‹ Portraits historiques et littérairesChapitre 16 sur 18 · EDWARD ELLICE · texte numérisé non relu

EDWARD ELLICE

au succès du bill de réforme. Il excellait à ménager les amours-propres, à calmer les susceptibilités, à rallier dans un effortcommun toutes les fractions du parti libéral. Après la victoire, il résigna ses fonctions à la trésorerie, et sur les instances de ses amis politiques accepta la place de secrétaire d'État du département de la guerre, qu'il occupa jusqu'en 1834 en y laissant les plus honorables souvenirs. Depuis lors, il refusa toujours une place dans le cabinet ou dans la chambre des lords. Dans la chambre des communes, où il continua à siéger, son expérience de la tactique parlementaire lui donnait une influence considérable et une autorité reconnue parmi les membres de son parti. Il parlait rarement, mais il était toujours écouté avec faveur, car, lorsqu'il prenait la parole, c'était d'ordinairppour proposer quelque moyen pratique de dénouer une question difficile. M. Ellice avait été lié d'amitié avec les hommes les plus illustres de son temps, entre autres avec lord Byron. Ils avaient été ensemble directeurs du théâtre de Drury- Lane. Ce ne fut pas la plus sage action de la vie de M. Ellice, mais il s'était fort amusé en essayant de faire fleurir l'art dramatique. Il y avait perdu beaucoup d'argent, dont il se souciait peu, et avait

appris quantité d'anecdotes qu'il racontait de la manière la plus agréable. Dans la société anglaise, où tout le monde a un sobriquet, on l'appelait le Bear, l'ours. Je n'ai jamais su l'origine de ce surnom, qu'il ne répudiait nullement, mais qui contrastait fort avec son caractère enjoué et ses manières gracieuses et polies. Il aimait le monde et y était recherché. Peu d'hommes ont eu au même degré le don de plaire au premier abord; à quelque personne qu'il s'adressât, à un pair d'Angleterre ou à un paysan, c'était avec un air de cordialité et de bonne humeur auquel il était difficile de résister. Il était particulièrement bien venu auprès des femmes; il savait leur parler et les écouter. Les mal mariées, les demoiselles avec des inclinations contrariées savaient qu'elles trouveraient en lui un conseillerindulgent, sensé et d*une discrétion à toute épreuve. Il aimait la jeunesse, excusait les folies des étourdis; mais il était sévère pour les Gâtons en herbe et les raillait impitoyablement. On ne pouvait l'accuser d'être lattdator temporis acti; cependant il blâmait la mode du cigare et regrettait le temps des causeries d'hommes à table après le dessert et le départ des dames. C'était là, disait-il, qu'il avait appris tout ce qu'il savait. M. Ellicc

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savait beaucoup, car toujours il avait dîné en bonne compagnie.

Tous les ans il passait quelques semaines en France et s'informait curieusement de toutes les nouveautés. Il allait l'été au fond de TÉcosse s'établir dans une coquette petite maison au bord d'un beau lac, entourée do hautes montagnes, sur lesquelles, au moyen d'une lunette, on voit errer des troupeaux de cerfs sauvages. Là il réunissait les hommes les plus distingués dans la politique, les sciences et les arts. Beaucoup d'étrangers y étaient invités. Les femmes à la mode, les beaux esprits do Londres, tenaient à honneur de passer quelques jours dans le cottage de Glenquoich. On était prévenu qu'on allait au^ désert et qu'on y serait logé à l'étroit, comme b, bord d'un vaisseau. C'était bien le désert en eflet, mais le désert le plus pittoresque, et pourvu do toutes les recherches d'un luxe de bon goût et d'un cuisinier français. Go qui valait encore mieux, c'est l'accueil charmant qu'on y trouvait, c'est un savoir-vivre parfait qui, laissant à chacun liberté entière, établisrait en peu de temps une douce intimité entre tous les hôtes *de Glenquoich. M. Ellice faisait le plus noble usage de sa fortune. Il était toujours prêt à venir en aide

h un ancien ami tombé dans \e malheur, à^encourager le mérite encore obscur, à soulager les infortunes imméritées. On ne saura jamais tous les bienfaits qu'il a répandus avec la plus noble délicatesse. Honoré, aimé de tous, il était parvenu à l'âge de quatre-vingts ans sans aucune infirmité, sauf quelques attaques de goutte. Il disait souvent qu'il avaitetetoujoursheureux.il n'ajoutai tpas qu'il avait toujours mérité de l'être. On peut appliquer à M. Ellice ce que M. Mignet a dit de Franklin : c Sa vie constamment heureuse est la plus belle justification de la Providence, i

Octobre 1863.

Pouchkine et lord Byron sont morts l'un et Tautre dans la force de Tâge et la plénitude de leur lalent, après avoir épuisé toutes les jouissances que peut donner la gloire des lettres. L'un et l'autre ont exercé une influence dominatrice sur la* littérature de leur pays. Bien que leurs imitateurs leur aient quelque peu nui, la postérité, qui a commencé pour eux, a confirmé le jugement de leurs contemporains ; leur renommée est maintenant solidement établie, et nul critique ne s'aviserait d'effacer leurs noms de la liste des grands poètes. Il y a dans leurs ouvrages une certaine res-

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semblancequi se retrouve également dans leurs caractères. Pleins d'une misanthropie dédaigneuse, de dégoût pour les conventions de la société, ils sont tous les deux un peu enclins à l'exagération ; ils recherchent l'étrange, ils prennent pour beau ce qui est excessif ou terrible. Leur gaieté est bruyante, un peu forcée, presque farouche, comme celle d'un prophète de malheurs qui voit ses prédictions s'accomplir.

On sait leurs griefs contre la société où ils étaient nés. Lord Byron détestait le cant^ ou l'hypocrisie des salons, et la prenait au tragique. Pouchkine rêvait, dit-on, une liberté à laquelle son pays n'était pas encore préparé. Or, ces salons qui appelaient Byron un être immoral et salanique ont caressé toutes ses vanités par leurs fureurs comme par leurs admirations ; Pouchkine, ennemi du despotisme, trouva dans l'empereur Nicolas un censeur de ses poésies aussi bienveillant que Mécène eût pu l'être pour Horace \ Craints et gâtés par

1. Il s'était plaint de la censure, et Tempereur se chargea (le lire et d'autoriser ses ouvrages. Un de mes amis possède le manuscrit du drame de Boris Godounof^ annoté au crayon par l'empereur, qui s'est borné à quelques critiques littéraires, la plupart fort justes.

leurs contemporains, l'Anglais et le Russe, tour à tour méfiants et téméraires, ont imposé leur génie et régné comme des despotes pleins de mépris pour leurs sujets.

