‹ Portraits historiques et littérairesChapitre 15 sur 18 · BRANTHOME · texte numérisé non relu

BRANTHOME

1er un commentaire » qui serait pour 'nous si intéressant.

Ce qu'on vient de lire de la vie de Branthôme doit disposer à l'indulgence pour ses écrits. Il faut attribuer à la maladie de l'auteur l'amertume de cer.taines de ses réflexions, et lagatté qui l'emporte presque toujours mérite d'autant plus d'être remarquée qu'elle n'a pu être vaincue par la souffrance.

Sauf une manière parfois un peu avantageuse de présenter les faits qui le concernent, Branthôme nous paraît remarquablement sincère ; peut-être parce qu'il était de ces gens qui, ayant toujours besoin de parler d'eux-mêmes, aveuglés d'ailleursi par leur amour-propre, disent le bien comme le mal, incapables de dissimuler, car toute action où ils ont pris part leur parait digne de mémoire.

Notons pourtant deux points à la louange de Branthôme. Il écrivit, comme on sait, un livre sur les duels, et il est évident qu'il alTectionnait beaucoup ce sujet; cependant, il ne nous a jamais parlé d'une affaire qui lui fût personnelle, et à l'époque où il vivait cela peut passer pour une singularité. Il fallait qu'il fût doué d'une politesse et d'une

douceur de mœurs dont la cour de France présentait alors bien peu d'exemples.

Il a également écrit sur Tamour et la galanterie, fort au long et avec complaisance, sans jamais faire allusion à ses bonnes fortunes; on doit lui savoir gré de sa discrétion. En outre, lorsqu'il a parlé des dames de son temps et de leurs aventures, c'a toujours été avec une certaine réserve, non peut-être dans les termes, mais dans les précautions qu'il a prises pour qu'on ne pût reconnaître les personnages de mainte anecdote scandaleuse qu'il raconte. Il nous parait vraisemblable qu'il n'a écrit que pour quelques personnes bien instruites, dont il voulait seulement réveiller les souvenirs, sans répandre le scandale où il n'avait pas pénétré.

Le plus grand reproche que la postérité puisse adresser à Branthôme, c'est non point un fait, mais une pensée de trahison. Il ne faut pourtant pas le juger avec la rigueur que mérite aujourd'hui le Français qui vend ses services à l'ennemi. De son temps, les gentilshommes prétendaient encore aune complète indépendance, et se croyaient libres de changer de suzerain lorsqu'ils avaient à se plaindre du maître que le hasard de la naissance leur avait

BRANTHÔME 259

donné. Au xiv® siècle il y avait en Castille, à l'usage des Ricos ornes, une procédure particulière pour se dénaturer, c'est-à-dire pour changer de roi et de patrie. Bien qu'en France on ne trouve point de trace d'une semblable coutume, est-il surprenant qu'à la fin du xvi® siècle, après trois guerres civiles où les deux partis avaient appelé l'étranger à combattre pour leurs querelles, le sentiment du devoir fût très-affaibli dans tous les cœurs f II y avait alors quantité de gentilshommes dont l'honneur n'avait jamais été soupçonné, qui, à la tête de reîtres allemands, avaient sabré leurs compatriotes, qui pouvaient môme avoir croisé l'épée contre leur roi ou les princes de sa maison. Branthôme, lorsqu'il était, à Lyon, de service auprès de Henri III, avait entendu la fière réponse du baron de Montbrun, chef des protestants dauphinois. — t Nous sommes en guerre, disait-il, et je ne connais plus les ordres du roi lorsque fai le cul sur la selle, » Remarquons encore qu'à cette époque la patrie était un mot à peu près vide de sens ; on ne connaissait guère alors cet être de raison, ou bien il fallait le confondre avec l'amour du souverain, et la France avait pour rois Charles IX et Henri III.

Les opinions exprimées par Branthôme sur les

choses et les hommes fournissent souvent au lecteur Toccasion de comparer son époque à la nôtre. Dans tous les cas, il faut se garder de juger les actions des hommes du xvi® siècle comme noas jugeons celles du xix®. Nous ne sommes pas de ceux qui croient que nos aïeux valussent beaucoup mieux que nous; nous ne pensons pas non plus que nous leur soyons très-supérieurs en moralité. Il n'y a pas de nation probablement qui ait moins changé que les Français ; leur portrait par César est encore ressemblant, et^ pour remonter plus haut que César et Posidonius, les Gaulois vainqueurs à l'Allia ne sont-ils pas bien nos aïeux? Pour réfuter l'outrecuidance de Niebuhr à refaire l'histoire romaine, il suHit de lire dans Tite-Live les détailsde la prise de Rome. Les vieux annalistes qu'il a transcrits n'ont pas composé un roman lorsqu'ils ont trop exactement noté ce trait caractéristique de notre nation, qui passe si facilement de l'enihousiasme à l'ironie, du respect à l'insulte et à la fureur. Quoi de plus français que cette avant-garde (le Brennus s'arrêtant saisie de vénération devant lesvieux sénateurs assisdans leurs chairescurules? Puis vient leur loustic, un enfant de Lutèce, sans aucun doute, qui leur tire la barbe. On sait le reste.

BKANTHÔME 261

On retrouve dans Branthôme les descendants de ce gamin irrévérencieux, et nombreuse est encore sa postérité. Elle a ses bons comme ses mauvais côtés, et n'est jamais pire que lorsqu'elle est sans chef pour lui montrer un noble but. Au xvi® siècle, la France n'avait point de chef; si les lois ne faisaient faute, il n y avait personne pour les faire exécuter. Le manque de sécurité, obligeant chacun à pourvoir à sa propre défense, explique, sans les justilier, une grande partie des crimes de cette époque. Avoir un ennemi, c'était alors courir le risque continuel d'un guet-apens, et, pour s'en garantir, on cherchait à gagner son adversaire de vitesse. Le duel, qui commençaità être très-fréquent, et qui remplaçait les combats judiciaires ou autorisés par le souverain, le duel eût été un adoucissement à cette pratique de l'assassinat; mais on voit par ce qu'en dit Branthôme que les casuistes courtisans étaient fort indulgents sur cet article, et lui-même, qui montre une délicatesse singulière en matière d'honneur, ne condamne pas formellement le duelliste qui s'arrange pour mettre toutes les chances de son côté. Il est évident qu'à la fin du xvi® siècle on ne se battait pas, comme aujourd'hui, pour prouver qu'on fait plus de cas de l'o-

pinion que de la vie; on se battait pour se venger ou se défaire d'un ennemi.

Cette sauvagerie développait à un haut degré l'énergie individuelle ; elle formait des amitiés solides, mais elle ôtait à l'opinion tout son pouvoir. La société se divisait en petits groupes bien unis, chacun autour d'un protecteur. Patrons et clients, sentant le besoin qu'ils avaient les uns des autres, ne connaissaient guère d'autres crimes que ceux qui pouvaient nuire à leur association.

