‹ Portraits historiques et littérairesChapitre 8 sur 18 · Terme ilo politesse assez ordinaire · texte numérisé non relu

Terme ilo politesse assez ordinaire

» ces ouvrages, avec la lin de la Galatec, pour la-

• quelle je sais que V. E. s'intt^resso.

» Sur quoi je prie Dieu de conserver V. E., ainsi

• qu'il le peut.

« Madrid, 19 avril 1610. »

Quatre jours après cotte Icltro, le 23 avril, Cervantes mourut, dgi" de soixante-sept ans. Il conserva sa connaissance jusqu'au dernier moment. Ses obsèques se firent sans pompe, et il fut enterré, suivant son intention, dans le couvent dos religieuses de la Trinité. Son tombeau est confondu avec les autres, et jusqu*i\ présent on n'a fait aucune recbercbe pour montrer à ses compatriotes et aux étrangers le lieu où gît ce grand homme.

Sa veuve publia l'année suivante les Travaux de Persiles et Sigismunda ;' c'est le seul dos ouvrages cités dans sa préface qui ait été imprimé ; les autres ont élé perdus. Il s'était proposé d'imiter Theaghie et Char idée, d'IIéliodore. Dire qu'il a souvent surpassé son modèle, est le seul éloge que Ton puisse faire de ce roman, que, par un élrange aveuglement, il estimait lui-même beaucoup plus que son Don Quichotte. Des événements improba-

5i PORTRAITS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES

bles, des épisodes entassés sans goût et sans mesure,

fatiguent le lecteur qui, dans quatre gros volumes,

ne trouve à relire que l'histoire de Ruperla. Élait-

ce à des imitations d'Héliodore que Gervanles devait

abaisser son génie !

VICTOR JAGQUEMONT

A M. LB Directeur de la Revue de Paris.

Mai i833.

Monsieur,

Vous m'avez demàndô quelques détails sur la

trop courte carrière de mon ami Victor Jacquernonl, (fui vient dépérir si malheureusement dans l'Inde, presque au terme du périlleux voyage qu'il avait entrepris. Sa famille va faire imprimer sa correspondance; mais, en attendant la publication de cet ouvrage, qui ne peut manquer d'exciter un puis-

sant intérêt, je vais chercher à vous donner une idée du voyage de Jacquemont, et des difficultés sans nombre qu'il a surmontées.

En 1828 il fut attaché au Jardin des Plantes, en qualité de voyageur naturaliste, et chargé d'une mission dont le but était de recueillir, pour cet établissement, des objets d'histoire naturelle, et particulièrement de former des collections relatives à la géologie et à la botanique.

S'il n'eût été qu'à Delhi, ou môme à Calcutta, et qu'il se fût occupé dans ces villes anglaises à rassembler des documents scientifiques, Jacquemont aurait déjà rendu un immense service à la science, mais il voulait faire plus; c'est vers le nord de l'Inde que ses projets de voyage étaienl dirigés. Les difficultés d'une expédition semblable avaient découragé les voyageurs les plus entreprenants, mais il sentait en lui cette persévérance et ce courage auquel tous les obstacles doivent céder.

L'Inde est encore peu connue ; bien que les Européens y possèdent depuis longtemps des établissements considérables, on n'a que des renseignements incomplets sur l'histoire naturelle de cette vaste contrée, et seulement sur la partie occupée par les Anglais. On peut dire que le nord est tout

à fait inconnu aux savants. Quelques voyageurs, la plupart des militaires au service de la. Compagnie, se sont avancés, il est vrai, dans différentes directions au nord des possessions anglaises, mais leurs expéditions ont été sans résultats pour les sciences, paç suite du défaut de connaissances des voyageurs, et surtout par la brièveté forcée de leurs, excursions.

Les domaines de la Compagnie sont bornés au nord par l'empire chinois, dont l'entrée est interdite à tout étranger, et au nord-ohest par le Pendjab. Les montagnes de l'IIimmalaya, qui séparent le Thibet et la Tartaric de l'Inde, <ît qui s'étendent jusque dans le Pendjab, sont habitées par des hordes barbares, en état de guerre perpétuelle contre leurs voisins. Là, tout homme entreprenant qui peut réunir autour de lui une centaine de bandits ne reconnaît plus de maître, et peut, comme Attila, se nommer l'ennemi des hommes.

C'est la structure de ces montagnes et leurs productions que Jacquemont voulait étudier. Lorsqu'il partit, les uns lui annonçaient qu'il serait obligé de renoncer à son grand projet; d'autres lui donnaient des conseils sur la manière do l'exé- [•uter. Voici comment, ])arvenu dans ces lieux

réputés inaccessibles, Jacquemont s'exprimait sur son entreprise:

c II serait absolument impossible à un Européen de mon métier de voyager en ce pays à d'autres conditions que celles auxquelles j'y suis-venu. Je me souviens de certains conseils qui me furent donnés avec bienveillance, par des ^ens qui avaient vu un petit coin de l'Orient; rien n'était plus facile, suivant eux, que de traverser avec un lourd bagage toute l'Asie. On se mêle aux caravanes de marchands, etc., etc. Tout cela est du roman. Les marchands vont, il est vrai, à peu près partout (toutefois de Cachemyrp à Téhéran, et même à Masched, ils vont par Lahor, Delhi, Bombay, Bouschir, Shiraz, etc., sans passer, et pour cause, par le Caboulistan). Les petits princes orientaux ne les volent qu'avec ménagement, c'est qu'ils sont de revue ; si on leur laisse quelques-uns des profils de leur commerce, ils sont, pour les chefs sur le territoire desquels ils passent, comme la poule aux œufs d'or de l'avare : il y en a peu d'assez fous pour la tuer. Mais celui qui passe et ne doit pas repasser est dépouillé de sa dernière guenille. Les voyageurs européens n'ont pas, comme de raison, de privilège à réclamer.

VICTOR JACQUBMOIfT 59

» La justice, dans celui qui a la force d'ôlre injuste, passe pour un miracle dans ce pays. Dans toute la vice-royauté de Gachemyre, il n'y a aucune espèce de tribunal pour accorder avec une sorte d'équité les querelles privées; mais, depuis un mois, il m'est venu plusieurs fois, et de loin, des gens qui voulaient m'avoir pour arbitre. On parle de mon adaoloutte (justice), et cela me plaît infiniment. >

Jacquemont écrivait cette lettre dans les montagnes de Gachemyre, où il était parvenu après d'incroyables fatigues. Parti de France au milieu de l'année 1828, il s'était d'abord rendu à Galculta, où il avait été parfaitement accueilli par le gouverneur général, lord William Bentinck, dont la puissante amitié lui fut souvent utile. Il avait séjourné à Calcutta le temps nécessaire pour se perfectionner dans les langues persane et hindoustani, sans lesquelles il lui eût été impossible de tirer aucun fruit de son voyage, enfin pour recueillir tous lesrensei- • gnements indispensables sur les mœurs et les usages des pays qu'il allait traverser. Il se dirigea ensuite vers Delhi, d'où il partit pour le haut Himmalaya etIeThibet. Gette exploration ne peut manquer d'avoir les résultats les plus avantageux pour

les sciences. La formation géologique de l'Himmalaya était un problème dont la solution paraissait devoir être ajournée jusqu'à une époque fort éloignée. Les collections recueillies sur ces montagnes par Jacquemont vont faire cesser bien des incertitudes, et détruiront sans doute bien des hypothèses. Combien il est à regretter qu'il ne puisse publier lui-même le résultat de ses immenses travaux !

Après avoir pénétré A quelques journées dans les possessions chinoises, Jacquemont revint à Delhi pour y mettre en ordre ses collections, et en repartit bientôtpour entrer dans le Pendjab. Rundjet- Singh, roi de ce pays, le seul prince indien dont les Anglais n'aient point envahi les États, ou qu'ils n'aient pas forcé d'accepter leur protection, reçut Jacquemont comme Gharlemagne pouvait accueillir les savants envoyés par le calife Haroun-Al-Raschid. Rundjet-Singh parut oublier, à l'-égard de Jacquemont, la défiance soupçonneuse des Orientaux; il le traita avec la plus grande distinction, lui fit de riches présents et lui fournit tous les moyens de parcourir ses États avec autant de sécurité qu'il est possible dans une contrée habitée par ud grand nombre de petits princes qui contestent l'autorité du souverain nominal.

Vir.TOK JACQUEMONT 61

Après un long séjour àLahor et àCachemyre, et après plusieurs longues excursions dans les montagnes et dans les vallées de ce royaume, Jacquemont rentra dans les possessions de la Compagnie. Il s'arrêta d'abord à Poonah, où il fut quelque temps malade; il se rétablit pourtant assez pour continuer son voyage ; mais sa santé se ressentait des fatigues extraordinaires qu'il avait endurées. Le changementsubitdeclimalavait développé en lui lesgermes de la maladie de foie, si funeste pour les Européens. Déjà les forces de son corps étaient épuisées, et il n'était plus soutenu que par l'énergie extraordinaire de son âme.

En quittant Poonah, il voulut voirTlle de Salselte ; la chaleur dévorante et les miasmes pestilentiels de ses forêts achevèrent de ruiner sa constitution. Il s'aperçut, mais trop tard, que le coup fatal était porté. 11 arriva ii Bombay à la fin d'octobre 1832 ; le lendemain de son arrivée il fut obligé de s'aliter. Alors, avec son sang-froid ordinaire, il se prépara à la mort. Son7)remier soin fut de pourvoir à la conservation de ses collections et de ses manuscrits ; il fit ensuite ses adieux à sa famille dans une lettre où il parait oublier ses souffrances pour consoler ceux que sa mort allait plonger dans

la désolation. Enfin, après trente jours de maladie, il succomba à Bombay, à Tâge de trente et un ans, le 7 décembre 1832. Pendant toute la durée de sa maladie, il reçut les soins les plus touchants de plusieurs Anglais qui ne le connaissaient que de réputation, et qui cependant furent pour lui comme d'anciens amis.

Jamais homme ne fut plus propre que Jacquemont à remplir la périlleuse mission dont il était chargé ; ses connaissances nombreuses et variées, son goût pour le travail, son amour pour la science, surtout sa présence d'esprit dans les circonstances les plus difficiles, ces qualités nécessaires dans un voyageur, il les possédait toutes. Le courage était chez lui comme instinctif; il n'avait point de vaine témérité, mais il admettait à peine l'existence des dangers.

C'est qu'il n'en avait jamais rencontré qui pussent jeter du trouble dans son âme.

Je n'essaierai pas de vous faire connaître Victor Jacquemont. Rigide pour lui-même et plein d'indulgence pour les autres, malgré un tact exquis pour découvrir le ridicule, il me représentait le philosophe sloïque de Lucien, son Ménippe, mais un Ménippe plein de bonté et d'une vraie sensibilité.

VICTOR JACgUEMONT 63

Son voyage, ses travaux scientifiques, rendront son nom célèbre parmi les savants ; ses amis n'oublieront jamais la grâce et la verve de son esprit, la noblesse de son caractère et son dévouement à ceux qu'il aimait.

Paris, le 20 octobre 1867.

Cher monsieur Michel Lévy,

Vous me demandez une notice biographique sur Victor Jacquemont pour Tédilion de sa Correspondance inédite que vous préparez ^ . J'y ai quelques

1. Ce morceau a servi d'introduction à la Correspondance inédite de Victor Jacquemont, 2 vol. in-8, 1867. Le fragment q li la termine : Dialoguf vérilable^ avait paru pour la première fois en juillet 1833 dans la Reçue de Paris^ accompagné «le la lettre suivante :

Au Directeur de la Revue de Paris.

Monsieur,

Je vous envoie le dialogue ci-joint, trouvé dans les papiers .|ue feu Victor Jacipiemont avait laissés à Bonibiy, et qui

04 PORTRAITS IIlSTORigUES ET LITTÉRAIRES

objections. Et d'abord, pour le bien connaître, ses lettres ne suffisent-elles pas amplement? Mort à trente-deux ans, Victor Jacquemont n'a pas laissé matière à ce qu'on appelle une biographie. Ses recherches assidues, ses efforts incessants pour rassembler les matériaux d'un grand travail scientifique, son long et périlleux voyage, voilà sa vie. Il la raconte à ses amis mieux que personne ne pourrait le faire. Pour moi , je crois inutile, je ne sais même s'il serait convenable, d'entretenir le public d'un certain nombre de faits sans importance, d'anecdotes d'un caractère tout à fait privé,qu'une longue intimité avec sa famille et lui ont pu m' apprendre. Je ne veux pas cependant que vous m'accusiez de paresse, et, pour vous prouver ma bonne volonté, je vais essayer de vous dire quelques mots de son caractère et de ses habitudes. En entrant dans un salon, l'homme lo plus aimable a besoin qu'on

viennent d'arriver en France. Son père m'a permis de le publier. Vous y trouverez sans doute, comme moi, un portrait frappant de cette espèce de miss que lord Byron détestait si cordi ilement, et qu'il a si bien ridiculisée. Le manuscrit de Jacquemont paraît avoir été écrit très-vite et de mémoire ; je ne doute pas que la conversation singulière qu'il rapporte n'ait eu lieu effectivement.

Agréez, etc.

l'r Mérimée.

VICTOH JACQIJKMONT (35

le présente. Je vais présenter Victor Jacquemont à ceux qui n'ont encore rien lu de sa Correspondance. (iOux qui connaissent les précédentes éditions feront bien de passer cette Introduction et do commencer par la lettre première.

Victor Jacquemont était très-grand; il avait cinq pieds dix pouces, ei sa taille paraissait d'autant plus haute qu'il était maigre et avait la tôte petite. De longs cheveux chftlain obscur et bouclés naturellement lui couvraient le front en partie. Il avait les yeux gris foncé, et, comme il avait la vue trèsbasse, on trouvait quelque chose de vague dans son regard. Quant h l'expression do sa physionomie, elle variait tellement, qu'il était difficile de la définir, et les avis h ce sujet étaient très-parlagés ; les uns lui trouvaient l'air ouvert et prévenant, d'autres prétendaient qu'il avait une mine haulaine et de mauvaise humeur. Pour ma part, j'aurais eu une assez médiocre opinion de ceux qui portaient ce dernier jugement, et j'en aurais conclu que Jacquemont s'était ennuyé avec eux. En elTet, je n'ai connu personne aussi peu habile que lui à radier les sentrhients qu'il éprouvait. Autant il était aimable et causeur charmant avec les gens qui lui plaisaient, autant il se montrait ta-

citurne et distrait avec ceux qui lui inspiraient quelque répugnance. Avec les premiers, il déployait une sorte de coquetterie aimable, t il faisait des frais », pour me servir d'une de ses expressions, et il réussissait sans peine à les intéresser et à gagner leur confiance. Lés autres voyaient trop clairement qu'ils l'ennuyaient, et le prenaient en grippe.