On pourrait remarquer encore d autres ressemblances dans leurs manières d'écrire et jusque dans leur langue poétique, si Ton peut ainsi parler. Tous les deux, par exemple, se distinguent parleur concision, et, comme Perse, se sont appliqués à renfermer dans leurs vers t plus de sens que de mots. » Cependant lord Byron, né dans un pays d'habitudes oratoires, où l'on parle à toute occasion, et où trop souvent on écrit comme on parle, n'a jamais daigné faire un choix entre les idées qui se présentaient en foule à son imagination. Bien qu'il les exprime toujours sous la forme la plus resserrée, il n'en écarte aucune, et souvent les jette péle-môle, à mesure qu'elles s'offrent à lui, en sorte que sa pensée, qui d'abord avait été rendue avec énergie, s'affaiblit en se reproduisant sous une forme moins frappante et avec un tour moins heureux. Trop peu confiant dans l'intelligence ou l'imagination de son lecteur, il veut tout lui expliquer ; il se commente lui-même, et le moindre risque qu'il court, c'est de nous rendre, pour

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ainsi dire, témoins du travail de sa composition, au lieu de nous en présenter le résultat. Au contraire. Pouchkine n'est pas moins concis pour le fond que pour la forme, et chacun de ses vers est le fruit d'une réflexion approfondie. Comme larcherPandarus d'Homère, il cherche longtemps dans son carquois une flèche droite et acérée, mais cette flèche ne manquera pas le but. La simplicité et quelquefois je ne sais quelle apparence de désordre pourraient bien n'être chez lui que le calcul d'un art rafiiné. Byron perd une partie de sa force en la prodiguant au hasard ; Pouchkine sait la réserver pour des coups décisifs.

Pouchkine eut à lutter contre une difficulté qui devint pour lui une ressource féconde. Il lui a fallu créer en quelque sorte la langue dont il s'est servi. Avant lui, on se demandait s'il était possible d'écrire des poèmes en russe, et toute une école de critiques autorisés soutenait, « par vives raisons, » qu'on devait employer pour la poésie la langue slavone, c'est-à-dire celle dans laquelle sont traduits les livres saints, la langue de la liturgie et de la chaire. Intelligible pour les chrétiens orthodoxes, c'est ainsi que les Russes désignent leur communion, le slavon a sur l'idiome vulgaire Ta-

vantage d'un certain parfum de noblesse et de gravité, qui ne tient peut-être qu'à l'usage qu'on en fait.

D'ailleurs, quant à la question de date et d'origine, le russe n'est pas un dérivé du slavon, comme le romaïque, par exemple, est un dérivé du grec ancien ; ce sont deux dialectes issus d'une source commune, deux rameaux s'élevant de la même souche et qui ont pris en croissant chacun son développement particulier ; de- même que le français et l'italien, provenant l'un et l'autre du latin, mais obéissant à des lois distinctes de transformation. Un général Chichkof, à qui on attribue les proclamations éloquentes qui, en 1812, appelèrent le peuple russe à la défense de son territoire, était le principal avocat de Tidiome slavon ; et, de fait, il en tira parti habilement dans un pays où le patriotisme se confond avec l'attachement à la religion. Quelque talent que le général Chichkof apportât à plaider la cause du slavon, le russe a triomphé, grâce à Pouchkine. On peut dire qu'il trancha la question comme le philosophe grec qui prouva le mouvement en marchant. Depuis Pouchkine, on ne fait plus de vers que dans la langue parlée.

Il n y a guère de patois en Russie, et, sauf le dialecte petil-russien, en usage en Ukraine, toutes les anciennes provinces moscovites parlent le même idiome. Les paysans ne font pas de fautes contre la grammaire, et souvent s'expriment plus correctement que leurs seigneurs, à qui l'habitude de se servir du français dans la conversation a fait adopter des gallicismes et des tournures étrangères au génie de leur langue. Riche, sonore, accentuée, abondante en onomatopées; habile à exprimer les nuances les plus délicates et les plussubtiles, douée, comme le grec, d'un pouvoir de composition presque sans bornes, la langue russe semble faite pour la poésie. La rime, importation étrangère, et certainement inutile dans un idiome où chaque mot a un rhythme très-marqué, et chez un peuple qui chante en quelque sorte en parlant, la rime est toujours facile en russe, et grâce à l'accent prosodique avec lequel elle se combine, elle ne prend jamais une importance exagérée. Ajoutons que les inversions auxquelles elle peut obliger parfois n'apportent dans le vers ni étrangeté ni obscurité, la relation des mots les uns avec les autres n'étant pas marquée par leur ordre dans la phrase, mais par des désinences caractéristiques. Aussi toutes

les formes devers sont possibles en russe et ont été essayées. Joukofski a traduit le roman d'Ondineen hexamètres antiques; d'autres ont employé le vers iambique ou notre alexandrin ; mais le vers qui parait le plus naturel au génie slave est Tiambique de huit syllabes. C'est dans ce mètre qu'ont été composées la plupart des vieilles poésies populaires. Elles ne sont pas rimées. Aujourd'hui nonseulement la rime est consacrée par l'usage, mais on y a joint encore l'alternance régulière des rimes masculines et féminines, telle q^u'elle existe chez nous. J'appelle ma^iculine une rime qui porte un accent sur la dernière syllabe ; féminine^ lorsque cet accent tombe sur la pénultième syllabe d'un mot. Ainsi jenà est une rime masculine; doucha^ une rime féminine. Tel est le mètre dont Pouchkine a fait le plus souvent usage et qu'il a rendu, pour ainsi dire, classique.

Est-ce en réalité un très-grand avantage pour un poëte de disposer d'une langue flexible, harmonieuse, accentuée? Je n'ose avoir une opinion, moi profane ; mais il me semble que le poëte sera trop souvent tenté de sacrifier le fond à la forme. Il se contentera de sons au lieu de pensées, et croira avoir alloint lobutdel'art lorsqu'il aura réjoui les

oreilles par une certaine mélodie appréciable par un pelit nombre de connaisseurs. Il n'est pas rare que la perfection d'un instrument entraîne celui qui sait le manier à une recherche minutieuse et |)uérile. Plus d'un poëte prend pour des idées des images confuses, et à force de raffiner devient inintelligible. Pour moi, je crois que les qualités extraordinaires de la langue russe sont en partie la cause d'un défaut fréquent chez les auteurs qui en font usage avec le plus d'habileté. La facilité qu'ils ont d'exprimer avec une gracieuse précision les moindres détails, de noter des nuances presque imperceptibles, les a conduits à une grâce coquette et mignarde, qui n'est pas le but de l'art. Jls se perdent souvent dans les minuties. On montre à la Farnésine une tôte colossale dessinée au crayon par Michel-Ange, qui, selon la tradition, aurait voulu donner une leçon à Raphaël, et lui apprendre qu'il fallait viser au grand. Personne n'a peint un ta[)is de Turquie aussi bien que Gérard Dow, mais il est resté un peintre de genre. J'insiste sur ce défaut national de la littérature russe, parce que, malgré les exemples et les tentations, Pouchkine n'y a jamais succombé. Sa sobriété, son lact à choisirlesgrandstraitsde tous les sujets qu'il traite,

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à sacrifier les détails inutiles, serait un môrilo considérable en tout pays, et ce mérile est surtout h louer chez un Russe. Pouchkine a toujours pratiqué le i)récepte d'Horace :

Hoc nmot, hoc sporimt promiHsi carminia nuctor.