C'était alors comme une trahison que d'abandonner un ami coupable, et presque un devoirde l'aider dans ses entreprises les plus criminelles. Nous ne parlons pas de ces duels où l'on entraînait, comme à une fête, des seconds ou des tiers qui s'égorgeaient bravement sans avoir rien à démêler dans la querelle. Il n'y avait pas, au temps de Branlhôme, un gentilhomme assez abandonné pour ne pas trouver au besoin un camarade ou deux lorsqu'il s'agissait d'attendre un homme au coin d'une rue pour lui casser la tête. Le monde des indifférents n'y trouvait rien à gloser ; tout au plus un regret pour le mort ; parfois un éloge pour la hardiesse des meurtriers, s'ils s'étaient attaqués h quelque brave reconnu.

BRANTHÔME 263

Les relations, fréquentes depuis le commencement du siècle, entre la France et l'Italie, avaient eu aussi une funeste influence sur les mœurs. On dit que la renommée des vins d'Italie détermina nos ancêtres les Gaulois, grands ivrognes, à passer les monts. Pour les Français du xvi* siècle l'Italie avait bien d'autres attractions. Les soldats de Charles VIII, de Louis XII et de François P% arrivant dansles plaines qu'arrose le Pô, ne furent pas sans doute moins délicieusemeut surpris que ceux de Brennus. Ils y trouvèrent toutes les séductions que la nature, les arts, une civilisation rafBnée, pouvaient ofl^rir à des hommes ardents à tous les plaisirs et qui croyaient les rencontrer pour la première fois. Une langue facile, dont les nombreux dialectes se confondent par une transition presque insensible avec ceux de nos provinces méridionales, favorisait les rapports des conquérants avec les gens du pays. L'Italie donna la mode; les gentilshommes de Touraine ou de Normandie portaienl des toques à la guelfe ou à la gibeline, revêtaient des armures de Milan, montaient des chevaux du Règne ou de la Polesine ; ils voulaient avoir des loges dans leurs châteaux du Nord, au risque de périr de froid. Jusque-là le mal n'était

pas grand ; mais il était impossible que ces admirateursenthousiasiesn'imitassent pas bientôt jusqu'aux mœurs de ceux qu'ils avaient pris pour maîtres. Or, la plus épouvantable anarchie régnait alors dans la Péninsule ; partout le pouvoir appartenait au plus scélérat et au plus rusé. L'Italie était en proie à la dernière des calamités qui puisse accabler une nation, car elle servait de champ de Lataille aux barbares et ne se défendait que par des armes étrangères. Les Italiens avaient tous les vices (les esclaves et s'en faisaient honneur. Ils avaient des professeurs de politique qui apprenaient, avec le plus grand respect pour la logique et le plus ^Tand mépris pour la morale, l'art de gouverner les peuples. « Tous les hommes sont méchants, disaientils, et ce serait une duperie que de se conduire avec eux comme s'ils étaient honnêtes. L'important, c'est d'être lin et d'élre préparé à tout événement. Si vous avez besoin de vous débarrasser d'un homme gênant, expédiez en même temps sa famille, pour n'avoir plus l'inquiétude d'une vengeance à venir ; expédiez-les tous le même jour; quel que soit le nombre des victimes, cela ne compte que pour un coup... » Et il existait en Italie, à cette ('poque, bien d'autres professeurs que Machiavel,

BRANTUÔME 265

ion tous aussi bien disants sans doute, mais qui joignaient la pratique à la théorie : petits tyrans lyant leurs sicaires à gages, cultivant la chimie )our fabriquer des poisons; d'ailleurs gens d*es- )rit, amis des arts et des lettres, les encourageant, ît tenant leurs petites cours avec une grâce et une nagnificence qui charmaient. Tels étaient les princes it les seigneurs italiens auxquels nos Français eurent affaire ; et comme nous pardonnons tout a 'esprit, nous nous prîmes d'admiration pour ces nonstres aux formes séduisantes : témoin le bon chevalier sans peur et sans reproche, qui fit choix )0urdame de ses pensées d'une personne accomplie, î'est à savoir, madame la duchesse de Ferrare, ^ucrèce Borgia ; il porta toujours ses couleurs, gris ît noir, et l'aima chevaleresquement et platoniquenent. Tous les chevaliers français n'étaient pas les héros naïfs comme Bayard, et beaucoup rap- 3ortèrent dans leur pays d'autres souvenirs qu'un imour platonique. Il leur arriva ce qui arrive auourd'hui aux sauvages limitrophes des Européens: Is prirent des vices inconnus, croyant se civiiser.

Le contact avec les Italiens n'altéra pas moins sensiblement la foi de nos pères, simple et irréflé-

rliie dans sa sincérité. Des souverains pontifes tels qu'Alexandre VI et Jules II étaient pour elle des adversaires plus dangereux que Luther et Calvin. Le plus grand nombre échangea ses vieilles croyances pour des superstitions nouvelles; mais a l'école des philosophes sceptiques de l'Italie se forma une petite secte de libres penseurs, qui, armés de la terrible raillerie gauloise, devait achever de porter le désordre dans les esprits.

Des rapports que la guerre établit entre deux peuples il résulte d'ordinaire un échange de vices plutôt qu'un échange de vertus; chacun imite le mal plus facilement que le bien. Cependant, malgré les influences étrangères, le caractère national se conserve et reparaît toujours sous l'affublement d'emprunt dont il se déguise par caprice ou par accident. Nos politiques avaient beau étudier Machiavel et chercher h pratiquer les leçons qu'il donne dans le Prince, le fruit d'une semaine de dissimulation étaitperduparuninstant d'étourderie. Patience et prudence, passion, haine et ruse, ces vertus et ces vices italiens n'étaient pas à notre usage. Un franc Picard, un Parisien, après avoir repassé les Apennins et les Alpes, rapportait de Yacqua tofana et des stylets de verre. Même, blessé par un quoli-

BRANTHÔME 207

bet de son voisin, il se figurait qu'il avait un ennemi, tirait de sa malle ses dangereux instruments de mort; mais avant tout il éclatait en menaces, prévenait le quartier, et cependant les deux ennemis oubliaient, le soir, de tourner les coins de rue al largo, comme le recommande Benvenuto Cellini ; ils se rencontraient en plein jour, se battaient à la chaude, ou allaient trinquer ensemble dans un cabaret voisin.

Grand voyageur et admirateur décidé des cours étrangères, Branthôme, après avoir fait tout ce qu'il put pour s'inoculer des vices élégants, n'en est pas moins resté un Français de la vieille roche, avec tous les défauts de son pays et de sa province, bonhomme au fond, quoique un peu insouciant du mal comme du. bien. Pour nous, qui cherchons dans ses ouvrages une peinture fidèle des mœurs du xvi« siècle, cette indifférence a son prix : elle nous garantit l'exactitude de ses portraits.