Je vais vous donner un exemple de cette espèce de séduction qu'il exerçait, pour ainsi dire, a la première vue. Avant de partir pour l'Inde, il dut aller en Angleterre afin de s'y procurer des lettres de recommandation sans lesquelles il lui eût été à peu près impossible de voyager dans les vastes domaines de l'honorable Compagnie. Il apportait à Londres des recommandations du ministre des affaires étrangères, des professeurs du Jardin-des-Plantes, des principaux membres de l'Académie des sciences. On lui donna sur-le-champ des passe-porls et des lettres pour les autorités, et quelques dîners en outre. Il était déjà reparti pour Paris, lorsqu'un des directeurs de la Compagnie alla trouver M. Sutton Sharpe, membre distingué du barreau anglais et fort ami de Victor Jacquemont. « Pourriez-vous, lui dit-il, me donner votre parole de gentleman •

que voire ami n*est pas un espion du gouvernement français? — Assurément! s'écria Sharpe. Mais pourquoi celte question? — Parce que, s'il en est ainsi, je vais vous donner une lettre de recommandation pour lui. — Mais vous lui en avez déjà donné une douzaine pour des olficiers de la Compagnie. — Oui, des lettres comme on en donne quelquefois; maintenant, il en aura comme on n'en donne jamais. » Jacquemont n'avait vu que deux fois ce directeur obligeant et soupçonneux. Son procédé pour plaire consistait à ne rien cacher de ses idées et de ses sentiments, à être parfaitement naturel. Peu de gens sont insensibles à cette franchise, lorsqu'elle est accompagnée d'un esprit original et d'une solide instruction. Je l'ai quelquefois entendu accuser de penchant pour le paradoxe. A mon avis, ce n'était nullement son défaut. Au contraire, dans toute discussion où il prenait part, il était, ou du moins croyait être du côté de la vérité ; mais il donnait souvent à sa pensée un tour singulier, auquel pouvaient se méprendre ceux qui font plus d'attention à la forme qu'au fond. Le charme de son esprit était précisément de n'être jamais ni cherché ni apprêté. J'ajouterai que le timbre remarquablement agréable

de sa voix ôlail peut-être pour quelque chose dans ses succès de conversation. Je n'ai jamais entendu de voix plus naturellement musicale. Quand je Tentendais parler, je me rappelais ces vers de Shakspeare :

Oh ! it came on my ears like the sweet soulh That brealhes upon a bank of violets * .

Je ne veux pas oublier ses défauts. La bêtise — la sottise surtout — l'irritait d'une manièreétrange. Il ne pouvait la supporter et s'en indignait. Beyle, qui, bien que très-intolérant lui-même en cette matière, gardait toutefois plus déménagements, lui reprochait d'en vouloir sérieusement à desgens qui avaientle malheur d'être bêtes. « Croyez-vous donc, ajouta-t-il, qu'ils le fassent exprès ? — Je n'en sais rien, » dit Jacquemont d'un ton farouche. Il eût été de l'avis de M. de M..., qui soutenait que le mauvais goût mène au crime.

Je n'ai jamais connu de cœur plus vraiment sensible que celui de Jacquemont. C'était une nature aimante et tendre, mais il apportait autant de soin à cacher ses émotions que d'autres en mettent

1. « Sa voix arrivait à mon oreille comme le doux vent du midi qui murmure en passant sur un lit de violettes. »

VICTOR JACQlJEMONT G9

à dissimuler de mauvais penchants. Dans notre jeunesse, nous avions été choqués de la fausse sensibilité de Rousseau et de ses imitateurs. Il s'était fait une réaction exagérée, comme c'est l'ordinaire. Nous voulions être forts, et nous nous moquions de la sensiblerie. Peut-être Victor cédait-il involontairement à cette tendance de sa génération. Je crois pourtant que ses dehors d'impassibilité tenaient moins à une mode qu'à une conviction. Il était stoïcien dans toute la force du terme, non par nature, mais par raisonnement, et, s'il ne niait pas la douleur, il croyait qu'un homme devait toujours trouver en lui la force de la supporter; en outre, qu'il devait s'exercer sans cesse à se vaincre lui-même. Plus d'une fois j'ai assisté à des combats entre ses nerfs et sa volonté, et je crois que la victoire lui coûtait cher.

Il tenait de son père ce pouvoir de dominer ses émotions, et ce n'était pas leur seul point de ressemblance. Le dernier jour qu'il passa à Paris, je dînai avec lui, son père et son frère Porphyre. Le repai fut loin d'être gaij mais un étranger ne se serait pas douté, je pense, que cette famille si unie allait se séparer pour longtemps d'un de ses membres. Lorsque l'heure du départ fut venue,

Victor embrassa son père en lui disant : « Je compte que vous aurez soin de vous. Évitez les rhumes. — N'aie pas peur ; donne-nous de les nouvelles quand tu pourras, » répondit le père en ôtant ses lunettes et en prenant un volume de Walter Scott qu'il lisait alternativement avec quelque ouvrage de mélapbysique. Une vieille servante fondait en larmes. Victor descendit- l'escalier un peu plusvite qu'à l'ordinaire. Lorsqu'il fut installé dans la malle-poste de Brest, il me prit la main et me dit d'une voix aussi ferme qu'il put : « Vous irez le voir souvent... » Il étaitsi jeune, sa santé me semblait si robuste, il y avait en lui un si heureux mélange de détermination et de prudence, que pas un pressentiment sinistre ne me vint à l'esprit.

Cette insensibilité de commande, qui, d'ailleurs, ne faisait illusion qu'à ceux qui ne le connaissaient pas intimement, était beaucoup plus apparente dans sa conversation que dans ses lettres. Le contraste m'a souvent surpris. Mais d'abord Jacquemont ne s'est jamais douté que ses lettres seraient lues par d'autres que ses amis. Devant une fçuille de papier, il n'avait pas l'inquiétude de surprendre un sourire ironique répondant à un mouvement de sensibililé. Soûl, il n'avait plus de mauvaise

honte. Probablement encore, éloigné de ses amis, il était plus accessible à toutes les inquiétudes qui accompagnent une affection vraie, et il exprimait avec plus de force ses sentiments naturels.

Il ne s'était jamais occupé sérieusement de littérature. Il avait beaucoup lu, mais jamais en vue de se former le style. Jamais, l'idée d'offrir au public ses pensées et ses impressions ne lui était venue à l'esprit; je crois même qu'il y répugnait complètement. De sa part, il n'y avait ni orgueil ni modestie; mais s'adresser au public lui eût paru aussi étrange que de parler de ses affaires à un inconnu. Je me souviens qu'à propos d'une scène d'amour dans un roman qu'on trouvait belle, quelqu'un disait que l'auteur avait si bien réussi parce qu'il racontait une aventure qui lui était ariivée : « Que penseriez-vous, dit Jacquemont, d'un chirurgien qui ferait une préparation anatomique de sa maîtresse, et l'exposerait dans le cabinet de l'Ecole de médecine? » Chacun se récriant d'horreur, Jacquemont dit que l'anatomiste valait pourtant mieux que l'homme de lettres : t Le roman- de celui-ci n'apprendra à personne à faire l'amour, tandis que la femme disséquée sera utile aux étudiants, i ^

Victor Jacquemont a écrit quelques articles dans des revues sur des sujets scientifiques, un entre autres fort remarquable, en 1825 ou 1826, où il faisait le tableau des connaissances géologiques à cette époque. C'était un résumé fort exact, à ce que j'entendais dire à des savants, de tous les travaux déjà publiés en Europe. Le sujet était traité avec tant de méthode et de clarté, qu'il offrait de rintérét même aux gens du monde. Jacquemont me parut surpris de son succès. Il avait fait un article, comme M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir. Sa facilité était extraordinaire. J'ai eu entre les mains le manuscrit de son Journal de voyage^ qui, imprimé, forme quatre volumes inquarto. Malgré la rapidité avec laquelle il a été écrit, au jour le jour, souvent au bivacou sous une mauvaise tente, on a peine à y découvrir quelques ratures ; et, en revoyant les épreuves, je n'ai eu à corriger que les fautes d'impression. Ce talent d'écrire bien, sans ratures, était un talent de famille. Son père n'a jamais biffé un mot, que je sache, dans ses volumineux ouvrages. Victor se servait indifféremment de la première plume venue ; tout papier lui était bon, depuis le foolscap anglais jusqu'aux immenses feuilles semées de paillettes d'or

sur lesquelles il écrivait à Cachemyre. Son manuscrit, toujours très-lisible, ferait un spécimen curieux de toutes les variétés de papier en usage dans les Indes.

Il ne me semble pas qu'il eût pour les sciences naturelles une vocation particulière. Je crois qu'il aurait réussi dans toutes les carrières qu'il eût embrassées; car dans toutes il aurait apporté son esprit pénétrant, ainsi que l'application et la persévérance qu'il meltait à tout ce qu'il considérait comme un devoir. Plusieurs circonstances le déterminèrent à se consacrer exclusivement à l'élude de la botanique et de la géologie.

Très-jeune encore, travaillant dans le laboratoire de M.Thénard, il faillit être empoisonné dans une expérience failc sans les précautions convenables. Sa santé en fut fortement altérée, et ne se rétablit qu'après plusieurs années d'un régime sévère. On lui avait recommandé de vivre le plus possible en plein air et de voyager à pied ou à cheval. Le remède réussit. La botanique et la minéralogie , qui d'abord n'avaient été pour lui qu'une distraction au milieu de ses courses souvent Irè.s-péniblcs, devinrent bientôt l'occupation sérieuse de sa vie. Dans ses explorations, il se lia

avec des naturalistes distingués, dont la conversalion, mieux que tous les livres, abrégea pour lui Tennui des premières études. Une excellente mé- * moire, une heureuse disposition à bien observer, comparer, analyser les objets qui passaient sous ses yeux, lui firent faire de rapides progrès et prendre un intérêt véritable à ce qui n'avait été d'abord qu'un amusement pour sa solitude. En même temps, il étudiait la médecine, plutôt avec une curiosité philosophique qu'en vue d'en faire un jour sa profession, car il y trouvait deux objections considérables : en premier lieu, l'incertitude de la science et la responsabilité qu'on ne peut éviter d'encourir dans la pratique, où les erreurs sont très-faciles; puis le charlatanisme à peu près inévitable, peut-être même nécessaire au succès du médecin, répugnait complètement à sa nature fière, honnête et vraie. Il se dit qu'en se livrant tout entier à l'étude des sciences naturelles, il n'aurait ni à redouter des distractions dangereuses, ni à s'occuper de se faire une clientèle, et que cependant il pourrait être utile.

Etre utile était pour lui un principe absolu dont il était pénétré et dont il n'admettait plus l'examen. Esclave de ce qu'il considérait comme le premier

VICTOR JACQUEHONT 75

devoir de Thumanité, il tenait pour coupable celui qui ne faisait pas emploi pour le bien général des facultés qu'il possédait. Cette opinion était chez lui le résultat d'un instinct généreux beaucoup plus que d'un raisonnement philosophique, encore moins d'une croyance religieuse, car en bien d'autres matières il était complètement sceptique.

En partant pour l'Inde, il ne se dissimulait pas qu'il allait employer les plus belles années de sa vie seulement à recueillir des matériaux qu'à son retour il aurait à mettre en œuvre. Bien qu'il ne fût pas insensible à la gloire, il ne se faisait pas d'illusion sur celle qu'il pouvait espérer. « Le mérite d*un savant, disait-il, demeure toujours à peu près incompréhensible à la foule. Elle n'y croit que sur le passe-port que lui donnent quelques savants patentés; mais leurs arrêts sont bien incertains. Beaucoup, par jalousie, maltraitent ceux qui se distinguent; et, parmi les plus honnêtes, il y en a peu qui voient avec plaisir qu'on découvre quelque chose de nouveau dans le sentier qu'ils ont parcouru. Combien plus heureuse est la carrière d'un homme de lettres I C'est à tout le public qu'il s'adresse; tout le monde le comprend et peut l'apprécier, sans aller demander l'opinion de tel

OU tel juge plus ou moins suspect. Mais rhomme de lettres est-il aussi utile que le savant? L'inconnu qui inventa la hache ou la scie n'a-t-il pas plus de droits qu'Homère à notre reconnaissance? » Quant à la forlune, Jacquemont savait qu'il n'en prenait pas le chemin; mais il n'estimait l'argent que pour la liberté qu'il donne. Avec ses goûts simples et son mépris pour les jouissances de vanité, il ne demandait qu'à s'assurer une existence de philosophe.

Henri de Guise naquit en 1550. Il porta d'abord le nom de comte de Joinvillc. Son pore, François, était le fils aîné de Claude do Lorraine, maréchal de France et duc do Guise, lequel était lui-même le cinquième fils de Uenù II, duc de Lorraine.

Henri, Agé de treize ans, faisait ses premières armes à ce siège où son père perdit la vie, assassiné par Poltrot. Il voua dès lors une haine à mort au chef du parti protestant, Tamiral Coligny, et n'attendit qu'une occasion favorable, pour lui en faire éprouver les effets.

78 PUKTHAITS HISTOKiyUES ET LITTÉRAIRES

La paix de 15G3robligca d'ajourner ses projets de vengeance. L'héritier du nom de Guise ne pouvait rester inactif lorsqu'il y avait guerre dans une partie de l'Europe. Il alla combattre les Turcs en Hongrie, et dans cette campagne il montra l'espèce de courage la plus rare dans un jeune homme et dans un Français. Il demeurait calme en face des dangers, et le tumulte d'un champ de bataille semblait doubler les ressources de son esprit.

La guerre civile, rallumée par les protestants, le ramena en France. Il se signala à la bataille de Jarnac, où le prince de Gondé fut tué; au siège de Poitiers, qu'il défendit avec succès contre l'amiral; à Moncontour, — enfin au combat de Dormans, où il fut grièvement blessé d'un coup de feu à la joue. G'est de cette blessure, qui laissa une profonde cicatrice, qu'il prit le surnom de Balafré^ sobriquet qui, pour une cause semblable, avait été également donné à son père François.

A dix-neuf ans, Henri, par le souvenir des exploits de son père, la puissance de sa famille, et sa valeur personnelle, se trouvait à la tête d'un parti considérable. Il se composait surtout des fanatiques qui voulaient exterminer l'hérésie en France, et qui ne voyaient dans la paix accordée

aux proleslanls qu'une concession honteuse; preuve de la faiblesse du roi et de son indifférence pour les intérêts de la religion catholique. L'expérience et la connaissance des hommes s'acquièrent vile dans un temps de trouble et dans une position élevée; Henri, malgré sa jeunesse, ne parut pas audessous du rôle qu'il était appelé à jouer. Habile k dissimuler, prodigue de ses richesses pour se faire des créatures, prudent et circonspect dans sa conduite, mais suivant toujours avec persévérance ses projets ambitieux, il eut toutes les qualités d'un chef de parti. Il aspirait au trône, et il y serait sans doute parvenu s'il eût vécu dans un temps où le respect des races royales eût été moins enraciné dans l'esprit des masses.