Bien qu'il connût toutes les ressources, toute l'étonnante richesse de sa langue, sa pensée se produit toujours sous une forme si simple, qu'on ne croirait pas possible de l'exprimer autrement. On dit qu'à l'exemple do Molière, il consultait souvent sa vieille nourrice, ot qu'il s'appliquait & ne se servir que de motsiamiliers d tous ses compatriotes, gentilshommes ou paysans.

J'ai ouï dire que son premier essai littéraire fut un petit pol^me antireligieux et passablement dé" colleté» nommé la Gavriliade. Gavrit est en russe le nom de l'Archange que nous appelons Gabriel. Ce poBme n'ajamais été imprimé, que je sache ; je n'en ai pas lu une ligne, mais d'après ce que j'en ai entendu dire, ce serait une imitation de la (iuerre des Dieux de Parny. Des vers faciles et bien tournés, des tableaux pleins de feu et d'une témérité juvénile ne peuvent faire pardonner la licence du sujet et de l'exécution. 11 faut se rappc-

1er que Sainl-Pétersbourg, qui tire ses modes de Paris, est toujours un peu arriéré, en sorte que le poëme impie de Pouchkine trouva des lecteurs à une époque où un pareil ouvrage eût paru en France du plus mauvais goût. Il plut aux adeptes de la philosophie sensuelle que la cour de Catherine II avait introduite dans le grand monde. Pourtant déjà on commençait à s'amender. Pour combattre la révolution, on avait demandé à la religion des armes nouvelles. Les vieilles aristocraties avaient compris qu'il fallait montrer un peu d'austérité, en paroles au moins, et elles commençaient à confondre dans le même anathème l'impiété et le jacobinisme. La Gavriliade valut à son auteur le renom de révolutionnaire, outre celui d'homme immoral, un peu moins dangereux en Russie que le premier. Pendant toute sa carrière, il subit la peine de cette I)remière polissonnerie d'écolier. Condamné d'avance par les dévots et par ceux qui avaient intérêt à passer pour tels, il laisse voir dans ses ouvrages une irritation haineuse contre la société, dont le premier jugement à son égard n'avait pas été fort injuste, il faut en convenir.

Il obtint un succès plus légitime et dont il n'avait |)as à rougir, en publiant vers 1820 le poëme de

Rouslan et Lioudmih. C'est encore une imitation, mais plus habile et d'après un original d'une autorité moins conteslable.il s'inspira de TArioste et surtout de Voltaire, dont la langue et l'esprit lui étaient plus familiers. Comme ses maîtres, il est gai, gracieux, élégamment ironique. En faveur de l'imitation, les Aristarques du temps lui montrèrent quelque indulgence ; ils y virent une preuve de modestie digne d'encouragement; ils eussent été impitoyables peut-être pour une œuvre originale. A Rome autrefois, on n'aurait osé écrire en latin qu'en s'abritant sous l'autorité d'un Grec. A Saint- Pétersbourg, les lettrés exigeaient qu'on copiât un type français ou allemand. Aujourd'hui ce qui nous paraît le plus à remarquer dans Rouslan et Lioudmila^ c'est un essai d'emprunter aux croyances populaires de la Russie des ressorts moins usés que ceux de la mythologie grecque, hors lesquels en 1820 il n'y avait pas de salut. Alors cet essai frisait la témérité, tant était grande l'intolérance classique. Pouchkine cherchait à sortir des routes battues. Vivant au milieu de l'aristocratie, il voulut pénétrer dans la vie intime du paysan. Pour sortir de l'ornière classique, le jeune poëte risquait de tomber dans une des fondrières du romantisme.

et probablement il lui eût fallu plus d'expérience qu'il n'en avait alors pour démêler dans des traditions bizarres et informes la poésie véritable qu'elles peuvent renfermer. Il y a souvent des perles enfouies dans le fumier des légendes populaires, mais rarement elles sont à la surface. Son intention était louable; il eut tort d'étudier très-superficiellement , et comme avec dédain, les vieux récits qu'il prétendait rajeunir. Il faut le dire, la mythologie païenne, dont les paysans slaves ont conservé la mémoire, est encore aujourd'hui beaucoup moins connue en Russie que la mythologie grecque, etles antiquaires, même lesplus amoureux des fables nationales, se représentent plus distinctement Jupiter et Mercure queTchernobog ou Péroun. L'Olympe slave chez les paysans se confond avec les loupsgarous et les revenants. Les vieilles divinités du Nord sont des êtres fort mal définis, faute de poètes qui les aient chantées, d'artistes qui les aient peintes. Elles éveillent encore quelques idées de terreur, mais elles n'ont pas une physionomie arrêtée.

A la vérité, l'obscurité môme qui entoure ces conceptions monstrueuses pourrait devenir un élément poétique, si elles se produisaient avec l'art

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dontHoffmann et Gogole ont fait preuve dans leurs contes fantastiques. Le plus sceptique a ses moments de croyance superstitieuse, et sous quelque forme qu'il se présente, le merveilleux trouve toujours une fibre qui tressaille dans le cœur humain. Toutefois lapremière condition pour exploiter notre crédulité, c'est de croire. En lisant, le soir, dans mon lit quelques histoires de revenant, je frissonnerai au craquement d'une boiserie, pourvu que l'auteur se montre aussi crédule, aussi peureux que moi. Si d'abord il se donne pour un esprit fort, adieu la terreur. Le tort de Pouchkine, en employant les superstitions populaires de son pays pour les machines de son poëme, fut de les prendre du côté ridicule, et de donner à tout son récit une tournure ironique. Telle fut la manière de Hamilton. Ses contes de fées sont charmants sans doute, mais j'aime mieux ceux de Perrault. Remarquez encore queHamiltons'égayait avec un fantastique usé par la mode, et dont peut-être on ne pouvait plus faire un meilleur usage. Pouchkine, au contraire, avait découvert une mine inconnue, car alors le beau monde de Saint-Pétersbourg n'entendait rien aux antiquités slaves; mais, tout le premier, il en méconnut l'importance et n'y apporta que la curiosité