Nous devons dire quelques mots du style de Branthôme, ou plutôt de sa langue. En écrivant à la cavalière, comme il dit, il ne visait pas à l'éloquence, et peut-être avait-il la prétention, assez fréquente chez nous, de faire des livres sans être homme de lettres. Sa langue, à notre avis, est le

parler courtisanesque do son temps; mais la cour, (Main alors presque nomade, et fréquentée par un grand nombre d'étrangers, avait un vocabulaire beaucoup plus ricbe et moins pur qu'il ne le fut depuis. En parlant tout à l'heure des influences de l'Italie, nous aurions dû citer celle qu'elle exerça sur la langue française. Tout idiome encore rude et inculte emprunte avidement des mots à un langage plus poli et travaillé. Le xvi« siècle fut pour lo français une époque de révolution. Tandis que les érudits y introduisaient une foule de latinismes, voire d'héllénismes de formes inconnues au génie gaulois, les gens de guerre rapportaient d'au delà des Alpes force mots nouveaux, estropiés pour la plupart, qui formèrent une espèce de jargon adopté aussitôt par le monde élégant. Il fallut, pour arrêter cotte double invasion de la pédanlerie et de la barbarie, le bon sens et la verve ironique d'écrivains tels que Uabolais et Henri Estienne, nourris de fortes études classiques, mais vivant parmi le peuple, excellent conservateur du langage.

A son français italianisé, Branthôme môle encore quelques bribes d'espagnol, et surtout une grande (|uantité de mots gascons et périgourdins : car ni ses voyages, ni sa résidence à laeour, ne lui firent

BRANTHÔME 269

lis perdre ses habitudes d'enfance. Son gascon ; pas ce qu'il nous a laissé de plus facile à in réter, el nous ne sommes pas assuré qu'il est Durs bien traduit.

Les journaux ont annoncé, le mois passé, la mort de M. Charles Lenormant, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres et professeur au Collège de France. Il succombait à Athènes, atteint d'une fièvre pernicieuse, au moment où il se disposai t à qui tter la Grèce pour revenir à Paris. Comme Ottfried Millier, il est mort victime de son amour pour la science; les émanations pestilentielles des marais d'Epidaure lui ont été aussi fatales que le soleil de la Phocide l'avait été pour le savant allemand.

M. Lenormant était né à Paris en 1802. Il eut le bonheur, rare alors, de recevoir une excellente

éducation classique, et, qui plus est, d'être admis fort jeune encore dans la société d'écrivains et d'artistes illustres. Une mémoire excellente, la connaissance des principales langues de l'Europe, un amour du travail que les séductions du monde ne troublèrent jamais, enfin un vif penchant vers tout ce qu'il y a de noble et de grand le préparaient merveilleusement aux études sérieuses et difficiles. Le goût des arts, inné chez lui, se développa et se forma de bonne heure en présence des plus beaux monuments de l'antiquité et dans la familiarité demattres illustres. En 1828 il parcourut l'Egypte, terre encore pres- ([ue inconnue à la science, avec Champollion pour guide. Il assista, pour ainsi dire, à ses découvertes, il en reçut la première confidence, et en pressentit l'immense portée. Esprit à la fois curieux et délicat, il étudiait l'antiquité dans ses monuments écrits en môme temps que dans ses œuvres d'art, croyant que séparer ces deux études, c'est laisser l'une et K'autrc incomplètes. En peu de temps la plupart des musées de l'Europe lui devinrent aussi familiers que les galeries du Louvre. Il posséda ainsi de bonne heure, grâce à ses nombreux voyages, une sûreté de coup d'œil et un tact qui ne s'acquièrent, le plus souvent, que par une longue expérience.

Ses premiers écrits furent des impressions de voyage et des observations sur les monuments qu'il avait visités. Quelque préférence que son goût épuré accordât aux anciens, il savait découvrir le bien partout où il se trouve, et il aimait à le faire ressortir. Indulgent pour les modernes, car mieux que personne il comprenait les difficultés contre lesquelles ils luttent, sa critique tendait à les encourager en relevant leurs qualités, plutôt qu'en signalant leurs défauts. Les artistes ont conservé le souvenir de son dévouement à leurs intérêts, lorsqu'en 1830 il dirigea pourquelque temps l'administration des beaux-arts au ministère de l'Intérieur. Peu après il rendit compte des expositions de 1831 et 1832 dans une suite d'articles recueillis depuis en deux volumes, sous le titre d'Artistes contemporains; il^ donnait à notre école des conseils bienveillants, et, en appréciant quelques-unes de ses productions, il portait des jugements que le temps a confirmé?.

C'est, je crois, le goût des beaux-arts qui conduisit M. Lenormant à se livrer plus particulièrement aux études archéologiques, destinées à lui assurer une réputation moins populaire peut-être, mais plus durable que la critique littéraire. Pour bien connaître cet art grec qui lui semblait le type

du grand et du beau, il voulut remonter à ses origines, le suivre dans les différentes phases de ses progrès et de sa décadence, l'observer enfin dans ses applications infinies. Dans une pierre gravée de même que dans un colosse de marbre, dans un ustensile vulgaire aussi bien que dans un vase peint et ciselé, il retrouvait l'empreinte du génie grec, souvent non moins marquée dans l'objet de l'usage le plus commun que dans l'œuvre d'un grand maître. Mais à côté de cette beauté de forme, de ce goût naturel, appréciables pour tout esprit cultivé, se rencontrent quelquefois bien des mystères, pour nous que tant de siècles séparent de la société antique, de ses habitudes, de ses croyances. Ces attributs, ces symboles si fréquents chez les anciens, et qui ne nous frappent guère parce que nous les avions copiés sans chercher à les comprendre, ont eu leur sens autrefois, et c'est à l'érudition de les interpréter.

M. Lenormant se trouvait admirablement préparé pour les recherches de l'archéologie. En s'y appliquant avec ardeur, il se fit une méthode de travail pour assurer sa marche et se préserver des erreurs toujours faciles dans un sujet plein d'obscurités. La méthode d'analyse qui a fait faire tant

CHARLES LBNORMANT 275

de progrès aux sciences naturelles lui parut non moins féconde en résultats, appliquée aux études archéologiques. De sa part, plus que de celle d'aucun autre peut-élre, ce mode d'investigations patientes a droit d'être noté, car l'imagination ne faisait point défaut à M. Lenormant. Elle aurait pu l'entraîner bien loin si elle ne se fût trouvée associée en lui à un esprit juste et à une bonne foi admirable. L'imagination peut perdre un archéologue si l'orgueil et l'entêtement lui persuadent de s'abandonnera une espècede divination qu'il prend pour la science infuse. Elle est, au contraire, une qualité utile et précieuse lorsque, fortifiée par une méthode éprouvée, elle abrège et résume les conclusions de l'expérience. Par un de ces instincts qui ne sont, & vrai dire, que des raisonnements rapides, M. Lenormant entrevit souvent le but avant d'avoir écarté les obstacles qui l'en séparaient; mais il ne crut jamais l'avoir atteint avant d'avoir complètement parcouru et déblayé la route qui doit y conduire.

Les religions des peuples de l'antiquité furent pour lui l'objet d'une étude assidue. EnefTet, elles ont laissé dans tous leurs ouvrages des traces impossibles à méconnaître. Leurs temples, leurs tom-

beaux, leurs médailles, la plupart des motifs d'ornementation dontilsfurent si prodigues, présentent des symboles religieux et se rattachent à de mystérieuses croyances.

