‹ Portraits françaisChapitre 5 sur 9 · LATOUCHE · texte numérisé non relu

LATOUCHE

reuses. N'a-t-on pas dit que « ce fut M me Manson, la calibre compromise du proems Fualdfcs, qui fut la premiere passion c£r£brale de Latouche: trds enthousiasmi de cette crane bourgeoise de province qui, au cours de ses escapades sous costume masculin, se trouva impliquSe dans Thistoire de la maison Bancal et de l'assassinat de Rodez, Latouche se constitua son dfifenseur et r£digea les mimoires justificatife de cette amusante heroine. » (i) Sainte-Beuve, son ennemi mais qui le craignait pourtant, 6crivit par la suite avec assez de justice sur les dlvouements de femme qu'il sut inspirer. Bless6e & mort de son amour, M me Desbordes-Valmore, depuis son adolescence jusqu'i I'extreme moment de ses jours douloureux, ne cessa de porter en elle le souvenir perp6tuel et toujours adorfi de cet ingrat amant. La critique indiscrete, a qui rien n'est sacr£, a men6 grand tapage autour de cette liaison que la mort fut vraiment la premi&re a rompre ; mais il apparait bien que, de tous ceux qui cherchferent k percer les raisons de cette £nigme amour euse, M. L6onS6ch6, dans son livre sur Sainte-Beuve, fut le seul 6crivain qui fit justement le rdcit le plus acceptable. Le doux Ulric Guttinguer, foit M. S6ch6 « 6tait au courant de cette intrigue. » Cest lui tout le premier qui en confia le

(i) L£on S£ch£, Sainte-Beuve (t. II, 1904).

secret au cher pan6gyriste de M me Valmore, £ Sainte- Beuve lui*m£me. A ce moment li l'auteur de Volupti priparait, pour les Pleurs de la grande Marceline, son dogieux article. Ulric lui krivit : « Vous voili xlonc, mon cher ami, dans les vers de Madame Valmore, bien jolis par doux Eclairs, et, comme des 6clairs, £tincelants dans Tobscuritd. Vous y rencontrerez le Loup de la Valtie> dont elle ne s'est pas encore r6veill£e, dit M me Duchambge, et pour qui ont 6t6 exhales tous ces beaux 6lans de passion d&ol6e, qui la mettent tant audessus et au-dessous des autres femmes. C'est TAndr6 Ch6nier femelle, et le malheur, fiction, h£las! et rfialitfi! » « Je ne savais pas, ripondait alors Sainte-Beuve & Guttinguer, que ce fflt pour le hup que la colombe avait tant gfemi. Je ne mktonne plus que Tautre jour, elle m'en ait parld. « Ilestbon, » me disait-elle ; iln'aspireplusqu'au profond repos... » Cest-i-dire, n'est-ce pas, que le hup dtait d6j£ dans ses bois et que les futaies d'Aulnay, les arbres de sa valine commen^aient d'eiivelopper de leur grande ombre la permanente tristesse du podte misanthrope. A ce moment-li d6ji le poids de tant d'ann6es mortes, de tant d'oeuvres rfalisies, le mal physique enfin, dont il souffrait, le tenaient accabl£. L'histoire de cettc passion, aux mains mfemes de Sainte-Beuve, n'itait plus que de la cendre ; mais cette cendre li 6tait

cbaude et vivante. Le grand amour de Marceline y couvait tout enticr, pr&t, sous la premifere brise, a s'embraser encore :

y itais a toi peut-etre avant de t'avoir vu, Ma vie en se formant fut promise a la tienne ; Ton nom m'en avertit par un trouble imprevu, Ton ame s'y cachait pour eveiller la mienne.

Je l'entendis un jour et je perdis la voix ; Je l'&outai longtemps, j'oubliai de rdpondre : Mon etre avec le tien venait de se confondre ; Je crus qu'on m'appelait pour la premiere fois. Savais-tu ce prodige ? Eh bien 1 sans te connaitre J'ai devine' par lui mon amant et mon raaitre...

Henri de Latouche, k qui est attribute la paternity du premier enfant de Marceline, ne ttmoigna pas, pour celle dont la lyre devait embellir d'ardeur la po6sie du siicle, d'un attachement irreprochable. L'oubli de son amant, 6crit M. L6on Sexht « Jut la premiere grande douleur de Marceline. Dieu lui en envoya une plus grande encore en prenant son enfant :

J'ai tout perdu : mon enfant par la mort, Et... dans quel temps ! mon ami par l'absence, Je n'ose dire, helas 1 par l'inconstance.

Ce doute est le seul bien que ra'ait laiss£ le sort...

Longtemps son coeur souffrit de ce premier abandon. Bien des ann£es apr&s, alors qu'elle

TT

passait dans Rome quelque journde de voyage, Marceline, par ces mots adressds & sa fidfele Duchambge, tdmoignait que rien en elle n'itait mort du souvenir. « Et moi, disait-elle, sais-tu ce que je regrette de cette belle Rome ? La trace r6vee qu'il y a laissfie de ses pas, de sa voix si jeune alors, si douce toujours, si 6ternellement puissante sur moi. Je ne demanderais & Rome que cette illusion, je ne Taurai pas ».

Le temps, ce puissant maitre et qui soumet les coeurs, ne put jamais complement effacer de la m&noire du cher grand poete, Pimage de Latouche. Cest en souvenir de lui qu'elle donna plus tard, k sa touchante Ondine, le prinom d'Hyacinthe qui etait aussi de ceux de M. Latouche. lis eurent, un jour encore, la faiblesse de se revoir; mais le poids des anntes les avait mieux vaincus que les regrets les plus grands ; ils renouferent seulement la relation 6gale de deux coeurs poitiques. Plus tard, et presque a l'extrfcme d'une vie qu'elle trainait toujours d&eraparde, le pauvre po£te des Pleurs trouva encore la force de tresser sur la tombe du Loup de la Vallie, ces phrases r£paratrices : « II semblait souvent g£n£ de vivre, et quand il se d6gofltait de Fillusion, quelle amertume revenait s'fitendre sur cette fete passagfcre !.. . Admirer 6tait, je crois, le besoin le, plus passionn6 de sa nature malade, car il 6tait bien malade

HENRI DE LATOUCHE l6l

souvcnt et bien malheureux ! Non, ce n'itait pas un m£chant v mais un malade, car l'apparition seule d'un d£faut dans ses idoles le jetait dans un profond d&espoir, ce n'est pas trop dire... On l'a cm jaloux, litt6rairement parlant. II ne l'a jamais 6t£. Mais in juste, prfvenu, oh ! oui. Sa colore et son dddain 6taient si grands, quand ii se d£trompait d'un talent, d'une vertu, d'une beaut6, dont la d£couverte et la croyance Tavaient rempli de tant de joie ! AprSs, quelle ironie contre sa propre simplicity ! Comme il se d6chirait d'avoir itk vol£, disait-il, par lui-m6me ! II souffrait beaucoup ; croyez-le et ne Toubliez jamais. II s'attendrissait d'une fleur et la saluait d'un respect pieux. Puis il s'irritait d'oublier qu'elle est p&rissable. II levait les 6paules et la jetait dans le feu... Quel immense empire n'a-t-il pas du obtenir dans ses coleres ?... II faut trouver dans ce courage qu'il a eu, muet et solitaire, de quoi racheter toutes les larmes qu'il a fait couler... » Ainsi parla Valmore ; ainsi le chant des dryades, ne se souvenantplus des pleurs, k g£mir dans lesbois, regrettait l'oegypan.

La vie, & la Valine, itait simple et rustique. Les sites accueillants, les champs encore incultes y oflraient un asile sans recherche. Latouche, qui se

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souvient de ses impressions adolescentes d'ltalie, y revoit onduler les collines et les plaines : « Ici, comme en Toscane, les terrains sont ouverts en crevasses fauves ou pourprtes ; les deux paysages sont riches igalement de plaines et de collines, de moissons, de cultures, d'arbres fruitiers et de landes couvertes d'ajoncs sauvages. Ici, enfin, et li-bas, le versant des ch&taigneraies est velout6 de mousses et de bruyferes aux vives couleurs. Quelle s6r6nit6 dans cette solitude ». Campagne favorable ! retraites forestidres ! Cest \k que vint le vieil oegypan se retirer pres des nymphes. Henri de Latouche aimait les aulnes et les fraisiers et Tombre que les troenes font sur les gazons 6tait douce k ses pas. Une immense perspective s'espa^ait devant iui, offrant devant ses yeux tant de charmants villages : « Chitillon, dont Rabelais desservit joyeusement la cure ; Fontenay, qui peut-etre autrefois cultiva des roses (i), et, k ses pieds, ce village du Plessis, avec son £tang imfelancolique. » Void PHay et Rungis. « Voil&, avecle souvenir de ses pares fastueux, de ses hardis jets d'eau et des cours si brillantes du Maine et de Penthtevre, Sceaux qui s'Stale £ votre gauche... » « La populeuse route de Toulouse » se croise ici & la route de Choisy...

(i) Fontenay ! lieu qu'Amour fit naitre avec la rose I

(A. de Chenier.)

Voili Antony... Plus loin, le vieux donjon de MontlhSry, penchfc au bord de la grande route coffltne un mur cyclopien, borae au midi Thorizon bleuitre... Enfin, k l'ouest, s'enfoncent les valines de Biivre et de Chevreuse, les prfa de Jouy si richement bigarrfc d'itoffes populaires ; et derri&re nos grands bois le soleil se couche sur Meudon, Versailles, les mines de Port-Royal et V6lisy illustr£ par nos armes. » Val-de-Loups est au pied de la colline escarpie. Sa ch&taigneraie est comme une oasis sylvestre au milieu de ces sites si frais de 1'Ile-de-France. Henri de Latouche se plait k y promener les songes de ses Granges romans, & 6voquer, parmi les buissons et les fleurs, les figures vaporeuses d' Arabella, d'Adrienne et de la mystirieuse Fragoletta. Ces creatures de reve, soeurs aintes de la psychique S6raphita ou de k perverse Maupin, s'iveillent & ses yeux sur le gazon des pelouses. Elles viennent joyeusement croquer les noisettes de ses bois et respirer les roses que le po£te a cueiilies. Un hymne s£raphique, comme une vision heureuse, semble rester de ces apparitions. De plus en plus, le misan thrope, r6fugi£ dans les r£ves d'une voluptueuse (antaisie, se retire du monde brillant qui le rechercha jadis pour les traits de son esprit et les saillies de sa plume. La grande Amotion ressentie au spectacle de ses bois solitaires laissera ce coeur

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frivole k jamais tourmenti. D&ormais, k cette 4me bless6e par le contact des hommes, ne plairont plus que les aulnes et les rosiers d'Aulnay. S'il aime a feuilleter encore quelques rares et chers livres, c'est Werther « une midaille frappfee dans l'imagination de dix-huit ans et qu'il porte sur son coeur avec superstition », ou ce sont les po&ies de Chfoier. « La publication des pofesies d'Andr£ Ch£nier est le grand titre de M. de Latouche, dit Sainte-Beuve, le grand fait HttSraire auquel restera attachte sa m£moire. » Le nom de Ch6nier 6tait che^r k Ticrivain. Sous le titre : Le Cctur du Poite y il a 6crit, a la m6moire de Marie- Joseph, des pages Smues et justicieres ; il a conte comment, un jour d'automne m&ancolique, se promenant avec Sandeau et Andrieux dans les chemins de cypres d'un cimeti&re, il retrouva sous les ronces et les marbres brisks, la tombe oubltee de celui dont le Charles IX et le Chant du Dipart avaient brills aux heures de la Revolution. Mais c'Stait de preference au souvenir malheureux de Marie de Saint-Andrf, d'Andr£ de Chdnier, que s'attacha Latouche £ sauver des mimoires. L'insistance que mit Ticrivain i rechauffer le zile de Sauveur et de Constantin Ch6nier, de Daunou, des libraires Baudoin (1),

(1) «I1 nous fut dit par les libraires Baudoin qu'apres avoir

amena la publication des immortels po&mes. On sait que Latouche mit tout son coeur & Taccomplissement de cette oeuvre de r£v£lation. Ses ennemis lui ont amdrement reproch6 quelques retouches. Le fait est qu'il les avoua lui-mSme avec une franchise qui les rend sparables. Sa part dans l'oeuvre expiatoire n'en est pas diminute.

David d* Angers a laiss6 un midaillon de Latouche. Son effigie, les Merits de Madame Sand, ceux de ses rares amis, permettent de retracer un portrait de sa personne. « D'une figure p£tiliante d'esprit, de manures exquises et d'un langage choisi(i), » s'offrait le solitaire d'Aulnay. « M. de Latouche £tait d'une taille moyenne et un peu replet... D avait eu un ceil atteint, dans l'enfance, par le choc d'une balle ; mais cet accident n'avait laissS aucune trace apparente et ne le d£figurait en rien. Sa voix 6tait un peu voil6e, mais d'autant plus p£n6trante. Sa prononciation pleine de

recerament public en trois volumes le theatre de Marie- Joseph Ch£nier, on leur avait, par convtnanct et comme assortiment de magasin, propose* d'acheter un volume de vers compose* par un frere inconnu ». H. de Latouche, sur les ouvrages d'Andrl Chenier.

(1) George Sand.

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charme s6duisait (i) ». La drdlerie satirique de sa verve, Timpromptu de ses causeries enchantaient. « Ce qu'il y avait de finesse de vues, de distinction, de plaisanteries, quand M. de Latouche disait le plan de ses livres (2) », est inimaginable ; « ses traits fins, spirituels, devait un jour ajouter Balzac, Tont fait surnommer Rivarol II » ; et Tauteur des Lundis : « II avait la passion de Tipigramme. M. J. ChSnier et Chamfort Staient ses maitres en ce dernier point. » Les lettres de Climent XIV et de Carlo Bertirwgi ou il fit, pendant deux cents pages, se corresponds un pape et un bouffon, 6tincellent de mille traits endiabl6s. Latouche, dans cette arlequinade, a donn6 la mesure d'un esprit que le temps taioussa k mesure sous les ann£es. Le haineux Planche garda longtemps la marque de sa cruelle critique ; Sainte-Beuve rie pardonna gufcre & Phomme d'esprit. Le portrait insuffisant, tout restrictif qu'il en tra$a, tfemoigna de sa vengeance posthume. Enfin, M. Jules Lemaitre, traitant un jour de « drdle » cet homme k qui la sensible Valmore avait pardonn£ elle-m&me sa£douleur £ternelle, se montra le plus partial & le juger s6v£rement (3).

(1) Charles de Comberousse, Climent XIV et Carlo Bertitwgi, preface.

(2) £mile Deschamps.

(3^ J. Lemaitre, Les Contemporains, y s£rie.

La mort d'une femme et d'un enfant qu'il aimait, ses ddboires littfiraires, les ambitions de sa jeunesse avorttes 6loign6rent Latouche de Paris. Ce nouveau Timon gagna les bois les plus proches, fut s'ensevelir dans sa retraite odorante d'Aulnay. La nature seule atttaua son humeur, mais ne Feffa$a pas. Son esprit, qu'il avait pStillant, devint morose; son chagrin ne fit que s'accroitre et c'est ce. qui fait que, derridre tant de pages d'une po6sie profonde, d'un sentiment agreste et d61icat, passe sans cesse la plainte de son orgueil bless6. Les oeuvres dat6es d'Aulnay different Men de toutes les autres. II y perce du d£dain visible, une tristesse dont le charme ajoute au sarcasme, une sorte d'admiration amdre pour cette nature sauyage qui ressemble k la sienne. La dddicace d' Olivier Brusson k Madame du... est empreinte de l'humeur mfiprisante qu'il applique k lui-mfeme et k ses Merits. « Je n'interrompais mon travail (Olivier Brusson), dit-il, que pour entendre, sur notre 6troite vallfe, se d6chainer les vents avec moins de fureur que l'esprit de parti sur la ville ; ou pour dcouter, sur la terre gel£e, les pas retentissants de la pauvre villageoise qui venait de filer laborieusement k sa veill£e, tandis que j'avais si futilement occup£ la mienne. »

« M. de Latouche avait d6ji, de longue date, — dit Madame Sand, — un fonds de chagrin qui

tendait k Tamertume ». Son amour de la retraite et de la solitude d£veloppa son penchant k l'humeur, sa sensibility aiguisfie k Y extreme ne cessa de lui rendre p6nibles le moindre choc sentimental, la plus I6gere d£convenue du monde. On ne voit gudre que Jean- Jacques maudissant « la coterie holbachique », se fichant avec Diderot, Madame d'Epinay et tous les autres, pour des motifs aussi puSrils, d'aussi vaines contradictions. II 6crivait a George, du fond de son Val : « Ne venez pas, je suis triste, maussade, malade ». George n'y croyait gu£re, quittait tout, venait : «... II restait avec nous, dit-elle, il s'oubliait, il s'£gay ait et finissait par vous prier de retourner avec lui k Aulnay. Ou bien s'il avait seulement 6crit pour vous donner contre ordre, et qu'un hasard eflt retards sa lettre, il etait charm6 de vous voir arriver, malgrfi lui, a Theure dite. II se pr6occupait d'abord de n'avoir ni des oeufs assez frais, ni des fruits assez beaux pour vous faire d£jetiner. Mais on courait avec lui au poulailler et au jardin du voisin, il mettait le couvert lui-m&me, il vous grondait quand vous d£rangiez sa symitrie, il riait ; puis on se mettait a table ; il causait, on se promenait ensuite ; il causait encore, il causait jusqu'i la nuit, et il avait autant de peine & vous laisser partir qu'on en avait a le quitter. » Parfois de rares amis Tallaient visiter : B6ranger, Emile Deschamps, le peintre G6-

rard, Nodier ou Armand Marrast, Vigny, Marce- J

line Desbordes-Valmore ; « George Sand venait '

souvent, de sa maison de Palaiseau, visiter cet

Strange ami qui lui 6tait cher » (i). Latouche re- !

cevait au jardin ; on le trouvait k sa vigne, 6mon- !

dant les ceps, k 1' espalier fleuri, dont il relevait I

les branches. Botaniste-podte comme Bernardin ou |

Jean-Jacques, il aimait de tout son coeur ses gro-

seilliers, ses buissons d'aubdpine, les ormes et les

peupliers de son Val et jusqu'au « gui druidique »

qui pousse sur les ch&nes.