un peu méprisanle d'ua voyageur européen qui aborde dans une île de sauvages. Pour traiter le merveilleux au xix« siècle, TArioste n'est pas, à mon avis, le guide qu'il faut prendre. C'est à lui pourtant que s'attacha Pouchkine. Quelques années auparavant, un homme de beaucoup d'esprit, Beckford, avait commis la même erreur. C'était l'homme de son temps qui savait le mieux l'arabe et qui avait étudié le plus à fond toutes les traditions de l'Orient. 11 averse son immense savoir dans son roman de Vathek ; mais, au lieu de donner à son œuvre la forme grande et sérieuse dont elle était digne, il conte dans un style badin, pastiche trèshabile de Hamilton, les plus sombres et les plus terribles légendes qu'ait inventées l'imagination orientale. Pouchkine, dans Rousslanet Lioudmîla^ est un épicurien incrédule qui ne sait pas garder son sérieux en débitant ses contes. Il ne nous montre ses géants qu'habillés en Croquemitaine, et dès qu'ils ne font plus peur, ils ont perdu presque tout leur mérite. Il conduit son héros par une nuit obscure au milieu de la steppe, devant un des cestumulus antiques nommés Aowrgfdw^squ'a laissés dans les plaines de la Russie une nation inconnue. Tout à coup le cheval de Rousslan s'arrête, hérissant sacri-

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nière. Je m'attends à une apparition, et déjà je commence à partager la terreur du coursier. Du sommet du tumulus sort la tête d*un géant endormi. Cela rappelle trop les pâtés de perdreaux montrant la tête hors de la croûte. Pour le réveiller, Rousslan lui porte la pointe de sa lance dans les narines; le géant éternue, la steppe tremble... mais c'en est fait du merveilleux. Qui a peur d'un géant qui éternue ? Cette fantasmagorie ne vaut guère mieux que les tigres de carton que les Chinois plaçaient sur leurs forteresses pour empêcher nos gens de ^donner l'assaut.

Plus tard Pouchkine trouva le style qui convient aux récits merveilleux, et quelques-unes de ses ballades sont des modèles en ce genre; on s'aperçoit qu'il a étudié et surpris les procédés des conteurs populaires. A leur exemple, il devient crédule, il se fait enfant ; mais il oblige son lecteur à se transformer avec lui. C'est dans les récits de cette nature que j'admire surtout sa sobriété et l'art qu'il meta choisir les traits les plus frappants en négligeant maint détail qui nuirait à l'illusion. En effet, un peu d'obscurité est toujours nécessaire dans une histoire de revenants. Remarquons encore qu'il y a dans toutes un trait qui frappe

et qu'on n'oublie plus : trouver le trait qu'il faut, c'est Vd le problème à résoudre. Dans un certain château du nord de l'Angleterre, les hôtes qui vont gagner leurs chambres après minuit n'entrent pas plutôt dans un certain corridor, qu'ils entendent les pas de quelqu'un qui les suit, marchant avec des mules. On se retourne. Personne. Ces mules nesonl pas là pour rien; l'inventeur de l'histoire a bien senti que des bottes ou des souliers ne feraient pas le même effet. Tout gros mensonge a besoin d'un détail bien circonstancié, moyennant quoi il passe. C'est pourquoi notre maître Rabelais a laissé ce beau précepte: f quil faut mentir par nombre impair. 1 Si le choix du détail est malheureux, il n'y a plus d'illusion. Un matelot racontait qu'il avait vu le fantôme de son capitaine, tué quelques jours auparavant: « Il sortait de la grande écouti lie avec son chapeau à trois cornes... — Conte cela aux soldats, dit un de ses camarades. On voit bien souventdes fantômes, mais jamais en chapeaux à trois cornes. »

Le Prisonnier du Caucase^ qui suivit d'assez près Rousslan et Lioudmila^ marque un changement assez notable dans la manière de Pouchkine. Il abandonne les héros de l'antiquité et cherche ses sujets

dans le monde où nous vivons. Pourtant il est encore tout plein d'idées romanesques Qt juvéniles, et ses caractères appartiennent plus à la convention qu'à la nature. On s'aperçoiten outre qu'il est brûlant de ferveur pour lord Byron, et il se jette sur ses traces avec l'étourderie d'un néophyte jurant inverbamagistri. Comme son maître, il a étudié la nature orientale; il a visité le Caucase, cette Algérie de la Russie, siège d'une guerre acharnée dont il n'était pas destiné à voir la fin. La fable du poëme est des plus simples et ne se recommande pas par sa nouveauté. Un officier russe, prisonnier des Circassiens, est consolé dans sa captivité, puis délivré, par une jeune fille Tchetchenge, qui, lui sachant un autre amour au cœur, se jette dans un torrent après l'avoir conduit aux premières vedettes des Cosaques. On sent des réminiscences du Giaoïir.ei du deuxième chant de Z)onJwan; réminiscences habilement déguisées d'ailleurs sous des couleurs nouvelles. Malheureusement ses personnages parlent et agissent trop comme des héros de roman. La jeune Circassienne estla proche parente de Guinare et de Haïdée, et c'est une belle personne qu'on ne voit guère que par les yeux de Timagination lorsqu'on a vingt-cinq ans. Les descriptions de

lieux, les aspects de la nature sont plus exactement peints, car Tàuteursait voir et choisir dans le spectacle qu'il a sous les yeux. Là encore se montrent le tact et la sobriété qui caractérisent Pouchkine. Tout jeune, il sait commander à son imagination; il se contient et se corrige. Ce n'est point Mazeppa lié sur le cheval sauvage, c'est un écuyer bien en selle, qui conduit sa monture là où il veut aller. lime semble qu'aujourd'hui on méprise un peu trop le travail et qu'on n'estime que les génies primesautiers. Chez Pouchkine la verve ne fait pas défaut assurément, mais elle est accompagnée d'un goût sévère et d'un désir de la perfection que le • travail de la lime » limœlabor^ ne rebute pas.

L'influence de lord Byron sur Pouchkine fut de longue durée; elle a produit plusieurs ouvrages remarquables que j'hésite à nommer des imitations. On dirait plus justement que le poëte russe s'exerce sur un terrain où l'Anglais s'est signalé avant lui. Byron, abandonnant pour un moment les pas-

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sions violentes-, a préludé à son Don Juan par le charmant poëme de Beppo, si plein d'english humour^ et en même temps si vrai dans la peinture des mœurs italiennes. La Petite Maison dans la Kolomna et le Comte NoiUine sont deux charmants petits tableaux du même genre, non moins gracieux que leur devancier. Sauf la forme des vers et le ton général de la composition, Pouchkine n*a rien dérobé à lord Byron. Ses caractères sont bien russes et pris sur la nature. La Petite Maison dans la Kolomna chante les tribulations d'une bonne veuve, mère d'une jolie fille, en quête d'une servante à tout faire. Il s'en présente une, grande, robuste, un peu gauche et maladroite, mais qui prend les gages qu'on lui offre. La fille de la maison est d'ailleurs fort empressée à la mettre au fait et l'aide de son mieux. Un jour, la veuve est prise, pondant la messe, d'un pressentiment que sa bonne fait quelque sottise dans le ménage : elle rentre en hâte, et la trouve devant un miroir en train de se raser.

