaient ce c£nacle unique. Le livre A'Obermann, tombant dans ce milieu ardent de jeunes intelligences y souleva de passionnants d6bats. Irrites de voir avec quelle ddsinvokure Chateaubriand, reprenant le grand courant naturiste du xvm" siede, en modifiait l'esprit au moyen de la religion, ces hommes admirables accueillirent Senancour comme Tun des rares talents capables de soutenir, par une forme harmonieuse, leur pensSe commune (1).
Le proces que, vers 1827, le pouvoir interna a Senancour, pour son Resume de I'histoire des traditions morales et religieuses, acheva de sortir de l'ombre la figure d'un homme jusque-la peu connu. Le procureur du roi, Levavasseur, reprocha vive-
(1) De Senancour aya.it ecrit une refutation du Genie du Christianisme. Cette refutation ne parut qu'en 1816, l'auteur n'ayant pas voulu critiquer, sous le regime imperial, un i^criviin tenu en disgrace par l'empereur.
ment k l'auteur, au cours du proc&s, rimpertinence philosophique avec laquelle il avait soumis la religion a son examen. Berville, le mSme avocat qui avait d£fendu Paul-Louis Courier des attaques clSricales, r£pliqua a Levavasseur. Ce procfes eut un grand retentissement et se termina par Pacquittement de Tauteur. L'admirable panth&sme de Senancour, tax6 d'ath&sme par les ignorants, ne fit pas qu'affirmer l'indSpendance d'un caractire d'61ite ; il amena son auteur a poser les bases de cette histoire religieuse oil s'illustrferent depuis, k des titres difKrents, Strauss, de Coulanges et notre Ernest Renan.
Surpris autant qu'6blouis de la merveilleuse alliance que Senancour apportait par ses oeuvres a leur philosophic, les amis d'Auteuil t6moignerent leur reconnaissance au po&te en r6pandant son nom dans les milieux lettrSs. Ainsi parvint, par Ballanche, par Ampfere, par Jules Bastide, jusqu'i la g£n6ration fr£n6tique de 1830, le nom d'Obermann (1). I/enthousiasme soulev6, dans le milieu d'Auteuil, par la venue d'Obermann,
( 1 ) « Aurai-je un jour a un moi, disait Senancour dans les notes posthumes qu'on a retrouvees, ou dois-je finir corame j'ai vecu jusqu'a present, comprime', ignor£ de ceiix qui m'ont vu le plus souvent et ne sachant qu'imparfaitement moimeme ce que j'eusse £t£. » Ce jour vint; il vint bien tard; ce fut unjour crepuscalaire.
PYVERT DE SENANCO0R 14$
6tait si extreme qu'il semble que pendant longtemps, ceux des hommes exceptionnels qui se groupaient chez Destutt de Tracy, ne purent s'6loigner d'un h6ros qu'ils aimaient comme un frire. Senancour avait le don du paysage. Ses ardentes descriptions ont le moelleux de Claude, la ligne de Poussin et cet 6clat tranquille dont la pr&ence 6voque des souvenirs d'Elyste ; elles donnent, i ceux qui les lisent, le d&ir insatiable de connaitre une nature dont le prestige est si grand que la penste en garde le d&ir secret. « O mon ami, Scrivait, de France, Jules Bastide a Ampfere, alors de passage en Suisse, apr&s une lecture $ Obermann, tu es done & Vevey; tu as vu Clarens, Meillerie, Chillon. Tout cela doit te paraltre un songe. Tu as vu la lune monter sur le Velan... » Sainte-Beuve, George Sand, gris£s de d&ordre romantique, ne comprirent pas complfetement ramertume d'Obermann. Sainte-Beuve disait: « Obermann ne sait ce qu'il est, ce qu'il veut.... » Cest un 4tre « qui g6mit sans cause, qui d&ire sans objet et qui ne voit rien, sinon qu'il n'est pas 4 sa place ; enfin qui se traine dans le vide et dans un infini d&ordre d'ennui...)) Et George Sand : « Obermann est un glnie malade; je Tai bien aim£, je Paime encore ce livre Strange si admirablement mal fait; mais j'aime encore mieux un bel arbre qui se porte bien... »
I46 PORTRAITS FRANgAIS
Senancour venait trop tard ; son heure 6tait pasate. La jeune g6n£ration, 6mue d'une plainte si belle, surprise d'accents si harmonieux, consid6ra un instant cet homme avec respect; mais de nouveaux destins entrainaient son ardeur, de nouveaux pontes la sollicitaient. Son culte pour Senancour plus different que r£el, partait moins du coeur que de Intelligence (1).