Chaque arbre me connait, les murs me sont amis,

chantait au cours de ses Agrestes, d'une voix grave et endolorie, Thdte farouche d'Aulnay. Jamais le « mal du si&cle », 1'ardente milancolie qui p&lit le front de Rene ou celui de Raphael n'emplit de plus de desespoir, de tristesse plus profonde, coeur plus d£sempar£ ; Mademoiselle Pauline de Flaugergues fut la noble et d£vou£e compagne qui ber^a, vers la fin, le g6nie vacillant du podte, qui donna k Tautomne de cette vie orageuse, le sommeil apaisant, le calme r6parateur et la chaude affection .

(1) Ed. Champion, Entretims avec 06, Sully-Prud'homme.

« Ce fut li, paralt-il, un pur mariage d'ime (i) ». Ce Val-de-Loups qui connut d'autres aventures romanesques (2), abrita k nouveau ces amours id6ales. Mademoiselle de Flaugergues, fille d'un homme de m6rite qui montra du courage dans la Revolution et une belle dignit6 sous TEmpire, entreprit de donner & la desolation de ce coeur

(1) Raoul Deberdt, ib.

(2) Deux autres silhouettes, d'une d&icatesse et d'une grace raorbide, celles de Mathieu de Montmorency et de Mme R&amier s'estompent, encore visibles, sur ces hautes fuuies. Achet£ a Chateaubriand par Mathieu de Montmorency, le petit temple de la Vallee-aux-Loups devint, par la suite, le lieu de discrete retraite ou le plus ardent des hommes et la plus belle des feraraes vinrent se retirer du monde. Alors Juliette n'avait plus cette jeunesse qui avait fait d'elle la reine d'une 6poque. La souveraine spirituelle et radieuse des heures duConsulat sentant se faner le charme d'une jeunesse unique, venait demander ici, en compagnie de cet homme rfcveur et doux, a ces campagncs paisibles et verdoyantes, un peu de calme et de reparation. L'amour respectueux, presque mystique du due Mathieu, les visites du vicomte de Chateaubriand, rares et bienvenues, la tranquille ser^nite" de ces sites rendirent a jamais, dans la me*moire de Mme Rdcamier, inoubliables et divines ces journges mysterieuses qui faisaient £crire a Juliette par Mme de Broglie : « Je me repr&ente votre petit manage de Val-de-Loups comme le plus gracieux du monde ; mais, quand on ecrira la biographie de Mathieu dans la Vie des Saints, convener que ce tete-a-tete avec la plus belle et la plus admiree femme de son temps sera un dr61e de chapitre ».

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une belle et derniere illusion, la gracieuse et vaillante vision de la jeunesse et de l'amour.

M. de la Morinerie qui, plus tard, a connu Pauline dans le malhcur, a ecrit de cette amie de Latouche, que c'etait au debut de leur liaison « une jeune femme aux sentiments pudiquement ardents dans leur chaste audace. » Elle-meme etait poete ; elle avait beaucoup voyage ; « le mal si doux de la melancolie » abattait le feu de ses beaux regards ; elle avait de Mme Valmore dans l'ardeur ; ce fut, pour le poete perclus, une vraie benediction que la presence dans son isolement de cette douce et devouee compagne.

Latouche vieiltissait, il avait tout a fait abandonee le Paris populaire et romantique, herisse de barricades, anime de la fievre d'un theatre edatant, livrant, autour du vieux Lafayette ou du jeune Hugo, ces batailles de la rue ou des lettres que Delacroix a peintes. Bientot il dut cesser ses promenades enantes sous les bois d'aulnes et de chataigniers, bientot il ne put meme aller jusqu'au petit temple thessalien, au domaine delaisse « petite maison et petit jardin, un arpent d'independance et de solitude » (i), oil Chateaubriand et Madame Recamier habiterent. « Le magnolia aime

(l) Henri DeRegmiek, Figures et Caractires : Le diM.de Chateaubriand.

de Rend a la Vall6e-aux-Loups » (1), ne regut plus ses visites. La maladie le cloua au lit. Onavait approchi celui-ci de la fenStre souvent ouverte. Le poSte voyait, de la « son petit jardin, tombant en pente sur des prairies coupfees de buissons » et cachant « sous les arbres ses murs de cldture » ; il voyait la vallee se dirouler en gradins, lesaulneset les noisetiers fleurir. Le mal physique et le chagrin intime endormis par Texquise affection de celle qui le soignait, n'empechaient pas en lui Ptian de son ame inspire. II aime jusqu'i la fin. ses chers arbres, ses grands bois sombres et touffiis, les allies de verdure qui se d6roulent a sa vue. Ses lettres k George Sand, avec qui Mademoiselle de Flaugergues le rSconcilia sincdrement, ne sont qu'actions de grice pour l'agreste solitude, hymnes pour la for£t, la valine et les fleurs : « Vous n/oubliez, mon enfant, moi, je ne vous oublierai jamais... Voili vingt jours que je n'ai descendu Tescalier de ma mansarde. Croyez-vous que pour cela je vive sans vous ? Vous fetes ma premise pensde de la matinte, celle qui m'ouvre les yeux, celle qui decide de notre bonne ou mauvaise humeur . . . Merci de votre gracieuse invitation k venir jouer avec les enfants. Vous comprenez mon coeur ; mais mon esprit je vousPabandonne. II estd&en-

( 1) Journal des Goncourt^ tome III.

chantfi et incurable. Je ne veux me riconcilier avec personne qu'avec vous! Jamais ce ne sont des intfar&ts personnels qui me blessent, mais le tort que mes idoles se font k elles-mSmes. Jeleur en veux de se d£pr6cier ; e'est l£ que ma bouderie commence, et ma rancune ne va pas plus loin... Vous-m6me, si je reviens £ vous adorer, soyez bien sure que e'est malgr6 moi, et parce que vos qualitSs surpassent vos d6fauts. Adieu, je vous aime, et les bouleaux sont verts; ; voili les nouvelles du village >.

Parfois un reste de force ranimait ce corps faiblissant, ce malheureux homme pench6 sur la mort. Son esprit obscurci, se reprenait a briller, sa verve & 6clater, sonsourire a paraitre. « Alors, il secouait sa misanthropie et son accablement. Ce lit, qu'il disait ne pouvoir quitter, il Tabandonnait. II voulait s'appuyer sur votre bras pour faire les premiers pas ; il n'irait que jusqu'i la porte, il n'en avait pas tant fait depuis un mois. Puis, tout en causant, en s'animant, et, retrouvant sa verve, il retrouvait tout le reste. Cest lui qui poussait la petite porte, qui s'avan^ait sur le chemin, qui s'engageait sous les grands arbres. . . » (i).

Un jour il avait dit a George : a Ah! voili les noisetiers en fleurs. Dans votre pays cela s'appelle

(i) Charles de Comberousse, ibid.

IO

des mignons. Je ne les verrai pas mtirir. » Et unc autre fois il Scrivait : « Pensez-vous a Nohant ? J'espirais y voir les seigles en fleurs. Mais je ne ferai plus qu'un voyage : c'est celui du cimetiire d' Aulnay . . . » Cest li qu'on enterra le Berrichon, sous les buissons de roses et de troftnes. Mile de Flaugergues avait recueilli son coeur et le pla^a ellemftme, au milieu du jardin, sous une colonne de pierre, k la base d'un mfileze.

L'hdte disparu, la maison de Val-de-Loups demeura. Pauline de Flaugergues, en gardienne vigilante, continua de cultiver les plates-bandes, les espaliers de vigne et de lierre. Mais le pofcte n'6tait plus qui sut donner la vie k ce lieu enchanteur et sauvage. Celui qu'avaient courbd toutes les temp&tes du monde, qu'une trop ardente amertume voluptueuse avait tu£, n'emplissait plus de ses plaintes path6tiques et brulantes la verte Vallte-aux-Loups. Cest le i er mars 185 1 que lepo&e 6tait mort. Un matin de mai de la m&me annte, Mademoiselle de Flaugergues composa, en m6moire du cher disparu, ces strophes qu'il eut aimdes pour leur parfum des bois et leur air d'6l6gie :

MATINfiE DE MAI 1851

Pourquoi renaissez-vous dans la pclouse verte Douces fleurs qu'il aimait, petites fleurs des pres ?

Pourqiroi parer ces raura, et ce toit qu'il deserte, Jasmins de Virginie aux corymbes pourpres ?

El vons, jasmins d'Espagne, aux etoiles sans oombre, Ecartw vos festons qui nous charmaient j?dis ! Qui vous demande, i vous, des parfuras ct de l'ombn Jeunes acacias si promptement grandis ?

Pourquoi viens-tu suspendre, d frele elematite, Ta blanche draperie a sa erois^e en deuil?

Ne sais-tu pas qu'ici le desespoir habite, Que le poete aimt dort sous un froid linceul ?

Pour qui vous parez-vous aiosi, there retraite? Revetei-vous de deuil, comme moi, pour tou jours : Vous ne le verrez plus, le docte anachorete, Oubliant sa langueur poursourire aux beam jours.

Nous ne I'entendrons plus teite voix adoree.

Qui, dans des vers si frais, chantait ces frais taillis, Qui, naguere, plus grave et du del inspiree.

Forma de saints accords, des anges accueillis,

Aux gouts simples et purs, a ces vallons fidele, Pat un rayon d'avril, il etait rejoui ; Ses regards epiaient la premiere hirondelle Et le premier boutoc a 1'aube epanoui.

El moi, quand s'apaisait cette fievrc bralante, Qui snr sa couche, hdlas ! souveat le retenait.

One j'aimais a guider U marche faible et lente, K sentir i mon bras ton bras qui s'eu chat nail I

Quoi I pour jamais absent, tendre ami que je pleure ! En vain je crois te voir aux lieux ou tu a'es pas Et, pour te retrouver, c'est loin de ta demeure, C'est dans l'enclos des morts qu'il faut porter ses pas !

Et le printemps revient avec son gai cortege, On voit les fruits germer, le feuillage fr£mir, La yigne couronner le pin qui la protege ! Dans cet ingrat sejour je suis seule a gemir !

Tout chante, aime, fleurit, incessante ironie !

Pour mes yeux qu'ont brules tant de veilles et de pleurs,

Pour ce cosur devaste 1 plein de ton agonie,

Que font saigner encor tes dcrnieres douleurs !

Oh I viennent les frimas, l'inclemente froidure, Et, dans les bois fldtris, les longs soupirs du nord ! Et la neige dtendant sur la molle verdure Son suaire glac£, d'une paleur de mort !

L'ame sterilisee ou toute joie expire Du retour des saisons ne comprend plus la loi. Mes pleurs sont plus amers a voir le ciel sourire, Et la vallee en fleurs s'epanouir sans toi !

Cette pieuse fille avait 6lev6 elle-m£me, a la mdmoire de I'homme aim£, le plus durable des monuments. Je tenais h le donner ici, comme Madame Sand, jadis, le publia ailleurs. Cest le tdmoignage d'un attachement que la mort fut impuissante a rompre... Longtemps, longtemps, Mademoiselle de Flaugergues, paisible et solitaire,

enscvclit dans le silence de cette Vall6e-aux-Loups, ou tout tenait k son copur, des jours d&emparfe et le d&espoir d'une ime qu'augmentait, chaque annie, la jeune et renaissante nature. Vint 1870. L'armte allemande investit Paris. Devant les Baravois du g6n6ral von Hartmann cette noble et digne femme dut fuir « laissant, 6crit M. de La Morinerie, tout i sa place accoutum£e, n'emportant rien que deux m6daillons : nne miniature de son p&re suspendue & son cou et Tun des nombreux portraits de Latouche dont die avait multiple l'image dans toutes les chambres de sa solitude ».

Au retour, quand furent passees les hordes guerriferes, Mademoiselle de Flaugergues revint vers la petite maison de la Vall6e-aux-Loups.

H6las ! de tant de souvenirs, de tant de meubles, de tant de portraits chers et rappelant 1' absent, de tant de livres, de lettres rares et passionn6es, d'un heritage spirituel prfcieux et tendre, de la maison clle-mfeme ne restaient que des ruines et le vide de la guerre. Tout ce qui subsistait des Merits in6dits de Latouche avait 6t6 enlevi, et, parmi eux sans doute, ces manuscrits originaux de Chinier que Jos6-Maria de Heredia fit vainement, depuis, rechercher en Allemagne. Stricte et droite, accabl6e par sa douleur et muette disormais, la vieille demoiselle assembla ce qui restait des 6paves du

pass6; pour tout ameublement : une table, deux chaises, un fauteuil, plusieurs caisses et un lit de fer. Encore, 6crit M. de la Morinerie qui la connut alors, a le lit est-il du luxe. Pourquoi un lit ? Flaugergues, ne se couche plus ; le soir venu, elle s'entoure de son shall, elle s'assied dans son fauteuil et y attend le lendemain. » Avec cela la pauvretS, a peu prfcs la mis&re ; « elle ne se nourrissait gufere que d'un peu de kit; cela lui suffisait. Elle mourait de faim avec fiert6. » Un jour de septembre 1877, revenant d'un voyage en Normandie, M. de la Morinerie apprit, la mort dans Tame, que la pauvre Flaugergues, ruinde complement, « avait du vendre Termitage k un voisin moyennant une petite rente viagfere et qu'on Tavait transport^ dans un asile de vieillards, a Chitillon. » Ce fut le dernier coup que porta la fatality a cette femme h^roi'que et charmante. II est des peines si fortes que les plus beaux courages ne peuvent pas les porter. Bientdt Pauline mourut; mourut aussi M. de la Morinerie. La petite maison d'Aulnay changea souvent de maitres ; mais les maisons mSmes ont leur destin; et le sort de celle-ci est assez beau puisque, aprfes que tant de tourments se sont abattus sur elle, elle est Tasile intime de fleurs et de verdure, oil vient, aux jours d'6t£, M. Sully-Prudhotnme rfrver prfes des champs...

La mort de Rouget de Lisle

xA Camille Stauclair.

Depuis que son ami le g£n£ral Blein avait perdu sa femme et sa mfere, Rouget de Lisle s'&ait retire de chez lui; ii habitait maintenant, non loin de son vieux compagnon d'armes, chez M. et t& ae Volart, 5, rue des Vertus, d Choisy-le-Roi. Le poite de la Marseillaise 6tait, vers 1836, un petit vieillard maigre et mdticuleux, un peu vofltd, Fair doux et paisible, sans morgue ni tristesse et qu'on voyait souvent, par les midis de beau soleil, aller et venir, une canne & la main, la taille fetroitement serrte dans une stricte et longue redingote de demi-solde, dans Tavenue Pompadour ou le faubourg Saint-Eloi. Bien qu'il efit prts de soixante-seize ans, que la vie lui eftt M dure et qu'il e&t refu des hommes plus de peine que de

l80 PORTRAITS FRANQAIS

plaisir, l'ancien capitaine du gfenie, heureux d'amitifes tardives qui lui faisaient doux ses derniers ans et ber^aient d'un peu de gloire sa d6bile vieillesse, ne se souvenait plus que pour en sourire du temps oil il avait souffert.

Parfois c'6tait vers la Seine, du c6t6 de Crdteil et de Vitry et, parfois, sur le haut plateau, de Thiais a Rungis, que se promenait, un livre a la main, le chapeau & haute forme tr&s 6vas6 du haut pench6 sur Toreille, et tout le corps serr£ d'une raideur militaire, ras6 de frais, le col a revers relev£, la boutonnifere marquee d'un ruban rouge, cet homme k cheveux blancs, a marche courte et lente que saluaient, au passage, les promeneurs et les ouvriers. Lui, souvent, s'arrfetait au seuil des fermes, devant les champs ; les petits enfants accouraient, formaient cercle. Comme on 6tait au temps de Th^roisme populaire, beaucoup trainaient a leur suite de vieux sabres 6br6ch&, des tambours et des pistolets ; les p&res 6taient de la garde nationale et, par la porte ouverte, on voyait au-dessus de Patre, chez presque tous les paysans, la cocarde tricolore et le fusil des journtes de Juillet. Rouget se tenait debout, un instant, devant la porte. Un homme en habit de travail, la chemise ouverte sur une poitrine forte, avan?ait, l'outil a la main, tendait sa droite robuste :

— Bonjour, monsieur Rouget de Lisle..

Lui, disait:

— Bonjour, citoyen... vous avez de bea fants...

Puis, de sa main tremblante, il caress boucles blondes des garcons et disait encoi

— Ca fera de beaux militaires.

Des vicillards, moins ages que lui et qui venaient durement de l'invasion, ajoutai chevrotant ;

— 0ites-leur la Marseillaise, monsieur de Lisle, ca leur gonflera le cceur, c£ les vaillants...