Le Comte Nouline, revenant de faire son tour d'Europe, s'arrête, par suite d'un accident de voiture, dans le château d'une jeune femme un peu négligée par son mari, qui ne pense qu'à la chasse.

Le comte est avantageux, la dame très-ennuyée de Ja vie solitaire qu'on Toblige à mener : naturellement le diable vient les tenter ; mais la vertu triomphe, et le comte Nouline ne gagne, à vouloir faire le Tarquin, que quelques égratignures. Sur ce léger canevas Pouchkine a jeté de charmantes broderies. Le récit s'enchevêtre à chaque instant des réflexions de l'auteur. En cela peut-être trouvcra-t-on une autre imitation ; pourtant ce n'est pas à Byronque revient l'honneur de ce genre de composition, où l'auteur parle de tout à propos de peu de chose. Sterne, dans son Tristram Shandy, avait déjà mis à la mode cette sorte de commentaire perpétuel inséré dans le texte d'un récit des plus simples. Avant Sterne, Rabelais, avec sa verve et l'originalité de son style incomparable, avait fait la satire de l'Église, de la cour et de la société tout entière, à la faveur d'un conte à dormir debout.

Je crois qu'il ne serait pas impossible de lui ravir la gloire de l'invention, et de remonter à l'antiquité pour découvrir des modèles, si, dans une œuvre de ce genre, le mérite de l'exécution n'était pas leplus important, disons mieux, le seul à considérer. Personne ne raconte plus spirituel-

lement que Pouchkine, personne n'entremêle plus agréablement la satire hardie, mais honnêle, aux observations justes et fines de mœurs et de caractères; personne enfin n'effleure avec plus de discrétiondessituationsqui, sous une plume moins habile, • alarmeraientleslecteurslesmoins timorés. Pourtant il y a partout des personnes aussi ingénieuses que la prude de Molière pour apercevoir dans un livre bien des intentions scandaleuses que l'auteur luimôme n'a pas eues. Les ennemis de Pouchkine lisaient, entre les lignes de ses poëmes, une foule de choses impies, immorales, révolutionnaires. Il est étrange que ceux qui déclament à tout propos contre le^ vices de leur siècle s'attaquent avec tant d'acharnement aux ouvrages des auteurs qui n'ont pas une meilleure opinion qu'eux de la nature humaine. En vérité, les gens de lettres sont dans une position bien difficile. Peignez les vices, les faiblesses, les passions des hommes, on vous accusera de vouloir pervertir vos contemporains. Vous aurez beau faire emporter Don Juan par Iç diable, on croira ([ue vouspréchez l'irréligion. Jadis le cœur humain tout entier appartenait aux poètes; aujourd'hui on fait des réserves. Ily a mainte passion dont l'étude est interdite ; l'amour, par exemple, qui est souvent

immoral. Ne donnez jamais quelques qualités aimables à un héros qui pèche contre les dix commandements; on dira que vous sapez les bases de la société : Plutarque n'a fait déjà que trop de mal avec ses soi-disant grands hommes. Surtout ne vous avisez pas de vous moquer des hypocrites et des faux philanthropes, vous vous feriez trop d'ennemis.

Déjà à TapogéjB de sa réputation, Pouchkine déliait ses critiques et ne cherchait pas à se justifier de l'accusation d'immoralité qui, dit-on, lui valut quelques succès parmi de bonnes âmes, comme il s'en trouve toujoui's pour convertir les mauvais sujets. Mais ses ennemis ne se bornèrent pas à noircir son caractère : ils prétendirent qu'il n'écrivait pas le russe purement. Il y a bien eu un Zoïle pour dire qu'Homère ne savait pas le greci Ce reproche de gens qui eussent été bien embarrassés pour prouver leur compétence paraît avoir affligé et violemment irrité le poêle. Son frère m'en parlait encore avec amertume, il y a quelques années. Dans la correspondance de Pouchkine, dans les notes de ses ouvrages et dans maint article de journal, on trouve les traces de sa rancune et de son dépit. Lucien, qui était philosophe de profes-

sion, homme d'esprit, Grec, et par conséquent beau diseur, perdit la tête parce qu'un pédant s'était avisé de lui reprocher un mot comme n'étant pas d'une bonne grécité. Il appelle son critique voleur, parricide, incestueux et le reste. Voyez VApophrade (ce n'est pas aux dames que je parle). Pouchkine fut dans cette polémique un peu moins vif que Lucien, mais plus aigre que la chose ne le méritait.

Nous avons vu Pouchkine chercher des inspirations étrangères et prendre un guide, moins peutêtre pour se conduire que pour s'encourager, de même que ceux qui ne nagent jamais si bien que lorsqu'un bateau les accompagne. Le poëme des Bohémiens nous le fait voir plus confiant en luimême et se frayant sa voie à sa manière. Ce sont des fragments qui se suivent, sans transition; tantôt de courts récits, tantôt des dialogues entremêlés quelquefois de morceaux lyriques. Point de détails, point de réflexions, quelques descriptions rapides, et toujours une action entraînante. Je ne connais pas d'ouvrage plus tendu^ si l'on peut se servir de celte expression comme d'un éloge; pas un vers, pas un mot ne s'en pourrait retrancher; chacun a sa |)laco, chacun a sa destination, et cependant en

apparence tout cela est simple, naturel, et Tart ne se révèle que par l'absence complète de tout ornement inutile.

Un homme qui a vécu dans le monde et qui en a été chassé trouve un asile parmi des Bohémiens. Probablement les yeux noirs de Zemfira, la fille du chef de la horde, sont pour quelque chose dans le choix de sa retraite. Le mariage ou l'association est bientôt conclu. Je n'ai pas la pédanterie de demander à Pouchkine dans quelle tribu il a vu des bohémiennes prendre leur rom parmi les.Busne\ c'est-à-dire un mari étranger à leur race. Il y a des exemples pourtant, dit-on. L'exilé goûte avec délices la libre oisiveté de la Bohême. Zemfira pense aux villes : les femmes y sont si bien parées I Alcko, c'est le nom de son mari, s'aperçoit, au bout de quelques mois d'union, qu'il n'est plus aimé. Il s'en afflige et s'en irrite. « Console-toi, lui dit le pérc de Zemfira; aimer, c^est pour toi souffrance et tristesse ; aimer pour un cœur de femme, c'est un diy^ertissement. Regarde sous la voûte du ciel la lune errant en liberté. A toute la nature, en passant, elle verse sa lumière. Elle distinguo un nuage, et soudain l'illumine de ses rayons; mais bientôt elle passe à un autre et ne

S y arrêtera pas longtemps. Qui lui assignera une place fixe dans le ciel? qui lui dira : Reste ici? Qui dira au cœur d'une jeune fille : Rien qu'un amour, ne change jamais ? i

Aleko, sûr de l'infidélité de la bohémienne, la tue avec son amant. Stupéfaction de la horde. Le meurtrier, immobile et accablé par son désespoir, attend la vengeance des bohémiens. Le père de Zemfira, après avoir déposé les deux amants dans une fosse creusée sous les yeux d'Aleko, lui adresse la parole : « Loin de nous, homme orgueilleux! Nous sommes des barbares sans lois; nous ne savons ni torturer ni punir, nous n'avons besoin ni de sang ni de larmes, mais nous ne vivons pas avec un assassin. Tu n'es pas né pour la vie des sauvages; tu ne veux de la liberté que pour toi. Tes yeux nous feraient peur, timides que nous sommes. Tu es méchant et hardi, laisse-nous.