Senancour mena jusqu'i la fin une vie noble et cach£e. Ses jours s'icoul&rent en bel ordre. Les joies qu'il eut furent toujours graves; son coeur n'en connut que d'excessives et c'est pour cela sans doute qu'il les v£cut sans tumulte. Ses plus hautes all£gresses venaient toutes de la nature; c'est ce qui explique le caractfere sacr£ de ses Amotions. Voili la vraie source. Elle est dans les bois. Obermann le savait et ne cessa d'y boire. L'union qu'il avait contractte a Fribourg, bien que malheureuse, ne le poussa jamais 4 blasphemer Tamour. Ce brftlant sujet 6tait celui auquel
(1) Senancour le sentait, en souffrit. On le vit bien, plus tard, chez Foyot, a un repas oil Saintc-Beuve, Blanche, G. Sand, avaient respectueusement invito l'auteur $ Obermann. Le diner fut glacial, la soiree morose. II y avait la distance de tout un monde entre le vieux solitaire et les jeunes romantiques.
PYVERT DE SENANCODR
il revenait volontiers. Jules Levallois laisse enten- I dre que le livre de V Amour tut, des ouvrages de ' Scnancour, celui de tous auquel leur auteur preferait travailler.
II est vrai que sa grande ame sctntille tout en-
i tiere dans ces pages qu'anime une tranquille ar-
1 deur. Elle y vit, y palpite d'un souffle pur et
I serein (i). Le reve qu'U a concu d'une ideale
^pouse, donne i ce bel ouvrage un reflet adora-
Une femme vraiment aimable est, dit le
jfete, comme une harmonic parfaite pour les af-
)gps de l'homtne. » Le contour d'un beau
ipivre. H veut que celle qu'il a choisie ait
la for^^^e Venus Adonias... El ce reve d'une
beaute vaj^^st^se precise parfois en lui, au
point qu'il levW^j^plus proche de sa penseei
Ses notes posthumes l^kdent en desirs reprimes,
en souhaits inexauces d'^^ion infinie. « Je n'ima-
gine rien de plus doux surTJMK humaine, ecrit-il
(i) Michelet a toit: « Le livre^fl^pincoui est tres beau, tires fort, plein d'idees, sonJ^^tristesse est bien iioquente. II y a des choses sublj^^^t< O femme que j'aurab
»im£et etc... n Je lui sa voj^HKe ligne; e'est lademiere de mon livie. " (MiCHPJjl^Hlnwur;. Demierement, M. dc Gourmont ecrivai^^^He livre de Senancour sur V Amour v reste cc qu'i^BR'le plus hardi sur cc sujet que rien, e petit banaliscr *. [La Physique it
dans ces feuilles retrouv6es, que de se confier avec une femme tranquille et aimable, dans une cabane heureusement situ6e... » Cette cabane serait batie, prfes d'un lac, sur une pente inclinte. Des sapins Tombrageraient, et des ch&taigniers : « Derri&re est un clos ou sont rassembl6s des 16gumes et des fruits... ». « Voila peu de choses en un sens, dit Senancour, mais je ne Taurai jamais... » Parole d6sol6e, mais qui peint bien le destin de ce malheureux homme.
Atteint de maux divers dont le moins p6nible n'6tait pas cette misanthropie qui faisait de lui le fr&re de Jean-Jacques Rousseau, Senancour, s'Stait retire a Paris, rue de la Cerisaie, dans une maison modeste, pr£c6d£e d'un jardin. Cest la que vinrent le visiter Nodier, Ballanche, Pierre Leroux, ses fidfeles d'Auteuil et cet Strange Latouche qui fut un frfcre obscur de son g6nie. Senancour, perclus, privS de Thorizon de ses montagnes, recevait sous les lilas. Sa fiert6 le rendait silencieux. Son sourire attrist6 trahissait le mal int6rieur. Mademoiselle Eulalie de Senancour, avec une pieuse adoration, les soins les plus tendres du coeur, veilla la vieillesse de son p&re. Au mois de Janvier 1846, Senancour, ag6 de soixanteseize ans, sentit s'6teindre en lui les dernifcres forces de sa nature. II avait demands a mourir devant les arbres, « sous le soleil, sous le ciel
PYVERT DE SENANCOUR
immense, afm que, laissant la vie qui p ptit retrouver quelque chose de l'illusion in Mademoiselle de Senancour exauca ce vo nier de son pere. Elle 1'amena a Saint-Q( c'est la, a la face orgueilleuse des chenes, le bois depouille, que mourut le poete m d'Oier»w«M.Laplainteduventd'hiver,lacln premiere neige vinrent, jusqu'a 1'heure fina peler a sa mSmoire le souvenir des belles de ces cimes des monts qu'il avail tant ;
Henri de Latouche
a la Vallee aux Loups
« II y a, daaf ma vie, deux matinees un pen phrrienaes comme je les aiuie. L*nne c'etait a Annay, surnomme egalement la Vallee-auaonps, •
Jean MottAS.