Pour les esprits superficiels, la religion des anciens n'est qu'une image de leurs gouvernements. L'Olympe est un sénatdélibérant des affaires divines et humaines sous la présidence de Jupiter. Chaque dieu est un magistrat ayant son ressort et son gouvernement. Tel est en effet, à peu près, le résumé des notions que les gens du monde ont puisées dans la lecture des poètes. Mais à côté de cette religion officielle et arrangée selon un certain esprit d'ordre politique, on s'aperçoit bientôt qu'il en a existé beaucoup d'autres, que chaque peuple, chaque cité, que dis-je, presque chaque famille, ont eu leur culte particulier et leurs légendes divines. Ces léf^endes ou ces mythes renferment presque toutes les notions quepeuvent posséder des sociétés primitives. L'iiistoirc et la fiction s'y mêlent si intimement que le point de transition entre l'une et l'autre est impossible' à fixer. Souvenirs des grands cataclysmes, astronomie, géographie, métaphysique, tous les mystérieux sujets des premières méditations humaines s'y trouvent confondus dans des récits brtl-

CHAKLES LBNORMANT 277

lants de coloris, auxquels vraisemblablement chaque génération a joint quelque trait de sa façon. Le génie grec transforme tout ce qu'il touche, et le marque d'un cachet si original qu'on hésite à le soupçonner d'avoir emprunté à ses voisins. Pourtant celte civilisation hellénique si puissante, si cxpansive, qui a réagi d'une manière si énergique sur nos sociétés modernes, ne s'est pas développée spontanément sur le sol de la Grèce, et les Grecs eux-mêmes nous racontent qu'ils ont eu des maîtres , héros ou demi-dieux, venus de l'Orient, possesseurs de connaissances surnaturelles qu'ils ont semées sur le sol le plus digne de les faire fructifier. Ainsi ce n'est pas seulement à la Grèce qu'il faut demander l'explication de ses mystères, c'est l'Egypte, c'est l'Asie qu'il faut interroger. Le champ des recherches s'agrandit à mesure qu'on y pénètre.

Des études si nombreuses et si variées semblent dépasser les forces d'un seul homme, et l'on serait tenté d'appliquer dans le domaine de la science archéologique le principe de la division du travail, aussi bien que dans le domaine des arts industriels. Mais tout s'enchaîne tellement dans ces études, qu'en poursuivant un des nombreux filons d'une mine si riche, il est impossible de ne pas le trouver

traversé par d'autres filons qu'on nesaurail négliger. Que si. de parti pris, on prétendait ne s'attacher (|u'ii une seule des branches de la science, on ris- (luerail de se perdre dans des détails sans importance et de méconnaître la grandeur de l'ensemble. Sans doute nulle recherche, pour minutieuse qu'elle soit, n'est inutile, du moment qu'elle fait découvrir une vérité ; mais y consacrer exclusivement son labeur, c'est choisir la tâche du manœuvre portant sa pierre h l'édifice dont il ignore le plan.

M. Lenormant, dans sa trop courte carrière, a traité les sujets les plus variés et les plus difficiles. Los études mythologiques lui doivent une partie de leurs progrès. Dans son grand ouvrage intitulé lilite des monuments céramographiques^ qu'il a publié avec la collaboration de M. J. de Witte, il a résolu les problèmes les plus intéressants que présentent les peintures des vases grecs et étrusques. L'immense majorité des sujets qui décorent ces vases étant empruntée à des légendes mythologiques, M. Lenormant a dû entrer dans de grands détails sur les religions de l'antiquité, sur leurs relations (MUro elles, sur les symboles multipliés dans les monuments qui s'y rapportent. C'est presque un travail compictsur cette grande et obscure question.

Il y revient dans plusieurs mémoires lus à l'Académie ou publiés dans les journaux scientifiques. Je n'en citerai qu'un seul, son Étude sur le culte de Cyhèle, parce qu'elle est comme le résumé de tout- un système d'interprétation, résumé trop concis peut-être pour qui n'a pas présente à la mémoire la masse de faits sur lesquels l'auteur a fondé sa théorie. Il se proposait de développer cette dissertation, et de lui donner en quelque sorte une forme démonstrative, dans un ouvrage plus étendu, dont la base est un commentaire nouveau de deux dialogues de Platon, le Cratyle et VEutyphron, S'il m'est permis d'exprimer une opinion sur un travail dont je ne connais que quelques fragments, l'auteur, dans des aperçus tout nouveaux, propose le système le plus ingénieux et le mieux déduit, pour l'interprétation de la symbolique grecque. Ce travail, médisait M. Lenormant peu de jours avant de partir pour la Grèce, était achevé, et il devait le publier à son retour.

Il faudrait posséder la variété infinie de connaissances qu'avait M. Lenormant pour le suivre dans ses travaux aussi nombreux que divers. Outre le Trésor de numismatique et de glyptique^ œuvre gigantesque où il a trailé de toutes les séries nu-

mismatiques, il a publié plas de trente mémoires sur les monnaies antiques et du moyen âge. Quelques-uns de ces mémoires sont fort étendus ; il aborde les questions les plus difficiles, et s'il ne les a pas toutes résolues, il n'en est pas une qui n'ait reçu des éclaircissements aussi considérables qu'on pouvait les attendre de sa sagacité et de son expérience. Plusieurs fois il s'est exercé sur des sujets entièrement neufs, et pour n'en citer qu'un exemple, ses Lettres à M. de Saulcy mr la numismatique mérovingienne constituent à elles seules toute l'histoire des monnaies émises pendant la première époque de la monarchie française. L'épigraphie a été également pour M. Lenormant l'objet d'études intéressantes. Bien qu'il ne se soit occupé de philologie que par occasion, cependant il a fait preuve de tact et de bonne critique en cherchant dans cette science les renseignements qu'elle peut fournir à l'archéologie et à l'histoire. Toujours empressé de rendre hommage aux découvertes de ses contemporains, il suivait les progrès avec attention et ne négligeait point d'activer les conséquences qui pouvaient servir à ses propres travaux. C'est ainsi qu'il a fait sortir du chaos de l'exégèse allemande quelques rayons

CHARLES LBNORMANT 281

de lumière pour l'histoire de TAsie occidentale. Cette histoire, qui doit servir d'introduction à celle de la Grèce, était le programme d'un cours qu'il professa en 1835 et 1836 à la Faculté des lettres, comme suppléant de M. Guizot. La première partie de ses leçons, où il s'applique â distinguer les différentes races du monde ancien, a été publiée en un volume qui se distingue par la clarté et la méthode, si nécessaires dans une question semblable. Tous les témoignages qui peuvent y jeter quelque jour s'y trouvent rassemblés, discutés, coordonnés par une ingénieuse critique. M. Lenormant s'attachait moins à captiver son auditoire par la séduction de la parole qu'à le convaincre par la solidité de ses arguments. Il croyait que la vraie manière d'étudier l'histoire, c'était de perfectionner les méthodes critiques, et'il s'efforçait d'accoutumer un auditoire un peu paresseux à raisonner juste et à ne pas se payer de mots. Un cours d'histoire moderne qu'il professa quelques années plus tard fut interrompu par une espèce d'émeute. Le professeur, sincèrement religieux et catholique fervent, s'appliquait à faire ressortir les progrès que la civilisation doit à l'Église. Il parlait des premiers siècles du moyen âge où cette influence n'est guère contestable ;

cependant la jeunesse studieuse, qui n'aime pas à perdre ses préjugés, encore moins à les discuter, siffla son maître et crut avoir décidé la question.