Adieu, et que la paix reste avec toi I » La horde charge ses charriots à la hâte, et laisse Aleko seul sur la steppe déserte. '

Il y a, ce me semble, dans ce dénoûment un efTet grandiose, et l'horreur des nomades qui fuient l'assassin a quelque chose de plus terrible que la vengeance la plus raffinée.- A mon avis, les Bohé-

miens oiTrent comme le résumé le plus fidèle de la manière et du génie de Pouchkine. Simplicité de la fable, choix habile des détails, merveilleuse sobriété de l'exécution. Il est impossible de donner en français une idée de la concision de ses vers. Ses images toujours pleines de vérité et de vie sont plutôt indiquées que développées, et c'est avec un goût tout à fait hellénique qu'il dirige l'attention du lecteur. L'exposition du poëme, la description du site, la peinture de la vie des bohémiens n'occupent que dix-sept vers, et cependant que manque-t-il au tableau?

Je traduis aussi littéralement que je le puis le début du poëme :

« Des bohémiens, troupe vagabonde, vont errants en Bessarabie. Aujourd'hui, au bord du fleuve, ils campent sous leurs tentes déchirées. Douce comme l'indépendance est leur nuitée. Qu'on dort bien à la belle étoile I Entre les roues des charriots, à l'abri de lambeaux de couvertures, brille le feu du bivouac. A l'entour, la horde prépare le souper. Les chevaux paissent l'herbe de la steppe. Derrière une tente, un ours apprivoisé se vautre en liberté. Tout est en mouvement sur la plaine. On se prépare à la courte traite du lendemain, les femmes chan-

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tent, les enfants crient, l'enclume do campagne résonne sous le marteau. »

Quiconque a vu un camp de bohémiens reconnaîtra sans doute la vérité de cette description, où tout est pris sur nature, sauf Tours peut-être, qui, chez nous, est remplacé par un singe ou un âne savant. Voici maintenant la marche do la horde, aussi graphiquement, aussi brièvement décrite :

t Tout s'ébranle à la fois, et le voyage commence par la plaine unie. Des ânes dans leurs paniers portent des enfants qui se jouent. Derrière viennent les maris, les frères, les (illes et les femmes. Quels cris î quel tapage I Parmi des refrains de Bohême, les hurlements de l'ours et le cliquetis incessant de sa chaîne ; partout des haillons aux couleurs criardes : ici des enfants et dos vieillards à demi nus, li\ deschiens qui hurlent et aboient; le violon ronfle, les roues grincent sur le sable, tout est sauvage, misérable, désordonné... »

Sous le titre de Boris Godounof^ Pouchkine a composé un drame historique dans la forme de ceux do Shakspcare, avec l'aventure du premier des faux Démétrius. Il y a des caractères bien tracés, entre autres celui de Boris ; mais, pour s'être astreint à suivre de trop près Vhistoire officielle^

il a sacrifié souvent l'action et les effets dramatiques. Il est juste de dire que Touvrage n*a pas été écrit pour la scène. J'entends par Thistoire oificielle celle de Karamsine, approuvée par la censure de son temps, car j'ai de bonnes raisons pour croire que l'imposteur n'était pas le moine

défroqué Grégoire Otrépief, que l'Église russe maudit encore aujourd'hui pour un crime dont il me paraît fort innocent. El ma grande raison, c'est que je suis l'auteur d'un travail historique sur le même sujet, où je crois avoir prouvé que le faux Démélrius était un Cosaque ou un Polonais; mais je suis accommodant et prêt à me prêter à toutes les hypothèses, pourvu qu'on donne à l'imposteur des sentiments et un caractère conformes au rôle qu'il a joué. Rkilheureusement le Grégoire Otrépief de Pouchkine n'est que très-vaguement dessiné. Il me semble qu'il y avait mieux à faire avec ce héros étrange , précurseur de Pierre le Grand, à qui peut-être il n'a manqué pour réussir et faire souche de souverains qu'un peu plus de prudence et moins de douceur. Je dois cependant citer une belle scène et très-dramatique.

L'imposteur, déjà reconnu en Pologne et traité en prince dans le château du palatin Mniszek, est

amoureux de sa fille, la belle Marina. Tout cela est parfaitement d'accord avec Thisloire, mais voici le roman qui commence. L'amour rend honnête.

L'imposteur se croit aimé, et dans un moment d'abandon il confie son secret à sa maîtresse. Marina aimait le tsarévitch ; elle traite Otrépief avec rindignation d'une dame de haut parage insultée par la déclaration d'un vilain. Alors Otrépief, comme réveillé en sursaut, reprend son rôle. Il lui dit : « L'ombre du Terrible ^ m'a adopté, et de son tombeau m'a nommé Démétrius. Il a soulevé les peuples autour de moi et m'a livré Boris pour victime. Je suis le tsarévitch. Je ne m'abaisserai pas devant l'orgueil d'une Polonaise. Un jour peut-être regretteras-tu ce que tu méprises aujourd'hui. » — Marina, « Et si je proclame ton impudent mensonge? • — Otrépief, t Tu penses m'effrayer ? Mais qui croira-t-on ? une coquette polonaise ou un tsarévitch de Russie? Sache-le bien, d'ailleurs, ni le pape, ni le roi, ni les grands ne se fient à mes paroles. Qiie jesois ou non Démétrius, que leur importe ? Pour eux je suis une occasion de guerre et de révolte. Ils ont besoin de moi ; et toi,

1. Ivaii IV^ surnomme le Terrible (Groznii,) dont Timposteur se disait le tils.

faible rebelle, ils sauront te réduire au silence. Adieu. » — Marina, t Arrête, tsarévitch f Enfin j'entends le langage non plus d'un enfant, mais d'un homme. Prince, il me réconcilie avec toi. J'oublie ton fol abandon, et c'est bien Démétrius que je vois à présent. Pars, va à Moscou, purifie le Kremlin et assieds-toi sur le trône moscovite. Alors envoie-moi le courrier des fiançailles. • II paraît certain que Marina n'épousa l'imposteur que pour être tsarine, mais son ambition était moins élevée que nous la représente Pouchkine. D'après sa conduite et les lettres qu'on a d'elle, on voit que c'était une personne futile, pleine de vanité, d'ailleurs croyant pieusement comme son père à la fable de l'imposteur , lequel , par parenthèse , ne semble avoir eu jamais de confident.