Parfois on le faisait entrer; les jeunes fille pressaient, servaient le vin le plus frais du tendaient devant lui, sur la table, le verre beau du buffet. Bientdt tout le monde sav; etait la. On venait du fond des maiso vieilles femmes descendaient expres pour 1 les meres le montraient aux tout petits et di

— Regardez,. c'est M. Rouget de Lisle..

Lui se tenait la, debout, tres raide dan:

dingote, appuye sur sa canne comme si epee.

Beaucoup, aux murs de leur masure, la belle lithographic de Charier, coloriee en d'Epinal, et montrant le Dipart des Vol cbantant la Marseillaise. De 1'autre cote et

1 82 PORTRAITS FRAKCAIS

polfon avec son habit vert bouteilte, ses Epaulettes et son petit chapeau.

— Celui-li ne m'estimait gu&re, disait Rougct de Lisle, simplement.

II n'avait pas de rancune. Cette gloire de sa vieillesse l'avait rendu bon et souriant. II aimait £ venir chez les paysans...

Cependant les ans Tavaient bless£; il avait &6 malheureux; « quant au froid, celui des prisons lui avait glac£ les membres » (1); en le regardant de trfes prfes, on le sentait plus rid£, plus cassfe encore que les autres vieillards de son dge; Thiver de 183s, si rude, si humide, si long, lui avait 6t6 funeste, et, bien qu'on fftt au printemps de 1836, une toux inqui&ante le secouait encore, qui le laissait bris£. Au mois de piai le docteur Carrire, qui lui donnait ses soins, lui ordonna le repos. M me Elise Voi'art lui disait, en remmitouflant :

— Voili; vous vous fatiguez... Restez done au jardin...

Et le g£n£ral Blein grondait.

M. Vo'iart ajoutait :

— Mon bon Rouget demeurdz avec nous; le g£n£ral apportera son violon et nous ferons de la musique..., vous vous ennuierez moins.

(1) Poisle-Desgrangbs, Rouget de LisU.

Un jour, il re^ut une lettre de Blranger :

— «... Rentrez dans vos souvenirs: vivez a reculons... c'est refaire du printemps... » (i).

Et c'ltait tout le printemps qui renaissait dans le jardin, gonflait de sfcve les jeunes branches, soulevait l'lcorce des arbres, rendait Pherbe plus veite et les coeurs plus heureux. Rouget dtait un peu triste i cause de ses amis les paysans qu'il ne visitait plus. Mais le glnlral venait sou vent; on se promenait dans les allies du jardin de M. Voiart, toutes bordtes de buis et de primevfcres; parfois la fille de Th6te, M me Tastu, venait et disait des vers; cela ranimait le vieux po&te. On disait:

— Parlez-nous du pass6...

Et quand c'&aient de belles jeunes filles qui P6coutaient, il racontait comment, en 1782, se trouvant en visite, k Versailles, chez une de ses parentes, il avait entrevu la reine Marie-Antoinette. Mais, d'autres fois, c'6taient de vieux compagnons des armies de la Rlpublique qui se retrouvaient, a Theure oil le soleil est chaud, dans le jardin de M. VoTart. Alors Rouget de Lisle rappelait qu'il avait 6t6 i Quiberon, retraxit le tableau de la bataille, la dtfaite des beaux gentilshommes de Sombreuil, et, devant Tauditoire vibrant de ses

(1) B£rakger, Correspondance.

yfw^ y

souvenirs, Svoquait la grande ombre du gtnfral Hoche...

Cependant le mois de juin arrivait chargfe d'espdrance. Rouget 6tait heureux de voir les pommiers en fleur, la vigne croitre et les pousses jaillir; il pensait a ses arbres du coteau de Montaigu, i la petite 6giise de Saint-Etienne-des-Coldres dont il aitnait le clocher, les arceaux et le toit rustique. II gardait le souvenir de sa terre franc-comtoise et Tune des plus grandes joies qu'il eut en sa vie lui vint d'un petit ffit de vin de son pays que quelqu'un lui envoya. Mais cela passa comme le reste; le printemps aussi passa... II se sentait d6cliner. Vers le 23 ou le 24 juin, il resta tard au jardin (les fraiches soirees de juin sont pernicieuses) et, le samedi, dfes le matin, la fifevre le prit trfes fort, le cloua au lit; il toussait violemment; M. Voiart, du jardin, monta des fagots, des sarments; le feu p&illa; mais les mains du vieillard ne se r6chauffaient pas. Alors il fallut que le D r Carr&re vint en hite...

Ce fut ce jour-li, au soir, que la grande crise iclata. D'abord la toux fut s&che, saccad^e; le vieillard se tenait assis dans son lit; M. Voiart maintenait Toreiller oil reposait la t6te blanche du malade. La nuit venait. II avait demands qu'on

retirit la lampe ; la lumifere lul faisait nut. Bier tot la petite chambre fat toute baignee d'ombre an dehors soufflait le vent d'orage ; on perceva le gemissement des peupliers; la plainte des brat ches arrivait jusqu'a Rouget de Lisle et gena son sommeil. Le docteur avait prescrit les potion et s'etait retire, mais devait revenir au matin. M Voiart, se penchant sur son ami, disait de sa voi douce, affectueuse:

— Allez, ca ne sera rien, mon bon Rouget, < ne sera riea...

Cependant, il pensait a ta congestion pulnu naire de l'hiver passe et, prfcs de 1'atre, Pacth M" Voiart tournait du lait chaud, dans un bo Une odeur de fievre et de tisane commenca de i repandre par la piece. Par intrant Rouget, q reposait mal, ouvrait ses yeux las et voyait, a lueur de la petite veilleuse, M"' Voiart penchi sur le feu. Vers dix heures, la tous s'apaisa; paix sembla descendre en lui; il y eut un m< ment de calme pendant lequel il dit :

— Je sens bien que c'est la fin, allez... j'ai fs mon temps...

Le vent du dehors soufflait si violemment qi les flammes du foyer, repoussees par lui, grand! saient. La petite chambre s'eclaira d'une clar rose et douce ; cela lui permit de voir, aecroch£ au tnur, son epee et sa croix d'honneur. II d

se souvenant des temps anciens, d'un sifecle qui a^tait pins :

— Voiii, j'ai fait chanter le monde, et, maintenant, je vais mtrarir...

Enfin, il demanda le g£nira! fflem, B6ranger, Gindre de Mancy, son compatriots, toas ceux dont se souvenait son coeur et ne se cahna pohrt que M. Voi'art n'efit quitt£ la chambre pour les faire prdvenir. Maintenant, il buvait lentement, par petites gorgtes; Madame Voi'art soutenait lc bol ises lfevres ; celles-ci, pourtant, s'amincissaient'; le front se perlait de sueur; les yeux commencferent a briller d'un 6clat magn£tique et surnaturel, comme deux charbons dans la face blanche; ses mains en mfeme temps se crispaient sur le drap, serraieiit celles de Madame Voi'art. On eut dit que le malade, rappelant tout ce qui restait de lorce dans son corps dSbile, se reprenait avec fr6n&ie a l'espoir de vivre.

— Calmez-vous, Rouget... calmez-vous, mon ami, disait Madame Voi'art.

Cependant, on sentait qu'il avait quelque chose & dire; ses \bnes balbutiaient ; enfin, il fit un effort, 61eva vers si bouche les mains de Madame Voi'art, les baisa, lefc couvrit de ses larmes. II haletait un peu, baign6 fie sueur; des mots tombaient, saccadfe:

— Voili... voili... il faut que ye vous dise...

vousavez 6t6 si bons, si tendres... Voiart et vous.. B£ranger... le g6n6ral..., et je me trouvais si malheureux. . .

Madame Elise Voiart fit un geste comme pour calmer la crise. Mais il semblait bien qu'aucune force n'eftt pu le maitriser...

— Non, non, disait-il, il faut que vous sachiez combien j'Stais malheureux... Sous l'Empire, d'abord; j*6tais le cousin du g&i6ral Mallet... je dus m'enfair... les espions de Fouch6 mesuivaient sans trfcve... Et puis, mon frfere, vous savez, le g6n6ral Rouget, qui fut si dur pour moi... me fit des procfes... enfin, la misfcre... la misfcre...

Mais il dut s'arrfeter. Quelques noms pass6rent pourtant sur ses lfcvres, ceux de MShul, de Gritry, de David d'Angers. II ajouta :

— J'habitais alors i Paris, rue du Battoir, au num£ro 28, au premier 6tage... une chambre sordide, et sombre... Ah! ma pauvre Elise...

c'est li que vint me voir David d* Angers... J'6tais couch6... malade... infirme et perclus... vfitu de guenilles... Une vieille femme vint, trainante et dit: « Cest Rouget de Lisle... » II s'&onna:

« Quoi ! est-ce li Tauteur de la Marseillaise. . . (1) » II me trouva bien malheureux...

— Mon pauvre ami, disait Madame Voiart, ne

(1) David d'Angers, Notes et Souvenirs.

1 88 PORTRAITS FRANgAIS

vous troublez point, reposez-vous, soyez calme...

Mais il semblait bien que rien n'eilt pu Tempfecher. II avait toute sa vie 4 conter, sa vie de d& boires, d'amertume et de chagrin.

II dit encore :

— Je dus travailler; je copiai de la musique... j'avais un peu d'argent de Montaigu... je Tusai en maladies... enfin je fis des dettes et ne pus les payer... On me mit en prison... vous vous souvenez, a Sainte-P£lagie... (i) Cest Ik que j'eus un froid terrible... j'en souffre aujourd'hui... Ah ! ma patrie... j'6tais si pauvre que je voulais mourir. . . mais'voila, « un coup de pistolet je n'avais pas de quoi en faire les frais!... »

Mais Madame Voiart se penchait au-dessus de son visage; Rouget voyait ses cheveux gris, siparts sur le front, ses yeux mouillfe de larmes s'effor^ant a sourire, toute sa figure de bonte. Elle disait :

— Ne remuez point tout ce pass6:.. mon ami.. . tenez-vous assoupi... il faut du repos, du sommeil et puis tout le monde vous aime bien aujourd'hui... B6ranger, le g6n6ral Blein, mon mari, ma fille, moi-m&me... Rouget nous sommes vos amis...

II dit:

(i) JuuiM Tibksot, Rougtt it Lisle.

• JS? 'I" •.

— Ccst vrai, ma mort sera plus douce que ma vie...

H 6tait infimment petit et maigre; ce long effort Tavait rompu; sa t&te retomba; Madame Voiart n'eut bientdt plus qua le veiller comme on fait d'un enfant.

Le malade reposa jusqu'au matin, moins secoue par la toux, plus paisible. De la nuit ses yeux ne s'6taient pas ouverts. Dehors, Forage s'itait calm6; le soleil naissait; un tombereau passa sur la route en 6crasant des pierres; on entendait trfcs bien le pas des chevaux, la voix des personnes, le bruit des volets qui s'ouvraient en claquant; un merle chanta. C6tait le jour, la vie reprenait possession du monde. Madame Voi'art se leva de son fauteuil; elle 6tait tr&s fatigute; elle avait veilld toute la nuit et les larmes qu'elle avait vers^es marquaient sur sa joue. A l'aube M. Voiart vint, puis le docteur Carrfere; ils trouv&rent la respiration du malade moins difficile, mais le pouls battait plus fort; le coeur dtait irr6gulier; on dut 6carter les rideaux pour que le midecin vit mieux. Madame Elise Voiart, tout anxieuse, attendait qu'il parlat. II dit enfin :

— Voili, je vais rester; c'est trts grave...

Quelqu'un a ce moment entra. C6tait le gen&-

P n6ral Blein. Le g6n6ral, depuis I'attentat Fieschi

\ oil il avait 6t6 bless6 pris du roi, boltait ligire-

ment. II avanpt en se tenant sur sa canne; il avait, en entrant, entendu les derniers mots.Hdit:

— Pauvre, pauvre ami...

Puis il resta 1&, debout, k contempler le vieil-

lard qui dormait sur le fond blanc des linges; le docteur Carrfere s'Gcarta pour lui laisser place. Le . gdnferal s'arrfita, demeura immobile, regardant les ravages que le mal avait faits, en une nuit, sur les traits de Tancien officier; puis un sanglot le secoua:

— Pensez, docteur, pensez, il 6tait avec moi, i Tarmte de Belgique, sous Dumouriez... ah ! comme c'est vieux... comme c'est vieux...

Et il allait parler; mais le bruit d'un cabriolet s'arrttant devant la porte, dans la rue des Vertus, fit qu'il se tut pour Scouter. M. Voi'art alia vers la fenfttre et vit descendre un homme envelopp6 d'un carrick, chauss6 de bottes et qui semblait pressd.

— Cest Gindre de Mancy, dit M. Voi'art.

Peu aprfes, Gindre entra ; il itait tr&s surexciti ;

il parla sans saluer:

— Je suis tris en retard... Vous savez, on a tir6 sur le roi, hier, au Palais-Royal... (1)

(1) Journal des Dtbats (Juin 1856).

On demanda:

-Qui?... Qui?...

— On ne sait; un nomine 1 Alibcau... le n'a rien... mais je ne pouvais plus trouver voiture... je suis venu dans la nuit... j'ai du lo un cabriolet...

En mfime temps il vint vers le lit ou de L reposait.

— Et Bdranger ? demanda M. Volart.

— Bdranger ne viendra pas, dit Gindre, il tres malade; il y aurait du danger pour lui...

A ce moment le moribond remua les mai Gindre s'en saisit, les serra ; il semblait qu'il voulu montrer sa presence a son ami; mais R get n'ouvrit pas les yeux. Alors M me VoTart, s' prochant, se pencha doucement a I'oreille poete. EUe dit :

— C'est Gindre, mon ami, c'est Gindre...

Une legere pression r^pondit; Gindre com:

qu'il l'avait reconnu. Mais o ddjl il 6ta.it pres< sans vie : a peine eut-il un demier regard » ( Alors il y eut un silence durant lequel on n'> tendit plus que le petit souffle du malade. II : sait dans la piece une chaleur fitouSante; Gin retira son carrick et le jeta ; le general, assis d le fauteuil, regarda fixement l'atre. Soudain ce

(l) JULIBN TlEMOT, ib.

192 PORTRAITS FRANQAIS

le bruit des cloches et le chant du bronze qui venait jusqu'i eux.

— Qu'est-ce li ? dit le docteur.

— Ah! dit madame Volart, e'est Dimanche...

Puis ce fut tout ; et ils n'os&rent plus rien dire;

il savaient bien que c'6tait Dimanche, mais ils s'&onnaient; toutes leurs petites habitudes 6taient changfes. Le Dimanche ! est-ce qu'i cette heure-ci, d'ordinaire, M me Voiart, vfitue de son long chale et coifKe de son bonnet noir, ne partait point & la messe, son livre k la main ? Est-ce que ce n'6tait point Theure oil Rouget, habill6 de neuf et la rosette fraiche, se rendait d'habitude, aux petits concerts du g6n£ral Blein ?

Pauvre Rouget, il allait manquer sa promenade ! Lui qui se plaisait « a causer avec enjouement » sur le seuil des portes, a rechercher « la soci6t6 des femmes et des jeunes gens » (i), il n'allait point, ce matin, quitter sa petite chambre, descendre ' dans la rue, aller retrouver son ami. Ainsi vient la mort, i pents lents ; elle vous guette ; elle est & et se tient dans Fombre ; tout a coup on a soil, la gorge est s&che, la poitrine bride ; e'est la fifevre, on va mourir.

Vers neuf heures, le maire M. Boivin arriva;

(i) M»« Tastu, Rouget de Lisle (oeuvres en prose).

il 6tait suivi de M. Bra et de M. de Guer (i); la nouvelle s'6tait rfipandue dans Choisy: on voulait savoir, des groupes s'6taient formfe dehors, devant la porte. Le maire dScida :

— Je vais faire mettre des gardes nationaux... il ne faut pas troubler son sommeil...

Mais M. de Guer dit :

— II y a bien du monde, ici, nous nous retirons, nous ne voulons pas vous gfcner...

Us parlaient k voix basse. Le docteur vint vers M. Bra, le prit k part, lui dit, i mots si faibles qu'il fallait les deviner :

— Vous savez c'est la fin... c'est la fin...

Ces Messieurs se retir&rent suivis de M. VoTart. Au bas du perron ils rencontrfcrent le jafdinier qui difendait la porte; il y avait li des enfants, des gardes nationaux, des ouvriers en blouse, des petits bourgeois, des gens de la rue. Ils disaient :

— C'est done vrai, il va mourir ?

Unle voisine demandait:

— Comment a-t-il passS la nuit?...

Mais M. Boivin, dont T&notion se d6fendait mal, dit en pleurant:

— Ah! mes amis c'est pour bientdt...

Le mot coiirut la foule qui se d6couvrit de-

(i) Le Roy de Sainte-Croix, Le chant de guerre pour VarkUe du Rhin.

194 PORTRAITS FRANQA1S

vant le maire et ses amis. M. Boivin dit encore :

— Ah! mes amis, mes amis, restcz silencieux, ne criez point, ne bougez pas... le malade est tr&s fatigui...

II s'61oigna, son mouchoir aux ltvres. Le capitaine de la garde nationale de Choisy-le-Roi fit placer deux hommes i la porte. Puis tout se tut, les curieux se dispersferent; M. Voiart remonta. A ce moment il 6tait dix heures; le soleil inondait le jardin que parfumait le goiit des lilas; des oiseaux piaillaient dans les branches et l'odeur de la terre ne sentait pas la mort...