A Henri de HJgnwr.
Jean-Jacques k Montmorency, Bernardin de Saint-Pierre k Eragny ou Senancour k Roched'Avon, ne s'approchirent pas plus passionnfrment de la Nature que Thabaud de Latouche k la Vallee-aux-Loups. La petite maison qu'il habita entre Aulnay et Chitenay, au pied du plateau de Malabry, non loin de Plessis-Piquet, entourie de pins et de chitaigniers, k deux pas de celle ou
HENRI DE LATOTJCHE
M. de Chateaubriand etait venu mediter, longtemps de son mystere le fievreux abaw cet hommc triste et charmant. It sied i parfois en ces Ueui memorables, non j dimanche quand une jeunesse joyeuse em] rires les bosquets de Robinson et de Vei mais a une heure de semaine ou tout se far et calme au-dessus de ces bouquets d etages en gradins, de ces pares abandons ces chemtns larges et ombreux qu'egayen les oiseaux. Cest le propre des grands desi rechercher la solitude qui s'offre au milii merveilles des forets et des champs, a l'iso du cceur et l'abattement des sens. M. de La n'y faillit point. On a beaucoup medit misanthropic qu'il avait naturelle, et < eloignement qu'il montra par la suite pour les choses du monde. Lui-meme se nomrn; paysan de la Vallee-aux-Loups » (i) et se a cherir ces solitudes rustiques qui conven nierveille a sa melancolie. Je pense qu'il n ecrit de plus durable que les pages emb; des parfums de la clairiere qu'il a consacree sites aujoard'hui profanes. Ce Benichon, t
(l) « Dam son lipltre i M. de Chateaubriand
intitule le Paysan de la Vallie-aui-Loups ; il jc
paysan comme Paul-Louis Courier jouait au vigi
(Saihts-Bi
pu devenir, avec un peu plus d'ordre dans le talent, un grand po&te romantique, ne vivra dans les m6moires que par l'amour qu'il montra aux versd'Andrt Ch6nier et aux arbres de son Val. Citait un homme doux et bizarre, plein d'un g6nie Strange et tourmentS. Beaucoup de ses romans aventureux sont k peu pr£s illisibles aujourd'hui ; son style n'a pas la forme solide qui prot&ge de la mort les Merits trop hatifs. Mais il est, dans son oeuvre, des pages ou il semble que sa penste ait pris une forme plus durable : ceiles oh il parle de son Val, ou il 6voque les champs et c61&bre la campagne. Son plus grand titre de gioire n'est pas seulement d'avoir arrach£ Ch6nier a Toubli ou d'avoir 6veill6 les jeunes plumes ardentes d'une Sand, d'un Balzac ou d'un Charles de Bernard, d'avoir os6, le premier, faire se plaindre une Valmore ; il est aussi d'avoir c6l£bre tout ce coin de Tile de France qui va de Fontenayaux-Roses aux bois de Vincennes et de Marly.
Pas plus que les autres grands naturistes ses emules, Thabaud de Latouche he sut joyeusement s'approcher de la nature. Cette grande enchanteresse, dont les retraites verdoyantes n'avaient point su verser le baume consolateur au coeur de Bernardin, de Senancour et de Rousseau, ne calma point le mal secret de ce pofete attristi.
La peine cachfie d'Obermann et de Dominique
est commune k ces hommes po6tiques et malheureux. Le calme des for&ts, l'apaisement des campagnes ou des monts ne font qu'exacerber ces Alcestes romantiques. Mais ce mal est charmant et cette peine d6licieuse. Nous aimons a rouvrir ces anciens livres fan6s oil des chagrins sinceres, souvent vSritables, racont£s nai'vement par ces hommes candides, nous 6meuvent comme les fleurs toujours odorantes d'un herbier ancien.
Henri de Latouche a 6t6 au devant de toutes les gloires litt£raires de son temps ; il a aid6 a se connaitre quelques-uns des plus grands icrivains de son fipoque. Cet homme, en qui la plus merveilleuse imagination se tarissait & chercher I'expression, ne cessa de rayonner sur une foule de jeunes hommes qu'il marqua de son empreinte (i). A Balzac, en compagnie de qui il v£cut quelque temps & Paris, rue de Tournon, Latouche montra la voie ou devait s'engager, avec La Peau de Chagrin et La Physiologic du ZMariage, le gonial romancier. Le Berrichon Ffilix Pyat lui emprunta sa verve et ses espoirs r6publicains ; Charles de
(i) Lire, sur l'influetice considerable de Latouche dans les lettres romantiques, l'article si complet de M. Raoul Deberdt. (Revue des Revues, i 6r mai 1899).