Un autre cours, où parmi ses auditeurs il ne devait compter que des hommes avides de s'instruire, et où les allusions politiques et religieuses ne pouvaient guère avoir accès, Tattendait au Collège de France. Il appartenait au premier des disciples de ChampoUion decontinuer l'enseignement qu'il avait fondé. Pendant plusieurs années, un savant illustre, qui avait accepté cette chaire immédiatement après ChampoUion, avait abandonné l'Egypte des Pharaons pour ne s'occuper que de l'époque des Ptolémées. M.Lenormantramenale cours au programme de sa fondation, et c'està lui qu'on doit d'avoir rendu à la première de nos écoles l'enseignement d'une science créée, pour ainsi dire, dans notre pays.

lia rempli plusieurs fonctions publiques, et dans toutes il a signalé son passage par des améliorations que lui suggéraient son esprit juste et méthodique et son dévouement à l'étude. Au cabinet des médailles, il a dirigé les acquisitions de manière à combler les lacunes qu'une espèce de partialité scientifique de la part de ses prédécesseurs avait laissées dans cette riche collection. Avant d'en être

le conservateur, il avait été conservateur des imprimés à la Bibliothèque impériale. Il eutTheureuse idée de réunir dans une sorte d'exposition les incunables et les plus magnifiques reliures que possède cet établissement, et de les ranger par ordre de dates et de pays. C'était comme un enseignement et un défi présenté à l'industrie moderne ; les progrès de la reliure ont prouvé que cette pensée avait porté ses fruits.

M. Lenormant a fait partie de la Commission des monuments historiques dès sa fondation, et il en était le président depuis le commencement de l'année 1852. L'admiration qu'il avait pour l'architecture grecque ne l'empêchait pas de sentir tout le mérite de notre architecture nationale. Dans plusieurs de ses écrits il avaitmontré combien elle était appropriée à nos mœurs et à notre climat. Conserver ces vieux souvenirs du passé, c'est la pensée de tous les gens instruits; mais ceux-là seulement qui savent combien faibles sont les ressources mises à la disposition du Gouvernement pour cette bonne œuvre, peuvent se faire une idée des difficultés qu'éprouve une commission d'artistes et d'archéologues obligée de faire un choix entre tant de besoins et. de mérites différents, pour désigner les édifices

i*4 ^ClTl»:!* ■ï5TOEI<S?Ct5 ET LITTÉKAIIES

qai doivent étr*- rettanrés de préférence. M. LcnorifiïTjt SiTàit tOQJoars teno qo'il fallait, araot toat, (T'On^rrer le^ modomeiits qai sont comme les types d'oD Uvle et d*ane époqae, espèces de jalons qai mariaenl la roate et les progrès de Tart. Un principe ^i safe ne poorait être méconnu par one adlûiniMnition éclairée, et, depuis longtemps, c'est c^iai qai dirige ses décisions.

Trois fois M. Lenormant a yisité la Grèce. La première fois ce fat an moment où finissait la latte de rindépendance. Tons iesTillages saccagés par les Turcs n'étaient plasqae des amas de raines, mais de ruines presque aassi glorieuses qoe celles des vieux monuments. Passionné comme tous les cœurs généreux pour la cause de l'indépendance hellénique, M. Lenormant croyait revoir les vainqueurs de Salamine triomphants au miliea de leur pays dévasté, mais libre des barbares. Il retourna en Grèce en 1841, et je l'accompagnai dans ce voyage. Voir la Grèce avec lui c'était en quelque sorte avoir pour guide un Pausanias revenu au monde. Nos journées se passaient en admirations continuelles. Ni les mauvais gîtes, ni les chemins détestables

ne peuventôterâlaGrèce cette poésiequ'elle semble respirer de toutes parts; personne n'a touché sans

émotion cette terre sacrée où tant de grands souveairs s'accumulent dans de si étroits espaces. A chaque nstant on a conscience qu'on foule la trace d'un léros. La tribune aux harangues, taillée dans le roc nf, n'a que quelques pieds carrés : c'est là que Darlait Démosthènes. La route fourchue, où Œdipe rencontra Laïus, laisse à peine passer deux chevaux ie front; la colline ou plutôt le rocher où les deraiers des trois cents Spartiates moururent sur le caiavre de Léonidas, n'a pas changé d'aspect depuis ju'Hérodote l'a décrit. Quel historien que cet Hé- •odote pour l'exactitude de ses tableaux ! En parîourantlesThermopyles, nous faisions craquer sous los pieds les feuilles tombées des chênes verts : :esi à ce bruit, dit-il, que les Grecs reconnurent 'approche des Immortels de Xercès qui tournèrent e défilé. Ce défilé faillit être fatal à M.Lenormant. [1 fit une chute decheval et se démit l'épaule. Je n'ai jamais vu malade plus résigné, plus calme ; une •>eule chose le préoccupait, l'impossibilité de courir es montagnes.

Il aimait la Grèce et les Grecs. Lorsque nos igoyates nous volaient, il nous rappelait que les nuletiers de tous les pays se ressemblent, et que los Grecs risquaient de se casser le cou vingt fois

qui doivent être restaurés de préférence. M. Lenormant avait toujours tenu qu'il fallait, avant tout, conserver les monuments qui sont comme les types d'un style et d'une époque, espèces de jalons qui marquent la route et les progrès de l'art. Un principe si sage ne pouvait être méconnu par une administration éclairée, et, depuis longtemps, c'est celui qui dirige ses décisions.

Trois fois M. Lenormant a visité la Grèce. La première fois ce fut au moment où finissait la lutte de l'indépendance. Tous les villages saccagés par les Turcs n'étaient plus que des amas de ruines, mais de ruines presque aussi glorieuses que celles des vieux monuments. Passionné comme tous les cœurs généreux pour la cause de l'indépendance hellénique, M. Lenormant croyait revoir les vainqueurs de Salamine triomphants au milieu de leur pays dévasté, mais libre des barbares. Il retourna en Grèce en 1841, et je l'accompagnai dans ce voyage. Voir la Grèce avec lui c'était en quelque sorte avoir pour guide un Pausanias revenu au monde. Nos journées se passaient en admirations continuelles. Ni les mauvais gîtes, ni les chemins détestable* ne peuvent ôter à la Grèce cette poésie qu 'elle semble respirer de tontes parts; personne n'a touché sans

émotion cette terre sacrée où tant de grands souvenirs s'accumulent dansde si étroits espaces. A chaque instant on a conscience qu'on foule la trace d'un héros. La tribune aux harangues, taillée dans le roc vif, n'a que quelques pieds carrés : c'est là que parlait Démosthènes. La route fourchue^ où Œdipe rencontra Laïus, laisse à peine passer deux chevaux de front; la colline ou plutôt le rocher où les derniers des trois cents Spartiates moururent sur le cadavre de Léonidas, n'a pas changé d'aspect depuis qu'Hérodote l'a décrit. Quel historien que cet Hérodote pour l'exactitude de ses tableaux ! En par^ courant les Thermopyles, nous faisions craquer sous nos pieds les feuilles tombées des chênes verts : c'est à ce bruit, dit-il, que les Grecs reconnurent l'approche des Immortels de Xercès qui tournèrent le défilé. Ce défilé faillit être fatal à M.Lenormant. Il fît une chute decheval et se démit l'épaule. Je n'ai jamais vu malade plus résigné, plus calme ; une seule chose le préoccupait, l'impossibilité de courir les montagnes.