Le drame se terminant à la mort de la veuve et du fils de Boris, Pouchkine n'a pas traité une autre situation, qui me parait digne de sa plume. Marfa, veuve d'Iran le Terrible et mère du vrai Démétrius, était religieuse au couvent de Troïtsa lorsque l'imposteur fut couronné à Moscou. Elle ne pouvait douter que son fils ne fût mort, car il avait expiré entre ses bras, et elle croyait qu'il avait été assas^ sine par ordre de Boris. Il y avait douze ans que le

vrai Démétrius reposait dans son tombeau. L'imposteur entra dans le couvent deTroïtsa, vitMarfa, et demeura une demi-heure seul avec elle. Puis il sortit du monastère en lui donnant la main. Devant tout le peuple, elle se jeta dans ses bras en pleurant, et personne ne douta plus qu'elle ne fût sa mère. Nul n'a su le secret de celte entrevue, mais un poêle peut deviner, et, je le pense, en tirer une belle scène.

On a de Pouchkine quelques ouvrages en prose, des nouvelles, dont plusieurs sont charmantes, comme la Fille du Capitaine et la Dame de Pique; beaucoup d'articles de critique littéraire, et un travail historique sur la révolte de Pougatchef. Pougalchef était, comme on sait, un Cosaque qui, à l'exemple des faux Démétrius, essaya do se faire passer pour un prince dont la mort avait été mystérieuse. Ce prince était Pierre III. Sous ce nom, Pougatchef souleva les Cosaques de l'Oural, les Bachkyrset les paysans des provinces méridionales do la Russie. On dit que l'empereur Nicolas avait

donné lui-même ii Pouchkine la mission d'écrire l'histoire de ce hardi coquin, qui saccagea Kazan et égorgea des milliers de gentilshommes, car c'était tout bonnement une jacquerie qu'il dirigeait»

L'empereur voulait-il guérir le poëte de ses aspirations trop libérales en le forçant de décrire les sanguinaires saturnales d'esclaves révoltés? Voulaitil seulement, en lui confiant un travail officiel, l'accaparer en quelque sorte? Je l'ignore. Mais Pouchkine attrapa bien ceux qui annonçaient que de la mission impériale sortirait un nouveau poëme. Il étudia consciencieusement son sujet, compulsa maints mémoires, fouilla les archives de toutes les provinces où Pougatchef avait passé, et le résultat de son travail fut un récit aussi froid que le procès- verbal d'un greffier de cour d'assises. Il est vrai que ces éludes nous ont valu la Fille du Capitai7ie, petit ruman où Pougatchef joue un rôle, et se fait mieux connaître que dans l'histoire officielle.

Je ne dirai rien de quelques poëmes, tels que les Frères bandits, Mazeppa, le Cavalier de bronze^ la Fontaine de Bakhtchisarai, ayant hâte d'arriver au plus important des ouvrages de Pouchkine, à celui qui seul pourrait donner une idée complète de son génie et en montrer les différentes transformations. C'est Eugène Oniéghine. S'il s'agissait d'un tableau, je dirais qu'il a été commencé dans la seconde manière du maitre, el achevé dans la dernière, c'est-

à-dire à l'apogée de son talent. Les premiers chants sont une imitation, mais parfaitement russifiée^ Au Don Juan de lord Byron. Les derniers sont d'un caractère tout différent, et on dirait que le railleur, le sceptique impitoyable a fait place à une âme tendre et passionnée. Après avoir longtemps cherché dans le cœur humain tous les vices, toutes les bassesses, pour les flageller et les bafouer, il s'aperçoit tout à coup qu'à côté de ces honteuses misères, il y a des traits sublimes. Il devient le poëte du grand et du beau, dès qu'il l'a découvert.

Eugène Oniéghine est un joli garçon de Saint- Pétersbourg, atteint de tous les défauts de sa génération, mais ayant au fond du cœur quelque chose d'élevé et même une certaine dose de philosophie." Après avoir été quelque temps le roi de la mode, il prend en pitié ses faciles succès; le monde l'ennuie, et, blasé avant trente ans, il va vivre à la campagne, fort mal vu de ses voisins, qu'offense sa supériorité. Il en est un cependant qu'il distingue, ('/est le jeune Lenskoï, rapportant d'une université allemande un enthousiasme naïf et des aspirations sublimes. La philosophie de Schoppenhauer n'était pas encore inventée.

Sa naïveté poétique divertit Oniéghine, qui l'aime

tout en se plaisant à le taquiner. Lenskoï voit tout en beau, il aime tout, et se désespère que son ami ait une si triste expérience des hommes et des choses. « L'allégresse du cœur s'augmente à la répandre. » Lenskoï, qui aime une demoiselle du voisinage, veut rendre Oniéghine témoin de son bonheur, et le conduit, presque malgré lui, dans la famille de sa fiancée, famille bien patriarcale, provinciale même. Mais il y a deux filles à marier. Tatiana, la sœur de la fiancée de Lenskoï, timide, réservée, n'osant dire un mot, est tout yeux et tout oreilles pour le froid compagnon de son futur beau-frère ; il lui représente la perfection de ce comme il faut dont elle a entendu parler.

Tatiana est un volcan couvert de neige. Rien de plus gracieux que cette figure de jeune fille passionnée et candide, intelligente et crédule, fière et timide, vivant au milieu des rêves de son imagination. Mais pourquoi Oniéghine ne découvre-t-il pas d'abord le diamant sous la gangue qui le cache? Pourquoi? parce qu'il n'a jamais vécu que d'une vie factice, parce qu'il n'a vu que du strass artistement taillé. Il ne connaît que ces belles poupées, habillées par la meilleure marchande démodes, et montées dans une de ces écoles où comme le veut

mistress Malaprop, on apprend aux demoiselles «un peu d'innocence et d'artifice. » Après bien des hésitations, bien des tourments, la passion l'emporte et Tatiana écrit à Oniéghine pour lui avouer son amour. « Elle lui écrivit en français, dit Pouchkine , car on ne peut écrire une lettre en russe. » C'est une épigrammeàl'adresse d'un de ses critiques. La lettre de Tatiana est en excellent russe

et des plus touchantes. Oniéghine est surpris. Il n'a pas la moindre envie de l'épouser. Il pourrait bien la mettre àmal; mais il est honnête homme au fond, et il éprouve quelque plaisir à se trouver dans une situation contraire à celle où il a été toute sa vie.