La journte se passa bien, la soirfe fut douce. Le malade restait £tendu sur le lit, avec ses yeux pleins d'ombre, sa bouche muette d'oti montait le petit souffle de son coeur.

Prfes du feu le g£n£ral causait i voix imperceptible. II disait au D r Carr&re :

— Vous vous souvenez, il y a six ans, quand on sut ce qui se passait k Paris... il habitait alors chez moi... eh bien! il voulut s'habiller, il prit son 6p6e, sa cocarde, il dit: « Cest la Revolution, je vais aller voir... » Mais ces journ£es de juillet fetaient chaudes; les forces lui manqu&rent; il n'alla pas bien loin... il £tait d€]i vieux... des jeunes gens, le soir, se promenaient dans Choisy,

d£ployant le drapeau tricolore; ils chantaient i pleine voix, comme on chante aux matins de liberty :

Aux armeSy citoyens /...

et lui s'cn allait dans les rues... des gens disaient: C'est Rouget de Lisle... et les autres criaient : Vive la Marseillaise... Je n'ai jamais rien vu de si 6mouvant... je crois bien que c'est ce qui lui a redonne ces six anntes de jeunesse qu'il a vicues depuis...

Cependant M me Voiart appelait:

— Docteur...

A ce moment-li, il 6tait exactement onze heu-

res; il faisait nuit, et ceux qui itaient li se distinguaient faiblement dans Pobscurit6 que per?ait a peine une petite lueur. Le D r Carr£re s'approcha du lit; il 6couta et demanda de la lumi&re. A la clart£ d'une kmpe qu'apporta M mt Voiart, on put voir Rouget de Lisle. Ses yeux se cernaient d'un cercle bleuatre; sa lfrvre 6tait tordue, sa gorge se soulevait; on voyait battre ses tempes. Le docteur demanda de l'air ; la fenfitre fut ouverte. Un souffle pur, embaum£ de fleurs entra comme un baiser de paix ; des rumeurs venaient du dehors : un bruit de foule impatiente et contenue. M.

Voiart, le g£n£ral Blein, Gindre s'6taient dressfe, M me Voiart tenait la lampe, le docteur auscultait. II semblait que tous s'6taient levfe pour recevoir

la mort; mais ce netait que I'agonie et celje-ci fut p6nible; elle commen?a un peu apris ooze heures. Tout i coup, le g6n£ral Blein dit :

— Ecoutez...

lis 6couttrent.

C6taient comme des chants qui venaient de la campagne. Des voix fralches, des voix de consents, des voix jeunes entonnaient Thymne fameux:

Libertd, liberte chirie, Combats avec its defenseurs /...

Tous se regard£rent saisis d'6tonnement ; le mourant eut un geste trfes faible, trfes I6ger; sts yeux s'ouvrirent... Maintenant les voix, se rapprochant, reprenaient en chceur :

Aux armtSy citoyens ! farme^ vos bataillons /...

mais tout se perdit dans la nuit, les chanteurs et les voix. Cependant, les yeux de Rouget ne s'6taient pas ferm6s. H semblait que le po&te dcoutat encore, qu'il tendit Poreille aux voix disparues; ses prunelles prirent bientot une Strange fixit£, il semblait qu'il contemplat, bien en deqk du pr&ent, les£vfcnements d'une vie lointaine, abolie et si vieille qu'on efit dit que c'6tait sa jeunesse qui passait dans la chambre. Par instants, des mots venaient a ses 1&vres, sans suite ni raison ; et c'6tai€nt ceux de

« ... Patrie... Strasbourg... Revolution... » Evidemment le mourant revivait la nuit fameuse d'avril 92. II 6tait a Strasbourg, i diner, avec ses amis, chez Texcolonel general des Suisses etGrisons (1), Dietrich, le nouveau maire de la ville... Alors la Revolution etait si ardente qu'elle tournait toutes les tfetes... Un jeune homme levait son verre i la gloire des arm Ses republicaines : c'etait Desaix... Un autre qui s'6tait retire un instant, comme pour aller puiser dehors sous les etoiles, sa pure inspiration, rentrait en ce moment dans la salle... U etait en uniforme de lieutenant du genie; il etait enthousiaste, beau, jeune et vibrant... II chantait pour la premifcre fois la strophe : « Allons, enfants de la patrie!... » « Ce fut coitime un eclair du ciel (2)! » Et cet eclair dura toute la vie... Le jeune homme en retrouva l'edat jusqu'au moment, oil « chasse d'Huningue, traque, perdu un jour entre le ballon d' Alsace et Donon, un jeune gar^on le guida dans la montagne (3)... » Cetait dans une gorge etroite des Vosges, i peu de distance de Ribauvilie, sous les sapins. Le paysan entonna le chant de guerre pour Varmie duRhin... Que chantes-tu &? demandait Rouget. — « La Marseillaise I repondit le

(1) Dbsir£ Monnzer, Souvenirs d'un octoghtaire de province.

(2) Michelet, Hisioire de la Revolution, francaise.

(3) D6sire Monnier, lb.

I98 PORTRAITS FRAH^AIS

paysan (i)». Et, depuis lc chant l'avait accompagn£, toujours chantd par cent mille voix. H l'avait entendu en prison ; il l'avait entendu, en 1830, dans les rues de Choisy , et voici qu'a cette heure mortelle c'&ait le mime hymne, Thymne 6pique, l'hymne guerrier qui rentrait dans la chambre et le ber?ait dans la mort...

Celle-ci vint bientot, prit completement possession de lui, le coucha sur le flanc, ferma sa bouche et ses yeux. Quand il passa, il 6tait minuit. Quelqu'un alluma un cierge; on monta desfleurs du jardin nocturne et le bruit des sanglots de ceux qui Taimaient le veilla jusqu'a Theure oii parut Taube. Ceux qui rentrirent au matin, virent alors qu'il avait les mains croistes, le front calme et qu'il semblait tout aussi beau que s'il eftt dormi et ne tfit point habit6 de la mort.

Le surlendemain mardi, a midi pr6cis, eut lieu la lev6e du corps. Le cortige partit lentement de la rue des Vertus ; la garde nationale, formant la haie, pr&entaitles armes au passage; les tambours, voilfe de crftpe, battaient aux champs; le char fiinibre, jonch£ de fleurs, 6tait men£ au pas ; alentour marchaient le g6n6ral Blein, le maire, M. Boi-

(1) Lamartine, Histoire des Girondins.

LA MORT DE ROUGET DE LISLE Tf$

vin, MM. Bra et de Guer tenant les cordons; le deuil 6tait conduit par M. Voiart. Des mains pieuses, se souvenant du passt militaire de Rouget de Lisle, avaient disposi sur le drap noir sa croix d'honneur, son 6p6e d'officier du ginie, une verte couronne de laurier. Maintenant le cortfege avanqzit dans le soleil, gagnant le petit cimetiftre de Choisy. Une foule compacte suivait, formic d'ouvriers, de bourgeois et de paysans. Des gens dtaient venus de Thiais, de Vitry, d'autres d'Orly, de Villeneuve-le-Roi ; il en 6tait venu de Paris et de toute la region ; un peuple entier fetait li qui venait mettre au tombeau le poite de la Revolution. Et c'&aient des faces s£rieuses de vieux combattants de Juillet, des hommes aux mains noires des journ6es de barricades, d'anciens officiers de l'Empire, licences par la Restauration et qui retrouvaient, dans le rang, Failure correcte et militaire, de petits bourgeois rdpublicains. A chaque fois que le cortege croisait une rue, un chemin, un sentier, des hommes et des femmes d6bouchaient, venus des champs, la b&che ou la serpe i la main, qui saluaient de kin d'un geste large. Au cimetiere, le g6n6ral Blein, Gindre de Mancy voulurent parler, mais ce fut difficile et Ton entendit plus leurs sanglotsque les mots qu'ils voulaient dire. Le cercueil fut descendu; on le joncha d J immortelles. A ce moment, le maire,

M. Boivin se tourna vers la foule ; il sembla que son gcste ffit compris des assistants, et, tandis que la premiire pellet6e de terre £tait jette dans ia tombe, de toutes les poitrines du peupie qui 6tait li, monta Thymne fameux (i) :

Allons, enfants de la patrie, Lejour de gloire est arrivi !. . .

Et ceux qui ne chantaient pas, £coutant les autres, ne pouvaient retenir leurs larmes. Pauvrc Rouget de Lisle, pauvre vieillard malheureux, dont la vie fut si triste et si sombre, « le jour de gloire » arrivait enfin ; toute la France Tannongait ; mais son cercueil Idger ne pesait pas lourd; il fut vite enseveli et rien ne resta plus, le jour passS, de Pultime apothSose, qu'un peu de terre remufe dans le cimetifere oh, le soir, chantaient les alouettes.

(i) Felix Deriege, Le Stick, mai 1848.

fc

Les Muses plaintives

du Romantisme

Elles sont coiffees de chapeaux de paille i rubans; elles ontun grand chile k fleurs, une jupe de percale ou d'indienne et, se nouant i la taille, une Scharpe flottante. Elles portent, sur le cou nu, une petite croix d'or ; elles sont chaussSes de satin; leurs cheveux arranges en bandeaux sur le front retombent gracieusement en repentirs autour d'elles. La plupart ont le front bianc et poli, les yeux battus de ftevre, les joues languissantes et, sortant de manches courtes, au bout de poignets ronds, offrent des mains admirables. Parfois un voile de mousseline ajoute, a leur jeunesse, une grice vaporeuse; elles ont un petit bouquet de r£s£da sur le coeur ; le soir elles errent aux terrasses, pincent du luth ou, sur le banc du pare,

devant le lac tranquille, 6crivent des vers sur un album, lisent Y Almanack des Dames, Le Selam ou Le Protie. Parfois elles soupirent et, la gorge soulev6e, Toeil humide, la main toute ttede, rfevent au cr6puscule k de belles chimdres. Elles pensent : « J'entends le cor au fond des bois, sonner l'hallali ; la meute va paraitre poussant le cerf vers le lac; je serai menac£e de mort, mais le beau chasseur viendra, tuera le cerf k mes pieds, k genoux baisera le bas de ma jupe k fleurs. II se nommera Rent ou Eugene de Rothelin. Je dirai : Je suis Addle de S£nange ou Valerie. .. Je vous attendais... Et ce sera ainsi, et nous aurons de violentes amours... »

Mais le cor attendu ne retentit point; le pare s'enveloppe de silence et de nuit; elles reviennent a pas lents, paries grands escaliers; 1'odeur des fleurs est douce dans la petite all6e de myrtes; le bruit des ramiers les trouble un peu ; mais ce sont de sages demoiselles qui n'aiment que le r£ve. Elles n'ont de vive passion que pour les 616gies, les r6cits de voyages et les livres romanesques. Elles vivent en province mais, par les magazines, le Journal des Modes ou le Music des families, connaissent tout de Paris, de ses grandes et petites gloires, de ses salons litt£raires : le dernier mot de M. de Chateaubriand, k l'Abbaye-aux-Bois; ce qu'a narr£, chez M m ^ de Broglie, Benjamin Cons-

tant; les vers qu'i r6p6t&, chez la duchesse de Devonshire, M. de Lamar tine. Le lond de leur ime est Pennui ; elles s'Spuisent i attendre ; elles sont lasses de Todeur de couvent de leur province ; elles sont faites pour briller, pour aimer et pour vivre ; le succes po6tique est leur r&ve le plus cher. Pour une Eugenie de Gu6rin qui adore son clocher, les paysans, sa m&airie et, de la mfeme main qui compose son journal exquis, trait le lait de la ferme ou cueille les chitaignes, combien ne songent que de la com£die, de bals d'ambassade et de caracoler, sur le boulevard de Gand, en habit d'amazone ! Ainsi M mc de Krttdener, lasse de languir dans son chateau rustique, se faisant 6crire k elle-mfime : « Pourquoi habites-tu la province ? Pourquoi la retraite nous enl6ve-t-elle tes graces, ton esprit ? Tes succ&s ne t'appellent-ils pas k Paris ? » Mais Paris est tr&s loin, trte brillant, a de longs jours de diligence. II leur faut vieillir encore, veiller sur les terrasses et, Muses lointaines du romantisme, de longs soirs encore, en de beaux cahiers, odorants d'herbes fantes, exhaler la douce plain te de leur coeur po£tique.

O jeunes femmes aux noms charmants, 6 Muses — Loi'sa Puget, Elisa Mercoeur, M61anie Waldor — votre douce voix est claire dans le del ro-

204 PORTRAITS PRAN£AIS

mantique. Vous voici en chapeaux fan6s; vous errez sous les saules. On ne peut pas penser a vous sans penser aux jeunes dames provinciates de Balzac, k V&ronique qui lit Paul et Virginity k Modeste Mignon qui a une « chevelure d'or pile » et des « boucles k l'anglaise », qui se nourrit de Byron et se rfeve Lara; a M mc de Mortsauf dont la flexueuse beaut£ fleurit comme un beau lys dans le jardin de Touraine. On ne peut penser, k vous sans ivoquer George Sand enfant, la petite Aurore « coifffce £ la chinoise », ou George Sand demoiselle, collectionnant des almanachs, des tabati&res et des herbiers; lisant Reni et disant: « II me semble que Rend c'est moi » ; sans penser a toutes les petites amies que George eut au couvent et aprds, et dont les noms charmants ont le parfum vieillot de la province et Failure d6mod£e du passS : Anna, Louise et Fannelly, Marie-Alicia ou Elisa Auster, Sidonie Macdonald ou Emilie deWismes! On ne peut pas songer k vous sans songer k Sainte- Beuve qui ch£rit vos petites imes fragiles d'impatientes couventines, k Sainte-Beuve qui 6crivait qu'il vous faut « avant tout, des sentiments » et qui, de vous, tra^a ce portrait que le crayon de Nanteuil ou de Dev6ria envierait a sa plume : « Elles ont lu les Meditations de Lamartine et elles soupirent; elles aiment l'esprit et elles s'en vantent; elles s^prennent et se passionnent pour des

orateurs; dies sont femmes k se trouver mal si eiles ont rencontrt, sans fetre prtvenues k l'avance, le grand po£te de leur rive. De la religiosity un peu de mysticisme, des nerfs, un id6al ou liberal ou monarchique, mais oh il s 9 exhale quelque vapeur de po&ie, voila ce qui distingue assez bien la jeune femme de la Restauration. »

Cette jeune femme Ik c'est, selon le temps, le lieu ou l'heure, une amoureuse plaintive, une soeur confidentielle, un coeur sensible 6pris de po£sie. La plupart sont des &mes bless&s par le stecle; le bruit de I'&neute et de la guerre a trouble leur berceau ; elles ont appris a grandir en exil ou k vivre k Paris dans de grands hdtels deserts, que leur pdre ou leur oncle, au retour des campagnes, faisaient durement retentir du bruit de fer des eperons. Et c'est la petite Marceline Desbordes contractant, k 18 ans, « une habitude de souffrance » ; c'est la pauvre Lucile de Chateaubriand, femme douce et langoureuse, dont le cloitre est seulement capable d'apaiser le mal; c'est M61anie Waldor, fille d'un journaliste de la Revolution, qui ne peut pas tout k fait effacer de ses joues piles la marque de ses pleurs d'enfant ; c'est la petite Amable Voiart, plus tard M me Tastu, orpheline k 8 ans et qui ne garda de sa m&re que « le mal de poitrine »; c'est filisa Mercceur, s'imprignant, dfes le jeune &ge, du charme nostal-

206 PORTRAITS FRAM£JU$

gique desa natale Bretagne ; c'est M lle Anais S6galas, fille d'un marchand de toile et rouennerie en gros du quartier Saint-Martin, 6lev6e chastement dans un d6cor de « maison du chat qui pelote » et, de ce milieu morose contractant la tristesse ; enfin c'est la mignonne Louise Revoil, destinte k devenir M me Colet, dont le coeur pathitique commence & vibrer dans le s6jour agreste d'un manoir provengal. Plus tard ce sera M ,lc Eulalie de Senancour, sorte de pieuse Antigone qui ne connut pas l'amour et que le paternel ennui d'Obermann marqua d&s Tenfance ; ce sera Pauline de Flaugergues se divouant i veiller le misanthrope Latouche ; ce sera Z6naide Fleuriot ; ce sera la mourante Louisa Si6fert !

Toutes sont de la mfeme race plaintive, il y a, entre elles, un air de famille, une parent^ du coeur. Une seule eut un g6nie rtel : c'est Madeline Desbordes Valmore; mais les autres connurent le talent, chantirent, d'une voix frtle, leur tourment int£rieur. On ne peut pas les entendre sans fetre 6mu. II semble, k les relire, que toute la petite plainte du pass6 revienne * nous et que, dans un bruit ' de volants, de dentelles et d'6charpes, repasse devant nos yeux sur les pelouses, dans un vieux pare d'automne, tout le cortege ancien des Muses.

Beaucoup ne soufFrirent pas que du mal du si£cle, mais de rtels orages, des tempfetes de la mer et de la vie ; et les beaux vers brisds de Lamartine £ la grande Marceline,

Cette pauvre barque, 6 Valmorc, Est l'image de ton destin.