Il aimait la Grèce et les Grecs. Lorsque nos agoyates nous volaient, il nous rappelait que les muletiers de tous les pays se ressemblent, et que nos Grecs risquaient de se casser le cou vingt fois

pour aller nous cueillir une fleur sur le penchant d'un précipice. Il se plaisait à nous faire remarquer les bonnes qualités des habitants autant qu'à nous signaler les beautés de la nature ou les vestiges de Fart. Il était surtout frappé de Téloquence particulière aux Grecs, de leur passion pour acquérir des connaissances, et il nous citait le vieux et brave Canaris allant à Técole après avoir brûlé la flotte turque. Il est rare qu'on ne soit pas aimé de ceux qu'on aime, et M. Lenormant s'était fait des amis de tous ceux qu'il avait entretenus.

L'automne dernier, il s' embarquait pour la Grèce avec plus de plaisir que jamais. Cette fois il y conduisait son fils, formé par lui aux fortes études et qui apportait sur cette terre classique le savoir d'un homme mûr et les émotions d'un jeune homme de vingt-trois ans. Quelques semaines se passèrent heureusement. Le père et le fils, fêtés partout, se plaignaient seulement que les jours étaient trop courts. Mais le terme des vacances approchait; M. Lenormant devait reprendre son service au cabinet des médailles au commencement de décembre, et il fut résolu qu'on partirait par un des derniers paquebots de novembre. M. Lenormant et son fils assistèrent h un dîner d'adieu qui leur fut donné

CHARLES LBNORMANT 287

par toul ce qu*Âthënes renferme de gens distingués. On leur fit promettre de revenir. Cependant quelques jours restaient à employer. S. M. le roi Othon avait mis à leur disposition un petit cutter destiné à des excursions de plaisir. M. Lenormant, qui ne voulait jamais perdre un jour qu'il pouvait consacrer à l'étude, voulut visiter quelques points du Péloponèse. Le temps, qui était magnifique à leur sortie du Pirée, changea brusquement dès leur arrivée à Poros. A un soleil brûlant succéda une pluie glacée. M. Lenormant fut mouillé en traversant la route de Poros, sans manteau, dans layole du cutter. Il n'en continua pas moins ses excursions. Le 11 novembre il traversait les marais d'Epidaure ayanl de l'eau jusqu'aux genoux, mais il ne pensait ni à se changer ni à se chaufTer; il avait à visiter l'Acropole d'Epidaure, des inscriptions à relever et des notes à prendre. Le lendemain en se levant, un frisson le saisit, et il se sentit comme terrassé. La terrible fièvre des marais l'avait frappé.

Epidaure, si célèbre autrefois par son école do médecine, est aujourd'hui un petit village sans ressources, sans médecin, sans auberge. Un vieil Hy. driote, patron du cutter royal, déclara h M. Lenormant que rester à Epidaure au milieu des exhalai-

traversé par d'autres filons qu'on nesaurait négliger. Que si. de parti pris, on prétendait ne s'attacher ({u'à une seule des branches de la science, on ris- (juerait de se perdre dans des détails sans importance et de méconnaître la grandeur de l'ensemble. Sans doute nulle recherche, pour minutieuse qu'elle soit, n'est inutile, du moment qu'elle fait découvrir une vérité ; mais y consacrer exclusivement son labeur, c'est choisir la tâche du manœuvre portant sa pierre à l'édifice dont il ignore le plan.

M. Lenormant, dans sa trop courte carrière, a traité les sujets les plus variés et les plus difficiles. Les études mythologiques lui doivent une partie de leurs progrès. Dans son grand ouvrage intitulé Élite des monuments céramographiques^ qu'il a publié avec la collaboration de M. J. de Witte, il a résolu les problèmes les plus intéressants que présentent les peintures des vases grecs et étrusques. L'immense majorité des sujets qui décorent ces vases étant empruntée à des légendes mythologiques, M. Lenormant a dû entrer dans de grands détails sur les religions de l'antiquité, sur leurs relations entre elles, sur les symboles multipliés dans les monuments qui s'y rapportent. C'est presque un travail completsur cette grandeet obscure question.

Il y revient dans plusieurs mémoires lus à l'Académie ou publiés dans les journaux scientifiques. Je n'en citerai qu'un seul, son Étude sur le culte de Cybèle, parce qu'elle est comme le résumé de tout un système d'interprétation, résumé trop concis peut-être pour qui n'a pas présente à la mémoire la masse de faits sur lesquels l'auteur a fondé sa théorie. Il se proposait de développer cette dissertation, et de lui donner en quelque sorte une forme démonstrative, dans un ouvrage plus étendu, dont la base est un commentaire nouveau de deux dialogues de Platon, le Cratyle et VEutyphron. S*il m'est permis d'exprimer une opinion sur un travail dont je ne connais que quelques fragments, l'auteur, dans des aperçus tout nouveaux, propose le système le plus ingénieux et le mieux déduit, pour l'interprétation de la symbolique grecque. Ce travail, médisait M. Lenormant peu de jours avant de partir pour la Grèce, était achevé, et il devait le publier à son retour.

Il faudrait posséder la variété infinie de connaissances qu'avait M. Lenormant pour le suivre dans ses travaux aussi nombreux que divers. Outre le Trésor de numismatique et de glyptique^ œuvre gigantesque où il a tiaiié de toutes les séries nu-

mismatiques, il a publié plas de trente mémoires sur les monnaies antiques et du moyen âge. Quelques-uns de ces mémoires sont fort étendus ; il aborde les questions les plus difficiles, et s'il ne les a pas toutes résolues, il n'en est pas une qui n'ait reçu des éclaircissements aussi considérables qu'on pouvait les attendre de sa sagacité et de son expérience. Plusieurs fois il s'est exercé sur des sujets entièrement neufs, et pour n'en citer qa'nn exemple, ses Lettres à M, de Saulcy sur la numismatique mérovingienne constituent à elles seules toute l'histoire des monnaies émises pendant la première époque de la monarchie française. L'épigraphie a été également pour M. Lenormanl l'objet d'études intéressantes. Bien qu'il ne se soit occupé de philologie que par occasion, cependant il a fait preuve de tact et de bonne critique en cherchant dans cette science les renseignements qu'elle peut fournir à l'archéologie et à l'histoire. Toujours empressé de rendre hommage aux découvertes de ses contemporains, il suivait les progrès avec attention et ne négligeait point d'activer les conséquences qui pouvaient servir à ses propres travaux. C'est ainsi qu'il a fait sortir du chaos de l'exégèse allemande quelques rayons