Un général qui a pris bien des places, par amour de la diversité, se plaît à soutenir un siège. Il dit fort poliment à Tatiana qu'il n'est pas son fait, et après quelques lieux communs de moralepaternelle, il se retire, fort satisfait de ce qu'il croit un trait de galant homme, après avoir mortellement blessé un pauvre cœur.

Cependant Lenskoï est un peu piqué que sa fiancée et sa famille n'aient pas été mieux appréciées par Oniéghine. Il y a entre eux un peu de contrainte et de froid ; puis un mot piquant échappe, et on y répond. GrAce à des amis très-chatouilleux sur le

pointd'honneurpourleursamis, raffaireestdéclarée sérieuse; un duel a lieu, etLenskoï est tué. Oniéghine doit quitter la Russie pour plusieurs années. Il y revient mûri par le chagrin et par Tétude, plus indulgent pour les autres, moins égoïste et plus sérieux. Dans une grande soirée, il distingue une jeune femme remarquable par sa beauté et plus encore par son grand air. C'est la lionne de Moscou, mais lionne respectée parla médisance. Au milieu de ses longs voyages, Oniéghine a perdu la mémoire de toutes les demoiselles qui promettaient de son temps, et il s'adresse à un vieux général, son parent , aimé et considéré de tout le monde. — « Quoi! tu ne la connais pas? c'est ma femme... Mais commentas-tu déjà oublié ta voisine de campagne, Tatiana? Viens, que je te présente.» Tatiana le reçoit sans embarras ; elle n'est ni prude ni hardie, mais polie et gracieuse, affable môme. Elle semble parfaitement à son aise, tandis qu'Oniéghine admire comment la petite provinciale s'est changée si vite en grande dame. Il commence à regretter sa froideur d'autrefois. Pas n'est besoin d'ajouter que bientôt il en est amoureux, et très-sérieusement; mais à présent il a affaire à forte partie. Le général n'est pas jaloux, il est plein de confiance dans

sa femme ; mais celle-ci est prudente, et sa science duraonde, nouvellement acquise, elle s'en sert pour éviter le danger, sans paraître le craindre ou même le soupçonner. A son tour, Oniéghino lui éci*it; il lui envoie lettre sur lettre; pas une n'obtient de réponse. Désespéré, il pénètre un jour dans l'appartement de Tatiana et la surprend tout en pleurs lisant les lettres qu'il lui a adressées. — « Vous

• savez mon secret, lui dit-elle ; je vous ai toujours

• aimé; maisje suis mariée. Adieu pour toujours. • Ainsi finit le poëme.

J'ai remarqué l'imitation du Don Juan dans la première |)artie de l'ouvrage, publiée plusieurs années avant la seconde; elle cesse complètement dans la suite du poëme. Tous les caractères sont d'une vérité merveilleuse. Rien n'est forcé, tout est simple, facile, mais revêtu du plus admirable coloris. Il n'appartient pas à un Français d'apprécier la versification de Pouchkine, mais il n'y a pas de Russe instruit qui ne sache par cœur presque tous les vers à.' Eugène Oniéghine,

S'il fallait résumer en quelques mots le caractère des poi'mes de Pouchkine, il faudrait noter la simplicité de la composition, la sobriété des détails, et , surtout le tact exquis qui les fait choisir. Telle est

aussi sa manière dans ses poésies lyriques, où il est peut-être le plus admirable. Bien qu'il soit impossible de traduire des vers et surtout des vers lyriquesen vile prose, j'essayerai pourtant de donner un exemple de sa manière. Quelque imparfaite que soit ma traduction, elle permettra pourtant d'apprécier Icstraitssaillants du génie de Pouchkine mieux que je ne pourrais le faire comprendre par une longue dissertation. Je commencerai par une pièce célèbre, rAntchar. C'est le nom d'un arbre des Indes dont le suc est, dit-on, un poison mortel. Les Orientaux en content bien des merveilles; je ne sais si les botanistes le connaissent.

« Dans un désert avare et stérile, sur un sol calciné parle soleil, l'antchar, tel qu'une vedette menaçante, se dresse unique dans la création.

» La nature, dans ce-; plaines altérées, le planta au jour de sa colère, abreuvant de poison ses racines ol la pâle verdure de ses rameaux.

» Le poison filtre à travers son écorce, en gouttes fondues par l'ardeur du midi ; le soir, il se fige en ^'omme épaisse et transparente.

» L'oiseau se détourne àson aspect, le tigre l'évite ; un souille de vent courbe son feuillage ; le vent passe, il est empesté.

» Une ondée arrose un instant ses feuilles endormies, et de ses branches tombe une pluie mortelle sur le sol brûlant.

» Mais un homme a fait un signe, un homme obéit; on renvoie à l'antchar, il part sans hésiter, et le lendemain il rapporte le poison \

» Il rapporte la gomme mortelle, des rameaux et des feuilles fanées, et de son front pâle, la sueur découle en ruisseaux glacés.

j» Il l'apporte, chancelle, tombe sur les nattes de la tente , et le misérable esclave expire aux pieds de son prince invincible.

» Et le prince, de ce poison, abreuve ses flèches obéissantes. Elles vont porter la destruction à ses voisins, sur la frontière. »

Le cadre est étroit, mais le tableau est achevé et, si je ne me trompe, la composition a sa grandeur. Voici maintenant un fragment très-court où Pouchkine décrit une scène horrible, sans insister sur ses détails repoussants, et de façon pourtant à laisser rimpression la plus poignante. La pièce est intitulée le Privilégié; je traduis ainsi le nom de Kromes-

1 . Le latin seul peut donner une idée de la concision du russe : At vir virum — misit ad antchar superho vultu^ — et ille obedienter viam ingresstis est,— etredàU manecum veneno.

nik, qui avait été donné aux gardes du tsar Ivan IV, ministres ordinaires de ses cruautés..

€ Quelle nuiti Une Apre gelée \ Au ciel, pas un nuage. La voûte bleue semble une courtine brodée, ôtincelante d'étoiles innombrables. Dans les maisons, silence absolu. Les portes sont assurées par des barres et de lourds cadenas. Partout repose le peuple ; tout s'est tu, jusqu'aux rumeurs et aux bruits des artisans. A peine entend-on la garde du tsar qui fait la ronde, et aussi un lointain bruissement de chaînes.

> Et Moscou s'abandonne au sommeil, oubliant les souleurs de l'effroi. La place, dans l'obscurité de la nuit, est encore pleine de la justice d'hier. Partout les traces d'une récente boucherie. Ici des corps hachés en pièces, là des poteaux, des fourches, des chaudières pleines de poix refroidie ; plus loin des billots renversés. Des griffes de fer se hérissent sur des piliers. Ceci c'est un tas de cendres mêlé d'ossements ;sur des pals aigus des cadavres noircissent h la gelée, roidis dans leurs dernières convulsions.

» Qui vient lu ? A qui ce cheval lancé à toute

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