IS4 PORTRAITS FRANgAIS
Bernard, Lefevre Deumier, Arnould Fr6my, Jules Sandeau, vinrent demander & Latouche les conseik du dibut et les encouragements. II n'est pas jusqu'a Hugo adolescent qui neffit admis&partager, en un jour d'illusion juvenile, le repas frugal du romancier de Fragolttta (i). Mais plus que les autres peut-fetre, Madame Sand dut au g£nie de Latouche ce don du style agreste qui devait Tillustrer. Le « vieil oegypan de la Vall6e-aux-Loups, promenant Madame Sand le long des coteaux d'Aulnay ou de Sceaux, lui apprit le premier a sentir Time profonde de la Nature (2). »
George a cont£ elle-mfime, par le detail, le rtcit de son initiation et « comment, flottant entre les peintures de fleurs sur 6ventails et tabatteres, les portraits & quinze francs et la literature », elle vint heurter a la porte de cet homme 6tonnant. M. de Latouche se montra extrfemement s6v£re aux debuts de sa compatriote. « Sur dix articles que je lui fournissais, dit-elle, il n'en prenait pas souvent un seul, et il a longtemps allum£ son feu avec mes efforts avortfe. II ne cessait de me dire que la facility est le premier don de i'6crivain, que les chefs-d'oeuvre sont courts : je le sentais, je le reconnaissais, mais je n'y pouvais rien ».
(1) Victor Hugo raconti.
(2) Raoul Deberdt, ib.
Enfin George Scrivit Indiana. On va voir que le maitre se montra ici plus rudement hostile que de coutume : « Un soir que j'itais dans ma mansarde, — 6crit-elle, — M. de Latouche arriva. Je venaisde recevoir les premiers exemplaires de mon livre ; ils 6taient sur la table. II s'empara avec vivaciti d'un volume, coupa la premiere page avec ses doigts et commen^a k se moquer comme £ l'ordinaire, s'Scriant : « Ah ! pastiche ! pastiche ! que me veux-tu ? Voili du Balzac si fa pent I » Et venant avec moi sur le balcon qui couronnait le toit de la maison, il me dit et me redit toutes les spirituelles choses qu'il m'avait d£j& dites sur la n6cessit£ d'etre soi et de ne pas imiter les autres. II me sembla d'abord qu'il 6tait in juste cette fois ; et puis, k mesure qu'il parlait, je fus de son avis. II me dit qu'il fallait retourner & mes aquarelles sur 6crans et tabati&res, ce qui m'amusait, certes, bien plus que le reste, mais dont je ne trouvais pas malheureusement le dibit »•
Cependant la mauvaise humeur de ce juge irascible ne dura point, cette fois, au-del& de la lecture. Le lendemain l'auteur d' Indiana recevait de Latouche ces mots affectueux et laconiques : « Oh ! mon enfant, que je suis content de vous ! » Un an environ aprSs ce grand ddbut, une brouille maladroite sipara les deux Befrichons. Cette brouille dura pendant dix annfes. Elle est plus a
156 PORTRAITS FRANQAIS
rcgretter peut-fttre pour le talent de Madame Sand que pour celui de Latouche. Vilive n'ayant plus le maitre rigide auprts d'elle ne s'attacha plus aussi bien k perfectionner un genre oi le gout de la nature ne devait pas suffire.
L'attrait de Latouche, sa puissance sur les nouveaux venus, particulterement sur les femmes, s'exer$aient ainsi qu'une fascination. Toute sa force sur le monde venait de sa parole pleine de seduction, de Tenchantement que suscitait, autour de sa personne, une ineffable grace de parier et de convaincre. « Le.son de sa voix, dit Sainte- Beuve, 6tait flatteur, insinuant ; il avait de la sirene dans la voix. » Et Sainte-Beuve dit encore : « D'un coeur ardent et passionn£, d'un temperament vif et amoureux il avait un grand souci de sa personne et de cequi mSne & plaire. » Enfin le discret mystire dont il aimait cacher son pass6 d'aventures, le penchant qu'il afftctait, dans sa vie et ses oeuvres pour les figures de r£ve, les amours voluptueuses et d&exu6es, presque c£r£brales des fctres, le ton que lui-mfime affectait de montrer les maniferes d'une sor te d'Olivier romanesque et farouche lui vaiurent d'etre, jusqu'i la fin de sa vie morose, suivi de femmes fiddles, exquises et malheu-