La vague, d'aurore en aurore, Comrne elle te ballotte encore Sur un Ocean incertain,

e'est & toutes ces pauvres &mes sanglotantes qu'ils s'adressent aussi bien. Le goflt des voyages qu'elles ont presque toutes, la ftevre de lectures com me les Natchez ou Paul et Virginie excitent leur imagination. Quelques-unes ont vu les iles, franchi TOcean, se sont assises sous les palmiers. Ainsi M me de Duras fut 4 la Martinique ; Marceline Desbordes k la Guadeloupe; Eugdnie de Gufirin, k cause de Virginie, ch£rit Tile de France. Certaines, comme £lisa Mercoeur, MSlanie Waldor, M 1Ic Fleuriot, par leur naissance bretonne, ont gofitA dc bonne heure i la saveur marine; plus tard, M me Tastu, veuve, fera un s6jour prolong^ a Chypre et, de cette lie embaumde, gardera le parfum au coeur. Enfin, vint la comtesse Merlin.

On lut — avcc quel enthousiasme ! — ses Souvenirs d'une Criole.

Au Magasin des Demoiselles, Anais S6galas, hant£e de paysages tropicaux, de tatnariniers et de ddesses noires, Gcrivit des vers soulev&s d'un beau rythme exotique :

Dans Habitation, maitresse 6tincelante,

Tout un peuple noir suit tes pas ; Ton trone est un haraac, 6 reine nonchalante,

Et ta couronne est un madras...

Toutes ont le gout du r£ve, du voyage et de 1'exil. On les voit accoud6es sur une urne, la lyre a leurs pieds et, du regard, suivant, sur la mer, le depart d'un navire. Ainsi, dans le fin crayon de Dev6ria, M ,le Mercoeur, avec sa beaut6 souple et longue, son 6paule ronde et nue, son cou de cygne et ses mains admirables, contemplant Thorizon. Beaucoup sont en attente, aspirent & connaitre quelque h6ros amer et charmant. Les longues veill6es provinciales, les soins domestiques, les promenades fdminines ne suffisent point & combler le vide du temps, le vide plus morne encore du coeur. Cest alors que se tournent, vers la gloire d'un grand homme, ces petites sensitives froiss6es. Beaucoup, pour alimenter leur tourment passionni, leur soif amoureuse, dcrivent au mattre de leur reve de longues et brAlantes 6pltres.

C'est ainsi que se forma, autour de certains gran ecrivains du siecle, un lointaia cerclc d'ador trices ou tenaient a entrer tomes les fetnm cbarmantes et delaissees que le gout de l'ide tourmentait. II est indeniable que, de tous c □ommes-la, M. de Chateaubriand est celui q conquit tes plus nombreux hommages. M mH < Beaumont, de Duras et Recamier ne sont pas 1 seules femmes du cortege adorable qui le suiv; partout. Beaucoup de celles qui se passionnaie poor les cheveux gris de Rene vivaient a 1'omb d'un clocher, dans un chateau de province, rei rees loin de toute agitation mondaine. Ain; cette marquise de V... dont la Revue Blent publ les lettres et qui ne peut pas recevoir une epit de Chateaubriand sans que « la joie brise aussit son ame a. Ainsi M" e Mercceur, agee de dix-hi ans et charmante, placant sous la protection . Rene son premier recueil de poemes. Ici la fast nation devient d'autant plus forte qu'elle est pi litteraire.

J'ai besoin, foible enfant, qu'on veillc i mon berccau,

dit M"' Mercceur. Et la reponse ne se fait gue attendre. Elle est un peu manieree, hautaine i peu, mais charmante : « Si la celtbrite, Mad raoiselle, est quelque chose de desirable, on pe

la promettre, sans crainte de se trompcr, k 1'auteur de ces vers charmants :

Mais il est des moments oft la harpe repose, Oil l'inspiration sommeille aufond du coeur...

. « Puissiez-vous seulement, Mademoiselle, ne regretter jamais cet oubli contre lequel riclament votre talent et votre jeunesse. Je vous remercie de votre confiance et de vos 6loges; je ne mirite pas les derniers ; je ticherai de ne pas tromper la premi&re. Mais je suis un mauvais appui; le chfine est vieux, et il est si mal dtfendu des temples qu'il ne peut offrir Tabri k personne ».

En mfime temps, Lamartine, qui lit le volume et se trouve k Florence, 6crit a quelqu'un : « Cette petite fille nous effacera tous ». M lle Mercoeurle sait, en est fifere ; la tSte lui tourne. Mais la tete tourne aussi k M me Valmore, k qui Lamartine adresse des vers divins. M me Sophie Gay, si spirituelle, si aimable, a re?u le compliment de M6hul, de Marie-Joseph Ch6nier. Sa fille, la brillante Delphine de Girardin, « aussi blonde que sa mire Atait brune et n'Stant pas moins belle », s'incline devant Sainte-Beuve. Celui-ci a une grande influence sur €es femmes fragiles et po£tiques. II est souple, cajoleur, a le compliment onctueux, tris tendre, tris I6ger. Elles Tadorent. M Ue Eug6nie de Gu6rin, en son chlteau de Cayla,

exulte, au milieu de scs chagrins, a lire M.

Sainte-Beuve, a recevoir « son 6criture vivante ainsi M"" Blanchecotte, que le poite compara miss Felicia Heemans, la Sapho anglaise. Dev; Vigny, M mt Colet sent battre son cceur, sa m; tremble. Et, plus tard, dans un salon, M"' S fert, qui ne vient que rarement de Lyon a Pai se trouve devant un vieillard alerte, le front Mat le visage colore, qui lui dit simplement : « \ demoiselle Siefert, je suis bien heureux de vc voir ». Quelqu'un die : « C'est Victor Hugo Alors Louisa sent son cceur fondre au deda d'elle, ses jambes flechissent ; il lui semi qu'elleva mourir. Ainsi etaient-elles extrememt tendres, sensibles et douces. Des que l'amour la gloire les touchent elles tremblent, portent main au cceur et sont pretes a pleurer.

Elles eureut une pofeie a l'image de leur are extremement plaintive et tendre. Ce « don c larmes » que Micbelet admirait chez M me D< bordes, s'il se retrouve affaibli chez les auti muses voil6es de cette epoque, n'en offre i moins, chez toutes, un grand crnrme. El errent, par les soirs chauds d'6te, dans les bea paysages ; elles sont attentives a ecouter le

212 PORTRAITS FRANQAIS

coeur ; leur voix s'accorde £ celle des peupliers ; elies ont un sentiment dfilicieux de la nature. Avant de goftter des bois et des montagnes, des fleurs et de la mer, Taltifere majest6, elles &outent volontiers le petit souffle du vent sur le lac, se penchent sur les fleurs et en re$oivent le parfum. Ainsi Tardente Valmore aime les roses avant de tout aimer de ce dont les jardins se fleurissent, et, de leurs voluptueuses gerbes, se pare et s'embellit ; M me Tastu 6crit, & treize ans, Lt Risida> et, de cette fteur discrete, imprtgne toute sa vie ; Eugenie de Gu6rin adore du fraisier la structure exquise ; Pauline de Flaugergues dit :

L'£b£nier rajeuni balance, gracieuses

A la brise de mai, ses riches grappes d'or...

et, dans la solitude de la Vall6e-aux-Loups, 6coute le murmure des aulnes et des coudriers, s'en inspire dans le chant de ses belles melodies.

Plus tard, M lle Stefert, en sa maison des Orraes, prfes de Lyon, aimera de sa retraite « le site champfitre, la petite terrasse ombrag6e et fleurie, la vue un peu bornte sur le pr£ et les coteaux de vigne, le vallon fuyant et le grand bois & Thorizon » ; M me Colet, moins 6th6r6e, plus sensuelle, de qui le rude Flaubert devait un peu effrayer la langueur, aimait, comme un peintre, la « fraicheur des eaux », Tam6nit6 des mousses »

LBS MUSES PLAINTIVBS

Senteurs monunt de U terre iu del bleu.

Sans avoir, comme George Sand, ce don de porter jusqu'au pathetique le genie du paysage, toutes sont exquisement emues a en penetrer t< charme, a en gouter 1'espace, le repos et te murmure.

L'amour nait-il ? Elles en soufirent comme d'an mal qui les brise, ne savent pas accorder a leui gout de la nature, a son apaisante grace, son impulsion ardente. Mme Valmore est, de ces femmes, celle que la passion toucha le plus viotemment. La part la plus vive de sa poesie est faite dc ce cri que l'amour lui arrache ; sa face est mouil lie de pleurs; son cceur defaillc, sa main tremble ; elle demeure accablee et, volontiers, eicrit : « J'ai it& longtemps etonnee et plaintive de souf frir ». Cette Hamande porte en sot, comme unt femme d'ltalie, des tresors de passion ; mais cette amante est muse et sa lyre reste brisee de tout It poids de son cceur. De la cette poisie trempee dt larmes et de caresses, cette soif d'aimer, et, pesani sur elle d'un poids accablant, ce mal interieur ! Baudelaire, qui a aime Valmore mieux que per sonne, ecrit de sa poesie que « c'est un simpli jardin, romantique et romanesque. Des massi£ de fleurs y representent les abondantes expression! du sentiment. Des etangs Hmptdes et immo-

biles qui r£fl6chissent toutes choses s'appuyant & Tenvers sur la votite renvers£e des cieux, figurent la profonde resignation toute parsem6e de souvenirs. Rien ne manque k ce charmant jardin d'un autre 4ge... » Et Tamour, la tristesse, la nature et la foi concourent & donner cet exquis assemblage. Et ce portrait n'est pas que celui de Marceline. II retrace le fiddle m£daillon de toutes les Muses de ce temps-li, froissies et sentimentales. De Tillustre Marceline k la plus humble des poetesses de V Almanack des Dames ou du 36 usie des Families, que Pitre Chevalier dirige, toutes offrent Taspect lointain, fragile et r£sign£ de beaux anges accabl£s par le poids du destin. Les plus humbles, les plus oubltees, celles dont on retrouve les vers au rez-de-chauss6e des vieux journaux de la mode, dans les keepsakes et les almanachs, ne sont pas les moins touchantes de ces femmes d£soltes.Qui se souvient encore de M me de Montanclos ou de M Ue Iphig6nie de V6gabre ? Cependant, vers 1835, I* Almanack des Dames publiait d'elles les plus exquis po&mes qui soient !

Certes, k s'exag£rer, la plainte de ces belles ames, que ne soutenait pas toujours, comme chez Marceline Desbordes-Valmore, la plus franche Amotion, devenait la niaise romance sentimentale. Et c'ltait, a c6t£ du doux et charmant talent de quelques-unes, le banal « vergissmein-

LBS MUSES PLAINTlVES 21

nicht » de beaucoup d'autres. La romance a et la faiblesse de ces femmes. Aupres de M™* Val more elle-meme, il y avait cette harmonieus 3me triste : M™* Pauline Duchambge qui, parfois se plaisait a traduireen musiqueles beaux versd Marceline et a qui Marceline elle-meme ecrivait en une lettre evoquant des souvenirs : « Tu sai le suite dont les mots m'echappent, mais qui de vaient dire : Nous pleurerons toujours, nous pai donnerons et nous tremblerons toujours ; not sommes nies peupliers ». II y avait les romances d M™" Gail que Yjtlmanaeh des Dames admirait Jeunc el cbarmante Isabelk, vims icouter a doux set merit. Et il y avait enfin les romances, les inou bliables et plaintives romances de Lolsa Pugct La Confession du Brigand, Ave Maria, la Btnidi Hon (fun Pire, A la Grdce de Dieu, ceuvrettes no sans grace, mais d'un trop abondant desordn M"' Puget en composa de nombreux recueil aujourd'hui oublies. EUe-meme valait mieux qi ses chansons. C'etait, vers 1832, une gracieu: jeune Bile blonde, fort belle et qui chancait biei George Sand, qui la connut enfant, a laisse d'ell dans ses OiCtmoirts, ce portrait ingenu : « Lo'i etait une enfant terrible, plus terrible que toi ceux du Plessis. Jolie comme un ange, pleine ( reparties drdles, elle savait se faire gater par toi le monde. Elle a produit des cboses gaies, d'it

2l6 PORTRAITS FRANQAIS

tentions spontanies, d'un rythme heureux, d'unc couleur nette et d'une parfaite rondeur. Ce sont des qualitfc qui l'emportent encore sur la vulgarity du genre. Mais moi qui me souviens d'elle, plus quelle ne Timagine peut-6tre, je sais qu'il y avait en die beaucoup plus qu'elle n'a donn6... » Lo'isa Puget avait une m&re cantatrice ; elle dpousa plus tard un M. Gustave Lemoine qui Acrivit les paroles de ses romances. Celles-ci firent Fenchantement de tout un peuple d'6tudiants et de grisettes. Et ce fut la gloire rAelle de Lo'isa d'etre, durant tout un lustre, la Sapho de Mabille et de la Grande Chaumtere !

Ecrivent-elles des romans, ces femmes douces et bris6es transportent dans le rtcit en prose lc trouble qui tourmente leur cceur de podte. Les id£ales amours qu'elles n'ont pas v£cues, elles les content dans leurs oeuvres. Aux titres 6nigmatiques et romanesques elles aiment k donner un d6veloppement aventureux. Et, sous leur plume inspire, c'est le plus souvent le r6cit de path6tiques episodes, que se plait & retracer leur imagination. Beaucoup sont impr6gn£es de Rend, de Werther, d'Adolphe ; beaucoup se souviennent de Clarissc et de YHdloise. Elles offrent de belles plaintes en une prose emport6e que souligne volontiers un

violent romantisme. Certes George Sand esr le maitre, mais il y a chez elle un piofond sentiment de la nature et de la vie, une sorte de vraisemblance impossible a retrouver chez les autres. Audela de Lilia et de Consuelo se cree ainsi, durant le siecle toute une etrange litterature de femmes. Ainsi, de la Valine de M ac de Krudener a Yvonne de Coatmorgan de M 1 " Zenaide Fleuriot, ne cesset-on de voir fleurir tout un monde romanesque d'etranges ceuvres : Lionie de Montbreuse de M me Sophie Gay, ^Adile de Senange de M m * de Souza, Alphonse et Juliette de Melanie Waldor, le Marquis de Fontange de M m ' de Girardin, Pauline de Sombreuse de M 11 ' de Senancour. Les aventures inoui'es qu'elles avaient reve d'accomplir ne trouvent a se realiser que dans les fictions ameres de leur cerveau fievreux. Ces femmes desesperees effrayent un peu V amour. La renommee qu'elles convoitent ne peut guere s'accorder avec lui. Pour une Delphine de Girardin dont a le bonheur d'etre belle » est une perpetuelle fete, pour une Sand, pour une Louise Colet, goutant avec transport a I'ivresse amoureuse, que de Muses pauvres et delaissees attendent, sans jamais le connaitre, le denouement heureux. Valmore, dont le beau cceur I ardent semble un flambeau inextinguible, est, de ' ces amoureuses, celle qui jeta les plus beaux cris :

2l8 PORTRAITS FRAN£AIS

Oui, Ja moitie qui manque a tes jours Iphemeres Elle bat dans mon sein ou tes traits sont vivants...

Mais, de toutes aussi, elle est la plus d6chir6e. DeM.de Latouche k M. de la Tour sa belle ime inquidte se partage et s'6puise. Et Famour que les hommes ne savent point accepter, cette femme admirable le reporte sur ses enfants. Entre ses filles ch6ries, In6s et Ondine, elle semble trouver le repos que son coeur inquiet n'a point connu encore. Mais il est dit que ce grand poete doit porter une grande souffrance. Sa fille « Infes, Tenfant du monde qui a le plus besoin de caresses », meurt dans ses bras. Elle est frappfe de ce deuil ; et, depuis, sa face reste ainsi que celle de la Niobfe antique, toute ruisselante des pleurs du maternel amour. Ainsi sont-elles toutes. Elles attendent et s'6puisent ; et quand le bel id6al qu'elles avaient entrevu n'est point venu k elles, elles se tournent vers les tfites charmantes des enfants, en caressent le front pur et, d'un baiser fi6vreux, couvrent leurs boucles blondes. M me Valmore a 6t6 ce grand podte des enfants. M me Tastu Ta 6t6 aussi. Pour celles qui n'ont ni amour, ni enfant, leur lot est de se d£vouer k quelqu'&tre detection, k un pere ou un frere ou simplement k Thomme malheureux qu'elles ont rencontrS. Ainsi M Ue Eulalie de Senancour se fait Tange gardien de Tauteur d'O-

bermann, M lle dc Flaugergues est le dernier rayon du sombre Latouche. Ainsi M lle Eugenie de Gu6rin. « Elle vient, dit Sainte-Beuve, la derntere dans cette procession des vierges ». Le culte qu'elle a vou6 & son frdre ressemble & celui que Monique avait pour Augustin ; il a le go&t amer de la mort. En son chiteau de Cayla elle n'a d'unique bonheur que de vivre et de vieillir avec le cher souvenir de Maurice. De toutes les Muses ce sont \k les plus resignfies...

Puisque, de toutes ces femmes, la plus admirable est toujours M me Valmore, il semble bien qu'on doive, & la supreme minute, F6voquer avant toutes les autres. Quand Finstant fut venu, pour cette muse adorable, de quitter tout ce qui fait la joie et le mal de la vie, le coeur ardent qui 6tait en elle se mit k battre avec plus de violence. Alors elle 6tait vraiment belle, quoique igfe. Michelet, qui la vit, a 6crit combien elle 6tait 6mue & ce moment, « trouble de sa fin prochaine et (on aurait pu le dire) ivre de mort et d'amour ». Cependant le froid du marbre immobilisa son divin visage, lui donna la pileur du torn beau. Depuis elle nest plus visible qu'en ses vers sanglotants. Ainsi ces femmes charmantes allaient audevant de la mort comme vers une dtlivrance.