CHARLES LKNORMANT 281

de lumière pour l'histoire de l'Asie occidentale. Cette histoire, qui doit servir d'introduction à celle de la Grèce, était le programme d'un cours qu'il professa en 1835 et 1836 à la Faculté des lettres, comme suppléant de M. Guizot. La première partie de ses leçons, où il s'applique à distinguer les différentes races du monde ancien, a été publiée en un volume qui se distingue par la clarté et la méthode, si nécessaires dans une question semblable. Tous les témoignages qui peuvent y jeter quelque jour s'y trouvent rassemblés, discutés, coordonnés par une ingénieuse critique. M. Lenormant s'attachait moins à captiver son auditoire par la séduction de la parole qu'à le convaincre par la solidité de ses arguments. Il croyait que la vraie manière d'étudier l'histoire, c'était de perfectionner les méthodes critiques, et*il s'efforçait d'accoutumer un auditoire un peu paresseux à raisonner juste et à ne pas se payer de mots. Un cours d'histoire moderne qu'il professa quelques années plus tard fut interrompu par une espèce d'émeute. Le professeur, sincèrement religieux et catholique fervent, s'appliquait à faire ressortir les progrès que la civilisation doit à l'Église. Il parlait des premiers siècles du moyen âge où cette influence n'est guère contestable ;

cependant la jeunesse studieuse, qui n'aime pas à perdre ses préjugés, encore moins à les discuter siffla son maître et crut avoir décidé la question

Un autre cours, où parmi ses auditeurs il ne de vait compter que des hommes avides de s'instruire et où les allusions politiques et religieuses ne pou vaient guère avoir accès, Tattendait au Collège de France. Il appartenait au premier des disciples de Champollion decontinuer l'enseignement qu'il avait fondé. Pendant plusieurs années, un savant illustre, (jui avait accepté cette chaire immédiatement après Champollion, avait abandonné l'Egypte des Phalaons pour ne s'occuper que de l'époque des Ptolémées. M. Lenormant ramena le cours au programme de sa fondation, et c'est à I ui qu'on doit d'avoir rendu il la première de nos écoles l'enseignement d'une science créée, pour ainsidire, dans notre pays.

lia rempli plusieurs fonctions publiques, et dans toutes il a signalé son passage par des améliorations que lui suggéraient son esprit juste et méthodique et son dévouement à l'étude. Au cabinet des médailles, il a dirigé les acquisitions de manière à combler les lacunes qu'une espèce de partialité scientifique de la part de ses prédécesseurs avait laissées dans cette riche collection. Avant d'en être

le conservateur, il avait été conservateur des imprimés à la Bibliothèque impériale. Il eut l'heureuse idée de réunir dans une sorte d'exposition les incunables et les plus magnifiques reliures que possède cet établissement, et de les ranger par ordre de dates et de pays. C'était comme un enseignement et un défi présenté à l'industrie moderne ; les progrès de la reliure ont prouvé que cette pensée avait porté ses fruits.

M. Lenormant a fait partie de la Commission des monuments historiques dès sa fondation, et il en était le président depuis le commencement de l'année i852. L'admiration qu'il avait pour l'architecture grecque ne l'empêchait pas de sentir tout le mérite de notre architecture nationale. Dans plusieurs de ses écrits il avaitmontré combien elle était appropriée à nos mœurs et à notre climat. Conserver ces vieux souvenirs du passé, c'est la pensée de tous les gens instruits; mais ceux-là seulement qui savent combien faibles sont les ressources mises à la disposition du Gouvernement pour cette bonne œuvre, peuvent se faire une idée des difficultés qu'éprouve une commission d'artistes et d'archéologues obligée de faire un choix entre tant de besoins et.de mérites difl'érents, pour désigner les édifices

qui doivent être restaurés de préférence. M. Lenormant avait toujours tenu qu'il fallait, avant tout, conserver les monuments qui sont comme les types d'un style et d'une époque, espèces de jalons qui marquent la route et les progrès de Tart. Un principe si sage ne pouvait être méconnu par une administration éclairée, et, depuis longtemps, c'est celui qui dirige ses décisions.

Trois fois M. Lenormant a visité la Grèce. La première fois ce fut au moment où finissait la lutte de l'indépendance. Tous les villages saccagés par les Turcs n'étaient plus que des amas de ruines, mais de ruines presque aussi glorieuses que celles des vieux monuments. Passionné comme tous les cœurs généreux pour la cause de l'indépendance hellénique, M. Lenormant croyait revoir les vainqueurs de Salamine triomphants au milieu de leur pays dévasté, mais libre des barbares. Il retourna en Grèce en 1841, et je l'accompagnai dans ce voyage. Voir la Grèce avec lui c'était en quelque sorte avoir pour guide un Pausanias revenu au monde. Nos journées se passaient en admirations continuelles. Ni les mauvais gîtes, ni les chemins détestables ne peuvent ôter à la Grèce cette poésie qu 'elle semble respirer de toutes parts; personne n'a touché sans

émotion cette terre sacrée où tant de grands souvenirs s'accumulent dans de si étroits espaces. A chaque instant on a conscience qu'on fouie la trace d'un héros. La tribune aux harangues, taillée dans le roc vif, n'a que quelques pieds carrés : c'est là que parlait Démosthènes. La route fourchue, où Œdipe rencontra Laïus, laisse à peine passer deux chevaux de front ; la colline ou plutôt le rocher où les derniers des trois cents Spartiates moururent sur le cadavre de Léonidas, n'a pas changé d'aspect depuis qu'Hérodote l'a décrit. Quel historien que cet Hérodote pour l'exactitude de ses tableaux ! En parcourant les Thermopyles, nous faisions craquer sous nos pieds les feuilles tombées des chênes verts : c'est à ce bruit, dit-il, que les Grecs reconnurent l'approche des Immortels de Xercès qui tournèrent le défilé. Ce défilé faillit être fatal à M.Lenormant. Il fit une chute decheval et se démit l'épaule. Je n'ai jamais vu malade plus résigné, plus calme ; une seule chose le préoccupait, l'impossibilité de courir les montagnes.

Il aimait la Grèce et les Grecs. Lorsque nos agoyates nous volaient, il nous rappelait que les muletiers de tous les pays se ressemblent, et que nos Grecs risquaient de se casser le cou vingt fois

pour aller nous cueillir une fleur sur le penchant d'un précipice. Il se plaisait à nous faire remarquer les bonnes qualités des habitants autant qu'à nous signaler les beautés de la nature ou les vestiges de Fart. Il était surtout frappé de l'éloquence particulière aux Grecs, de leur passion pour acquérir des connaissances, et il nous citait le vieux et brave Canaris allant à Técole après avoir brûlé la flotte turque. Il est rare qu'on ne soit pas aimé de ceux qu'on aime, et M. Lenormant s'était fait des amis de tous ceux qu'il avait entretenus.