Cromwell, au début de sa carrière, disait souvent : € Je ne sais pas encore tout ce que je veux. » Jusqu'à ce que les circonstances lui offrent une route bien nettement tracée, l'ambition essaie des sentiers différents, qu'elle abandonne tour fi tour en reconnaissant qu'ils sont ou trop détournés ou bien inaccessibles. Le duc de Guiso, que le retour de la tranquillité obligeait h un repos forcé, chercha autre part que dans la guerre le moyen d'accroître sa puissance. C'était un des plus beaux hommes de

son temps. Il plut à Marguerite, sœur du roi Charles IX, et se flatta quelque temps de pouvoir Tépouser. Cette alliance l'aurait amené bien près du trône. Mais Charles avait d'autres desseins sur sa sœur; il savait en outre le danger d'élever un sujet trop à son niveau. Il menaça le duc de Guise de sa colère et le força d'abandonner son projet.

La paix, qui interrompait pour peu de temps les guerres civiles, n'était, à vrai dire, qu'une trêve arrachée à l'épuisement des deux partis, et qu'ils n'observaient que jusqu'au moment où ils se croyaient assez forts pour la rompre. En 1570, la paix fut jurée du bout des lèvres^ pour me servir de l'expression de d'Aubigné. Cette paix était la troisième, mais il était facile de prévoir qu'elle ne serait pas la dernière. Catholiques et protestants avaient fait des pertes à peu près égales, sans que les uns ou les autres eussent obtenu une supériorité décidée. Les premiers étaient plus nombreux, mais leurs adversaires comptaient dans leurs rangs les familles les plus riches et les plus influentes de la France.

Charles IX et sa mère, la fameuse Catherine, ne partageaient certainement pas le fanatisme religieux de la plupart de leurs sujets. Les chefs des

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deux factions rivales leur liaient ^galemenl suspects, également odieux. La politique du roi avait tHéde pencher alternativement pour Tun ou pour l'autre, d'empôcher surtout ranéantissement de l'un des deux partii^, n'espérant que dans leur division pour conserver l'autorité royale. Pendant la vie du duc François, l'ascendant de ce grand capitaine alarma Catherine, et l'obligea à favoriser en secret les protestants. Après la mort de François, son (ils, à cause de sa jeunesse, n'inspirait plus les mémos craintes, et Coligny devenait rhonune le plus dangereux pour le roi. La force ouverte n'avait pas réussi ; il fallut temporiser pour essayer de la trahison. Le roi attira h Paris l'amiral et les princi- I)aux seigneurs calvinistes, et parvint à endormir leur méliance h force de caresses et de bons procôdjjs. Hien ne prouve que l'exécrable massacre du 21 août i572 ait été pré|)aré de longue main, mais tout porte d croire que Coligny, et probablement quelques seigneurs influents de son parti, étaient depuis longtemps condamnés en secret. Le duc de Guise, devinant pcut-élro les projets de la cour du Louvre, ne perdait pas de vue l'ennemi de sa famille. Adoré du peuple de Paris, dis|)osant d'un grand nombre de gentilshommes dévoués, il s'appli-

82 poRTiiAiTS histou:ques et 'littéraibes

quait à entretenir la haine des Parisiens contre les prolestants, qui deux fois s'étaient approchés en ennemis de leurs murailles.

Tout d'un coup, au moment où Coligny semblait jouir de la plus haute faveur, un mi3érable, nommé Maurevel, tente de l'assassiner, et le blesse grièvement d'un coup d'arquebuse. Maurevel était-il, comme on l'a cru, « l'assassin du roi? • Était-il aposté par le duc de Guise? Tous deux, sans doute, avaient trempé dans cet attentat. Quoi qu'il en soit, Henri parut s'en déclarer l'auteur; car il quitta Paris aussitôt, comme pour se soustraire aux poursuites. Le coup qui devait priver les protestants de leur chef était manqué. L'alarme était donnée, ils pouvaient recommencer la guerre. Les catholiques voyaient avec effroi que cette imprudente tentative allait accroître les forces de leurs adversaires. Ils entourent le roi, lui disent que sa vie est menacée, et qu'il ne peut se défendre qu'en prévenant ses ennemis. C'est de ce moment seulement que le massacre des huguenots rassemblés dans la capitale paraît avoir été résolu. Guise, revenu en secret à Paris, arme ses partisans, soulève le peuple, et lorsque les épées sont tirées, que le sang a commencé à couler, il dit au roi : « Rien ne peut

HENRI l)K GL'ISK 83

aiTôter la justice populaire; si vous la désavouez, vous risquez votre couronne. » Charles IX, porté d'ailleurs par caractère aux mesures violentes et sanguinaires, fit ce que ses prédécesseurs avaient fait ; il se mit à la tête du mouvement qu'il ne pouvait empêcher.

Le premier soin du duc de Guise dans cette sanglante journée fut d'assurer sa vengeance particulière. Il présida à l'assassinat de Col igny. Il voulut voir son cadavre et le foula aux pieds; mais lorsqu'il eut assouvi sa haine, s'il fut cruel pour ses adversaires en masse, il montra de l'humanité dans quelques cas particuliers, et plusieurs huguenots lui durent la vie.

Après ce grand désastre, les protestants demeurèrent quelque temps plongés dans un abattement slupide. Si leurs débris avaient été attaqués avec vigueur, il est hors de doute qu'ils eussent succombé presque sans résistance; mais on leur laissa le temps de se rassurer, de se réunir, et de pourvoir à la défense de la Rochelle, leur principale place de sûreté, contre laquelle on ne tenta même pas un coup de main. Ce ne fut que lorsque les habitants eurent préparé leur défense à loisir que le frère du roi vint les assiéger. Ils se défendirent avec éner-

gie et succès. Le prince catholique, apprenant qu'il venait d'être élu roi de Pologne, abandonna précipitamment la place qu'il désespérait de prendre, et son armée, privée de chef, ne tarda pas à lever le siège. Guise avait accompagné le prince devant la Rochelle. Alors ils paraissaient uhis par une étroite amitié; ils avaient la même tente et se traitaient avec la plus grande familiarité. Mais l'amitié des grands est toujours subordonnée aux intérêts de leur ambition; celle-ci ne devait pas être de longue durée.

La cour, poursuivant son système, fit bientôt cesser les hostilités, et Charles IX mourant signa le quatrième édit de pacification. Aussitôt Henri, son frère, déjà dégoûté de son nouveau royaume, Quitta furtivement la Pologne pour venir régner en France. Dès lors le duc de Guise put apercevoir clairement le but vers lequel devaient tendre tous ses efl*orts; et l'accomplissement de ses projets ambitieux ne se présenta plus que dans un avenir peu éloigné.

Henri III n'avait pas d'enfant; son frère et son successeur naturel, le duc d'Alencon, rêvait un mariage impossible avec la reine Elisabeth. Après lui il n'y avait d'autre héritier à la couronne que

le roi de Navarre, prince calviniste. Mais était-il probable que le peuple qui venait de massacrer les huguenots voulût obéir a un hérétique ? On commençait à se demander qui régnerait en France, si, comme il étail vraisemblable, le roi et son frère mouraient sans postérité. Le duc de Guise vit qu'il n'y avait que deux hommes entre le trône et lui. Déjà, depuis plusieurs années, et h tout événement, il s'était fabriqué une généalogie qui le faisait descendre de Gharlemagne. Cette invention trouvait des dupes, et l'éclat de sa gloire, aux yeux des plus fervents catholiques, légitimait son usurpation.

De retour en France, Henri Ilf recommença à guerroyer contre les protestants, probablement pour flatter le fanatisme du peuple. Cette guerre fut malheureuse pour ses armes ; après deux ans de revers, il la termina brusquement par une cinquième paix, dont les conditions furent les plus avantageuses que les réformés eussent encore obtenues. Les catholiques jetèrent les hauts cris, et l'indignation fut générale. Guise crut que le moment était favorable pour agir.

Dès l'année 1568, étant gouverneur de Champagne et de Brie, il avait organisé dans ces provinces une association dont le but apparent était

de défendre la religion calholiqne envers et contre tous, excepté le roi et la famille royale. Les affiliés avaient signé une formule de serment, et l'association portait le nom de sainte Ligue catholique et royale; d'ailleurs elle était restée à peu près secrète et ne s'était pas étendue au delà des provinces dont le duc était gouverneur.

Exploitant avec adresse le mécontentement -causé ()ar la paix de 1576, Guise ranima cette association et rétendit. Il changea aussi la formule du serment et voulut que les initiés s'engageassent à combattre tous les ennemis de la religion catholique sans acception de personnes. Elle se répandit avec une étonnante rapidité par toute la France. Paris surtout compta bientôt un grand nombre de ligueurs, gens de basse condition pour la plupart, n'ayant rien à perdre, et disposés à tout tenter.

Henri III comprit quelle allait être la puissance du duc de Guise, s'il le laissait gouverner la Ligue. Il pensa que le meilleur moyen de l'annuler c'était de se substituer à sa place. En conséquence, il signa le serment de la Ligue, s'en déclara le chef, et engagea sa cour à s'y enrôler. Cette mesure lui réussit pour le moment, tout en achevant de le déconsidérer, car il n'y avait personne qui ne fût choqué

HENRI DE GUISE hl

de voir un roi se proclamer le chef d'une faction. Mais ce qui porta un coup plus funeste à la Ligue, ce fut le refus du pape Grégoire XIII de la sanctionner; non-seulement les ligueurs n'osèrent rien entreprendre, mais leur association parut complètement oubliée. Huit années s'écoulèrentsans qu'elle donnât signe de vie.

Cependant le duc de Guise ne s'endormait pas, il cherchait et trouvait des alliés hors de France. 11 offrait de garantir la couronne des Pays-Bas à don Juan d'Autriche, qui s'engageait de son côté à soutenir ses prétentions au trône de France. Après la mort de don Juan, cette négociation fut reprise par Philippe II, qui conclut un traité du mémo genre avec le duc de Guise; en môme temps celuici grossissait toujours le nombre de ses partisans, excitait le mécontentement des provinces, et ne négligeait aucun moyen pour rendre le roi odieux ou ridicule.

Il était puissamment secondé par les fautes continuelles de ce prince, mélange indéfinissable de tous les vices et de plusieurs vertus. Tantôt livré aux plus honteuses débauches, tantôt affectant une dévotion dont les pratiques ridicules semblaient mé- ()risables, même aux plus superstitieux, Henri ne

paraissait pas avoir deux jours de suite le même caractère. Il était brave dans un combat, mais timide à l'excès pour les dangers qui ne se présentaient pas sous une forme bien définie à sa politique, offrait unç suite de mesures contradictoires, d'imprudences et de faiblesses, sujet continuel de découragement pour le petit nombre de servileurs qui lui restaient fidèles. Tel était le prince que Henri de Guise voulait détrôner.

Le duc d'Anjou, le seul prince du sang qui pût continuer la race des Valois, mourut le .10 juin 1584, d'un flux de sang suivant les uns, par le poison suivanl les autres. Dès ce moment commença entre Henri III et le duc de Guise une lutte acharnée, qui ne pouvait finir qu'avec la vie de l'un ou de l'autre. Cet événement ressuscita la Ligue. Tous les catholiques ardents jurèrent que le Béarnais ne régnerait pas en France, mais le duc de Guise no voulait pas attendre la mort de Henri HI pour mettre la couronne sur sa tête. Déjà ses émissaires ne faisaient plus mystère de ses projets. Désormais le but de la Ligue n'était plus de défendre la religion contre des dangers à venir, elle était devenue une conjuration patente contre le roi. Les plus modérés d'entre les ligueurs voulaient le déposer

el renfermer dans un cloître, tandis que d'autres conseillaient la guerre ouverte ou l'assassinat.-

Le point le plus important pour le duc deGuisé était de s'assurer de la capitale. Il y envoya quelques gentilshommes dévoués pour y organiser un comité central qui devait correspondre directement avec lui, et auquel tous les ligueurs seraient tenus d'obéir. Lesémissaires du duc jetaient l'or à pleines mains, secondés d'ailleurs par l'ambassadeur d'Espagne, dont le maître, Philippe II, ayant aussi des prétentions à faire valoir sur la couronne de France, comprenait bien qu'il n'y avait de chance pour lui qu'au milieu de l'anarchie générale. Le comité central fut promptement organisé ; il se composait de bourgeois, de massacreurs de la Saint-Barthélémy, de curés fanatiques, et de professeurs de TUniversité. Des chefs furent donnés à tous les quartiers de Paris. On acheta des armes, on assigna des commandantsmilitaires aux différentes subdivisions des conjurés. A cet effet, le duc envoya h Paris un grand nombre d'officiers lorrains ou espagnols, qui, au besoin, devarient guider toute cette multitude sans discipline; en môme temps le comité de Paris envoyait dans les provinces des affidés pour y organiser d'autres comités, et établir des corres-

pondances directes et régulières. La Ligue, comme un immense réseau, enveloppait toute la France. Il ne restait au roi qu'un petit nombre de soldats

sur lesquels il pût compter, et Tappui incertain et timide du parti des politiques; on appelait ainsi tous ceux qu'effrayait l'ambition du duc de Guise, et surtout l'audace de la multitude factieuse et turbulente dont il s'entourait. Si Henri de Guise était remarquable par la suite et la constance de ses projets, son caractère offrait aussi quelques analogies avec celui de son rival, par la lenteur souvent inutile qui présidait à toutes ses démarches. Il semblait se défier toujours de ses forces, *ne voulait rien confier à la fortune, el ne se trouvait jamais en mesure pour tenter un coup décisif. Le modèle qu'il se proposait d'imiter, c'était Pépin d'Hérislal, dont l'usurpation avait été si habilement graduée qu'il était devenu maître absolu presque sans secousse, et sans avoir besoin de recourir à la force ouverte.

Guise, avec cette disposition à temporiser, éprouva combien il est difficile de gouverner une faction. Les ligueurs, ceux de Paris surtout, étaient impatients de ses lenteurs continuelles; ils voulaient à tout moment prendre les armes, attaquer

le Louvre, et tout terminer en un jour. De son côté, le duc prévoyait avec inquiétude les difficultés qu'après la victoire il éprouverait à régner sur une populace indisciplinée et à qui il devait tout; chaque jour il inventait de nouveaux prétextes pour différer l'explosion d un complot, et retardait à dessein son arrivée à Paris, où sa dignité se serait peut-être trouvée compromise avec les amis grossiers qa il s'était donnés. Il leur envoya'^on frère le duc de Mayenne, pour leur faire prendre patience autant que pour retenir leur ardeur. Mayenne devait en outre examiner de près les chances de succès que présenterait un coup de main sur le Louvre.

A peine arrivé à Paris, Mayenne fut séduit par l'audace, le nombre et la bonne volonté des ligueurs; il partagea bientôt leurs espérances, il donna les mains à leur projet. Un plan d'insurrection fut adopté. Les listes de proscription, accompagnement alors obligé de tout mouvement politique, furent dressées avec une épouvantable profusion. Mayenne donna le mot d'ordre, assigna les portes, désigna les lieux où des barricades seraient élevées, car il y a bien longtemps que les Parisiens connaissent ce moyen terrible de combattre des troupes régulières.