220 PORTRAITS FRANQAIS

Leurs maux de l'&me 6taient si grands qu'il semblait que l'tternel sommeil put seul les en guferir. Voili ces pauvres Muses ! EUes ont pass6 leur vie k se plaindre et pleurer et k Tinstant final elles sourient de quitter cette triste vallde de larmes. Cest le temps pour elles d'aller sous les saules. Elles sont semblables k de belles fiancees piles :

Ma vie, A mon Seigneur 1 calme s'en est allee ; J'ai fait corame le lis hnse" dans la valine, Je suis morte dans ma blancheur.

Ainsi chante Anais S6galas ! Et M Ile de Gu6rin lit les Saints disirs de la Mart, se transfigure au dernier instant de sa vie, d'ardeur et de pi6t6. Et M Ue de Flaugergues n'est plus qu'une fleur dont la tige est brisde ; et la pauvre M lle Mercoeur s'en va de la poitrine. M6lanie Waldor a cont6 sa fin et comment le mal la prit pour ne plus la quitter. Cdtait en 1835. Elle eut de belles fundrailles. Bailanchesuivait le petit cercueilblanc. Chateaubriand itait dans le cortege ; « le vent faisait flotter ses cheveux grisonnants, une pofcie religieuse impossible k dfecrire rayonnait sur sa physionomie profonddment alt6r6e. » Elisa laissait une m£re 6plor£e. Celle-ci se montra inconsolable, se fit T6diteur des oeuvres de sa fille, 6crivit, k sa louange, une notice d6di6e « k toutes les bonnes et vertueuses jcunes filles » et, d'un accent tmu, s^cria publi-

quement : « Si la vie pouvait payer la vie, Elisa Mercoeur serait pleine d'existence et sa mfere reposerait dans la tombe. » Ainsi devait dire un jour, avec non moins d'6lan, en rappelant de sa fille les fidiles souvenirs, la m£re de Louisa Sidfert... Telles sont ces Muses. La plupart furent des femmes fragiles et frissonnantes ; elles furent dfaesp£r£es. Elles errerent dans les pares vetues de robes fanles et de chapeaux k fleur. Leurs imes inspires itaient toutes romanesques. C6taient Ik de pauvres petites kmes dichiries de plaintes. Mais ces kmcs-lk avaient « une puissance d'oragc » Strange et tr£s douce. Et, dans ce cielromantique, ou tant d'aigles ont plan£, elles passent, blanches eolombes, avec un doux bruit d'ailes.

La Vie de M. Paques

... aidant au boa temps... supportant lc meuvais... et fauant U barbe & tout lc monde.

(Le Barbier de SevUU.J

c ... il faudra venir me ▼oir «ur le

Grand Be et etre fidele a ma memoir*.*

Chatiaubkulmd, a Julien Danieto, torn

secretaire (derniere entrevue)*

A Jules Bertaut.

Une figure douce et rosie, animfee, malgr6 Tige, de deux petits yeux vifs, parte d'une barbe courte et blanche ; un front tres ample enfoui & moitifi sous une mince calotte d'atelier en velours bleu; la propret6 la plus irr6prochable dans toute la personne; la mise simple et cossue de ces vieillards qu'on voit, dans les tableaux flamands,

assis prcs de la fenetre, en meditation ; les mai: petites et delicates ; le sourire aimable ; l'accui amdne et discret ; tel se presente, au physiqu M. Paques. Au moral, M. Paques, dont la pens' est fine et teintee de bonhomie, n'est ni moi souriant ni moins doux. M. Paques vit de soi venirs et ceux-d sont ranges avec art dans s< clair cerveau propre et dans son coeur emu.

On m'avait dit souvent :

— Allez voir M. Paques. II a connu Juliette Rene\ et, de sa main de coiffeur, a frise les ch veux blancs de M rae Recamier a l'Abbaye-aux-Boi il a rasd jadis, sous Louis-Philippe, MM- Ampe et de Chateaubriand. C'est un sage et charma vteillard ; 11 a garde de son temps la m£moi attendrie. . .

J'allai voir M. Paques. Je montai, un matt au pied de la colline de Montmartre, 1'une d larges avenues qu'encombrent, jusqu'a midi, i double rang press£ de verdurieres et de camelot je pris la petite rue fitroite et provinciale, q s'eleve en pente legere de l'avenue vers la Butti je m'arretai devant l'une de ces antiques demeur a facade usee sembtable a toutes celles que Balza en son temps, a cent fois decrites ; je montai vieil escalier etroit, m'arretai au second etag devant une porte modeste et banale, et sonni Un court instant, l'espace d'une minute, des p

sourds et trainants marchant vers le seuil ; enfin la porte qui s'ouvre. Je suis chez M. Piques.

Le bonhomme est petit, un peu frfele, comme enfoui dans un large fauteuil aux bras amples, du genre Voltaire; il est coifl£ de sa calotte et scs deux pieds douillets, chauss6s de pantoufles a fleurs, reposent sur un coussin que, sans doute, jadis, M me Piques broda.

La ptece dans laquelle M. Piques re$oit, entour6 de sa chatte noire et de sa gouvernante, est ancienne et fante comme lui-mfeme; les cadres d6mod£s, de vieux daguerreotypes ornent seuis les grands murs que recouvre un papier effac£ ; les rideaux sont ternis et, dans les angles, les meubles scrupuleusementpropres, trahissent un long usage. La petite pi£ce est simple et recueillie; le seul tic-tac 6gal d'un coucou de bois Famine ou, parfois, le crissement rapide que font, en frottant le parquet cir£, les ongles de la chatte noire. Ici tout est paisible et doux, peupl£ du pass6. Un rayon de jour tombe sur M. Piques et son visage ancien, le baigne de soleil pile et ttede et le rechauffe un peu; les yeux briilants s'animent, dans la face blanche ; on est surpris ; on ne sait par quel heureux hasard ce vieil homme oubli6, vestige d'un bel ige de gloire et de plaisir, put se garder si bien jusqu'i nous et vivre, inaper^u, au milieu

dc tant de souvenirs, dans ce coin isole du i martre turbulent.

M. Piques a le geste onctueux, envelo; comme ecclesiastique; il fait signe et vous i place. Puis un silence. M. Paques attend ; recueille et sourit. C'est le moment, alors ■ de laisser tomber les mots evocatoires, la phrase courte et magique qui va redonner un instant, a tout le vieil homme emu :

— Ainsi, monsieur Paques, vous coi Chateaubriand ?

Un sursaut; un eclair dans le regard n Et M. Paques repond :

— M. le Vicomte etait en effei de mes je 1'ai beaucoup connu...

M. Paques est tres vieux. II a quatre-vin ans, mais ses souvenirs sont frais et vivac les confie souvent et les ecrit parfois. Je c longue et belle vie de M. Paques.

« M. Piques, dit Tony Re\illon, est n un petit port de la Manche (i). » Ce pet est meme un grand port, car c'est Boulogn mer. Ce dut etre par un matin de cloches ■

(l) Paques, Le Coiffeur de Chateaubriand, avec Di Tony R£villon. Paris, se trouve chez l'auteur (1871)

vril (car le nom de M. Piques est plein de carillons) que parut au monde Tenfant qui devait devenir, plus tard, selon le mot d'un de ses biographes, <r un barbier de quality (i). » On ne sait rien de son enfance, sinon qu'elle fut douce et ch£tive et se passa dans le d6cor de cette viile de marins. De la boutique de M. Chauchois, qui donnait sur h rade, le jeune Piques observait par les vitrcs, en faisant ses debuts et rasant les clients, le jeu des voiles blanches sur le fond de la mer et du ciel. Cela lui donna, en mftme temps que le gout du rfeve, le disir des voyages. « La jeunesse dor£e boulonnaise et l'6tat-major de la garnison » encombraient bien, au dire de M. Paques, la petite boutique de son maitre, mais ce qu'enviait le jeune provincial, c'6tait le plus haut destin d'un coiffeur de grande ville. Paris Tattirait. II r&olut d'y venir et, lest6, x pour toute fortune, de cinquante francs eh luisantes pieces de cent sous, le jeune homme quitta les siens, prit la diligence et vint se presenter, k Paris, pr£s la Sainte-Chapelle, au bureau de placement des coifieurs. H d6buta d'abord chez un posticheur qui l'occupa, tout le jour, a tresser des circassiennes pour les dames. Mais la fortune veillait sur lui.

(i) Joseph Galtier, Un Barbier de qualiti (le Temps, 17 ftvricr 1904).

« J'avais — dit M. Piques — l'intuition des exploits du c£l£bre Barbier de Seville. » Le hasard servit M. Piques. Quelqu'un le pr&enta au due de Brunswick, ce prince excentrique qu'une revolution avait chassi de ses fitats et qui menait i Paris une brillante vie luxueuse. Le due trouva le nouveau venu timide, respectueux, diligent, habile en son art, et se l'attacha. Mais bient6t M. Piques eut a faire ses malles ; le due partait en Angleterre emmenant avec lui les gens de sa maison. Ce sont la les debuts r6els de la vie aventureuse du barbier de quality que n'allait pas tarder i devenir M. Piques.

Alors le dandysme r6gnait a Londres. Le souvenir de Byron et du divin Brummell commandait encore i la mode ; mais celle-ci devenait plus fran^aise et, e'est du comte d'Orsay que les jeunes lords 6l6gants imitaient d&ormais le pli des cravates, Thumeur plaisante et les mani&res. D'Orsay 6tait populaire, rignait, en vrai lion qu'il £tait, sur le troupeau nombreux de la. fashion. Le due de Brunswick le voulut connaitre et, le connaissant, lui park de M. Piques. Le beau comte r£clama, pour lui-meme, les soins du coiffeur fran- $ais; et ce fut li, pour ce dernier, apr£s ceile du due, la seconde des tetes historiques qu'il eut Thonneur daccommoder. Nul — mieux que M.

Piques — ne savait, avec plus d'art et de sou-

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plesse, manier le fer k firiser, verser sur la chevelure le vinaigre et Phuile de Macassar. Ainsi M. Piques acquit de la renomm£e ; les dandys se le disputferent au point de tenter de le garder : mais M. Piques 6tait fiddle, tenait au due, quitta Londres aprds lui, le suivit i Birmingham, puis i Oxford. Li, notre Fran$ais trouva la ville en rumeur, le public houleux et, de toutes parts, les h6tels assi6g6s d'6trangers. M. Piques apprit, par son maitre, que tant de gens ne se pressaient que pour venir entendre, le soir, au thiitre, M mc Malibran. Le due lui-m&me, 6pris de la belle voix de Maria-F6licia, avoua n'avoir quitt6 Londres que dans le dessein d'approcher de cette femme de g6nie. Le due avait des titres, sut les faire valoir, fut re$u en effet, et li, comme chez d'Orsay, M. Piques, le fer et la houppe en main, put se glisser et s'offrir. Le sourire divin de Garcia Malibran accueillit comme il faut le maitre et le suivant. M. le due soupira, mais M. Piques frisa, et, plus heureux que le prince, fit pencher sous ses mains d'artiste cette tfete adorable...

C6tait en 1836. Garcia Malibran, bris6e encore de Taffreuse chute de cheval qu'elle avait faite i Londres, souffrant d£ja du mal sourd qui devait Temporter, sentait sa fin prochaine et, selon le cri de Musset, savait « qu'au sortir du thSitre un soir dans son linceul il faudrait la

coucher ». Alors Maria-F6licia avait vingt-huit ans et se faisait plus belle, et sa voix admirable se faisait plus vibrante, a mesure que s'approchait, pour elle, le sublime et fatal instant ou cette unique artiste mfelant Tart et la mort, devait expirer, en chantant, dans le duo ultime d'Andronico.

Cest un soir, a la veille meme de jouer, que la grande cantatrice, se voulant plus agriable et toujours plus par£e, appela aupres d'elle, au th£4tre d'Oxford, le Figaro du prince. La loge 6tait tendue de soie rose ; Maria-F6licia, perdue dans un froufrou de soie et de satin, 6tait & sa toilette. A la vue 6blouissante de cette femme unique, M. Paques manqua d£faillir ; toutes les cloches de son coeur, toutes les cloches de Piques, sonnferent, dans sa poitrine, leur carillon fou. Et, depuis tant d'ann£es, depuis cet unique instant, il en est demeurf, i la plume naive du bon vieillard, le I6ger tremblement.

« Que de richesses ! s'toie, en se remdmorant l'image de M me Malibran, le digne et brave homme. Que d'dclat dans le satin de ses ipaules nues et des adorables contours dont un tissu transparent et capricieux ne dissimulait qu'i demi les teintes empruntSes au lys et k la rose! » Et M. Paques ajoute, se souvenant du trouble oil le mit pareille vue ; « Je fus ibloui ; mon coeur

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bondit dans ma poitrine; mes jambes faiblirent, a la pens6e que mes doigts, en d£veloppant et disposant la chevelure, aliaient bientot effleurer tous ces tr&ors... M me Malibran avait tant de grace, de po6sie, de puret6 dans toutes les lignes, ^attraction dans les mouvements ou dans les formes, qu'on 6tait forc6 de 1'admirer, de totnber a ses pieds ou de chercher un appui. »

Quoiquetr£s 6mu, M. Piques sutse moiitrersi habile et sa coiffure se trouva si parfaitement riussie qu'il parut bien qu'il eiit, ce soir la, ajoutd au triomphe de la grande Ninette. Les rappels augmentaient en se succ6dant. Enfin, toute vibrante encore de Tespagnole ardeur de Rosina, la Malibran quitta la sc£ne, regagna sa loge, trouva & sa porte le sensible et savant coiffeur. Lui, k nouveau, pensa mourir. Mais elle,avecson grand charme simple, lui jeta, d'une voix rapide, ces mots charmants : « A demain, faites-moi aussi belie. »

La Malibran passa. Encore quelques soirees, et la « harpe vivante attach6e k son coeur » allait se briser d'un coup. Mais cela, dans le bruissement du satin, le mouvement, le charme et la musique qui montaient d'elle, au moment qu'on ne pouvait deviner. Elle passa. Et, de cette minute de gloire avant le deuil, M. Paques a gard£, pour toujours, le parfum au coeur.

M. Paques voyagea longtemps, quitta Oxford et Manchester, vit les montagnes d'ficosse « ou — dit-il — les fleurs abondent, d&icates, surtout les roses sauvages qui s'6panouissent aux flancs de tous les chemins». Mais son cceur elegiaque 6tait frapp6 ; ce coiffeur sensible ne pouvait point se consoler de la perte de Maria-Felicia; la mort de la diva — en lui montrant le n£ant de la gloire ct de la fortune humaines — Tavait incite a ne voir, dans Tavenir de sa position, qu'un objet de crainte et de lointaine defiance. Bient6t la nostalgic s'empara de sa pensfe; M. Paques, en presence de Tennui qui faisait de son existence la plus am£re de toutes, n'h&ita point a rompre avec la fortune, prit congd de M. le due, revint & Londres, s'embarqua, revit Boulogne et bientot Paris. L&, M. Paques apprit k se perfectionner encore dans son art, fr6quenta, au Palais-Royal, la belle acad£mie de coiffure ou les lemons de Croizat, de Hamelin et de Mariton ne tard£rent point a faire de lui Tun des maitres du moment. Peu apres, l'amour occupa sa pensee, anima, une fois de plus, le carillon de son coeur; si bien que, feru de passion, le barbier sentimental prit femme et se maria. II fallait vivre. « On cr£pait peu dans ce temps-U, » dit M. Piques; mais on faisait des

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postiches. Engag6 i forfait par le c6l6bre Monin, le jcune artiste qu'6tait M. Piques vint s'installer, avec son 6pouse, au quatrteme 6tage d'une maison qu'occupaient a la fois, rue Saint-Honor^, le caft de la Rdgence et Lepaute, horloger du Roi. Ce fut le temps des veilles laborieuses. « Que de nuits passies sur ma the de bois ! » dit justement M. Piques. Mais aussi que de triomphes ! On se trouvait prts des Frangais; c'6tait le temps, d6ja, des batailles romantiques, et M. Piques, maintes fois, fut appelS i donner ses soins a Fr6d6rick Lemaitre, k Tacteur Lafond « tou jours fris6 au petit fer avec les che veux courts » , i la grande Rachel ; c'est lui enfin qui coiffa, pour Mademoiselle de Belle- Isle, 1'illustre M lle Mars.

Ce furent li de beaux moments et M. Piques connut que sa profession est noble et legale des autres arts, puisque sans le secours du fer et du peigne, aucun de ccs grands acteurs et de ces femmes divines n'etit oser se risquer & paraitre sur la scfene d'un thSitre. Mais ce ne sont point i encore les plus parfaits des jours de gioire que M. Piques ait v6cus. Ceux-ci seulement vont commencer et se marquer, pour lui, de l'6clat de tout le lustre litt6rairc. M. Piques, las de toute la factice gioire dramatique que lui offraient ses clients des Fran^ais, songeait de pratiques plus nobles et de plus illustres tfetes. Alors celle de

LA VIE DE M. PAaUES 2$$

M. de Chateaubriand 6tait k vendre et le petit coiffeur de la rue de Grenelle-Saint-Germain, k qui vint succ6der un beau jour M. Paques, la c£da pour trente francs, payables, suivant le contrat, apr&s un mois d'essai et ragr6ment de Tillustre 6crivain des Martyrs...