L'automne dernier, il s'embarquait pour la Grèce avec plus de plaisir que jamais. Cette fois il y conduisait son fils, formé par lui aux fortes études et qui apportait sur cette terre classique le savoir d'un homme mûr et les émotions d'un jeune homme de vingt-trois ans. Quelques semaines se passèrent heureusement. Le père et le fils, fêtés partout, se plaignaient seulement que les jours étaient trop courts. Mais le terme des vacances approchait; M. Lenormant devait reprendre son service au cabinet des médailles au commencement de décembre, et il fut résolu qu'on partirait par un des derniers paquebots de novembre. M. Lenormant et son fils assistèrent à un dîner d'adieu qui leur fut donné

par toul ce qu'Athènes renferme de gens distingués. On leur fit promettre de revenir. Cependant quelques jours restaient à employer. S. M. le roi Othon avait mis à leur disposition un petit cutter destiné à des excursions de plaisir. M. Lenormant, qui ne voulait jamais perdre un jour qu'il pouvait consacrer à l'étude, voulut visiter quelques points du Péloponèse. Le temps, qui était magnifique à leur sortie du Pirée, changea brusquement dès leur arrivée à Poros. À un soleil brûlant succéda une pluie glacée. M. Lenormant fut mouillé en traversant la route de Poros, sans manteau, dans layole du cutter. Il n'en continua pas moins ses excursions. Le 11 novembre il traversait les marais d'Epidaure ayant de l'eau jusqu'aux genoux, mais il ne pensait ni à se changer ni à se chaufTer; il avait à visiter l'Acropole d'Epidaure, des inscriptions à relever et des notes à prendre. Le lendemain en se levant, un frisson le saisit, et il se sentit comme terrassé. La terrible fièvre des marais l'avait frappé.

Epidaure, si célèbre autrefois par son école de médecine, est aujourd'hui un petit village sans ressources, sans médecin, sans auberge. Un vieil Hy. driote, patron du cutter royal, déclara à M. Lenormant que rester à Epidaure au milieu des exhalai-

sons pestilentielles des marécages, c'était se Youer à une mort certaine; que le mauvais temps rendrait leur relour à Athènes par mer impossible, et qu'il fallait absolument gagner Gorinthe par terre, au plus vite. Le conseil était trop sérieux pour être négligé. On se procura des chevaux non sans peine, et Ton se mit en route par une journée froide et pluvieuse. M. Lenormant, qui pouvait à peine se tenir sur sa selle, voulut s'arrêter à Pîadha . pour montrer à son fils le lieu où s'était tenu en 1821 la première assemblée des Grecs émancipés.

Arrivé à Sophico, après une longue marche, il fut saisi d'un sommeil de plomb dont il ne se réveilla qu'au bout de dix-huit heures, encore plus faible qu'auparavant. Soutenu cependant par son énergie morale, il continua sa route et arriva le 15 novembre à Kalamaki; c'est le port de Gorinthe sur le golfe Salonique. Un tremblement de terre a détruit toutes les maisons, et le pauvre malade ne put trouver asile que dans un cabaret, où on le coucha sur la capote d'un douanier. On va de Gorinthe au Pirée en trois heures par un temps ordinaire. Mais entre Egine et Eleusis, presque en vue de l'Acropole d'Athènes, une bourrasque assaillit leur barque, la remplit d'eau, et ce fut à grand'peine

CHARLES LBNORMANT 289

qa'ils parvinrent & gagner la terre, non loin de Mëgare. M. François Lenormant, tourmenté luimême par la fièvre, dut laisser son père aux soins des matelots, pour se traîner à pied jusqu*à Mégare et y demander du secours. Il revint bientôt avec une charrette et conduisit son père à la ville, oti ils trouvèrent non des secours, mais du moins un toit hospitalier. Le 17, M. Lenormant, soutenu par deux hommes, se faisait conduire devant les ruines antiques. Il disait à ses guides, épouvantés de sa faiblesse : c II faut bien que je fasse mon métier. • En Grèce comme en Italie, on fuit avec une terreur superstitieuse le contact des mourants. Le courrier de la poste qui partait pour Athènes ne voulait pas recevoir M. Lenormant dans sa voiture; ilfallutque le démarque de Mégare chargeât deux gendarmes de le surveiller jusqu'à son arrivée à Athènes. C'était bien en effet un mourant qu*il conduisait. Ni les secours de la médecine, ni les soins empressés de ses amis ne pouvaient rappeler M. Lenormant à la vie. Depuis quelques jours il sentait qu'elle allait lui échapper et il se préparait à la mort avec sang-froid. Il accomplit ses devoirs religieux, dicta son testament avec le plus grand calme, et le 22 novembre il expirait en serrant les mains de son fils.

Le deuil fut universel à Athènes. La municipalité a décrété qu'un tombeau serait élevé à M. Lenormant à côté de celui d'Ottfried Mûller. Elle demanda que son cœur restât dans cette Grèce qu'il avait tant aimée. Une députation accompagna jusqu'à Paris sa dépouille mortelle, et au bord de sa sépulture de famille, après que ses confrères de l'Institut lui eurent adressé leurs derniers adieux, un Grec, au nom de ses compatriotes, dit leurs regrets dans la belle langue de son pays.

La vie de M. Lenormant n*a pas été longue, mais heureuse et bien remplie. Tous les bonheurs que les affections de famille, Tétude et le sentiment de devoirs consciencieusement accomplis peuvent assurer à une âme élevée, il les a connus et il en a été comblé. Il laisse pour héritage à son fils un noble exemple et des travaux commencés qui s'achèveront. Une pareille carrière est assurément digne d'envie, mais il est affreux de penser qu'un peu moins d'ardeur, un jour de repos, auraient pu conserver à ses amis et à la science un homme encore si plein d'avenir.

Décembre 1859.

EDWARD ELLIGE

M. Edward El lice, membre du Parlement, est mort le mois passé dans le nord de i'Écosse, à Tâge de quatre-vingts ans. Il était l'un des plus parfaits modèles du gentleman de la vieille roche, type qui malheureusement disparaît tous les jours. Tous nos hommes politiques Tout connu et pratiqué, et il avait presque autaùt d'amis en France qu'en Angleterre. Whig pur-sang et sagement libéral, il disait avec vérité et non sans un certain orgueil qu'il était citoyen du monde. En effet, personne ne fut plus exempt de préjugés et de passions, plus prompt à reconnaître et à louer le bien partout où

il le rcnconlrait. Il entra à la Chambre des communes en 182G, et depuis cette époque il n'a pas cessé de représenter la villedeCoventry, où d'abord il avait été élu. En 1830, lorsque lord Grey, à la famille duquel il était allié, devint premier ministre, M. Ellice fut nommé secrétaire adjoint de la trésorerie, et pendant la lutte passionnée qui eut lieu à l'occasion de la réforme parlementaire, il exerça dans la chambre les fonctions de whipper-in. Ce terme est emprunté au vocabulaire de la chasse: il désigne le veneur chargé dç ramener les chiens sur la piste. Par métaphore, on donne le môme nom au confident du chef du cabinet (ou du chef de l'opposition) qui veille à l'union intime des membres du parti. Relever le courage des timides, retenir les emportés, apaiser les mécontents, négocier avec les neutres et en faire des alliés, telle est la tâche du whipper-in.

Dans ces temps dilliciles où la chambre comptait un grand nombre de membres nouveaux et peu disciplinés, cette tâche ne pouvait échoir à un homme mieux qualifié pour la bien remplir. La loyauté connue de M. Ellice, sa finesse, son tact, sa profonde connaissance des hommes, surtout son remarquable entreyent, contribuèrent puissamment

Page 1