Mais le roi avait des espions parmi lesliguc^urs, au

sein même du comité central. La veille de Texécution, des troupes fidèles garnissaient les points principaux où les ligueurs devaient opérer. En voyant le nombre et la contenance de ces soldats, ils désespérèrent du succès, et pour cette fois renoncèrent à leur entreprise.

Mayenne, un peu honteux de son imprudence, retourna auprès de son frère, qui tança vertement le comité central, et en obtint la promesse de plus de patience, surtout de plus de docilité pour Tavenir; d'ailleurs le roi ne sut ou ne voulut pas proliter du dccouragementmomentané des ligueurs. Au lieu d'arrêter les chefs du complot, qui lui étaient connus, el de prendre vigoureusement l'offensive contre le grand agitateur, il laissa les conjurés se remettre de leurs frayeurs, se recruter de Lorrains et d'Espagnols, et concerter leurs mesures avec plus de nMlcxion ; quant au duc, il le crut trop puissant pour essayer de le punir, ou même pour lui faire sentir que ses projets lui étaientconnus.

Henri III était alors en guerre contre le roi de Navarre, qui l'attaquait au midi; en même temps une armée nombreuse de reîtres envoyés par les princes protestants d'au delà du Rhin pénétrait en France à l'orient , et manœuvrait pour opérer sa

HKNHi i)K (;i;isK lu

ction avec le Navarrais. Le duc de Guise, qui sait pour le plus habile ca|)itaine du parlicathoae, était désigné par toute la nation pour comnder l'armée qui devait s'opposer h l'invasion Allemands. Ce fut aussi lui que choisit Henri III; is il ne lui donna que peu de troupes, tandis il envoyait contre le rei de Navaire son favori euse, avec une armée formidable. Il espérait que lue de Guise serait battu, et que sa défaite, en '.ouvrant de honte, le déconsidérerait dans son

lontre ses espérances et aussi contre les probabis, Joyeuse fut battu et tué à Coutras, tandis que lue de Guise oLtint des succès décisifs. Par une ,e de marches habiles, il voltigea autour de l'arî allemande sans se laisser entamer; il la battit létail, et lorsque plusieurs petits combats eurent Jnué la supériorité numérique des reîtres, il attaqua franchement el les tailla en pièces à Vi- 'i et lï Aulneau. Toute la France le nomma son veur, et il retourna dans son gouvernement plus isant que jamais.

.a nouvelle de ses victoires rendit aux ligueurs

\aris toute leur audace; ils re|)rirent leurs pro-

de surprises et d'assassinat; mais toujours

94 POUrRAlTS HlSTORIQl'ES KT LITTÉRAIRES

trahis par les espions du roi, et désespérant de triompher sans leur chef, ils écrivirent au duc de venir se mettre à leur tête, menaçant, sur son refus, de donner un autre chef à l'union.

Cette menace fît cesser enfin ses irrésolutions, et le décida à venir àParis. Le roi, sur la première nouvelle qu'il en avait eue, lui avait envoyé Tordre de demeurer dans son gouvernement; mais de désobéir au roi, il s'en souciait peu; toute la question pour lui, c'était de savoir s'il était temps de risquer une tentative qu'il n'aurait voulu entreprendre qu'à coup sûr. En effet, il était douteux que ses partisans pussent tenir tête à la garnison royale, composée de soldats aguerris. Un général habitué Il une guerre régulière a peu de confiance dans une multitude indisciplinée qu'une résistance sérieuse décourage, et qui passe dans un instant d'une confiance immodérée à une terreur aveugle. Mais le sort en était jeté, et, pour me servir d'une expression du duc de Guise, « il avait tiré l'épée contre son souverain, il fallait en jeter le fourreau. • Il partit donc pour diriger lui-même la révolution qui devait lui coûter laléte ou lui donner une couronne.

Pour opérer un grand mouvement populaire, il

HKNHl DE GUlSe 9J

faut nécessairement mettre de son côté une apparence de justice; car il serait impossible d'entraîner la grande masse flottante qui décide du succès, si l'agression qu'on médite n'avait pas l'air d'être provoquée par le parti contraire. C'est cette idée qui explique la démarche singulière du duc aussitôt après son arrivée h Paris.

Il se rendit seul au Louvre, et se présenta devant le roi au moment où celui-ci venait d'apprendre qu'il avait quitté Soissons. Suivant toute apparence, son plan élait d'irriter le roi, de lo pousser à bout par son insolence, et de l'obliger à des menaces que ses partisans auraient ensuite exploitées. Il e;5t vrai qu'il s'exposait beaucoup en se présentant seul devant un prince irrité, qui d'un mot pouvait faire tomber cent épées sur sa tête; mais il avait calculé que parmi les courtisans il y en avait un grand nombre qui hésitaient, encore incertains entre la Ligue et Je roi, attendant pour se décider que la victoire se déclarât pour l'un ou pour l'autre. Connaissant le caractère timide et irrésolu de Henri III, il se persuadait que ce prince ne pourrait jamais se déterminer de lui-même à un parti violent; il espérait que sa témérité même lui imposerait; enfin, il avait besoin de montrer de l'audace

pour regagner la confiance des ligueurs, que se^ i lenteurs avaient un peu refroidis.

Le roi, en le voyant, s'emporta d'abord contre sa désobéissance à ses ordres; puis s'échauffant à. mesure qu'il parlait, il lui reprocha vivement ses menées factieuses. 11 l'accusa d'ameuter le peuple, de remplir Paris de gens sans aveu et d'étrangers suspects. « Sa patience était lassée, disait-il, et le temps était venu de faire justice des coupables. »

Un instant le duc de Guise se crut perdu; on le vit pâlir et perdre contenance, il balbutia quelques mots d'excuse. Henri, satisfait peut-être de l'avoir humilié, et fier comme tous les petits esprits d'un avantage momentané, crut en avoir assez fait, et parut se contenter de quelques protestations vagues que la position du duc lui avait arrachées; peutêtre aussi la multitude rassemblée autour du Louvre, sur le bruit de l'arrivée de Guise, l'intimidat-elle lui-même, et lui fit-elle craindre de précipiter une émeute qu'il ne pourrait plus arrêter. Le duc sortit du Louvre sans obstacles, et respira plus à l'aise au milieu de la foule, qui le reconduisit à son hôtel en le saluant de ses acclamalions. La garde bourgeoise de Paris vint lui demander le mot d'ordre, rcfusantcelui du roi; des députations

HRNRl DE GUISE 97

4^ toutes les corporations s'empressèrent de le [ complimenter et de lui faire des offres de service. \ 1"^ Louvre paraissait désert auprès de son palais ; enfin, l'enthousiasme du peuple, la confiance des ligueurs, les dispositions belliqueuses des Parisiens, f tout lui prouva que le moment était venu de tenter un grand coup, et qu'il n'avait qu'à vouloir pour élre maître de Paris.

Après plusieurs jours de pourparlers sans résultat, le roi, se repentant un peu* tard d'avoir laissé échapper un ennemi qu'il tenait entre ses mains, voulut faire montre de vigueur. Le 12 mai 1S88 au matin, les troupes qu'il avait réunies prirent les armes et se répandirent dans la ville pour opérer quelques arrestations et faire des visites domiciliaires chez les habitants qui cacliaient des étrangers ou des dépôts d'armes. Ces vaines démonstrations n'eurent d'autre effet que d'irriter les Parisiens. Le signal de l'émeute est donné, en un instant des barricades s'élèvent, des chaînes sont tendues dans les rues, et de tous côtés sortent des maisons des gens armés pour les défendre. Les troupes royales avaient été disposées avec la plus grande imprévoyance; elles étaient dispersées, et n'occupaient que des points d'une importance se-

condaire; d'ailleurs, le roi, aussitôt qu'il eut coa naissance du premier tumulte, retomba dans sef éternelles irrésolutions. Il défend d'attaquer, eC^ laisse tranquillement cerner et désarmer ses soldats éparpillés au hasard. C'est en vain que d'heure en heure on lui annonce la prise de quelque poste important; en vain ses généraux le supplient de leur donner l'ordre décharger les rebelles, rien ne peut le tirer de la stupeur où il est plongé. Déjà les ligueurs avaient poussé leurs barricades jusqu'au Louvre sans qu'il eût pris un parti. Le duc de Guise cependant, qui avait laissé engager l'affaire sans y prendre part, commençait à parcourir les rues, animait le peuple par sa présence, tout en lui recommandant la modération, et faisant mettre en liberté les soldats du roi que les insurgés avaient faits prisonniers.

Vers la fin de la journée, toute la. ville, à l'exception du Louvre, de la Bastille et de l'Arsenal, était au pouvoir des ligueurs. Il y avait encore au Louvre assez de troupes pour qu'on pût tenter un effort, mais le roi était trop abattu pour y songer. On dit que le duc lui fit offrir alors d'apaiser l'insurrection, à condition qu'il le désignerait pour son héritier, et le nommerait son lieutenant gêné-

llKNHi DE GUISE 00

v'a\^ avec les pleins pouvoirs que son père François

i^ Guise avait eus sous François II. Henri comprit

^^Q c'était une abdication qu'on lui demandait : il

l'^^îusa. Mais s'il ne voulait pas soutenir les hasards

d'un siège dans le Louvre, il n'avait plus qu'un

seul parti à prendre, c'cHait de fuir, si toutefois il

en avait encore le moyen. A la faveur de la nuit

et du désordre, il sortit du Louvre, traversa au

galop le faubourg Saint-IIonoré, et gagna Saint-

Cloud, qu'il abandonna bientôt pour chercher un

asile plus sûr à Chartres.

Cette fuite déconcerta d'abord le duc do Guise. Il avait espéré faire le roi prisonnier et lui dicter des conditions. Son départ dérangeait ses calculs ; au lieu d'une émeute, c'était la guerre civile qui venait de commencer, et quoique les chances fussent en sa faveur, il voyait avec doaleur remettre à la fortune la décision d'une entreprise dont il avait cru le succès assuré. No voulant pas arborer ouvertement l'étendard do la révolte, il reprit son système favori de temporisation, et ouvrit des négociations avec le roi. Cependant, do tous côtés les ligueurs s'armaient, s'emparaient des villes, achetaient les gouverneurs et embauchaient les soldats; on môme temps, pour s'assurer encore davantage

Paris, le duc de Guise faisait changer la plupa des officiers de la garde bourgeoise, et les rempli çait par des créatures de sa maison; en un mot, // prenait toutes les mesures capables de lui assurer la victoii*e s'il était obligé d'avoir recours à la voie des armes. La reine mère était restée à Paris; il affecta de l'entourer de ses respects tout en lui faisant voir la force de son parti et l'impuissance du roi pour lui résister ; il ne doutait pas qu'elle n'instruisît son fils de l'état des esprits, et il pensait avec raison que ce prince pusillanime consentirait d acheter la paix par toutes les concessions qu'il voudrait hii dicter.

Henri, qui. redoutait la guerre encore plus que le duc de Guise, rejeta pourtant les premières propositions qui lui furent faites; mais bientôt le découragement et l'inconstance de son caractère lui firent prêter l'oreille aux envoyés de la Ligue. Le 15 juillet, il signa le traité de paix auquel il avait d'abord refusé de souscrire j il s'engageait à ne faire aucune recherche contre les auteurs des barricades, à donner aux ligueurs, comme places de sûreté, Orléans et six autres villes, à nommer le duc de Guise lieutenant général du royaume, enfin à exiler le duc d'Epernon, son favori.

HENRI DE GL'lSe 101

l>e toutes les clauses du traité, la dernière fut ^^ plus promptement exécutée; le roi n'aimait P^tsonne, et ce n'était rien pour lui que de sacrifier ses plus fidèles serviteurs. Quant aux autres promesses que la nécessité lui avait arrachées, il est certain qu'il se réservait de ne les exécuter que le plus tard qu'il pourrait. 11 trouva en effet mille prétextes pour ne pas envoyer au duc les lettres patentes de sa nouvelle dignité, et il fallut la crainte sérieuse d'une rupture pour qu'il s'y décidât. Un mot mal écrit à dessein dans le traité lui fournit roccasionde chicanes interminables, et lui permit enfin de refuser tout à fait la remise d'Orléans, place qu'il regardaitavec raison comme laclef du royaume. Après une commotion aussi violente, suivie d'un traité consenti avec répugnance, et exécuté avec mauvaise foi, toute la France désirait voir finir un état de choses aussi précaire, qui ne promettait que la continuation des troubles qui la désolaient depuis si longtemps. La convocation des états généraux était universellement demandée ; on espérait que leurs délibérations apporteraient enfin la solution des importantes questions qui agitaient tous les esprits; on se flattait que les partis respecteraient les décisions sanctionnées par la Volonté

des trois ordres de l'État. Le duc de Guise, assu que la majorité des députés serait composée d' dents ligueurs, hâtait de tou3 ses efforts la conv — ^. cation de cette assemblée. De son côté, Her^/y* montrait le môme empressement. Il avait la .

réputation d'habile orateur, et il aimait les grandes / cérémonies, où ses manières pleines de noblesse frappaient la foule, et lui attiraient un respect qui lui prouvait qu'il était encore roi; peut-être espérait-il influencer les délibérations des États, et ressaisir dans cette assemblée l'autorité qu'il avait perdue dans son royaume.

La ville de Blois fut choisie pour lieu de réunion desÉtals, et leur ouverture fut fixée au 15 octobre 1588. Le roi s'y rendit le premier; sa cour était encore nombreuse, et il menait avec lui ses gardes et beaucoup de gentilshommes dévoués. Cette suite ne pouvait pas inspirer de soupçons, car dans ce temps de troubles il était naturel que le roi pourvût à sa sûreté; d'ailleurs, le duc de Guise se rendait de son côté à Blois avec un cortège de ligueurs et de gentilshommes lorrains qui lui formaient une cour à peu près aussi nombreuse que celle du roi. 11 logeait dans une aile du château, entouré de sa maison; Henri était dans une autre

HENRI DE GCISE . 103

^\ec ses gardes et sa cour ; de part et d'autre on fut ^'abord sur le qui-vive, et tout en observant les apparences de la confiance, on ne négligeait aucune précaution contre les surprises et la trahison. Le roi ouvrit les états par un discours d'apparat qui fit une grande impression sur l'assemblée, bien qu'elle fût prévenue contre lui. Après tant de concessions, tant de faiblesses, il retrouvait, à la surprise générale, des paroles pleines de raison et de dignité. Il exposa la situation du royaume, parla sans amertume des atteintes portées à son autorité, déclara qu'il voulait oublier le passé; mais il demanda d'un ton ferme plus d'obéissance pour l'avenir.