M. de Chateaubriand habitait alors, 1 13, rue du Bac, un appartement, au rez-de-chauss£e, ouvrant de plain pied sur une petite cour plantde d'arbres et de massifs que dominait le grand et beau jardin des Missions £trang£res. Ayant renonc£ au monde et k la politique, M. de Chateaubriand, tout occupy de la redaction de ses MSmoires, menait, rue du Bac, pour Tunique fois de sa vie peut-fetre aux cdtds de M mc de Chateaubriand, une existence paisible et casaniere. C'est Ik que le vit M. Paques pour la premiere fois. M. Paques 6tait introduit le matin, apres que l'illustre tcrivain avait pris le chocolat ; parfois M. le vicomte n'avait pas achevi; M. Paques attendait en causant avec le secretaire. « M. de Chateaubriand 6tait de petite taille, ch6tif ; son front haut, tr£s d£velopp6, r6v£lait le g6nie. Je le vois encore, dit M. Piques, assis dans un grand fauteuil, ayant, k sa gauche, la chemin£e ou p£tillait un feu clair en toute saison, car il 6tait frileux. A sa droite se trouvait une table charg£e de papiers, de livres et de journaux politiques et littfiraires de tous formats et de toutes

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nuances; tout cela pfile-mele et dans un admirable d&ordre. J'6tais autoris£, ajoute M. Paques, k prendre, dans le tas, les journaux qui me convenaient ; chaque jour j'en emportais trois ou quatre pour la plus grande satisfaction des clients de ma petite boutique. La bouilloire contenant Teau qui devait servir pour la barbe clapotait devant l'atre. Je rasais sur place... »

Le repas achev£, M. le vicomte prenait place au fauteuil, ramenait sur ses jambes maigres les pans de sa robe de chambre. Alors commen^ait la quotidienne stance oil tous trois travaillaient, M. Piques rasant M. le vicomte, M. le vicomte dictant ses Mimoires et le secretaire les 6crivant. Ces stances n'allaient pas toutes seules ; plusieurs dur£rent deux et jusqu'i trois heures. Parfois M. le vicomte s'arr£tait pour relire et corriger, le savon au menton; M. Paques, respectueux, se reculait tenant le plat & barbe ou la serviette. Un grand silence. Au dehors seulement, dans les arbres du jardin, la petite plainte du vent qui passait, ou dans l'atre, le cr^pitement du bois sec, le bruit des etincelles. M. Paques employait le temps de ces interruptions k recueillir, un par un, de son grand homme, des cheveux dont il fit, plus tard, des tableaux. « M. Paques, dit Tony Rivillon, jouissait de son client. » Le fait est qu'il Tadorait et que sa v6n6ration, pour M. de

LA VIE DE M. PAQUES 2tf

Chateaubriand, atteignait le plus naif et touchant fanatisme.

Le repos et la lecture finis, M. de Chateaubriand reprenait le plat et la serviette ; le respectueux secretaire couvrait & nouveau d'icriture r£guliire les hauts feuillets blancs, et cependant que le fer de M. Piques courait sur son menton, M. de Chateaubriand pensait & la phrase qu'il allait dire et la construisait mentalement. Quand celleci itait aussi parfaite que le souhaitait son gout, il faisait signe ; M. Piques s^cartait, le secretaire s'inclinait sur la feuille, et, d'une voix grave, lente et mesur£e, M. le vicomte dictait. II dictait ses souvenirs. C£tait toute sa vie qu'il rappelait par kmbeaux devant son barbier et son secretaire. Parfois c'6taient de solennels tableaux historiques : « Le G£nie du christianisme, dictait alors M. de Chateaubriand, qui faisait, en ce moment , beaucoup de bruit, avait agi sur Napolion. Une imagination prodigieuse animait ce politique si froid ; il We&t pas etice qu'il it ait, si le ginie n'edt eti lit... Bonaparte m'aperqut et me reconnut ; f ignore & quoi. Quand il se dirigea vers ma personne, on ne savait qui il cherchait ; les rangs s'ouvrirent successivement ; chacun espirait que le consul sarrtterait h lui ; il avait Vair d'eprouver une certaine impatience de ces miprises. Je m'enfongais derriire mes voisins. liona-

parte ileva tout h coup la voix et me dit : « M . de Chateaubriand... »

L'instant itait solennel. Pas un bruit, pas un souffle. M. Piques, muet d'admiration, buvait, Tune apr£s Tautre, ces belles paroles definitives ; et c'6tait son orgueil d'en jouir avant tout le public !

M. de Chateaubriand mettait tout son coeur dans ses Mtmoires. Lui-mfcme a dit qu'ils furent « l'objet de sa predilection ». II y avait travailld dans ses voyages diplomatiques, k Dieppe, et £ Londres, dans sa retraite isol6e de la Vallee-aux- Loups ; il y travaillait encore k Paris. Et ce n'6taient point toujours de grandes scenes de Phistoire ou d'impr^vues rencontres avec Washington et Napoleon, bien faites pour flatter son orgueil, que dictait ce merveilleux maitre de la phrase et du style. Mais c'etaient sou vent de plus doux souvenirs ; c'etaient les ombres des annees chores, les formes des amoureuses et des amies qu*£voquait, devant le tombeau de son coeur, ce grand d&oli. Mesdames de Caud et de Beaumont revivaient alors dans le souvenir attendri de Ren6. M. Piques 6crit que M. de Chateaubriand, loin d'etre aussi froid qu'on l'a dit, etait sensible et pleurait. La fois ofi il commen^a de dieter cette divine page sur la mort de Madame de Beaumont : « ... Un jour je la menai au Colisie ; c' it ait un de

ces jours d'octobre tels qu'on en vcit h Rome... » II ne put y tenir plus longtemps, laissa couler ses pleurs, et, dit M. Piques, « mouilla de larmcs la page de ses Mimoires. »

Cdtaient li de beaux instants ; mais tous n'6taient pas si sombres ; il en 6tait de plus riants que M. Piques a contfe. « M. le vicomte, dit M. Piques, aimait beaucoup les petites chroniques, les historiettes dr61atiques ; connaissant son go At, fen faisais provision ; en cas de disette j'inventais (sic). Et lui de rire comme un enfant i gorge d6ployfe. » Parfois madame de Chateaubriand, quoique souffrante et chagrine, for^ait le sanctuaire et p6n6trait. « Bien que froide et peu contente, dit M. Piques, elle me t£moignait beaucoup de bienveillance et avait avec moi le petit mot pour rire. Assez friquemment, s'adressant i son mari, elle disait en entrant : « Eh bien ! ami, que t'a racont6 M. Piques ? Quelle nouvelle t'a-t-il apport6e ? » L'excellent homme r6p6tait mes fariboles en les amplifiant et 6tait pris d'une nouvelle quinte d'hilarit6 ». Madame de Chateaubriand avait une perruche qu'elle affectionnait. Cette perruche n'aimait pas les barbiers ; elle assourdissait M. Piques de ses cris et lui piquait de grands coups de bee les pans de son habit ; une fois mfcme elle sauta sur son 6paule. Quoique patient & Tordinaire, M. Piques ne le fut pas ce jour-U, et,

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(Tun bon coup de blaireau, savonna le bee de rinconvenante. Ce sont la les aimables souvenirs de M. Paques sur Chateaubriand, Le podte et le barbier se comprenaient et se confiaient Tun Tautre. Un jour, M. de Chateaubriand, pour • sceller cette vieille et durable amitiS, fit don au coiffeur d'un pr6cieux souvenir; il lui offrit la canne de jonc avec laquelle, au temps de Tltiniraire, il avait gravi les pentes du Sinai*. Ce sont li de belles ann6es. Et, malgrfe Tage ancien qui Taccable de son poids, ie doux coiffeur-philosophe y songe comme on sait que les amants, m£me vieillis, songent, le soir venu, aux annfees de leur bonheur.

Jamais Pipithdte de « barbier de quality » nc sembla s'appliquer mieux k M. Piques qu'en ccs anntes — h6las ! lointaines — de gloire romantique. L'honneur d'accommoder, chaque matin, de « rajeunir » h. Taube de chaque jour, pour scs admirateurs et la poster it6, M. de Chateaubriand valut, au petit coiffeur de la rue Grenelle, une belle reputation. Sa boutique, bientdt trds fr6quentSe, devint le charmant cfenacle oil Tart de la coiffure et celui des belles-lettres se trouvdrent confondus en un cuke commun. C6tait 14 comme un petit Institut, une docte Academic; plu-

sieurs des personnages les plus illustres du si&cle s'y venaient faire couper les cheveux et raser la moustache. Et les c£l6bres barbiers de Seville et de P&zenas, que Thistoire et les romans se plaisent tant a vanter, ne virent jamais autour deux, comme il advint pour M. Paques, un tel empressement de personnes de quality.

La petite boutique s'ouvrait de plain-pied sur la rue, a deux pas de la rue du Bac et de TAbbaye-aux-Bois. M. de Chateaubriand en 6tait le Dieu invisible ; M. Paques tenait antichambre de ses nouvelles et ne les communiquait qu'avec mystfcre et respect. M me Paques rdgnait au comptoir ; un gargon de confiance promenait tout le matin, sur les plus illustres joues de France, un inlassable blaireau et le grattement du rasoir, dans la modeste 6choppe, ne s'interrompait que pour laisser tomber, de quelque 16vre immortelle un disrique, une sentence ou quelqu'un de ces .propos bien sentis a quoi se reconnaissent les hommes de mfrite.

— « Au premier de ces messieurs ! » comme dit M. Galtier.

Et le premier de ces Messieurs c'Stait le baron Thinard, le c6lfcbre chimiste, ami de Gay-Lussac et de Berthollet. « Sa statue est k Sens », dit M. Piques. Cest bien possible ; mais son g£nie Suit di Paris et ce restait le point d'orgueil de M. P4-

ques de conter partout comment son client, de fils d'humble cultivateur, 6tait devenu savant dislingu6, charge du cours de chimie transcendante au college de France et qui, mieux est, pair de France et baron.

Le second de ces Messieurs 6tait Jean-Jacques Ampere, Tami de Ballanche et de M ac Ricamier. Cet homme fameux n'avait pas h6rit6 de son pfcre que la seule aptitude aux lettres et aux sciences ; il en avait re?u aussi le don de la plus extraordinaire distraction qu'on ait vue depuis La Fontaine. « Ainsi, dit M. Piques, je Tai vu souvent, venant d'etre ras£, non lav6, prendre son chapeau et ouvrir la porte pour sortir, ayant la serviette au cou. Une autre fois, c'6tait cette m&me serviette qu'il mettait dans sa poche, la prenant pour un mouchoir ».

Un troisi&me client, parmi tous ceux que M.

Paques eut Thonneur de servir, se recomniandait par son assiduity. CStait un jeune secretaire de Lamartine, encore obscur et qui fit quelque bruit plus tard, dans la critique, sous le nom de Paul de Saint- Victor. Alors Saint-Victor n'£tait pas encore ce « beau » qu'admireront plus tard, chez Magny, entre Gautier, Flaubert et le prince Na- „ pol£on, les gar^ons stup6faits, mais c'£tait un raodeste debutant, pas tres riche, qui ne payait pas souvent M. Piques et ne se faisait pas fame.

pour les lire mieux a l'aise, d'emporter Ies journaux.

D'autres noms seraient encore a citer parmi lesquels M. Piques s'honore de compter quelques personnes du sexe. La princesse Metcherska etait de ce nombre;M. Paques l'allait confer a domicile; mats M™ Eugenie Niboyet, le bas-bleu sodaliste de 48) directrice de la feuille emanripatrice la Voix its Femmes, l'auteur des Deux Frires, de Lucim et de Qninxe jours de vacances, venak bien elle-meme rue de Grenelle, bruyante, excentrique, toujours fievreuse, se debattant, et sous le fer et la houpe, ne parlant que des reTormes, jugeant les ministresdu roi, et toute seule an milieu de ces Messieurs ebahis, proclamant le temps de la R£publique. Quant a M me R£camier nul ne la voyait ; elle partageait, chez M. Paques, avec M. de Chateaubriand, la haute immunite d'etre coiffec chez elle, aux jours et aux heures qu'elle voulait. M. Piques se rendait pour elle seule, a l'Abbaye-aux- Bois. « j'allais sou vent chez elle, ecrit le digne Figaro ; malgre son age elle etait encore fort bien et tres spirituelle. » La chambre a coucher de Juliette etait bien, comme M. de Chateaubriand Pa decrite, « ornee d'une bibliotheque, d'une harpe, d'un piano, du portrait de M me de Stael et d'une vue de Coppet au clair de lune. Sur les fcuetres etaient des pots de fleurs... La cime d'un

acacia arrivait £ la hauteur dc l'oeil, des clochers pointus coupaient le del et Ton apercevait, k Thorizon, les collines de Sevres ». M. Piques p6n6trait la comme dans un sanctuaire. Alors la reine de la mode et de Tesprit n'6tait plus T&Sgante d£esse que David et G6rard ont peinte dans tout l'£tlat de sa gloire et de sa beaut6, au temps oil la recherchaient les princes et les pontes. Mais c'6tait une bonne vieille, douce et coquette, inspirant la v6n6ration et dont le dernier triomphe itait de tenir & elle, par le seul lien de Tesprit, M. de Chateaubriand. M. Paques la venait coifFer souvent. « Je lui ajustais ses papillotes, dit-il, et nous faisions ensemble la petite causette. » Celleci 6tait tout occup6e de M. de Chateaubriand. « Comment l'avez-vous trouv6 ? demandait-elle a chaque instant, a M. Piques, pendant la derniere maladie de son illustre ami. » Mais M. Paques 6tait bon, prudent et d6licat. « J'avais toujours soin, £crit-il, de dire qu'il allait beaucoup mieux. » H61as ! ce mieux ne put pas durer. On sait avec quelle hauteur M. de Chateaubriand avait 6crit, en 1846, en pr6face & ses 3&emoires, cette phrase orgueilleuse : « Le 4 septembre prochain, j'aurai atteint ma soixante-dix-huiti£me ann6e; il est bien temps que je quitte un monde qui mequitte et que je ne regrette pas ». M. de Chateaubriand, en effet, ddclinait peu & peu j ses forces et sa vue se per-

daient ; il pensalt, dans les heurcs moroses, £ ce pan de roc breton, & ce coin du Grand B6 malouin, oi, selon son d&ir, il allait pouvoir dormir, dans la paix immortelle, « au bord de cette mer qu'il avait tant aimie ». On itait en 1846 ; M. de Chateaubriand laissa se passer deux ans avant de voir accomplir son voeu fundbre. Mais d£s qu'on sut, dans la petite boutique, parmi les habitants de la rue de Grenelle, que le denouement 6tait proche, ce fut une consternation que les 6v6nements les plus violents, meme ceux de juin 1848, nefurent pas capables de diminuer. M. de Saint- Victor, M. Ampdre se pressaient aux nouvelles; M. Th6nard venait, plus de vingt fois par jour, chez M. Paques. Quant k ce dernier, abattu, pile et courbfe, il ne faisait plus de Taube au soir, que le chemin de la rue du Bac. Survint le moment inexorable. M. Piques en a trop bien d£crit le deuil et avec trop demotion pour que nous tentions de substituer not re r£cit k ses pages. « Ce que tout le monde redoutait — 6crit-il — arriva. Chateaubriand, us6 par la maladie, rendit son 4me k Dieu. Je fus t6moin de sa derniere agonie ; sept personnes 6taient pr6sentes ; il y eut, au moment supreme, une scene dechirante ; Mme R6camier se jeta sur le corps d6j£ refroidi de Thomme c£l£bre qui nous quittait, et d'une voix que brisait la douleur, elle Tappelait par son nom. Helas ! per-

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sonne neripondit; la mort est impitoyable ».

« La pauvre femme, n'ayant plus ni force ni courage, me pria de couper, pour elle, une mdche des cheveux du difunt. J'en pris plusieurs que je distribuai aux personnes prisentes. Bdranger, 6tait du nombre, ainsi que Tabb6 Deguerry, depuis curd de La Madeleine, otage de la Commune ».

Le lendemain le corps de M. de Chateaubriand fut embaumi. M. Piques arriva, peu aprts, rue du Bac, et, de ses mains d'artiste, accommoda, pour la dernfcre fois, sur le front refroidi de son illustre client, les mfeches que Tige avait blanchies. Ici le rfcit de M. Piques s'6l£ve au path6tique ; et ce n'est point trop de dire que le grand Bossuet lui-m6me ne trouva jamais, pour exposer le n6ant de toutes les vanitfa de Thomme devant la mort, de semblables accents d'oraison funfebre : « Je revis, dit M. Piques, cette chambre, oil, chaque matin, je causais si gaiement avec lui. Quel changement ! quelle tristesse ! II 6tait lk 9 immobile, dormant du sommeil £ternel sur son petit lit blanc bien simple dont quatre montants en fer soutenaient le baldaquin, v&tu d'un surplis blanc, les mains couvertes de gants de m£me couleur et la t&te coifffee. La bouche qui dictait les SMdtnoires d* Outrt-Tombe 6tait ferm£e pour toujours ; un voile noir couvrait la table sur laquelle il les £crivait ; les papiers et les livres dont elle

tA VIE DE M. PAQDES 24S

6tait encore charged la veille avaient disparu. A leur place s'etalaient la plaque tie l'ordre du Saint- Esprit, toates les croix et tous les rubans doni cette poignie d'argile qui s"apptlait Chateaubriand avail iU honorie ».