Cette velléité de fermeté déplut fort au duc et l'alarma. Il se plaignit au roi de quelques expressions de son discours, et lui demanda de les supprimer dans le procès-verbal de la séance qu'on allait imprimer. Henri céda encore sans se faire trop prier. S'il lui restait des partisans dans l'assemblée des états, il était évident qu'ils devaient renoncer à soutenir les intérêts d'un prince qui de gaieté de cœur s'humiliait ainsi devant son ennemi. Dès lors les plus fougueux ligueurs eurent le champ libre pour faire à l'envi les propositions les plus incen-

104 PORTRAITS» HISTORIQl'ES KT LlTTKll A I R F.S

diaires. Henri avait exprimé le désir qu'avant de déclarer le roi de Navarre déchu de ses droits éventuels au trône de France, on le sommât préalablement d'abjurer son hérésie. La chambre du clergé le déclara purement et simplement déchu. Cet exemple allait être suivi par les autres chambres, qui annonçaient hautement l'intention de procéder, non pas par représentations, comme il était d'usage alors, mais bien par résolutions. Il n'y avait plus de prérogative royale. Déclarer le roi de Navarre déchu, c'était obliger Henri III à désigner son successeur; or ce successeur ne pouvait être autre que le duc de Guise. Combien de temps Henri aurait-il régné môme de nom, ayant auprès de lui un successeur tel que celui qu'on allait lui donner?

Sa situation était, on le voit, désespérée. Attendre les décisions des états et s'y soumettre, c'était s'abandonner au courant. d'un fleuve qui se précipitait dans un abîme. Casser les ttats ou refuser de sanctionner leurs délibérations, c'était rallumer une guerre civile dans laquelle il devait succomber. Il n'avait ni argent ni armée.- Une grande partie des places fortes de France était entre les mains de son rival. Tout obéissait au duc de Guise; il levait lui-môme les impôts et en fixait l'emploi;

ses créatures occupaient les charges les plus impor- ^sintes; les soldats Tadoraient. Quel parti restait au iDttalheureux monarque? Un seul; c'était de se débarrasser de son adversaire par un coup de poignard.

Cette ressource était tellement unique, elle était tellement indiquée par la situation, qu'il est surprenant que le duc de Guise n'ait pas pris de mesures pour sa sûreté personnelle. Mais il méprisait trop son ennemi. 11 était si bien accoutumé à le voir céder, qu'il ne pouvait croire q'i'il pensât à briser la chaîne dont il resserrait les anneaux tous les jours. Le succès delà démarche hardie qui avait précédé les barricades lui faisait illusion. Une heure il étaitdemeuréau^ouvoirdu roi, qui n'avait pas osé profiter de ses avantages. On ne peut se persuader que ce qui a réussi une fois ne réussira pas toujours, et l'on dort tranquille sur le bord d'un courant de lave refroidie, comme si la lave d'une nouvelle éruption ne pouvait pas franchir les limites de l'ancienne. D'ailleurs le duc de Guise éprouvait, comme tous les hommes occupés de grands projets, un dégoût profond pour ces précautions de tous les instants, qui suflîraient seules pour empêcher de suivre une grande idée. Qui voudrait

d'une vie qui ne serait employée qu'à réfléchir aux H moyens de la prolonger? Guise recevait avec distraction les avertissements prophétiques des plus timides de ses partisans. Il se fiait à sa fortune, et ne répondait aux prédictions sinistres de ses amis que par ces mots : » On n'oserait. »

Le roi s'étudiait de son côté à augmenter sa sécurité. Il était pour lui prodigue de prévenances; il affectait même avec lui une familiarité de bonhomie, et semblait cherchera soulager la mauvaise humeur que devait lui causer sa position, par des épigrammes et des plaisanteries qui déguisaient mieux ses projets que des caresses affectées; enfin, et pour preuve solennelle de sa sincérité, il communia publiquement avec lui, et jura sur les Évangiles de maintenir le traité d'union.

Le vendredi 23 décembre, le duc est mandé par le roi de grand matin, pour assister au conseil. Gomme il traversait la cour du château, des soldats de la garde écossaise s'approchent de lui, et le prient de leur faire payer leur solde arriérée. Il voit avec plaisir que les propres serviteurs du roi s'adressent à lui, de préférence à leur maître. Mais lorsque il est entré dans la salle du conseil, l'expression sinistre de quelques courtisans le surprend

HKNIll DR nUISR 107

^^ l'inquiète. Une haie de soldats occupe la porto Su*il vient de franchir. Il s'arrête un instant incertain et troublé. Il cherche en vain quelque prétexte pour sortir. Le roi ne paraît point, et son anxiété redouble. Saisi d'un éblouissement subit, il est obligé de s'asseoir; bientôt, reprenant son courage et sa sérénité, il s'avance d'un pas ferme vers le cabinet du roi. Au moment où il soulevait la portière en tapisserie, quelques assassins apostés se jettent sur lui et le frappent à coups redoublés. Il expira presque aussitôt.

En tuant son ennemi, Henri III se condamnait lui-même à une fin semblable. Jusqu'alors le mépris des ligueurs avait en quelque sorte adouci leur haine. Lorsqu'ils virent ce qu'il avait osé, ils osèrent eux-mêmes davantage. Guise était devenu pour eux un niarlyr dont le sang criait vengeance. Jacques Clément se chargea d'apaiser ses mânes.

François, Henri de Guise, Coligny, Henri de Valois périrent assassinés tous les quatre dans une période devingt-sixans. L'histoire de leur époquen'est jçuère qu'une longue série de meurtres. Le poignard ou le poison, tels étaient au xvi« siècle les moyens le plus fréquemment employés contre un ennemi politi(iue ou particulier. A vrai dire, il n'y

en avait guère d'autres auxquels on pût avoir cours. Quelle ressource avait le faible contre le fort? Puissance était un synonyme de tyrannie. Des lois, il y en avait dans des recueils écrits, mais qui avait le pouvoir ou la volonté de les faire exécuter ? Faut-il s'étonner que des hommes élevés au milieu des discordes civiles, habitués aux armes, et regardant le courage comme la seule vertu, ne confiassent qu'à leur épée le soin de leur honneur ou la réussite de leurs projets?

La religion, qui s'allie aisément avec toutes lès passions humaines, ne tempérait pas ces mœurs brutales. Les uns ne la faisaient consister que dans des pratiques faciles à observer, et trouvaient dans leur accomplissement une excuse et une suffisante compensation à tous leurs excès. Les autres, choqués de la puérilité de ces pratiques, les rejetaient avec mépris, et avaient simplifié leur croyance, mais ils n'en avaient pas plus d'égards pour la morale que l'on peut tirer des livres saints.

Je suis assez porté àcroire que la masse de vices et de vertus a été la môme à toutes les époques; aussi, je ne pense pas que nous valions beaucoup mieux que nos pères, bien que nous n'assassinions

L'assassinat était une forme de leurs passions,

passions sont encore les nôtres, mais elles ont res formes ; seulement je crois que nous denous féliciter de vivre dans un temps où ces ?s sont sensiblement adoucies.

Messieurs,

Vos suffrages m'imposent un difficile devoir. Vous entretenir de la perte que vous avez faite, c*est vous montrer tout ce qui me manque pour la réparer. Mais je ne me préoccupe pas en ce moment d'une comparaison trop dangereuse. Ma seule crainte, est de ne pas louer assez dignement un homme qui a laissé parmi vous des souvenirs ineffaçables.

1. Discours de réception à rAcadémie Française, prononcé le 6 février 1845.

Je dois vous retracer la vie de M. Nodier. Qvel sujet plus attrayant, quelle tâche plus simple en apparence? Sa vie, souvent il nous Ta racontée dans ses ouvrages. Qui ne se rappelle ces épisodes touchants de notre histoire contemporaine, ces aventures étranges où il s'est plu à se mettre en scène ; ces grands morts d'un autre âge évoqués par sa plume, et que nous croyons avoir connus? Si je rassemblais tous ces traits épars, si je laissais en quelque sorte M. Nodier parler seul, et vous redire ce que nul ne saurait dire aussi bien que lui, vous m'oublieriez en l'écoutant, et je ne craindrais pas, dès cette première épreuve, de vous faire regretter l'indulgente bienveillance à laquelle je dois l'honneur de siéger parmi vous. Malheureusement, messieurs, une telle ressource m'est interdite. Ce serait mal comprendre, en effet, M. Nodier; ce serait ignorer, non-seulement le caractère de son talent, mais la nature même de son esprit, que de supposer qu'il eut jamais l'intention de se donner pour un historien, et surtout pour un biographe. Qu'il s'agisse de lui, qu'il s'agisse des autres, qu'importe à M. Nodier l'exactitude rigoureuse des faits. Pour lui, tout est drame ou roman. Il cherche partout des traits et des couleurs. Un nom propre lui rap-

CHARLES NODIEK 113

pelle une idée, d*où bientôt jaillit une composition tout entière. Ce qu'il touche, il Tome à plaisir. — Socrate avait sculpté dans les Propylées les statues des Grâces couvertes de vêlements magnifiques; M. Nodier voile l'histoire d'une parure empruntée à la poésie. Parfois il s'introduit lui-même dans son œuvre, à l'exemple de ces anciens peintres qui se représentèrent dans leurs tableaux agenouillés aux pieds de la Vierge ou assis à la table des apôtres.

Ici, messieurs, je me rappelle involontairement ce mot d'un homme qui se prenait pour un érudit, et que la postérité comptera surtout parmi les habiles écrivains de notre époque : « Plutarque, disait Courier, ferait gagner à Pompée la bataille de Pharsale si cela pouvait arrondir tant soit peu sa phrase. Il a raison. • M. Nodier était de l'école de Plutarque. — Je ne sais d'ailleurs si toutes les fictions de l'homme de lettres furent volontaires, si en s'abandonnant à son imagination, il ne crut pas quelquefois consulter sa mémoire. Tel que ces preneurs d'opium de l'Asie, moins sensibles aux impressions extérieures qu'aux hallucinations du breuvage enivrant, il s'était accoutumé, dans la solitude, à vivre parmi les créations de sa fantaisie comme

au milieu des réalités. Souvent ses brillantes rêveries se confondirent à son insu avec les souvenirs raoins attachants des scènes du monde qu'il avait traversées. Poëte, il ne pouvait comprendre le travail ingrat du chroniqueur. Pour moi, messieurs, c'est la tâche dédaignée par M. Nodier qui me reste en partage aujourd'hui. Je ne l'ai malheureusement connu que dans ses ouvrages, mais je me suis appliqué à recueillir de toutes parts des détails exacts sur sa vie. L'esquisse que je vous présente est bien imparfaite sans doute; grâce à de bienveillantes communications, j'ose du moins la croire fidèle.

L'éducation que M. Nodier reçut tout enfant dans la maison paternelle, en décidant de sa vocation, eut la plus grande influence sur sa carrière littéraire. Il me semble que son style, sa méthode, étaient déjà formés à une époque où la plupart des gens de lettres s'ignorent eux-mêmes. Qu'il me soit permis d'appeler votre attention sur ses premières années.

Il naquit à Besançon en 1780. Son père, avocat distingué, ancien professeur à l'Oraloire, fut longtemps son seul maître, et jamais précepteur plus tendre n'eut un élève plus heureusement doué. Le précepteur impossible d'Emile était trouvé cette

[. fois. Il s'efforçait de h&ter le développement de cette l jeune intelligence; il voulait donner à un enfant [ les goûts et les idées d'un homme. Trop souvent cette culture hors de saison ne produit que des fruits trompeurs dans leur précocité; mais une nature généreuse et privilégiée sait garder et mûrir tous les germes qu'on lui confie. Enfant, Charles Nodier avait déjà les habitudes studieuses, les pré* férences littéraires, et jusqu'aux manies de l'Oratorien. Celui-ci aimait les vieux livres, les éditions rares; il en faisait collection, et mieux encore, il les lisait. Nos auteurs du xvi® siècle étaient surtout l'objet de ses prédilections. Son fils pouvait-il ne pas les partager? Plus d'une fois on surprit l'enfant, loin des jeux de ses camarades, lisant un in-folio presque aussi grand que lui. c La première fois que je le vis, i me dit M. Weiss, le savant bibliothécaire de Besançon, c il avait huit ans, et portait sous son bras un volume de Montaigne, i Il apprit à lire dans les immortels Essais, et peutêtre parla-t-il la langue de Montaigne à un âge où les autres enfants bégayent à peine celle de leurs nourrices.

Vers la fin du xviii® siècle, la ville de Besançon conservait encore des souvenirs singuliers de la

1l6 PORTRAITS HISTORIQUES ET LITTÉRAIAES

dominalion espagnole. A voir ses innombrables bs couvents, ses palais aux balcons grillés, ses confré- (a ries de pènilents de toutes couleurs, on aurait pu u se croire dans une ville de Caslille. Les mœurs de ses habitants étaient emjireintes d'une austérité qui n'avait rien de français. D'anciennes ordonnances défendaient aux Juifs de demeurer plus de trois jours dans l'enceinte des remparts. La société était divisée en pl-usieurs castes, soigneuses de s'isoler par des barrières infrancbissa^jus'pj)*uri côté, des préjugés hautains, de l'autre des espérances insensées; partout des haines traditionnelles. Dans une telle ville, la première étincelle de la révolution devait exciter les passions les plus violentes. M. Nodier père appartenait au parti de la bourgeoisie qui allait triompher. D'un naturel doux jusqu'à la faiblesse, il était devenu républicain avec l'enthousiasme et Tinexpérience d'un homme de lettres. En 1790, il fut nommé maire constitutionnel de Besançon, et, l'année suivante, président du tribunal criminel : fonctions terribles qu'il accepta sans les connaître, et qu'il n'eut pas le courage d'abdiquer lorsqu'il les eut comprises.

Associé à toutes les pensées de son père, vivant au milieu d'un cercle d'hommes instruits, que char-

CHAHLKS NODIKH 117

maienl son intelligence et sa vivacité, trailë par eux comme égal, Charles Nodier admettait toutes les théories nouvelles avec la candeur de son Age. A douze ans, il haïssait la tyranniecomme un Gaton d'Ulique;il discourait sur les droits du peuple comme l'un des Gracques. G'était ainsi qu'on lui faisait repasser son histoire romaine. Malgré son âge, par une exception singulière, il fut élu en 179i membre d'une des plus fougueuses sociétés populaires, celle ^ "*'**% (fe la Constitution, qui venait de s'établir dans sa ville nalalo. J'ai retrouvé son discours de réception, qui fut imprimé alors, et ce n*est pas sans surprise que je l'ai lu, il y a quelques mois. Ma surprise, vous le pissez bien, messieurs, ne fut pas de voir un enfatit de douze ans donner des conseils ix la nation, au roi, ii Dieu même. Mais, ce qu'on ne s'attendrait pas d trouver dans une (puvre semblable, c'est un style travaillé, de l'art dans le choix et l'agencement des mots, une entente de la période, enlin une manière d'écrire où déjà se devine l'auteur original qui devait, quarante ans plus lard, prendre place [)armi vous.

La société dos Amis de la Constitution donna bientôt une nouvelle prouve de son estime au jeune citoyen qu'elle avait initié do si bonne heure à la

vie politique. Pichegru venait d'obtenir un brills succès sur l'armée autrichienne; il avait repris lignes de Weissem bourg; TAIsace était sauvée, société populaire se souvint des allocutions que sénat de Rome adressait à ses consuls victoriei Pour complimenter l'heureux général et ses bra^ volontaires, une députation fut nommée, de Charles Nodier fit partie. Accueilli par Pichegr il passa quelques jours auprès de lui dans les en rons de Strasbourg, goûtant le plaisir, délicieux son âge, de voir de près un camp, des canons tout l'appareil de la guerre. Alors, sans doute, p sieurs de nos grandes figures républicaines pasi rent devant ses yeux. Il en retint quelques tra qu'il a reproduits avec bonheur dans ses Souven de la Révolution,

Parmi les hommes qui exercèrent sur l'enfai de Charles Nodier la plus grande et la plus ut influence, je ne dois point oublier un vieux ge tilhomme, officier du génie, homme d'esprit, savoir, véritable philosophe pratique à la mani^ de Xénophon. A Besançon encore, on ne parle lui qu'avec attendrissement. M. de Chantrai c'était son nom, avait remarqué les dispositic singulières du jeune Charles, et prenait plaisii

CHARLES NOOIBR 119

les cultiver. II lui prétait des livres, il satisfaisait son inquiète curiosité, et dans de longues promenades, il développait chez Tenfant le talent inné de l'observation, en lui inspirant un goût précoce pour Tétude de Thistoire naturelle. M. Nodier a (ait, dans SéraphinCy un portrait délicieux de ce sage qu'il chérit toute sa vie; portrait d'une ressemblance achevée, et le seul, m'a-t-on dit, qu'il n'ait P|i embellir.

11 lui dut une de ces actions dont le souvenir console de bien des malheurs. J'ai déjà dit que M. Nodier père était, en 1792, président du tribunal criminel de Besançon. On sait trop quelles étaient les déplorables fonctions de juge à cette époque. Il fallait se faire l'esclave d'une multitude en délire, ou se condamner à une perte certaine. Tristes temps, où l'honnêteté a besoin de se grandir jusqu'à l'héroïsme, où la faiblesse peut se précipiter au crime. Le président gémissait, mais appliquait les lois. Hélast dans les discordes civiles, on nomme ainsi les caprices du vainqueur. On venait d'ôter aux émigrés leurs biens, leur pairie, on voulait encore qu'ils n'eussent plus de famille. Correspondre avec un émigré, fût-ce un père, un fils, un époux, était un fait de haute trahison, un crime

puni de mort. Une femme appartenant à une famille considérée de Besançon, madame d'Olivet, était accusée d'avoir envoyé à soa mari , réfugié en Suisse,.... son portrait. Elle allait comparaître devant le redoutable tribunal, lorsque M. de Chan- Irans supplia son jeune ami d'intercéder auprès de son père en faveur de l'accusée. Charles jura de la sauver, et tint parole. Une seule pièce existait qui prouvait la correspondance avec le proscrit, et cette pièce était entre les mains du président. Les prières, les larmes de l'enfant, ses menaces mômes, car il voulait se tuer si madame d'Olivet était condamnée, émurent un homme naturellement humain. Il souffrit que son fils détruisît en sa présence la lettre fatale ; et cette fois sa faiblesse ne put lui coûter un remords.

Peu de temps après, une de ces lois révolutionnaires que le bon sens ne réprouvé pas moins que l'humanité, vint atteindre M. de Chantrans luimême. Banni de Besançon par un décret qui interdisait aux nobles la résidence des places de guerre, il gémissait d'abandonner son élève sans guide dans un pareil moment. Heureusement M. Nodier père, comprenant la nécessité d'arracher son fils aux hideux spectacles qui l'entouraient, eut le

CHAKLKS NODIKU 121

courage de s'en séparer, et de le remettre aux soins du proscrit. Il espérait d'ailleurs que l'innocence de Tenfanl protégerait la vie du vieillard, donlle patriotisme ne pouvait faire oublier la naissance. — f Je ne connais pas d'homme plus vertueux que toi, dit le juge à M. de Chantrans ; tu méritais de n'être pas né gentilhomme; mais obéis f à la loi ; emmène mon fils ; je te le confie ; tu lui apprendras à connaître la nature et la vérité. » C'était le style du temps. M. de Chantrans alla s'établir avec son pupille au hameau de Novilars, et ^ans cette channante solitude ils attendirent la fin de la tempête.

F-.e vieil ingénieur voulait enseigner les mathéîîîatiques à son élève, espérant qu'elles pourraient régler et tempérer une imagination dont l'ardeur lui inspirait de sérieuses inquiétudes ; mais la géométrie n'avait point de charmes pour un enfant qui déjà grilTonnait des vers. La poésie est un don inné dans sa famille. Un de ses oncles a laissé au théâtre une tragédie et des opéras estimés; et la muse de Charles Nodier, vous le savez, messieurs, continue d'inspirer sa fille. L'étude de l'histoire naturelle, et surtout de l'entomologie, qui d'abord n'avait été qu'une récréation pour les deux

exilés, devint bientôt leur occupation principale. Le jour se passait en promenades, ou plutôt en courses vagabondes. Le soir, après avoir mis en ordre le butin de la journée, des insectes et des plantes, on se trouvait trop fatigué pour résoudre des problèmes. On préférait une courte lecture, mais toujours la veillée se prolongeait fort tard. M. de Chantrans avait apporté à Novilars quelques volumes de Shakspeare, que son élève dévora dès qu il les eut ouverts. A cet esprit amoureux de Tindépendance, Shakspeare, avec ses beautés Incultes, apparut comme le génie libre de toute entrave. Pour tout autre, pareille lecture aurait eu ses dangers : l'homme qui va gravir un mont ne doit pas prendre l'aigle pour guide. Mais Charles Nodier avait déjà un goût prononcé pour la perfection de la forme, un sentiment de la délicatesse dans les détails, rare surtout à son âgé, et qu'il devait sans doute auxsages leçons de son père. Cet amour pour la correction ne l'abandonna jamais au milieu de ses enthousiasmes pour le génie sans frein, et malgré lui, pour ainsi dire, le ramena toujours à la religion des règles et au culte de nos grands modèles.

Après la terreur, il suivit, à l'école centrale de Besançon, les cours de M. Droz, qui devait le pré-

CHARLES NODIER i23

céder dans votre compagnie. Le savant professeur le distingua bientôt parmi ses condisciples et s'efforça de lui inspirer le goût des études classiques, toujours indispensables, même aux novateurs. Toutefois il n'y réussit qu'imparfaitement. Chez son père, et dans les bibliothèques de ses amis, Charles Nodier trouvait des livres qui satisfaisaient mieux le besoin d'émotions fortes dont il était tourmenté. C'était alors la grande vogue du roman de Werther, chef-d'œuvre d'exaltation du sceptique le plus habile à prendre tous les masques. Werther devint le héros de Charles Nodier. Il voulait vivre et peutêtre mourir comme lui : on sait que plusieurs enthousiastes portèrent la rage de l'imitation jusqu'au suicide. Heureusement la sienne se borna au costume de son modèle. Le plus beau jour de sa vie, s'il faut l'en croire, fut celui où son père lui donna un habit bleu et des culottes jaunes, uniforme alors obligé de quiconque se croyait un cœur sensible et des passions indomptables.

En quittant l'école centrale, Charles Nodier, à peine âgé de dix-sept ans, fut nommé bibliothécaire adjoint de Besançon. Il devait ce titre à la variété de ses connaissances, surtout à l'immensité de ses lectures, dirigées d'ailleurspar une méthode étrange.

Il choisissait les livres, les uns, tels que Werther^ parce qu'ils étaient à la mode; les autres, tel que le Cymbalum mnndi, et maint conte du xvi® siècle, parun motif contraire, parce qu'il les avait exhumés lui-même de la poussière des bibliothèques. Quelque variés que fussent alors ses goûts littéraires, ses préférences étaient toujours acquises à Toriginalité, qu'il ne distinguait pas assez encore de la bizarrerie. De Shakspeare nous l'avons vu passer à Goethe et la traduction du théâtre allemand de Bonneville acheva d'exciter en lui une passion enthousiaste pour la littérature germanique. Outre le mérite de quelques-uns de ces écrivains, elle présentait encore à un très jeune homme cet attrait particulier qu'elle portait sa poétique avec elle, neuve alors et d'une application facile. Chez les Allemands, en elTet, les systèmes précèdent les œuvres d'art, et l'imagination d'ordinaire s'emploie à compléter les théories par d^s exemples.

Ce goût pour les littératures étrangères obligea le jeune enthousiaste d'étudier plusieurs langues modernes, et bientôt il reprit il méditer sur lagrammaire générale. D'abord ses travaux se ressentirent de l'inexpérience et de la présomption naturelle à son âge. Au sortir du collège, i.l avait inventé une lan-

CHAULES NODIËK 125

gue, qu'il appelait catholique^ et il ne désespérait

pas de lui voir un jour mériter ce nom par son

universalité. L'excellent M. Weiss, confident de

toutes ses pensées, et qui plaidait toujours auprès

de lui la cause de la raison, l'arrêta par bonheur

dès le commencement de son dictionnaire. « J'ap-

' prendrai volontiers ta langue, lui dit-il, mais

» Iraduis-moi d'abord Corneille, Molière et Bacine.»

^a difficulté découragea le novateur, et il laissa la

langue catholique pour une autre qui avait déjà

Conquis l'Europe, la langue française.

Son premier essai fut un mémoire scientifique.

'Jne série d'observations ingénieuses l'avait con-

^ uilà penser que l'organe de l'ouïe, chez les insectes,

>"ésidait dans leurs antennes. Vers 1792, il publia

Sur ce sujet quelques pages qui attirèrent l'attention

des naturalistes. J'ignore quelle est aujourd'hui

la valeur de ce système dans la science moderne;

je remarquerai seulement qu'il eut assez de succès

pour trouver dans la suite de doctes usurpateurs.

M. Nodier fut contraint de réclamer la priorité de

sa démarche, et d'en donner des preuves irrécu-

sables.

L'âge et les relations de collège, ordinaire école d'opposition, avaient depuis longtemps fait justice

de ces opiaioas démagogiques si ridiculement soufflées à son enfance. A di^-huit ans, oubliant ses succès parmi les Amis de la Constitution^ il s'amusait à tourner en ridicule les sociétés populaires. A cetle époque, en 1799, c'était encore un divertissement dangereux. Il faillit le payer cher. Quelques étudiants s'étant avisés de parodier, sur la place de Granvelle, une séance d'un club républicain, M. Nodier se distingua dans cette parade et fut un des orateurs les plus applaudis. La municipalité s'en émut; les baïonnettes vinrent à son aide. On arrêta les mauvais plaisants ; mais le plus coupable parvint à s'échapper et à trouver un asile chez M. de Ghantrans. Le procès fut sérieux. D'une turlupinade on fit un complot royaliste, etpour peine on demandait la mort de dix enfants. Le jury se partagea. Une seule voix, le suffrage de Minerve, acquitta les jeunes étourdis. M. Nodier, qui s'était hâté de réclamer sa part dans le crime de ses amis, plaida lui-môme sa cause, et son discours, qui s'est conservé, se recommande autant par le bon sens que par l'habileté de la défense. On voit qu'il comprime avec prudence une ironie mordante, craignant de trop faire rire aux dépens de ses juges, déjà mal disposés pour les gens d'esprit.

Deux ans après, il publia, à un très-petit nombre i' exemplaires (i I avait dès lors les manies des biblio* philes), un recueil de Pensées tirées de Shakspeare^ parmi lesquelles un assez grand nombre appartiennent en propre au soi-disant traducteur. Sans doute, c'est à une défiance modeste de lui-môme qu'il faut attribuer cette espèce de déguisement, auquel il eut souvent recours dans la suite.

Sa famille le destinait au barreau, mais le temps ^Vi'il devait consacrer à l'étude des lois était emt^Xoyé à composer des romans et des vers. Il ne put pondre au premier examen, et, dégoûté par ce auvais succès, il abandonna pour toujours une ^arrière où il n'était entré qu'avec répugnance. Il n'y a point d'auteur qui ne cherche à ses débuts le plus vaste théâtre. En 1800, M. Nodier quitta Besançon pour offrir ses manuscrits aux libraires de la capitale. Romans et mémoires scientifiques furent publiés à la fois; d'un côté, lesProscrits^i le Peintre de Sait zbourg^ imitations avouées de Werther; de l'autre une Histoire des insectes, ou plutôt un système nouveau pour leur classification. Ses romans lui valurent l'amitié de M"*^ de Genlis, et ses travaux plus sérieux, imprimés sous le titre de Bibliothèque entomologique^ furent remarqués comme un modèle

1*28 POKTRAITS HISTORIQUES ET MTTÉKAIHES

de méthode. Il les interrompit bientôt. Alors Paris lui offrait de trop nombreuses distraclions. Déjà lié avec quelques personnages suspects au nouveau gouvernement, il se trouva bientôt associé à une foule de gais compagnons, frondeurs comme lui, royalistes ou républicains, que leur haine contre Napoléon unissait dans une opposition commune. M.Nodierneconnutjamaisqu'un principe politique, t Le parti le plus juste, disait-il, c'est le parti des » vaincus. » D'après celle maxime, qui trouvera peu d'approbateurs, il réglait sa conduite. D'abord il écrivit plusieurs articles dans le Citoyen français^ seul journal qui protestât alors contre l'entraînement de servitude excité dans une nation guerrière par l'ivresse des armes et l'éblouissante fortune du premier consul. Il fit plus, il osa s'attaquer à la personne même du chef de l'État, à la toute-puissance du général victorieux. Une ode, intitulée la Napoléonne^ circulant manuscrite, obtint un succès prodigieux, qu'elle dut autant aux sentiments d'un républicanisme fougueux qu'à l'énergie du poêle, accusant le grand homme A'aspirer à descendre. Bientôt, la satire s'enhardissant jusqu'à paraître imprimée, attira sur le libraire qui s'en était fait l'éditeur le courroux de l'autorilé. Grâce à sa

l^Vitiesse, à son obscurité, M. Nodier avait évité jusqu'alors des poursuites personnelles ; mais, appre- ^3Ltit que son libraire était compromis, il n'hésita Pas à se nommer et à demander que la vengeance ^u pouvoir ne tombât que sur lui seul. Son dévoù- ^ent ne lui fut pas fatal. Fouché, ministre de la police, avait pour bibliothécaire un Oratorien comme lui, le P. Oudel, ancien ami du président Nodier. Le P. Oudet s'empressa de prendre la défense du poëte, qu'il peignit au ministre comme jeune homme de talent, plus étourdi que dangereux. Tout se borna à une réprimande, avec injonction de partir sur-le-champ. Déjà le président effrayé rappelait avec instance son fils auprès de lui. Le jeune satirique quitta Paris le désespoir dans le cœur. Il avait révéla palme du martyre, et n'obtenait que l'humiliation d'une dédaigneuse clémence. En ne le fusillant point, comme il s'y attendait, on enlevait à son roman un dénoûment magnifique.