Le grand malheur de cette mort laissa M. Paques bris£ ; la petite boutique de la rue de Grenelle- Saint-Germain elle-meme en acquit de la tristesse ; la sante de M. de Chateaubriand n'inquietant plus personne les pratiques s'en allerent. Enfin le coup de grace arriva. Ce fut le n mai 1849, quand on apprit que la recluse venerable de l'Abbaye-aux-Bois venait de succomber a l'attaquc du cholera. 11 sembla, pour M. Paques, que le mal qui frappait Mme Recamier eloignait de hit, pour toujours, ce qui restait vivant de M. de Chateaubriand. Mme Recamier mourut chez sa niece, defendue, mais en vain; contre le mal affreux, par MM. Ampere et Cazales. Elle prit, dtt-on, dans la mort, une surprenante beaute, mais M. Paques ne fut point admis a la contempler, pleura de douleur et ne trouva d'adoucissement a son deuil infini qu'en s'efforcant de revivre, par le coeur et I'esprit, ces annees de gloire trop rapides oil le gonial ecrivain et sa sublime amie, confiants l'un dans l'autre et se servant de M. Paques comme porteur de nouvelles, s'aimaient dans leur coiffeur^

246 PORTRAITS FRANQAIS

M. de Chateaubriand avait 6crit, en rapprochant dans son esprit le lieu de sa naissance de celui de la sepulture qu'il avait choisie : « Mon berceau a de ma tombe; ma tombe a de mon berceau. »

Cette parole triste et fatale avait frappd, dans sa beauti concise, le litt6raire M. Piques. Celui-ci devenait morne, 6l6giaque et plaintif ; le regret de son grand homme le laissait accablS; et c'est pour 6voquer mieux son souvenir persistant que M. Piques entreprit le voyage de Saint-Malo. Le tombeau du Grand B6 6tait a peine achev6 et se dressait, i present, devant T^tendue de la mer ; M. Piques en releva le croquis dans ses notes; puis, le coeur boulevers6 demotion, fit le p£lerinage de la maison natale de son ancien ami. On sait que celleci est situte, la troisteme i droite, en entrant par la Place Saint-Thomas, dans Pancienne rue des Juifs ; c'est une demeure ancienne qu'occupe YHdtel de France. M. Piques y entra, connut la chambre fameuse, en dessina le plan exact et revint i Paris. Li il usa ses loisirs i recopier ses dessins, i les agrandir et a retracer, avec les cheveux de

M. de Chateaubriand, la tombe et le berceau de son dieu disparu (1).

(1) L'undeces tableaux, envoyg par Pauteur a 1'exposi-

Une telle pi6t6, d autant plus sincere qu'elle 6tait plus naive, toucha plusieurs personnes i un point incroyable. B6ranger fut du nombre et ne se fit point faute d'adresser souvent, a M. Piques, de pr6cieux tSmoignages d'une exquise sympathie. « Je vous suis toujours reconnaissant, 6crivait-il une fois a ce maitre des barbiers, des cheveux de Tillustre d6funt dont vous m'avez fait present. » Cette amiti£ ne s'en tint pas la et le fameux chansonnier poussa les convenances jusqu'i convier chez lui le po6tique coiffeur. M. Piques prit le chemin de Passy, vit la petite maison « a barreaux verts » qu'habitait alors, rue Vineuse, Taimable 6picurien. M. Piques ne se tenait pas de joie. « Eh quoi, s'icrie-t-il, avec une douce emphase, moi pauvret, simple coiffeur, j'allais prendre place k la table de B6ranger, une place que plus d'un prince efit 6t6 heureux et fier d'occuper! »

M. Piques avoue que, pour cette fete, il s'6tait mis sur son « trente-et-un » ; « le dijeuner, dit-il, 6tait pour dix heures. A neuf heures et demie je tirai le cordon de la sonnette du chantre de la gloire et des amours. Ce fut Lisette qui me re- £Ut. » A ce nom le coeur joyeux de M. Piques, gu6ri de la tristesse oi le depart de M. de Cha-

tion de New-York, se perdit ou se brisa. M. Piques a fait don du second au Mus£e Carna valet.

teaubriand l'avait laiss6, n'a plus que penstes folitres ; il delate en chansons :

Si vous saviez enfants, Comme jMtats gentille Quand j'£tais jeune fille, Je parle de longtemps 1 Teint frais, regard qui brille, Sourire aux blanches dents, Grisette de quinze ans, Ah I que j'gtais gentille !

Tant de graces troublerent M. Piques. II vit Lisette devant lui, douce et moqueuse, lui tendre sa petite main, et, comme il 6tait galant, M. Piques prit cette blanche main tendue et la baisa...

Le dejeuner eut lieu i Theure fix6e. M. Piques s'assit entre Lisette et B6ranger. « Un autre convive de petite taille, au visage austere, i Poeil profond, ascitique, v4tu d'une redingotte noire 6triqu6e, » survint qu'on n'attendait pas; c'&ait M. de Lamennais, Tun des fiddles de Passy.

Lisette servait. « La conversation, dit M. Piques, demeura, jusqu'i la fin, vive, anim£e, I6gferement 6rotique et 6grillarde... » Ah ! ah ! M. de Lamennais, void que M. Piques va conter vos petites frasques ! Mais M. Piques est un brave homme et muet comme un Terme. Et nous ne connaitrons rien des petits propos lestes de M. de Lamennais ! « Un d£licieux moka que Lisette ser-

vit » acheva pour le mieux cette petite fftte intime oil le coiffeur des graces eut Thonneur de prendre place entre Tap6tre de Dieu et le po£te des amours.

M. Piques aimait la gloire et le g£nie ; le m£rite T^tonnait. Et il efit tout donni pour le seul orgueil d'approcher, un instant, quelque fameux auteur. Aussi se fit-il beaucoup de relations et, parmi ces derniferes, celle qui le rapprocha un instant de Jules Janin est des plus drdlatiques. Le critique des Dibits, se trouvant de passage & Londres, eut recours, pour une fois, aux soins de M. Piques, k l'ipoque de retour dans cette villc. Le moment de payer venu, le coiffeur n'accepta point de monnaie, se nomma, vanta ses exploits briliants et ne voulut recevoir de Janin, qu'un modeste autographe. Flatt6, mais malicieux, le maitre critique ouvrit son Guide de Vitranger dans Londres, et voici ce que, d'une plume rapide, il dcrivit, en premiere page, en manifcre de souvenir, devant le barbier stup&ait :

M. Piques a rase* Chateaubriand :

II en rasera bien d'autres I

M. Piques, sans mot dire, accepta le prfsent ambigu, revit la France et Paris, puis, Tesprit perdu de doute, commenga de m£diter sur la j

secrite allusion de ce malin distique. « Depuis 1

tantot un quart de sidcle, 6crit en 1872 Texcentrique perruquier, je m'appliquai i chercher le sens de ces lignes braves comme un verset de Koran. » L'examen de Pautographe, comme on le voit, dura assez longtemps, mais le sens ne s'en put dicouvrir. Cest alors que M. Piques tenta un grand coup.

« DansPintirfetdechacun, 6crit-il s£rieusement, et pour iviter un malheur (?), Tidte d'un pieux p£lerinage me vint; je r&olus d'aller demander au sphinx le mot de Finigme. » Cest-i-dire que M. Piques alia chez Jules Janin. « La petite ville dont Chaillot est le faubourg, ajoute le coiffeur de Chateaubriand (les gimonies sont pr£s du Capitole), a, de tout temps, eu le privilege d'h6berger les grands hommes. » La, comme au jour fameux de la ftte chez BSranger, M. Piques se mit sur son « trente-et-un » ; mais — h&as ! — une cruelle deception Pattendait. « Ici, icrit M. Piques trts £kh6, je demande la permission d'achever Thistoire de mes relations avec le pcrsonnage dont il s'agit. lis verront les ravages que vingt et quelques anndes peuvent exercer, non seulement sur notre physique, mais ce qui est pis encore, sur notre intelligence et sur notre coeur.»

Diable ! Que s'6tait-il done pass6 de si insoiite ? Quelle mouche avait piqu6 M. Piques ? Jules Janin avait-il refus6 sa porte au barbier de qua-

lit& ! Que nenni ! M. Piques se pr6senta i Chaillot, se nomma au majordome et fut parfaitement re$u. « Je suivis, narre encore le chevalier du fer, mon introducteur, croyant me diriger vers le cabinet de travail de Ticrivain, lorsque, tout & coup, une porte s'ouvrit avec fracas, le nom de Piques retentit, et, glissant sur la pente, je rne trouvai, malgrt moi, au milieu d'un salon splendide, peupl6 d'une foule de gens sur le retour, plus ou moins decor6s, plus ou moins grotesques, des habitants de Chaillot ou des acad£miciens. » Et voili le malheur, le grand malheur de M. Piques : c'est que son nom ne rappelait rien & Jules Janin et que celui-ci, h£b£t6, demeurait devant l'arrivant, ne sachant de quel clocher cet intrus lui tombait. M. Piques comprit le malaise qu'il provoquait. « Je faisais ombre dans le tableau, dit-il lui-meme ; les yeux se fixdrent sur moi ; il y avait un point d' interrogation sur toutes les livres. » Mais Jules Janin ne se rappelait toujours pas le nom de M. Piques ; la rencontre & Londres et Thistoire du distique, tout cela ne lui disait rien. Alors M. Piques n'y tint plus ; tant de bStise Tirritait ; il lui fallait confondre son ancien client; et, d'un geste ample et d6daigneux, se portant au devant de l'assembl6e, Tillustre Figaro salua d'un geste et dit :

— Messieurs, c'est le coiffeur de Chateaubriand que vous avez devant vous !

Cela jeta un froid, « un froid de rasoir », dit de manidre assez divertissante Tun des panigyrlstes de M. Piques. Mais ce n'est point tout et Thistoire ne se cldt pas li. La querelle du barbier et de Tacad^micien s'envenima au point que M. Piques, pris d'audace, revint, une autre fois, k Toffensive, for$a les portes, se pr6senta devant le critique et jura ses grands dieux qu'il ne sortirait point que M. Janin ne lui eftt livr6 le sens de Tautographe.

Ici la sc£ne atteint au plus haut comique ; le, mipris de M. Piques pour son illustre client devient tout ce qu'il y a de plus icrasant. « II se redressa, dit-il, autant qu'il est possible k un angle obtus (sic), et me dit, d'un ton hautain oil la boursouflure n'6tait pas exempte d'aigreur :

— Aprfis tout, Monsieur, si j'ai 6crit ce que vous me dites, je n'Stais pas k cette 6poque, membre de i'AcadSmie fran^aise. Mon titre ne saurait plus me permettre de fourvoyer mon nom...

Tant de redondance n'emut point M. Piques.

II se redressa sous Toutrage. « Je devins pourpre, 6crit-il, mon sang reflua au coeur. »

— Monsieur, r6pliquai-je vivement, le nom de celui qui a l'honneur de tenir une plume, si

modeste qu'elle soit, en vaut bien un autre. Chateaubriand et B6ranger, qui m'ont honors de leur bienveillance et de leurs autographes, valaient mieux que beaucoup d'autres.

C6tait li une pointe droite au coeur du critique. Jules Janin en demeura an£anti. Et, depuis, M. Piques n'eut plus que m£pris pour son souvenir. « Je rtclamai mes papiers que le le c£l£bre podagre me fit chercher — 6crit-il — dans plusieurs tiroirs d'un meuble que je ne pouvais atteindre et je m'enfuis, 6cceur6. » Avouons qu'il y avait de quoi et que cet illustre Janin 6tait un cuistre consid6rable.

Je connus M. Piques au d6clin de sa longue vie active. Cest, aujourd'hui encore, un souriant vieillard d'une bonhomie douce et qui conte volontiers, avec beaucoup d'aisance, les episodes d'un temps dont il fut l'une des gloires. M. Piques a des lettres et le sait bien montrer ; il cite i l'occasion, aime beaucoup les Notes sur VAngleterre et surtout leurauteur. Seulement le pr&iom d'Hippolyte, que portait M. Taine, iui d6piait & i'extrfime. Alors M. Piques s'est arrange ; il a d£baptis6 M. Taine, et, tranquillement, Tappelle Henri. Henri e'est plus simple. « Henri Taine a dit cela ;

254 PORTRAITS FRANQAIS

Henri Taine pense ainsi. » Cest pratique et c*est plus cocasse...

M. Piques aima le monde et les grands, il rechercha les hommes d'une grande c£l6brit£ et ne choisit ses clients que parmi ceux d'une noblesse dprouvte. Le monde lui rendait bien ses hommages, et ce reste un fait notoire que, dans Thistoire de la coiffure, depuis Jasmin et Leonard, M. Piques est le barbier qui regut le plus d'honneurs et devint le plus c6l6bre. M. Piques se plait a rappeler souvent que la haute consideration ou le tenaient ses augustes pratiques 6tait portte au point qu'un jour de visite le valet de chambre du comte Ferri-Pisani s'6tant permis de dire & son maitre : « Monsieur le comte, voici le barbier » se vit vertement reprimands et menace de ses gages s'il n'apprenait pas, i Tavenir, i nommer autrement M. Piques.

Le luxe de la brillante soci£t£ imperiale valut au coiffeur romantique le dernier des grands succ£s de sa carrtere capillaire. M. Piques, ayant suivi la cour i Fontainebleau, avait accds au palais et se vit bientdt Tobjet de la faveur des princes, princesses et mar&haux. Mais M. PiqUes avait le goftt du changement ; son coeur aventureux ne se lassait point de courir vers de nouvelles conquetes ; c'est ainsi qu'il voulut accompagner Farmte i Chilons et quitta Fontainebleau avec elle. Mais

M. Piques, comme l'Einpereur, ne voulut [ laisser, sans lui offrir ses regrets, cette dt£ feme Ces adieux sont touchants et peuvent naiven dans les lithographies, parodier ceuxde 1814 void. la peroraison : a Adieu, Fontainebleau, a pele-mele de chateaux amonceles au milieu deluge d'arbres et de rochers ; Fontainebl oeuvre de dix siedes et mosaique de toute architectures ; Fontainebleau avec ses vaste magnifiques gaieties, ses antiques chapelles somptueuxappartements, ses mysteneux boud tous ces lieux etincelants d'or et de pdnturi regorgent les chets-d'oeuvre de la Renaissan les merveilles de 1'ecole francaise. Fontaine! avec ses delideux jardins... ses tmmenses tn aux raisins dores... Ses lacs en miniature o mirent et leurs bords gracieusemeut Jombragi l'eclatante btancheur des cygnes qu'on y voit lement berces par l'onde. Adieu!... Adiei Non, au revoir ! Au revoir ! pittoresque lee !... «

Aujourdui M. Paques est devant moi ; et i tres age\ Mais M. Piques est un sage. « Ne tez jamais la rampe que le pied sur le palier t-il icrit lui-meme. Cest un conseil prude digne d'un honnite homme. M. Paques le s et s'en trouva content. Ainsi est-il venu tout cement jusqu'a nous, escorte d'ans et d'honi

ct suivi de ses souvenirs. Ceux-ci sont d6licieux et, par leur naivete, crfent autour du Bonhomme unc atmosphere exquise dp pi6t£ fervente.

Un instant M. Piques fait un geste. Une armoire s'buvre avecautant de solenniti que le divin tabernacle, au jour pieux du dimanche, devant la main du pr&tre. M. Piques prend un petit globe de verre, le dicouvre et me montre une s6bile ou se trouvent unvieuxblaireauet le reste d'un savon sec. Ce sont 1& les derniers ustensiles de barbe de M. de Chateaubriand. Un parchemin, datant de 1848, signi de Francois Louiset, « le valet de chambre de M. le vicomte », de Burg Georges, tailleur, et de Clement, 6b£niste, atteste Torigine authentique de ces objets. M. Piques ne contempleceux-ci qu'avec Amotion ; il les gardera jusqu'i sa mort et ne les l£gueraqu'aux Musies. Un instant je suis 6bahi et je contemple avec respect ces reliques du grand homme qu'aima M. Piques.

Mais le coucou de bois est moins respectueux et se met a saluer Theure deson chant ironique. Au mfeme instant Timpertinente petite chatte noire, tirte de son sommeil, allonge sa patte et joue avec le pinceau de barbe de i'illustre 6crivain. Cest une profanation et M. Piques, doucement, donne deux ou trois tapes i sa chatte familiere...

M. Piques, un peu essouffl£, se rassied. D'avoir rappel£ i lui, du fond de sa prime jeunesse, ce

cortege des fantomes qu'il a chiris, son coet: un peu plus fort, un peu plus vite, ses joues roseies et son oeil brille ainsi que celui des a reux. Ah ! pere Paques, pere Piques, puissent sooner longtemps encore, dans votre vieux d'enfant, leur carillon de souvenirs, les belle ches de votre nom, les cloches en fete de pass6 ! (i).

(i) Helas 1 c'est sur un cetcueil qu'oot, depuis, s cloches qu'aimaii M. Piques. M. Piques est mott e il est retoume aupres dc son nuitre immortel...

Aspects d'Jle de France

•• ca lie de France, e'ett a*ec emottoi taareht snr U terre.

(Trmm+9

RlVlfotES AUX NOMS d' ARGENT :

L'aspect gfographique des provinces emprmite aux fcuilles des arbres la ligne de leurs contours. Entre la verte Champagne dont le dessin est celui de la ieuille des vignes, l'Orldanais semblable k la feuille du trofoe, la Normandie pareille h. une feuille Vendue de pommicr, Tile de France offre une feuille dentelle et gracieuse de Her re.

Le petiole qui tient cette feuille li6e k l'arbre de France, e'est la Seine elle-mfime avec son cours sinueux. Et, aprfes le petiole, ce sont des nervures gracieuses od coule la riche seve qui r6pand par-

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