Reçu àBesançon avec enthousiasme par les royalistes que l'exil n'avait pas dégoûtés de projets chimériques, et par les républicains frémissants sous un joug nouveau, il continua avec plus d'imprudence que jamais des relations que se disputaient les deux camps, naguère ennemis. Je crois qu'il

s'affilia vers cette époque à une société secrète, je veux dire, surveillée d'un peu loin par Tactive police du consulat. Il conspira, théoriquement surtout, cherchant plutôt les émotions d'une entreprise hasardeuse, que ses résultats politiques. Le moment était mal choisi, car, parmi les associés dd Charles Nodier, il y avait quelques hommes dont les projets trop sérieux pouvaient provoquer et justifier les rigueurs du gouvernement. Un soir, alarmé de l'arrestation imprévue d*un de ses amis, il crut n'avoir que le choix entre la fuite et les cachots de la citadelle. Leste et plein d'adresse, il escalada les remparts et se sauva dans la campagne. II racontait que son trouble l'avait empêché de se reconnaître dans des lieux qu'il avait parcourus tant de fois, et qu'après avoir marché plusieurs heures par des sentiers détournés, il s'était retrouvé au leverde l'aurore on faced'unedes portes de Besançon. Il se garda bien d'y rentrer, et rassemblant ce qui lui restait de forces, il gagna les montagnes du Jura. Là, il vécut assez longtemps en proscrit, changeant continuellement d'asile, évitant les chemins frayés et demandant l'hospitalité de chalet en chalet. Cette vie rude et aventureuse avait pour lui des charmes qui ne sortirent jamais de sa mémoire, et qui lui

oui inspiré plus d une ravissante description. Il esl vrai que le soin de sa sûreté ne l'empêchait pas de se livrer à ses goûts favoris. Il croyait fuir les gendarmes et poursuivait les papillons. Après une longue marche, portant pour tout bagage un faisceau de plantes et une boîte remplie d'insectes, il arrivait à un presbytère écarté. D'abord il se faisait connaître, exagérant les dangers qui le menaçaient, ceux môme auxquels il était contraint d'exposer ses hôtes. Alors s'engageait un combat de généï'osité où Nodier se laissait vaincre. Il soupait gaîlûent, dormait sur la paille, et repartait à l'aube, emportant les vœux etles bénédictions du bon prêtre. Après les curés, c'était aux médecins de campagne qu'il s'adressait d'ordinaire , pour se donner ces scènes de roman, si souvent répétées qu'il avait fini par se croire le plus persécuté des proscrits. Habile à discourir sur la médecine, comme sur toutes les sciences qui s'y rattachent, il étonnait ses hôtes par l'étendue et la variété de ses connaissances. En les quittant, il leur laissait des plantes rares, des insectes curieux, et les engageait à faire des collections. Professeur nomade d'histoire naturelle, il a formé de nombreux élèves dans le Jura, qui se rappellent encore ses leçons, rendues plus

attrayantes par le charme merveilleux de sa conversation, et l'intérêt qu'excitait sa mystérieuse existence.

Au milieu de celte agitation continuelle, dépourvu de livres et de conseils, on s'étonne qu'il ait pu trouver le loisir de composer un de ses ouvrages de linguistique des plus remarquables, \e Dictionnaire des Onomatopées, Après Jules César, M. Nodier est, je pense, le seul grammairien qui fut poëte et conspirateur. 11 est vrai que ses idées de grammaire se ressentent un peu de l'ardeur de son imagination j maïs les théories, même hasardées, d'un écrivain ingénieux, sont toujours plus utiles à consulter que les froides observations d'un puriste. Le goût le plus correct a d'ailleurs dicté les écrits de M. Nodier sur noire langue. Personne n'en pénétra mieux les secrets, n'en révéla d'une manière plus piquante les finesses et les difficultés.

Cette vie errante, cette continuelle préoccupation de se dérober à des poursuites imaginaires, cette monomanie du malheur, pour me servir d'une de ces expressions, avaient fini par attirer l'attention de l'autorité. Au soin qu'il prenait de se cacher, on devait lui supposer les projets les plus criminels. Une descente de police eut lieu dans une de ses

retraites temporaires. On ne l'y trouva pas ; mais on saisit ses papiers, qu'on porta au préfet du Doubs, M. Jean de Bry, le plénipotentiaire de Rastadt. C'étaient des vers, des chapitres de romans, des observations d'histoire naturelle; puis le Dictionnaire des Onomatopées.

Le préfet parcourut avec intérêt ces ébauches, et conclut qu'un homme tout occupé de science et de littérature n'était pas un conspirateur bien redoutable. Il manda les amis de Charles Nodier, et le chargea d'engager le proscrit à quitter sa vie errante et à poursuivre ses travaux sans inquiétude. 11^ lui fournit même les moyens de retourner à Besançon, et, quelque temps après, de se rendre à Dôle pour y ouvrir un cours de littérature. Quinze ans plus tard, M. Nodier eut le bonheur d'acquitter cette dette de reconnaissance. Les temps étaient changés. M. Jean de Bry était exilé à son tour. M. Nodier avait pour ami un ministre influent, et obtenait comme un service personnel le rappel de son ancien protecteur.

Dans ces courses à l'aventure, M. Nodier avait reçu à Quintigny l'hospitalité d'une famille aimable à laquelle il devait bientôt appartenir par les liens les plus doux. Peu de temps après son arrivée à

Dôle, il époasa la femme qui fit le bonheur de sa vie, et dont la tendresse adoucit les souffrances de son dernier jour. Son modeste patrimoine était dissipé. Rarement un poëte connaît le prix de l'argent, et M. Nodier ne put jamais voir l'infortune sans la secourir jusqu*à s'y associer. Désormais, père de famille, et sentant qu'il devait vivre, noa pour lui, mais pour sa jeune compagne, il quitta la position précaire de professeur & Dôle, pour accepter la place de secrétaire d un riche Anglais, le chevalier Croft, savant philologue, ami et collaborateur du célèbre Johnson. Sans un goût bizarre pour les minuties, sir Herbert Groft aurait pu, grâce à sa vaste érudition occuper un rang distingué parmi les critiques. Un seul trait le peindra: il avait passé plusieurs années à copier et & recopier le Te'lémaque pour en réformer la ponctuation; et lorsqu'il s'associa M. Nodier, il méditait un semblable travail contre Horace. Peut-être M. Nodier dut-il à ces nouvelles relations de se perfectionner dans la connaissance des classiques grecs et latins, auprès d'un homme qui était comme un dictionnaire vivant de toutes les difficultés philologiques. En retour, probablement, sir Herbert lui emprunta ces vues originales qui, dans V Horace éclairci par la ponctua-

tion, trahissent une critique plus large que celle du baronnet, trop préoccupé de points et de virgules pour apprécier toujours Tesprit et les grâces de son auteur.

Rappelé à Quintigny vers 1809, par Tamour de rindépendance, M. Nodier y demeura près de deux ans dans l'oisiveté. Trop heureux alors pour écrire, il employa ce temps à augmenter ses collections, à méditer quelques vers, surtout à jouir d'un repos dont il goûtait pour la première fois la douceur.

Il n*en sortit qu'en 1810, pour publier, sous le litre de Questions de littérature légale^ un petit vo • lume rempli d'intérêt, dans lequel il examine avec une grande supériorité d'aperçus les cas où l'imitation d'un auteur est permise, et ceux où elle doit être flétrie du nom de plagiat. Ce livre, qui réunit à toutes les qualités brillantes du style de Nodier une force de raisonnement qu'on n'attendrait peut-être pas d'un esprit naturellement enclin au paradoxe, est demeuré comme un code fixe, dont pas un honnête homme ne contestera les arlicles.

Peu après, la protection du duc d'Otranle, que M. Nodier s'obstina longtemps à prendre pour une persécution, lui procura une place modeste dans les provinces illyriennes, récemment annexées à

l'Empire. Nommé d'abord bibliothécaire à Laybach, il s'empressa de partager ses appointements avec l'ancien titulaire, pauvre érudil allemand qu'on venait de destituer. Puis, dans lamôme ville, il fut directeur d'un journal, le Télégraphe illyrien, qui se publiait en quatre langues pariées dans laCarniole, le- français, l'italien, l'allemand et le slave. Il y inséra de nombreux articles de science et de littérature, pendant qu'il étudiait avec soin les mœurs originales d'une contrée où plus tard il plaça la scène de quelques-unes de ses compositions.

A son retour en France, après l'abandon des provinces illyriennes, il prit part à la rédaction du Journal de VEmpire. M. Geoffroy, atteint de la maladie à laquelle il succomba, avait lu quelques articles manuscrits de M. Nodier; ils lui plurent, et, si je suis bien informé, il consentit, dans l'intérêt du journal, à leur donner le patronage de son nom. Le public les goûta. Geoffroy rajeunit, disaiton. Quelques jours après, le célèbre critique n'était plus, et le nom de Nodier, obscur encore, ne trouva plus la même faveur. Homme nouveau, il eut à subir les dégoûts qui attendent toujours le talent à ses premiers efforts pour se produire.

M. Nodier s'était cru, de bonne foi, l'une des

victimes du despotisme impérial. Après la déchéance de Fempereur, il avait inévitablement sa place marquée dans un parti avec lequel il n*avail jamais cessé d'entretenir de nombreuses amitiés. A cette fois seulement il se départit de sa conduite qui l'attachait aux vaincus. Les vainqueurs, il est vrai, étaient bien faibles encore, en butte à mille dangers, chargés de la responsabilité de nos désastres par Forgueil national, impitoyable comme la fortune. Jeté dans la politique sans trop s'expliquer comment, M. Nodier défendit de sa plume les opinions qu'il professait, ou plutôt le parti qui s'était emparé de lui. Dans la suite, il fallut tout le talent du romancier, toute la bienveillance, toute la séduction de l'homme du monde, pour faire oublier à quelques-uns de ses adversaires politiques une polémique passionnée, mais consciencieuse, à laquelle il se livra pendant nos jours d'orage.

Je dois m'arréter un instant sur le dernier des ouvrages de M. Nodier que lui aient inspirés les passions politiques, je veux parler de son Histoire des sociétés secrètes de l armée, publiée au commencement de 1815. Dans cet écrit, mélangé de fictions et de vérités, il raconte, avec les embellissements roma-

nesques dont il se plaisait à orner toas ses ouvrages, les eiïorts ignorés de quelques conspirateurs plus que douteux, espérant dans lombre le retour des Bourbons.

Admirez, messieurs, Tart de M. Nodier à flatter le pouvoir, son adresse à faire valoir des sciences imaginaires. D'abord il déguise son nom, puis, à chaque page, il exalte un héros républicain. C'est ainsi qu'il faisait sa cour. Son but, me dit-on, fut de rassurer le gouvernement sur les dispositions de l'armée, de tromper l'armée elle-même, en lui persuadant qiie son dévouement à l'empereur n'était point partagé par ses chefs. Quoi qu'il en soit, nul lecteur impartial n'imputera des calculs intéressés à l'auteur de ce petit ouvrage ; il n'y verra qu'un artifice littéraire, et non une invention de la vanité.

Hâtons-nous de quitter le terrain de la politique, pour suivre M. Nodier dans ses travaux littéraires, que désormais la mort seule devait arrêter. Ses études, ses préférence de jeunesse, l'ardeur de son imagination, l'associaient naturellement aux écrivains qui réclamaient pour la France un peu de cette liberté des littératures étrangères. C'était encore la guerre qui s'offrait à lui, mais une guerre

courtoise, des combats de savoir et d'esprit. Vous en étiez les juges, messieurs, et vous adoptiez les vainqueurs, quelle que fût leur devise. Dans cette lutte nouvelle, M. Nodier se distingua d'abord, bien que ses premiers ouvrages se ressentissent de cette exagération en quelque sorte fatale, où la polémique entraîne les esprits les plus sages et les plus mesurés. Il reprochait à nos maîtres de sacrifier le naturel à une majesté de convention ; et les héros de Jean Sbogar et de Thérèse Aubert sont plutôt les fantômes d'une imagination exaltée que des êtres réels. Ces défauts, qui sont moins les siens, peutêtre, que ceux de toute école à son début, disparaissent dans les productions dues à la maturité de son talent. On sent que l'auteur, plus sûr de lui-môme, abandonne les combinaisons extraordinaires pour étudier la nature de près, et pour y découvrir des ressorts simples, mais irrésistibles. Ses couleurs sont vraies, sans cesser d'être artistement nuancées ; ses caractères excitent la sympathie, parce qu'ils appartiennent à l'humanité. Il sut donner de la vraisemblance aux compositions les plus fantastiques ; car imitant les Grecs, il revêtit ses chimères de formes prises dans la nature. A cette époque de son talent nous devons les Souvenirs de

140 PORTRAITS HISTORIQUES ET ' LITTÉR Al RES

jeunesse^ Mademoiselle de Marsan^ la Fée aux Miettes^ Inès de las Sierras, les Souvenirs de la Révolution et de r Empire^ récits charmants, pour lesquels il est difficile de trouver un nom ; sous sa plume, en effet, le roman, l'histoire, Térudition, se transforment, se mêlent et se prêtent mutuellement leurs ressources. Il avait Tart de donner aux sujets les plus arides un attrait qui les rendait populaires. Ses Voyages en Normandie et en Franche-Comté ap^prireni à respecter nos vieux monuments, et vengèrent le moyen âge d'injustes dédains. Ses Notions de linguistique^ publiées en feuilletons, étaient lues avec avidité par les gens du monde, et ses Catalogues de livres, destinés en apparence à une petite classe d*érudils, ont associé les financiers eux-mêmes aux recherches et aux passions des bibliophiles.

Son goût pour l'originalité Tégara quelquefois. D'illustres savants ont condamné son système sur la formation du langage, qu'il attribue à l'imitation des bruits naturels, réduisant tous les mots à des métaphores empruntées aux onomatopées. Jamais d'ailleurs un vain désir de briller ne lui fit attaquer les opinions reçues. Toujours ce fut avec une conviction, au moins momentanée, qu'il produisit ses théories, et s'il abusa parfois de la sou-

plesse de son talent pour défendre des causes désespérées, c'est que, chez un poêle, Timagination a sa conscience, qui défie les arguments de la raison.

Partisan déclaré de l'innovation, il s'arrêta devant la langue de Pascal et de Bossuet, et ne cessa de la regarder comme l'arche sainte à laquelle il est défendu de toucher. Dans ses conceptions, il poussa peut-être quelquefois la hardiesse jusqu'à la bizarrerie, mais il régla toujours son style sur les meilleurs modèles. Sa phrase demeura claire, facile, harmonieuse. Smarra^ le plus étrange de ses récils fantastiques, semble le rêve d'un Scylhe raconté par un poëte de la Grèce.

M. Nodier connaissait trop bien le génie français pour que le style ne fût pas l'objet de ses constanles études. Dès le moyen âge, aussitôt que le parler gaulois devient une langue écrite, on le travaille. A peine les mots existent-ils, et déjà on les discute, on les choisit. Ils reçoivent du goût public une espèce de consécration qui les rend précis, c'est-à-dire durables, et qui donne à notre idiome cette clarté dont il s'enorgueillit justement. En France, à toutes les époques et dans toutes les conditions, les hommes éminentsse sont piqués de bien écrire. Politique, guerrier, courtisan, quicon-

que a dû s'adresser à des Français s'est préseDté devant des juges qu'on ne peut convaincre à moins de les séduire. Cette séduction a ses régies aussi, qu'il faut, pour ainsi dire, dérober aux grands maîtres. J'ai dit que M. Nodier les rechercha particulièrement dans nos auteurs du XVI® siècle, chez lesquels Tart, encore mêlé d'une naïveté prim live, lais^ie plus facilement deviner et surprendre ses secrets. Déjà la Fontaine avait emprunté à Rabelais ces tours libres et vifs que lui refusait le langage de son temps, peut-être un peu trop exclusif et cérémonieux dans sa politesse. Puisant à la môme source, M. Nodier, m' a-t-on dit, copia trois fois de sa main Rabelais tout entier, afin de se l'assimiler en quelque sorte. En effet, pour un esprit si curieux de la perfection des détails, c'était le modèle par excellence. L'historien de Gargantua n'a pas, il est vrai, une seule page qu'on puisse lire tout haut, mais il n'a pas une ligne qui n'offre un sujet de méditations à qui veut écrire notre langue. Nul mieux que lui ne sut donner à sa pensée cette forme, je dirai si française, que chacune de ses phrases est comme un proverbe national. Nul mieux que lui ne connut ce que la position d'un mot peut ôter ou ajouter de grâce à une p:^riode. Esprit cultivé

par la connaissance la plus approfondie de l'antiquité classique, Rabelais, vivant à la cour, mais nourri parmi le peuple, savait de Platon que le peuple est le meilleur maître de langue. Sentiments élevés, finesse, bon sens,.... que manque-t-il à Rabelais ? une grande qualité, sans doute. Satirique et railleur impitoyable, il ne connut jamais cette douce sensibilité qui établit un lien intime entre un écrivain et son lecteur. Mais il vivait dans un siècle rude et cruel. La guerre commençait contre la pensée et rintelligence; les bûchers s'allumaient autour de lui ; il combattait, et ce n*est pas sur le champ de bataille qu'il faut s'attendrir.

Né dans un temps plus malheureux peut-être, mais plus éclairé, M. Nodier n'emprunte à Rabelais que ringénieux mécanisme de son style. Il trouve dans son propre cœur le moyen de plaire et de toucher. Son âme tout entière se reflète dans ses écrits, qui semblent inspirés par la maxime de Térence :

Homo sum; humani nihil a me alienum puto.

On peut dire de M. Nodier qu'il était tout imagination et tout cœur. De là les qualités si origi-

nales qui brillent dans ses ouvrages ; de là aussi leurs imperfections. Pourquoi le tairais~je en effet ? N'y a-t-il pas telle critique qui est encore un éloge ? Cet homme, qui occupe une place si particulière dans la littérature contemporaine, a-t-il fait tout ce qu'il pouvait faire ? Quand on relit ces vers charmants échappés, pour ainsi dire, à sa première jeunesse, on se demande comment s'est tue cette voix mélodieuse qui nous eût rendu peut-être André Chénier. Quand on admire cette prose savante où l'art des mots et des tournures n'ôte rien à l'élégante facilité du langage, on regrette qu'un si merveilleux instrument n'ait pas été employé à des œuvres plus sérieuses ; on voudrait qu'il eût moins sacrifié à des goûts fugitifs, et, si j'ose m'exprimer ainsi, à des modes littéraires. Si l'on se rappelle enfin ce que vous savez, messieurs, mieux que personne, à quel degré M. Nodier possédait la connaissance grammaticale de notre langue,ses origines et ses transformations, on déplore amèrement qu'iln'aitpas laisséaprèsluiquelqu'undeces grands ouvrages dans lesquels la science du passé devient la règle du présent et le guide de l'avenir. « // ne suffit pas, a dit la Rochefoucauld, d'avoir de grandes qualités Jl faut en avoir r économie. » Cette économie

a manqué peut-être à M. Nodier : esclave du caprice, pressé souvent par la nécessité, il travaillait au jour le jour; cédant sans cesse aux sollicitations des libraires, qui osaient tout demander à un homme dont la bonté ne savait rien refuser... Je m'arrête, messieurs ; car je m'aperçois que je fais plutôt la critique démon temps que celle des écrits de M. Nodier. Pour lui, modeste jusqu'à l'humilité, sa seule faute fut de ne pas employer tous les dons précieux qu'il avait reçus en partage. La postérité, dont il ne s'est point assez occupé, conservera sa mémoire ; la faveur, qui de nos jours accueillit ses ouvrages, ne l'abandonnera pas : le moyen d'être sévère pour celui qu'on ne peut lire sans l'aimer !

Monsieur,

Les grands événements qui ont changé la face de lîi France ont été pour vous Toccasion d'une disgrâce. Une voix éloquente devait célébrer votre entrée dans cette compagnie ; mais notre directeur, fidèle à ses devoirs de citoyen et d'homme public, n'a pas cru devoir dérober un instant aux soins de l'utile administration qu'il dirige. Vous regretterez lans doute, avec cette assemblée, l'absence de I. Lebrun ; pour moi, forcé d'occuper, tout à coup, ans cette solennité une place qu'il eût mieux

1. Réponse au discours de réception de M. Ampère à l'Aidémie française prononcé le 18 mai 1848.

remplie, j'ai couru, pour ainsi dire, au-devant dé vous, sans prendre même le soin de préparer un discours ni d'étudier mon langage. Je savais, monsieur, et ce sera mon excuse auprès de vous, que l'Académie était moins soucieuse de m'enlendre qu'impatiente de vous recevoir dans son sein. La -mission que je dois au hasard est bien douce pour moi. Il y a trente ans, vous vous en souvenez, nous étions assis sur les bancs du même collège; maintenant, c'est à l'Académie que nous nous retrouvons, ou plutôt, sans nous être jamais quittés, poursuivant chacun des études chéries, nous leur devons, l'un et l'autre, la plus flatteuse distinction que puisse ambitionner un homme de lettres.

Je n'essayerai point, après vous, de faire Téloge de M. Guiraud ; vous avez rendu toute justice à ses remarquables ouvrages, à son noble caractère. Vous nous l'avez peint tel que ses livres l'ont fait connaître, tel que l'appréciait le cercle choisi de son intimité. Permettez-moi seulement d'ajouter quelques mots pour vous le montrer lel qu'on l'a vu dans cette compagnie, où il laisse de si honorableis souvenirs.

M. Guiraud apportait dans nos réunions cette vivacité méridionale, toujours mêlée d'une exquise

politesse, qui donnait un charme particulier à sa conversation. Dans nos discussions littéraires, il s'exprimait souvent avec un feu qui laissait voir toute la sincérité de ses opinions, mais son ardeur ne tendait qu'à persuader ce qu'il croyait juste et vrai; jamais il ne se proposa la gloire de briller dans le débat. Bon et candide, parfois il se prenait à douter de lui-même, et si la réflexion lui présentait quelque motif d'incertitude, il s'empressait de fournir des armes à ses adversaires déjà convaincus. Personne ne mit plus de zèle et d'impartialité dans l'examen des ouvrages envoyés aux concours que propose et que juge l'Académie. M. Guiraud s'attachait, avec une scrupuleuse exactitude, à découvrir, dans toutes les compositions, les traces du talent et de l'originalité. Il se plaisait à relever les traits heureux; les fautes l'affligeaient, même d'un auteur inconnu. Sa paternelle bienveillance pour les jeunes littérateurs contrastait avec son goût épuré. Si le juge était indulgent, le poëte était sévère. Il fut, pour tout dire en un mot, selon l'expression de Racine, il fut « un très-bon académicien. » Il aimait notre compagnie autant qu'il en était aimé; et nous avons le regret de penser que sa mort fut hâtée peut-être par le désir qu'il eut de se trou-

ver avec nous, sans consulter ses forces épuisées Nous savons, monsieur, que vous apporterez dao. vos réunions un zèle aussi louable, un jugemeni non moins éclairé. Nous ne doutons pas que vous preniez une part active à nos travaux. Depuis plusieurs années, TAcadéraie s'occupe d'un DictUmnaire historique de notre langue. Vos brillantes éludes sur nos auteurs de toutes les époques vouf garantissent un concours utile et empressé. Une autre classe de l'Institut a décerné trois fois le pri?i fondé par le baron Gobert à votre Histoire littérain de la France avant le xn^ siècle^ et à vos Recherches sur la formation de la langue française. Ce sont des travaux déjà devenus classiques. Nous les revendiquons, monsieur, et nous vous prions de les continuer parmi nous.

Peu d'écrivains se sont livrés à la critique littéraire avec les avantages qui vous sont particuliers, et que vous devez aux leçons de votre illustre père, à de nobles amitiés, à la singulière variété de vos connaissances. Français par le style comme par le cœur, vous vous êtes si bien approprié l'esprit des littératures étrangères, que vous avez pu contempler la nôtre d'un point de vue plus élevé, et la juger avec l'impartialité d'un cosmopolite. Voya-

Pt infatigable, vous êtes allé étudier dans la sstvante Allemagne, et jusque dans le Scandinavie, /es traditions et les antiques croyance» des peuples jui, après avoir renversé l'empire romain, inondèrent la Gaule et modifièrent ses mœurs, sa langue et sa nationalité même. Auprès des plus beaux génies de l'Allemagne, vous avez admiré leur liberté et leur audace, mais vous avez remarqué en môme temps les exagérations et les témérités de leur école. Des poètes du Nord vous doivent une célébrité que leurs langues ignorées semblaient séparer, comme les Bretons de Virgile, du reste de l'univers. La belle Italie vous a retenu longtemps; vous nous avez décrit Rome en artiste, en antiquaire, en historien; sur les traces du chantre sublime du moyen âge, vous avez recherché, dans tous les lieux qu'habita le Dante, les sources de ses divines inspirations. Vous l'avez dit, monsieur, on ne comprend pas bien le coloris d*un poëte, si F on ne connaît son soleil. J'ai appris avec vous, en Grèce et en Asie-Mineure, qu'il n'y a pas de soleil assez ardent pour vous décourager dans vos explorations. Tour à tour vous avez parcouru la Bôotie, que ceint de toutes parts un mur de rochers stériles, et la riante Ion le, aux riches plaines, aux montagnes

\b'-2 PORTRAITS HISTORIQUES ET LITTÉRAJRES

toujours couvertes de verdure. En comparant àe^ lieux si diiïérents d'aspect, vous compariez la mus^ d'Hésiode et- celle d'Homère, et par les contrastes de la nature vous expliquiez ingénieusement le ca* ractère des deux grands poètes de la Grèce. L'Egypte, qui n'a que la poésie muette de ses gigantesques ruines, a fuiili faire de vous un nouveau martyr de la science; mais vous avez bien vite oublié les rigueurs d'un climat inhospitalier, pour nous peindre les sites majestueux que vous avez traversés, et les monuments étranges qui, gi'àcc aux découvertes de Champollion, vous ont révélé quelques-uns de leurs mystères.

Je ne citerais pas vos recherches sur les littératures de l'Orient, sur les épopées indienne et persane, sur le théâtre chinois, si ces travaux, qui vous ont ouvert les portes d'une autre Académie, ne se rattachaient pas à vos études générales sur l'invention poétique et la critique comparée^ cette science nouvelle, dont un illustre professeur, autrefois notre maître, maintenant notre confrère, a fondé la méthode. Il vous appartenait, monsieur, de lui donner les développements les plus étendus, en rapprochant avec sagacité les littératures de l'Orient et de l'Occident. L'érudition, avec son ap-

> i. i* AMPÈRE 153

pareil quelquefois effrayant, se dissimule sous ^otre plume et prend une forme attrayante. Vous Doas cachez votre labeur pour ne nous en montrer f que les fruits. Dans vos ouvrages, môme les plus étrangers au but de nos exercices, nous ne pouvions méconnaître le mérite d'un style toujours clair et élégant; nous devions enfin vous savoir gré d'avoir initié toutes les classes de lecteurs aux récentes découvertes de la philologie orientale. Vous avez satisfait ainsi cette noble curiosité, qui de nos jours succède à une indifférence trop orgueilleuse peutêtre, mais excusable chez un peuple qui se glorifie d'un Bossuet, d'un Corneille, d'un Molière.

Tandis que dans des littératures si diverses, vous recherchiez toutes les sources du beau avec la patience et la sagacité d'un antiquaire, votre goût tout français, et votre esprit aussi fécond pour produire qu'ingénieux pour interpréter, donnaient à vos ouvrages critiques le caractère d'une œuvre originale. Le poëte s'y décèle à la vivacité de ses impressions, à des traits partis du cœur, qui vous échappent comme involontairement, au milieu même des éludes les plus arides. En vain une soif inextinguible d'acquérir des connaissances nouvelles vous

entraîne d'un pays à un autre et vous oblige à in-

tô4 PORTRAITS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES

terroger tour à tour les livres et les hommes, ^' vous arrive souvent de vous renfermer seul av^^ vous-même et de tout oublier pour la poésie, t A Uome, » dit un célèbre Allemand, Goethe, dont vous avez recueilli les derniers chants, f il y a au milieu du peuple romain tout un peuple de statues. De même, en dehors du monde, il y a un monde imaginaire, au milieu duquel vivent quelques hommes. » On s'aperçoit que vous vivez parmi les statues de Kome, même lorsque vous tracez si fidèlement le portrait moderne de la ville éternelle. Je ne trahirai point les confidences de Tamitié, et je respecterai votre modestie. Permettez-moi d'espérer seulement que des vers répétés par un petit nombre d'amis recevront bientôt du public le suffrage flatteur qu'il accorde à vos autres productions.

Vous avez dit éloquemment, monsieur, que nous devons être fiers d'appartenir à un âge du monde où l'intelligence humaine a pris un essor si merveilleux. Et ce qui n'est pas moins admirable que les découvertes sublimes dont vous venez de nous entretenir, c'est l'étonnante facilité qu'elles trouvent aujourd'hui à se répandre et à se propager. Autrefois, le génie, le savoir, l'esprit même encouraient facilement la persécution, et il fallait presque

le courage d'un martyr pour être un bienfaiteur de l'humanité. Maintenant, le monde entier entoure de son respect et de sa reconnaissance quiconque a trouvé une vérité utile. Le bon sens est descendu dans toutes les classes de la société. Les idées grandes et généreuses rencontrent partout des approbateurs enthousiastes. C'est à notre nation surtout, c'est à nos écrivains que revient Thonneur de celte glorieuse propagande de la raison. 11 y a un demisiècle, la France enfantait quatorze armées victorieuses pour défendre son indépendance : aujourd'hui, en reprenant avec orgueil le grand nom de République Française, elle n'a besoin, pour conquérir les sympathies de l'Europe, que de déployer sa bannière et d'y montrer ces deux mots écrits : Ordre et liberté.

IIENRi BEYLE

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